[Lutecium-group] RE : art poètique, art symptômatique et art de contre-trasfert

Natalia Milopolsky-Costiou namicost at yahoo.fr
Thu Mar 22 10:26:28 GMT 2007


Bonjour Liliane,
   
  Votre texte ainsi que les dernières réflexions de lutéciens sur la créativité et la projection (introjection plutôt ?) de l'auteur sur son personnage, me font penser au sujet de contre-transfert - ce terrain d'analyse toujours inépuisable dans notre travail. L'attention flottante, que nous prêtons au monologue (dialogue intérieur ) de notre patient, est possible en large partie grâce à cette créativité. La solitude inévitable et bienfaisante de l'analyste en est donc à la fois le résultat et la condition. Ce processus fluctuant qui permet au patient sa liberté de dire est le même qui nous donne notre liberté de (ou pas) agir.
   
  Voici un passage de Catherine Parat ( "A propos du contre-transfert", 1976), que je trouve très juste:
   
  "Nos meilleures interventions ne s'appuient pas sur un savoir, ni même souvent sur une élaboration, mais sur un perçu, un ressenti, et s'expriment dans une communication directe qui court-circuit le conscient, le travail analytique s'apparente alors de façon très proche à la création artistique. Pour se prêter au cheminement de l'autre, en identification, il suffit souvent de donner forme verbale au mouvement intérieur qu'il a suscité, de l'accompagner (souvent en le précédent) sur les ondes qu'il a ébranlées. La résonance éveillée par certains mots qui s'isolent spontanément de leur contexte manifeste et que nous saisissons, la perception de double sens de certaines expressions, ouvrent en nous, vers notre monde inconscient une voie, une brèche, dont nous ne savons pas tout de suite où elle mène ( car elle mène où l'autre a besoin d'aller), l'allusion, l'équivoque, l'ambigu, tracent un passage vers un inconnu indicible, non encore défini, dans une démarche bien proche du
 vécu de la création naissante."
   
  Bon printemps,
  Natalia
  
liliane <liliane.fainsilber at wanadoo.fr> a écrit :
  lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
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Bonjour à tous,
j'ai écrit ce texte que j'ai mis sur le livre bleu de la psychanalyse 
http://psychanalyse.canalblog.com/archives/2007/03/20/index.html

Je veux juste rajouter le fait que Freud est comme Monsieur Jourdain qui 
faisait de la prose sans le savoir, lui fait de la linguistique, avant même 
qu'elle ait été inventée au titre de science du langage. Bonne journée à 
tous. Liliane.

Le symptôme d'un latiniste en herbe
Dans une lettre adressée à Fliess, au moment même où il invente, pas à pas, 
la psychanalyse, Freud pose à la fois les similitudes et les différences 
entre les rêves et les symptômes : "Ce n'est pas seulement le rêve qui est 
réalisation de désir mais aussi l'accès hystérique... je crois savoir 
maintenant par quoi se distingue le rêve du symptôme qui s'institue à l'état 
de veille. Puisque le rêve est maintenu loin de la réalité, il lui suffit 
d'être la réalisation de désir d'une pensée refoulée. Mais le symptôme, lui 
mêlé à la vie, doit être autre chose : la réalisation de désir de la pensée 
refoulante. Un symptôme apparaît là où la pensée refoulée et la pensée 
refoulante peuvent coïncider dans une réalisation de désir... le symptôme 
représente la réalisation de deux désirs contradictoires."[1]

Le symptôme d'un latiniste en herbe, que Freud décrit dans la foulée, 
illustre justement l'existence de ces deux désirs contradictoires qui 
collaborent à la formation du symptôme

Freud écrit à son ami : "Sais-tu pourquoi notre ami E. rougit et transpire 
dès qu'il rencontre une certaine catégorie de personnes qu'il connaît 
surtout quand il les rencontre au théâtre ?

"Il a honte c'est vrai. Mais honte de quoi?".

Il a honte d'un fantasme de défloration mais aussi de vengeance qui peut se 
traduire ainsi : "Dire que cette oie stupide s'imagine que j'ai honte 
devant elle ! Si seulement je l'avais dans mon lit, elle verrait si je la 
crains!"
Selon Lacan, c'est par la voie de la métaphore que se créent les liens 
entre le signifiant et le signifié. Dans l'ordre diachronique d'une phrase, 
donc son déroulement, "c'est dans la substitution du signifiant au 
signifiant que se produit un effet de signification qui est de poésie ou de 
création autrement dit de signification". Les deux exemples princeps qu'il 
en donne, sont d'une part, ce vers de Victor Hugo, dans son poème « Booz 
endormi », « sa gerbe n'était ni avare, ni haineuse » ou encore ce vers si 
connu « L'amour est un caillou riant dans le soleil ».
Toutes les formations de l'inconscient relèvent de ce même mécanisme, les 
rêves, les symptômes, les lapsus, mais aussi ces belles formations 
langagières que sont les poèmes et les traits d'esprit.

Dans les faits, à propos de cet homme qui rougit devant les femmes surtout 
quand il les rencontre au théâtre, il est difficile de reconstituer les 
termes de la métaphore, de retrouver les signifiants qui se sont substitués 
l'un à l'autre pour former ce symptôme parce que justement Freud 
l'interprète dans l'autre sens, du signifié au signifiant, du contenu 
manifeste pourrait-on dire du symptôme à son contenu latent, si ces deux 
termes n'étaient pas exclusivement réservés à l'analyse du rêve. Mais ce n'est 
pas pour autant impossible car voici que Freud nous indique que la salle 
de théâtre est venue évoquer une salle de classe, où il avait eu une 
controverse avec son professeur de latin à propos de cette expression 
latine "operam dare". A première vue on se demande pourquoi. Où était le 
problème? Je pense justement que c'est cette expression latine qui est à la 
base de sa métaphore symptomatique.
Il existe en effet deux mots latins très proches, l'un est au neutre, « 
opus, operis », et signifie l'oeuvre, la réalisation d'une ouvre, tandis que 
l'autre nom qui est au féminin « opera, operae » se traduit par la peine, 
le travail, la peine que l'on prend pour réaliser un travail. C'est donc 
autour de ces deux termes que devait avoir eu lieu le litige avec son 
professeur.
C'est là que de la salle de classe à la salle de théâtre, surgit une 
équivoque signifiante qui le fait rougir de honte, comme on dit jusqu'à la 
racine des cheveux. Quelle est donc cette équivoque ? Il se donne du mal, 
il travaille dur, il transpire, vulgairement, nous pourrions dire, en 
français, il besogne fantasmatiquement une femme. Peut-être s'est-t-il en un 
temps lointain, besogné lui-même.
Puisque le symptôme hystérique, comme le décrit Freud, exprime toujours un 
double fantasme, un fantasme sexuel masculin et un fantasme sexuel féminin, 
nous pouvons retrouver cette composante féminine de son symptôme 
hystérique, avec cette ouvre qu'il pourrait mettre lui-même au monde, 
auquel il pourrait donner naissance. On dit bien d'une femme qu'elle s'est 
trouvée enceinte de ses ouvres. On le dit par exemple de la Vierge Marie 
qui s'est trouvée enceinte de par l'opération du Saint Esprit.

Mais pour que la description de la métaphore du symptôme que nous donne 
Lacan tienne il faudrait peut-être que nous rajoutions au texte de Freud, 
(le fait qu'il rougissait et transpirait en présence de femmes, lorsqu'il 
assistait à « une ouvre » théâtrale), ces deux mots latins équivoques, de 
« opus » et de « opera ». Ce sont en effet eux qui créent la métaphore et 
son effet de signification.
Il doit être rare de nos jours de découvrir un symptôme fabriqué avec une 
formule latine celle de "operam dare", se donner du mal, s'échiner, puisque 
maintenant nous avons, presque tous, perdu notre latin.




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