[Lutecium-group] Anna Karenina

Natalia Milopolsky-Costiou namicost at yahoo.fr
Sun Mar 11 19:56:49 GMT 2007


Bon, allons-y. 
   
  Anna Karenine, une psychanalyse profane en trois actes.
   
  Acte 1
   
  Anna est une trentenaire apparemment épanouie en étant mariée à un homme noble et respectable, sensiblement plus âgé qu’elle (situation plutôt banale pour la haute société russe fin 19ème), avec un enfant de huit ans. Cependant, Tolstoï nous fait assez vite comprendre l’existence « cachée », l’inconscient, si l’on veut, de son heroine, « l’alacrité inspirée », comme le dit Nabokov, l’ardeur de vivre, la jeunesse toujours virginale de sa personnalité si finement masquée par le comportement irréprochable d’une femme de sa position, sa (vraie) personnalité subitement perçue par Vronsky, un jeune et brillant officier d’une élégance et éducation impeccable, qui tombe passionnément amoureux d’elle. 
  La déclaration enflammée – le refus troublé mais ferme – la persistance – l’inspiration mutuelle
 Que faire ?
   
  Entre-acte
   
  Je laisse délibérément de coté d’autres personnages du roman, même leurs avatars ont eux aussi une complexité digne de souligner le caractère d’Anna dans l’enchevêtrement de leurs destins.
   
  Acte 2
   
  Anna se découvre pleinement dans l’amour pour le comte Vronsky. Celui-ci fait tout pour lui assurer toute la protection possible car sa situation est plus que délicate : on parle évidemment de celle d’Anna, car pour le comte cela aurait pu être plutôt flatteur, si seulement la noblesse de sa personnalité ne s’accordait pas aussi bien avec son amour.
  Apparemment le personnage du mari devrait devenir pour nous le synonyme presque d’obstacle, mais soudain c’est sa personnalité qui commence à nous intéresser de plus en plus. Un homme d’état droit et rigide, comblé surtout par la reconnaissance sociale, il accorde à sa famille l’affection propre à un « bon chrétien » qu’il est. Le soupçon même que sa femme puisse avoir d’autres envies le dépasse. L’horrible situation dans laquelle il se trouve à cause de son adultère le choque d’autant plus qu’il n’y comprend rien. Sa première démarche – avertir son épouse d’une manière digne, prévenir le désastre comme l’exige le devoir d’un mari exemplaire, échoue. Anna est « tombée». Sa colère l’emmène donc jusqu’à interdire à sa femme « perdue » et devenue « méprisable » de voir son fils – une situation potentiellement insupportable pour Anna.
   
  Entre-acte
   
  Selon la plupart des analystes littéraires, c’est le regard de la société et sa condamnation qui prédisposent la fin tragique de l’histoire. Je vous propose pourtant une autre vision de la chose : la société n’est pas nécessairement aussi mauvaise et n’est pas plus méchante que notre propre conscience. Le-voilà donc un véritable combat qui se-deroule dans le « moi » d’Anna entre son « sur-moi » - Alexej Alexandrovich, le mari, et son « id » - Vronsky, également Alexej.
   
  Acte 3
   
  Il ne manque qu’une petite rose de Paracelse – Anna tombe enceinte. Sa vie est en danger, le pronostic est grave, elle peut mourir en couches.
  Et là on assiste à une scène d’ultime bonté – la réconciliation impossible entre le désir et l’interdit – Alexej Alexandrovich invite Vronsky au chevet de sa femme mourante et lui serre la main devant ses yeux pour soulager sa peine et lui transmettre son pardon.
  Anna met au monde une petite fille et se rétablit. L’incroyable geste de son mari la rapproche de lui par le devoir et la réflexion sur son expérience, (la mort) mystique à la Russe. Vronsky se retire suivant sa demande mais préserve sa passion. 
  Le bon sens ne règne que peu, et Anna revient à lui. Ils partent à l’étranger. Le retour est impossible, mais il y a aussi un nouveau sentiment d’insécurité qui se développe petit à petit : Vronsky – peut-elle croire à son amour ? N’est-elle pas qu’une nuisance dans sa vie pleine de belles perspectives, n’est-il pas avec elle par la simple culpabilité de l’avoir fait tomber ? Anna se-déchire. Sa souffrance devient insoutenable malgré le pardon « chrétien » de son mari et  les sermons incessants de son amant. C’est elle-même qui ne s’accepte plus. Selon Anna, elle ne mérite certainement pas la bonté de son mari – elle la « tue », ni la passion de son amant, qui pourrait faire mieux que s’engager avec une femme aussi méprisable.
  Son existence ne peut avoir ni le droit ni le sens. Elle doit disparaître.
   
  Epilogue
   
  Après le suicide d’Anna, dont les circonstances correspondent d’une manière sinistre à celle de sa rencontre avec Vronsky, le comte désespéré s’engage dans une guerre sanglante et meurt en héros. Alexej Alexandrovich élève seul son fils dans une atmosphère froide et distante.
  Le seul personnage dont le destin on ne connaît pas – c’est la petite fille née de cet amour impossible.
   
  Bonne soirée,
  Natalia

Liliane Fainsilber <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr> a écrit :
  lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
Bonjour Sven, je trouve au contraire que d'apprécier ce qui réussit du fait 
de l'initial ratage est faire oeuvre de résistance par rapport à la pulsion 
de mort, car c'est l'affirmation du désir. Pour reprendre la fiction 
littéraire de Werther, au lieu de se suicider, les deux amoureux auraient 
mieux fait de prendre la fuite, mais il aurait fallu pour cela que Lotte 
cesse de se substituer à sa mère pour élever ses nombreux frères et soeurs. 
il y en avait un nombre considérable, je ne me souviens plus combien. Bon ! 
je brode un peu... Liliane.

J'ai oublié pour Anna Karénine, il y a si longtemps que je l'ai lu et c'est 
vrai que j'aimerais bien moi aussi que Natalia nous la raconte à son idée. 
Bonne journée et merci à tous pour les références sur Joyce.



----- Original Message ----- 
From: "sven noordman" 
To: "Liliane Fainsilber" 
; "Groupe de travail 
pour la psychanalyse lacanienne" 
Sent: Sunday, March 11, 2007 9:25 AM
Subject: Re: [Lutecium-group] un mécène qui voulait payer une psychanalyse à 
Joyce


lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
...n'est ce pas mortifere de voir ce qui reussit dans un ratage n'est-ce pas 
une forme de resistance...

a ce qui vous reussi... pourtant.

Sven.

Liliane Fainsilber 
wrote: lutecium-group: 
Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
Bonjour à tous,

j'ai un trou de mémoire et je cherche depuis trois jours dans quel séminaire
Lacan parle de ce mécène qui voulait offrir une psychanalyse à Joyce et qui
lui proposait Jung. Je pensais que c'était dans l'une des deux versions de
Joyce le symptôme et je ne l'y ai pas trouvé. Si quelqu'un pouvait me
l'indiquer ce serait sympa... Liliane.

J'ai quand même continué à réfléchir à ce qu'écrivait Maurice hier sur cette
question de l'amour dans le champ social, il me semble que quelque soit
l'époque, le fait que les rencontres amoureuses relèvent toujours des
symptômes de l'un et de l'autre, devrait rester valable, même si les
mariages étaient, à certaines époques, arrangés, cela ne changeait rien à la
possibilité du coup de foudre amoureux, éventuellement et de préférence hors
mariage. Ces symptômes sont la conséquence du ratage de l'absence de rapport
sexuel, mais aussi et du même coup la réussite de ce qui y supplée, l'amour
en tant que rencontre entre deux savoirs inconscients.

Dans le roman de Goethe, si on se place du côté de Lotte, on ne sait quel
son homme/symptôme, si c'est celui que sa famille à choisi pour elle, son
dit fiancé, ou bien si c'est quand même bien celui qu'elle se refuse, cet
infortuné Werther. Ils échangent en effet leur première et dernière
étreinte amoureuse avant qu'il décide de se suicider. Je choisirai le
second, car c'est justement celui qui témoigne que Lotte s'est affranchie du
désir parental, qu'elle aurait pu assumer ce qu'il en était de son propre
désir. Il y aurait donc une sorte de dédoublement de cette fonction du
symptôme pour une femme. Le premier calqué sur une identification
paternelle, en quelque sorte résiduellement oedipienne, le second
correspondant à un "autre" choix amoureux assumé. Bon dimanche à tous.
Liliane.

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