[Lutecium-group] la barbe de Jérusalem !

Liliane Fainsilber Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr
Sat Mar 10 08:39:30 GMT 2007


Mais  ce n'est pas une pirouette, ce que j'ai écrit est très sérieux :  cela 
fait des années que je travaille cette question et elle se trouve en 
filigrane - entre autres - dans chacun des messages que j'envoie sur cette 
liste de discussion, y compris dans les derniers, sur l'identification 
hystérique  de Goethe à ce Jérusalem, un homme qu'il connaissait : il paraît 
qu'ils étaient ensemble au bal où Werther avait dansé en tenant Lotte dans 
ses bras. Je cherchais bien loin qui était cet homme auquel Goethe s'était 
identifié, mais en retrouvant mon exemplaire "Les souffrances du jeune 
Werther", la préface du texte en parle ou plutôt en écrit d'abondance. 
Liliane.

Je ne peux pas en dire plus pour l'instant parce que la question est encore 
pour moi en plein chantier.


----- Original Message ----- 
From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
To: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>; "Groupe de travail 
pour la psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Saturday, March 10, 2007 9:18 AM
Subject: Re: [Lutecium-group] la barbe de Jérusalem !


lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---

Il me semble qu'une pirouette de l'esprit ne suffit pas à épuiser un
questionnement qui vous est destiné.

MR

----- Original Message ----- 
From: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
To: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>; "Groupe de travail pour la
psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Saturday, March 10, 2007 9:07 AM
Subject: la barbe de Jérusalem !


> Et vous qu'en dites-vous de ce symbolique et de ce réel ?
>
> Ce qu'il a de bien avec le symptôme, c'est qu'il relève des trois, il en
> témoigne à corps et à cris. il y a un texte de Freud qui le révèle à
> merveille,  à condition bien sûr de le lire crayon à la main, il a pour
> titre "les fantasmes hystériques dans ses rapports à la bisexualité". Tout
> y est pour en extraire et le "symptôme" bien sûr  et même le "sinthome".
> Liliane.
>
>
>
> ----- Original Message ----- 
> From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
> To: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>; "Groupe de
> travail pour la psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Saturday, March 10, 2007 8:48 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
>
> Certes, mais nous sommes partis d'un raté de nouage (sac de noeuds) à
> l'origine dans l'idylle. On est donc en droit de se demander quelle est la
> nature précise de ce raté en ne l'affublant pas d'un automatisme de la
> pensée analytique. Dans l'interprétation psychanalytique du mythe, c'est
> la névrose qui est invoquée. Mais à côté de l'explication
> psychopathologique et du roman familial, il y a l'histoire tout court et
> la société régie par des lois...
> Or que dit l'histoire? L'histoire nous enseigne que le mariage d'amour est
> une institution du XIXe siècle et qu'auparavant, c'était le mariage de
> raison qui était privilégié en fonction d'un calcul savamment raisonné
> (donc pas nécessairement névrotique) de rapprochement des familles et des
> individus selon des intérêts réciproques connus d'avance par tous
> (accroissement du patrimoine, appartenance sociale, honneur de la famille,
> intérêts stratégiques). A ce titre, les familles, Capulets ou Montaigu,
> étaient fondées à s'opposer aux rapprochements jugés indésirables... Il
> n'est pas inutile de préciser que patrimoine signifie "richesses du père"
> et il convient de ne pas faire d'anachronisme en transposant nos histoires
> d'amour d'aujourd'hui en les transposant en réalités d'hier.
> C'est aussi oublier le rôle du coup de foudre (ou de foutre) dans la
> rencontre hormonale qui, dès les premiers feux de paille passés, s'éteint
> par épuisement du combustible des partenaires qui se rendent compte qui
> n'ont rien à faire ensemble. N'abusons pas de la névrose ni de l'histoire
> sociale. C'est beau l'amour? L'imaginaire est inextinguible n'est-ce pas?
> mais que dire du symbolique et du réel !
>
> ;)
>
> MR
>  ----- Original Message ----- 
>  From: Liliane Fainsilber
>  To: Psychanalyse
>  Sent: Friday, March 09, 2007 8:09 AM
>  Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
>  Les sacs de noeuds  des Capulet et des Montaigu. Liliane.
>
>  ----- Original Message ----- 
>  From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
>  To: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
>  Sent: Friday, March 09, 2007 8:03 AM
>  Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
>  > Celle de Roméo ou de Juliette?
>  >
>  > MR
>  >
>  > ----- Original Message ----- 
>  > From: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
>  > To: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>; "Groupe de travail pour
> la
>  > psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
>  > Sent: Friday, March 09, 2007 7:51 AM
>  > Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >
>  >
>  >> oui, celle de la névrose. Liliane.
>  >> ----- Original Message ----- 
>  >> From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Thursday, March 08, 2007 9:25 PM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >>
>  >> Noué avec un sac de noeuds?
>  >>
>  >> MR
>  >>
>  >> ----- Original Message ----- 
>  >> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Thursday, March 08, 2007 7:41 AM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Et bien ce serait bien dommage de perdre la dimension de l'idylle, car
>  >> c'est
>  >> ce qui donne son charme à l'amour, mais de toute façon elle ne peut se
>  >> perdre car l'imaginaire est inéliminable des relations entre les
> hommes et
>  >> les femmes, pas plus que celle du symbolique et du réel. Le sinthome
> c'est
>  >> ce qui noue ne semble ces trois registres, mais il les noue sans que
> le
>  >> sujet le sache, c'est sa part d'ignorance. Liliane.
>  >>
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message ----- 
>  >> From: "kika" <mariadsouza at terra.com.br>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Thursday, March 08, 2007 1:02 AM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> mais ce serait toujours le sien, non? soit, ses synthomes à elle,
> femme
>  >> (ou
>  >> homme dans une relation homosexuelle)... car ce qui m'a semblé
> intéressant
>  >> chez Lacan c'est cette nouvelle vision, disons pragmatique, de cette
>  >> institurion appelée "amour" qui relèverait non plus du domaine de
>  >> l'idylle,
>  >> mais de celui du synthome et le révèlerait...
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:09 PM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> y a de ça, mais ce n'est vu pour l'instant que du côté de l'homme. La
>  >> rencontre intersinthomatique implique qu'une femme y mette elle aussi
> du
>  >> sien. Liliane.
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "kika" <mariadsouza at terra.com.br>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 1:05 PM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Liliane, quand Lacan parle de l'Amour synthomatique c'est à ça qu'il
> se
>  >> réfère, non?
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 5:27 AM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Merci pour ce texte José-Luiz.
>  >>
>  >> Voici un commentaire plein d'ironie avec cette remarque de Gide qui en
> est
>  >> le joyau : il est vrai que Wherter est bien long à mourir et on saute
> des
>  >> pages en attendant. Mais quand même, je me pose la question de savoir
>  >> quelle
>  >> différence il y a entre cette forme d'amour désespéré et celle de
> l'amour
>  >> courtois. Ce dernier est impossible est conduit à la célébration de
>  >> l'objet
>  >> lointain, inaccessible, le second celui de Werther est tout aussi
>  >> impossible, mais conduit non pas à l'exaltation de cet amour, mais au
>  >> point
>  >> d'acmé de la haine, celui que Wherter porte à Albert son rival, car
> c'est
>  >> lui qu'il tue, au travers de lui, d'ailleurs c'est avec ses propres
>  >> pistolets qui réalise son acte.
>  >>
>  >> Je me demande, mais ce n'est qu'une idée en passant, si avec ces deux
>  >> formes
>  >> d'amour tout aussi impossibles qui maintiennent l'objet d'amour à
>  >> distance,
>  >> on ne peut pas qualifier ce qu'il en est des deux structures, celle de
>  >> l'obsessionnel, par l'amour courtois, amour non moins doublé de haine,
>  >> mais
>  >> à l'égard de l'objet lui-même, et celle de l'hystérique, ou c'est la
> haine
>  >> de l'objet rival retournée contre soi-même qui triomphe avec la pente
> au
>  >> suicide, celle qui en est la cause, la dénommée Charlotte, passant en
>  >> quelque sorte au second plan. Amicalement. Liliane.
>  >>
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "José Luiz Caon" <jlcaon at terra.com.br>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:07 AM
>  >> Subject: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Ceci est un journal électronique infini, cosmopolite et à la quête du
> sens
>  >> France-Mail-Forum 24 (November 2001)
>  >>
>  >> ----------------------------------------------------------------------------
>  >> ----
>  >>
>  >>
>  >>
>  >> Comment on a lancé les livres cultes (I)
>  >>
>  >> DIDIER JACOB
>  >> 1774 : « Les Souffrances du jeune Werther »
>  >> Le Nouvel Observateur,12.7. 2001
>  >>
>  >> Goethe a 25 ans lorsqu'il écrit, d'un seul jet, en deux mois, le
> premier
>  >> grand chef-d'oeuvre et premier best-seller de la littérature
> allemande.
>  >> Son
>  >> roman d'amour déclenche aussitôt une vague de suicides en Europe. On
>  >> n'aimera jamais plus comme avant
>  >>
>  >>
>  >> ----------------------------------------------------------------------------
>  >> ----
>  >>
>  >> Dans les rues, les champs, au milieu des conversations, dans les
>  >> antichambres des princes, dans les cabarets sombres où l'on monte à
>  >> l'étage
>  >> pour la fornication, à l'écurie, à l'office, au lavoir où les jeunes
>  >> garces
>  >> donnent en chantant la fessée au linge, dans les kermesses entre
> enfants
>  >> rigolant, au marché, dans les jardins en fleurs, sous la lune où les
>  >> amoureux vont langoureusement, partout l'on ne parle que de «
> Werther ».
>  >> C'est à Leipzig, petite ville d'Allemagne, que « Die Leiden des jungen
>  >> Werthers », un mince anonyme de cent cinquante pages, paraît à
> l'automne
>  >> 1774. Aussitôt, la librairie de l'éditeur Weygand est prise d'assaut.
> On
>  >> veut lire ; on veut savoir. On veut connaître les raisons. Pourquoi ce
>  >> jeune
>  >> Werther a-t-il autant souffert, pour quelle raison s'est-il finalement
>  >> suicidé ?
>  >>
>  >> C'est le premier best-seller allemand, et l'acte de naissance, en
> Europe,
>  >> de
>  >> l'amour modern style - celui qui pince, qui tord, qui brûle et qui
> fait
>  >> mal.
>  >> Werther aime Charlotte, une jeune beauté qui lui a frappé l'oeil
> tandis
>  >> qu'elle distribuait aux enfants de sa maison du pain pour le goûter.
> Avec
>  >> sa
>  >> robe blanche ornée de noeuds rose pâle, on aurait dit un ange vêtu
> comme
>  >> un
>  >> caniche. Le coeur de Werther se met à soupirer, « fermente » sans
> trouver
>  >> à
>  >> s'épanouir : la demoiselle est fiancée. Désespéré, le jeune homme se
>  >> suicide. On voit tout le danger, pour l'église et les corps
> constitués, de
>  >> cette apologie de la mort volontaire et des passions exacerbées. La
>  >> police,
>  >> alertée, interdit l'ouvrage. Mais il est trop tard. Le livre suscita
> « une
>  >> ivresse, une fièvre, une extase qui déferla sur toute la terre
> habitée »,
>  >> écrit Thomas Mann. Ce fut, ajoute-t-il, « comme l'étincelle qui tombe
> dans
>  >> un tonneau de poudre, où en une brusque expansion une masse de forces,
>  >> jusqu'alors tenues en laisse, se trouve libérée ; le hasard voulut que
> le
>  >> monde entier fût prêt pour ce petit livre ».
>  >>
>  >> L'auteur ? Il n'y a pas deux mois, ce fils d'une mère peuple et d'un
>  >> austère
>  >> rentier n'était qu'un étudiant en droit promis à une carrière
> judiciaire
>  >> de
>  >> provinciale importance. Goethe eût épousé, au mieux, la fille du
>  >> tapissier,
>  >> s'il n'avait mis par écrit les idées du siècle. Or voici maintenant
> que,
>  >> pour le voir, on vient de Londres et de la Russie. Dans les rues, au
>  >> théâtre, on se pâme devant lui. On étouffe en le croisant, on veut de
>  >> l'air,
>  >> des sels, on s'évanouit. On le reconnaît à dix lieues, comme Madonna
> sur
>  >> la
>  >> scène de Bercy. Car ce Lovelace porte les couleurs du héros qu'il a
> créé,
>  >> frac bleu, culotte jaune, bottes à mi-mollet. La mode est lancée.
> Goethe ?
>  >> Oui, Madonna habillée par Jean-Paul Gaultier.
>  >>
>  >> « Il scandalisait la cour, raconte Pietro Citati, par ses manières
>  >> d'étudiant de génie, ses tutoiements inopinés, ses imprécations, ses
> coups
>  >> de cravache. [...] Il organisait des bals, des divertissements
> masqués,
>  >> des
>  >> représentations théâtrales, des promenades en montagne, des baignades
> dans
>  >> les rivières, des chasses, de folles chevauchées nocturnes à travers
> les
>  >> bois. » Sous le charme du dandy, le duc Charles-Auguste fait éclairer,
> la
>  >> nuit, l'étang gelé que son château surplombe. On réveille la fanfare
> et
>  >> l'orchestre de chambre. Musique ! Les doigts des musiciens, bleuis par
> la
>  >> froidure, saignent sur l'archet, le fifre, la clarinette. On lance des
>  >> sortes de fusées au-dessus du lac dont la glace transpire. Goethe au
>  >> prince
>  >> : « Patinons, mon prince. » Un laquais porte à Sa Majesté les
> chaussures à
>  >> glisse. Et Goethe, véritablement toqué, ou feignant de l'être, se
> lance
>  >> dans
>  >> de périlleuses figures qui font l'admiration discrète des oies en
> pelisse
>  >> et
>  >> des dindons à particules. Une heure passe. On rentre au château.
> Allons,
>  >> musique encore ! Menuet, danse, poésie ! Goethe, qui n'a quitté ni son
>  >> entrain ni sa fourrure, déclame en grelottant : « Promenant autour de
> lui,
>  >> raconte encore Citati, ses yeux noirs, resplendissants, d'Italien, il
>  >> improvisait sur tous les tons et de toutes les manières : iambes,
>  >> hexamètres, Knittelverse ; poèmes lyriques, fables, ballades, satires
> et
>  >> petites comédies ; il répandait ses dons sur le public émerveillé,
> comme
>  >> s'il avait renversé sur le monde un grand panier de fleurs. »
>  >>
>  >> Goethe comprend que les petites baronnies d'Allemagne ont soif d'idées
>  >> neuves et de gentilshommes mal polis, d'oeuvres effervescentes à jeter
>  >> dans
>  >> des crânes où les cervelles s'ennuient. Ce n'est pas tant qu'on lise «
>  >> Werther » - c'est qu'on éprouve soudain la violence d'être en vie.
> D'où
>  >> cette « furor Wertherinus » (Lichtenberg) qui annonce les grandes
>  >> opérations
>  >> de merchandising moderne, montre Pokémon, T-shirt Harry Potter,
> calendrier
>  >> Lara Croft pour vestiaires hommes uniquement. On porte beau et bleu,
> avec
>  >> la
>  >> culotte jaune. Parfumé à l'eau de Werther, on déambule dans les rues à
> des
>  >> milliers d'exemplaires. On aime, on pleure, on en finit avec ses jours
>  >> pour
>  >> le grandiose de la chose. « Werther, écrit Mme de Staël non sans
>  >> nostalgie,
>  >> a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. »
>  >>
>  >> Ainsi l'amour, qui vit de pâquerettes et d'eau fraîche, va devenir à
> la
>  >> mode. Au temps des moralistes, on en dissertait sous perruque à l'abri
> des
>  >> masses d'air. Désormais, la pluie mouille les passions. Tempêtes,
> vents,
>  >> brumes, clairs de lune éclairent d'une lumière argentée le rouge du
>  >> bonheur
>  >> et les lèvres de la félicité. Cette fièvre gagne l'Europe, où les
>  >> traductions fleurissent. Napoléon lui-même a lu « Werther » six fois
>  >> pendant
>  >> sa campagne d'Egypte. Il connaît le roman, dira Goethe, « comme un
> juge
>  >> d'instruction qui a étudié son dossier ». Les deux géants se
> rencontrent
>  >> le
>  >> 2 octobre 1808 : l'Empereur, qui prend son petit déjeuner, parle levée
>  >> d'impôts avec Daru. A sa gauche, Talleyrand. Soudain, Napoléon
> aperçoit
>  >> Goethe vieillissant, et lui demande son âge. « 60 ans », répond
> celui-ci.
>  >> « Vous êtes bien conservé », dit le premier. « Après diverses
> observations
>  >> tout à fait pertinentes, raconte Goethe, il mentionna un certain
> passage
>  >> et
>  >> dit : "Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel." Ce qu'il
>  >> démontra longuement et de manière parfaitement juste. »
>  >>
>  >> Le « Werther » de Goethe marque, en somme, l'entrée de l'Allemagne
> dans le
>  >> concert des nations. Car en 1774 le compteur du génie est, pour la
>  >> littérature, à zéro dans ce pays. C'est le temps où Voltaire
> écarquille le
>  >> jugement, où Diderot invente, dans « le Neveu de Rameau », rien de
> moins
>  >> que
>  >> l'art du scénario. Rousseau, lui, donne au coeur humain le sentiment
> du
>  >> paysage. Et l'Allemagne ? Le pays est encore une manière de
>  >> Timor-Oriental,
>  >> tout irisé de dialectes qui ne s'entendent qu'à cinq lieues à la
> ronde.
>  >> Cinquante ans plus tard, Goethe a renversé la tendance, et les grands
>  >> romantiques n'auront pas de mots assez doux pour saluer le génie de ce
>  >> géant
>  >> de l'amour. Ainsi Lamartine, au sujet de « Werther » : « Je me
> souviens de
>  >> l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse. Les impressions que ces
>  >> lectures ont faites sur moi ne se sont jamais effacées ni refroidies.
> La
>  >> mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre.
> J'ai
>  >> touché ainsi au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour
>  >> s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »
>  >>
>  >> Que s'est-il donc passé, dans ces années qui marquèrent le triomphe du
>  >> Sturm
>  >> und Drang - du « vague des passions » ? Une sorte de guerre
> commerciale,
>  >> au
>  >> fond, entre prétendants au titre de premier des romantiques. Ainsi
>  >> Chateaubriand se dépêche d'enfoncer, avec « René », qu'il publie en
> 1802,
>  >> la
>  >> porte ouverte de « Werther ». Goethe, du coup, l'accuse de plagiat,
> mais
>  >> en
>  >> masquant la vraie nature de son ressentiment : « Chateaubriand, dit-il
> en
>  >> 1829 à David d'Angers, n'est que le continuateur de Bernardin de
>  >> Saint-Pierre. » François-René répond par retour, dans les « Mémoires
>  >> d'outre-tombe », et minimise l'influence de son rival, qu'il traite de
> «
>  >> vieille poussière ». Il faudra les grands d'Allemagne pour réviser son
>  >> jugement. Après la défaite nazie, Thomas Mann puise ainsi espoir dans
>  >> l'ombre indiscutable : ce « Voltaire allemand », écrit-il, ce « chef
>  >> spirituel de l'Europe », cet « écusson », ce « palladium de
> l'humanité »,
>  >> cet « Allemand au plus haut point, véritable explosion de germanité »,
> est
>  >> pour lui l'emblème de la dignité retrouvée.
>  >>
>  >> Le voici donc, le bon génie de l'Allemagne : arrière-petit-fils d'un
>  >> maréchal-ferrant, petit-fils d'un tailleur pour dames, Goethe naît à
>  >> Francfort, perd sa soeur aimée, sent pencher son coeur vers les filles
> au
>  >> teint nacré. Etudiant en droit, il fait ses classes à Leipzig et à
>  >> Strasbourg où il courtise, avant de la négliger, Frédérique Brion, une
>  >> jeune
>  >> fille promue « astre charmant sur le ciel champêtre ». Le 9 juin 1772,
> il
>  >> est amoureux de Charlotte - la future du livre. Le 13 août, ils
> échangent
>  >> un
>  >> baiser. Mais Lotte est déjà fiancée. Goethe se désespère, lui envoie
> des
>  >> adieux enflammés : « Mon bagage est bouclé, Lotte, le jour va poindre.
>  >> Encore un quart d'heure et je serai parti. Adieu, mille fois adieu ! »
>  >> Reste
>  >> le suicide sur le gâteau : le 30 octobre 1772, Karl Wilhelm Jerusalem,
> un
>  >> vieil ami de Leipzig, se tire par dépit une balle dans la tête. Goethe
>  >> fait
>  >> d'une pierre deux coups, mêle sa propre histoire au désespoir de
>  >> l'amoureux
>  >> éconduit. Pendant deux mois, il écrit sans relâche, établissant un
> record
>  >> de
>  >> célérité que seul Rilke battra, en expédiant en trois semaines les «
>  >> Elégies
>  >> de Duino » et les « Sonnets à Orphée ».
>  >>
>  >> Ainsi donc Werther vit. Mais meurt aussitôt, et n'en finit pas de
> mourir :
>  >> c'est que le héros pleurniche sans fin, dans un accès de
> sentimentalité un
>  >> peu tarte qui rend l'oeuvre épuisante aujourd'hui, et fera dire à
> Gide,
>  >> reprenant le livre aux premiers mois de l'Occupation : « J'achève de
>  >> relire
>  >> "Werther", non sans irritation. J'avais oublié qu'il mettait tant de
> temps
>  >> à
>  >> mourir. Cela n'en finit pas, et l'on voudrait enfin le pousser par les
>  >> épaules. » Après avoir mouillé tout un lot de mouchoirs, Goethe
> conclut
>  >> pourtant l'affaire, dans un extraordinaire final où l'émotion, la
>  >> tristesse,
>  >> la surprise semblent vouloir signer, d'un trait rageur, et à trois
> mains,
>  >> au
>  >> bas de l'ouvrage : « Il mourut à midi. La présence du bailli et les
>  >> mesures
>  >> qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit,
> vers
>  >> les
>  >> onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses
> fils
>  >> suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour
> la
>  >> vie
>  >> de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucun ecclésiastique ne
>  >> l'accompagna. »
>  >>
>  >> Goethe expédie sa déclaration des droits de l'homme et du citoyen
>  >> romantiques chez Weygand, à Leipzig. Il envoie aussi l'objet à Lotte,
> qui
>  >> se
>  >> froisse de voir son nom et sa figure entrer sans permission au Who's
> Who
>  >> des
>  >> grandes héroïnes romanesques. Son mari, Kestner, proteste également.
> C'est
>  >> que Goethe lui a, de la sorte, volé sa femme en lui faisant cet
> enfant.
>  >> D'où
>  >> peut-être cette frénésie de procréation qui occupe le couple alors :
> Lotte
>  >> sera dans sa vie douze fois enceinte de Kestner. Qu'importe à Goethe,
> dont
>  >> la vie s'enrichit maintenant d'incessantes conquêtes : une laitière,
> ou
>  >> bien
>  >> une comtesse. Au fond, l'auteur de « Faust » préfère l'amour aux
> femmes,
>  >> dont il aimerait faire des saintes, pour s'en passer. « Depuis quelque
>  >> temps, écrit-il à l'une d'elles, je vous vois comme la Madone qui
> monte au
>  >> ciel. En vain celui qu'elle laisse en arrière tend les bras vers elle,
> en
>  >> vain il voudrait, de son regard obscurci de larmes, attirer une
> dernière
>  >> fois vers la terre le regard de celle qui s'en va, tout environnée de
>  >> splendeur, et n'a de désir que pour la couronne qui plane au-dessus de
> sa
>  >> tête. » Goethe, ou le saint ampoulé.
>  >>
>  >> Sur le tard, l'ex-dandy finit par épouser une demoiselle Vulpius, dont
> les
>  >> principales épaisseurs n'incitent pas, du reste, au commerce charnel :
> les
>  >> Schiller parlent d'elle comme de « l'épaisse moitié » du poète, et
> Bettina
>  >> Brentano la qualifie de « boudin idiot ». On est loin du premier
> Goethe,
>  >> qui
>  >> ne vénérait rien tant que le corps artistique des femmes. Mais il est
>  >> désormais tout entier à son oeuvre : « J'ai eu hier, écrit Goethe en
> 1777,
>  >> une journée extraordinaire : après dîner, j'ai mis par hasard la main
> sur
>  >> "Werther" et tout m'en était nouveau et étranger. Je suis sorti à
> cheval,
>  >> la
>  >> nuit. Adieu. » Scène magnifique, où l'on voit, sous la froideur,
> sourdre
>  >> une
>  >> nouvelle exaltation : c'est la fuite vers les masses sombres, et
> l'adieu
>  >> lancé à ses frères les vivants. Goethe, désormais, n'est plus ici-bas.
> Il
>  >> est avec Dieu, quelque part dans la noirceur du monde.
>  >>
>  >> La semaine prochaine : l'« Encyclopédie », par Jacques Drillon.
>  >>
>  >>
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