[Lutecium-group] écrit "inspirées": la distinction poésie / folie
Armelle Gaydon
armelle.gaydon at wanadoo.fr
Thu Mar 29 13:04:05 GMT 2007
Je fais parvenir à la Liste un extrait de mon travail sur "Lacan et la
poésie". Je reprends là la ligne de partage entre poésie et folie, entre
écrit "inspiré" et "inspiration" et également la ligne de partage entre
création sur fond de forclusion (psychose) et création sur fond de
castration (névrose).
Veuillez excuser une mise en page qui ne me permet pas de regrouper les
notes à la fin du document.
Le poète est-il le fou ? Création sur fond de forclusion, création sur fond
de castration.
Par Armelle Gaydon
A propos des Ecrits « inspirés » : Marcelle C. et Aimée
Lacan se met à l’école de ses patients, comme il se met tout au long de sa
carrière à l’école des artistes et des poètes. Ainsi nous donne-t-il au
travers de son œuvre une véritable méthodologie de lecture, au plus près des
textes.
Il travaille les textes de sa patiente Marcelle C., citant en détail
plusieurs de ses écrits. Il
se demande quelle valeur accorder à cette « inspiration » à laquelle
Marcelle C. attribue
ses étonnants manuscrits, résultat d’un élan créateur dont elle mentionne le
caractère
automatique et imposé, à elle étranger. L’étude littéraire à laquelle Lacan
procède le
conduit à mettre en évidence la nature de « phénomène élémentaire » de ces «
Ecrits
inspirés », phénomènes ressentis par le psychotique comme lui étant
extérieurs et dont
la fonction est de suppléer à un déficit de la pensée. Comme dans plusieurs
textes
publiés en ce début des années 1930, Lacan signale procéder pour construire
le cas à
une analyse phénoménologique « que seuls des écrits pouvaient permettre »1.
Voici le passage dans son entier :
« ‘’Je fais évoluer la langue. Il faut secouer toutes ces vieilles formes’’.
Cette attitude de la malade à l'égard de ses écrits est identique à la
structure de tout le délire. […] Une activité de jeu s'y montre […] En
faveur de tels mécanismes de jeu, il nous est impossible de ne pas noter
la remarquable valeur poétique à laquelle, malgré quelques défauts,
atteignent certains passages. Par exemple […] : ‘’On voit que le feu de
l'art qu'on a dans les herbes de la St-Gloire met de l'Afrique aux lèvres
de la belle emblasée’’ [Cependant] les formulations conceptuelles, que
ce soit celles du délire ou des textes écrits, n'ont pas plus d'importance
que les paroles interchangeables d'une chanson à couplets. [...] Le plus
souvent, ce qui viendra, ce seront les scories de la conscience [...],
‘’automatismes’’ divers, tout ce qu'une pensée en état d'activité,
c'est-àdire
qui identifie le réel, repousse et annule par un jugement de valeur.
Tout ce qui, de cette origine, se prend ainsi dans le texte, se reconnaît à
un trait qui en signe le caractère pathologique : la stéréotypie. [...] Rien
n'est en somme moins inspiré, au sens spirituel, que cet écrit ressenti
comme inspiré. C'est quand la pensée est courte et pauvre, que le
phénomène automatique la supplée. »2
1 Jacques Lacan, « Ecrits “inspirés” : schizographie » (1931), De la
psychose paranoïaque dans ses
rapports avec la personnalité, Paris : Seuil, 1975, p. 382
2 ibid, pp.374-375
A la même époque, cette méthode d’analyse phénoménologique à partir des
écrits
du cas Aimée3, étude placée en position centrale dans sa thèse, est proposée
comme
méthode systématique de construction du cas, posant les bases d’une clinique
lacanienne qui amène toujours aujourd’hui à prêter une grande attention aux
écrits du
psychotique.
A partir du cas Aimée, dont on sait depuis qu’Elizabeth Roudinesco l’a
publié en
19864 qu’il s’agit de Marguerite Anzieu (1892-1981), mère de Didier Anzieu,
le
psychanalyste disparu en 1999, dont la première analyse, fait étonnant se
déroulera avec Lacan. Aimée, patiente érotomane et paranoïaque, qui voulait
échapper à sa condition par l’écriture, tente d’assassiner une actrice
célèbre des années 30, ce qui lui vaut un internement à Sainte-Anne où elle
devient la patiente de Jacques Lacan. Dans la thèse
de ce dernier, elle apparaît dans une monographie qui accorde une attention
particulière
à l’étude des manuscrits, lettres et bouts d’essais littéraires qu’elle a
confiés à son
psychiatre.
Le cas « Aimée » comme le cas « Marcelle C. » porte, en filigrane, une
question
que Lacan a mise au travail et sur laquelle il a beaucoup écrit : si les
phénomènes
psychotiques sont « manifestement très parents des processus très constants
de la
création poétique »5, comment les différencier ?
Quelque chose distingue-t-il les « écrits inspirés » de Marcelle C. ou
d’Aimée,
d’une part - de ceux, d’autre part, d’Artaud ou de Roussel, tous deux
reconnus comme
poètes, mais aussi pour leur structure psychotique ? La destinée diverse que
le public a
réservée aux écrits de ces derniers auteurs n’est évidemment pas la même, ce
qui peut
être une première réponse, mais quel est le lien entre poésie et folie ? Le
discours
3 Jacques Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité (1932), Paris :
Seuil, Coll. Essais, 1980, Chap. II, pp. 149-304
4 Elisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France (1986), vol 2,
Paris : Fayard, rééd.1994
5 Jacques Lacan, « Le problème du style et la conception psychiatrique des
formes paranoïaques de
l'expérience » (1933), De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité, Paris : Seuil,
1975, p. 383
poétique est-il de structure comparable au délire ? Faut-il au poète une
certaine folie
pour accéder à ces zones incertaines de la création où le sens défaille, et
où, comme dit
Bataille, le poète, dans une transgression nécessaire, s’offre en sacrifice
pour approcher
la mort, dépassant ce qui de la poésie serait l’étroite conception : une
poésie simple
« holocauste des mots »6 ? « Le sacrifice est immoral, la poésie est
immorale », clame
Bataille lorsqu’il évoque le « désir d’un inconnu inaccessible, qu’à tout
prix nous
devons situer hors d’atteinte »7.
Le cas Schreber
Lacan donne à plusieurs reprises la ligne de partage entre création poétique
et
folie. A partir de l’automne 1955, dans son Séminaire consacré aux
psychoses, il
examine ce problème en reprenant le cas de Daniel Paul Schreber (1842-1911),
partant
de l’étude publiée en 1911 par Freud dans ses « Remarques psychanalytiques
sur
l’autobiographie d’un cas de paranoïa »8.
Fils d’un grand bourgeois allemand rendu célèbre pour ses théories
éducatives
hygiénistes d’une extrême rigidité, Daniel Paul Schreber est un éminent
juriste lorsqu’il
commence à présenter des troubles mentaux qui conduiront à son internement
et à la
mise sous tutelle de ses biens. Il se rendra célèbre en publiant en 1903 un
livre dans
lequel il présente le système de son délire, celui d’un homme au corps
morcelé,
persécuté par Dieu, immortel et attendant la fin du monde. C’est ce livre
qui lui
permettra de sortir de l’asile et de recouvrer liberté et biens, car il lui
servira à
démontrer au juge que sa folie ne pouvait être retenue comme motif juridique
d’enfermement.
En 1911, Freud, à partir de sa lecture des écrits de Schreber - étude tout
aussi
6 Georges Bataille, L'expérience intérieure (1943), Paris : Gallimard, 2002,
p.158
7 ibid.
8 Sigmund Freud, « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas
de paranoïa » (1911),
Cinq psychanalyses, Paris : PUF, 1954, rééd. 1992, pp. 263-324
précise et systématique que celle à laquelle se livrera Lacan plus de
quarante ans plus
tard - réaffirme la validité de sa théorie de la psychose, contre Bleuler et
Jung avec qui
il s’oppose alors sur ce thème9.
Lacan à la suite de nombreux auteurs reprend le cas. A son habitude, il
construit
sa théorie à partir du texte. Il prend le cas Schreber du côté de la
fonction paternelle et à
partir de la clinique du sujet, met au point ses concepts majeurs de la
forclusion et du
Nom-du-Père ainsi que leur conséquence (déjà pointée par Freud) : que ce qui
est
forclos fait retour dans le réel sous forme de délire.
Une autre conclusion que Lacan tire de son examen des écrits du Président
Schreber, c’est qu’il n’y a poésie que lorsqu’un auteur nous introduit « à
une nouvelle
dimension de l’expérience », à un nouvel ordre symbolique. « Il y a poésie
chaque fois
qu’un écrit nous introduit à un monde autre que le nôtre » :
« Le fou semble au premier abord se distinguer de ce qu'il n'a pas
besoin d'être reconnu. Mais cette suffisance qu'il a de son propre
monde, l'auto-compréhensibilité qui semble le caractériser, ne va pas
sans présenter quelque contradiction. Nous pourrions résumer la
position où nous sommes par rapport à son discours quand nous en
prenons connaissance, en disant que, s'il est assurément écrivain, il n'est
pas poète. Schreber ne nous introduit pas à une dimension nouvelle de
l'expérience. Il y a poésie chaque fois qu'un écrit nous introduit à un
monde autre que le nôtre, et, nous donnant la présence d'un être, d'un
certain rapport fondamental, le fait devenir aussi bien le nôtre. La
poésie fait que nous ne pouvons pas douter de l'authenticité de
l'expérience de saint Jean de la Croix, ni de celle de Proust ou de
Gérard de Nerval. La poésie est création d'un sujet assumant un nouvel
ordre de relation symbolique au monde. Il n'y a rien de tout cela dans
les Mémoires de Schreber. » 10
Lacan précise : le fou - terme qu’il s’évertue à maintenir pour souligner la
fonction sociale du psychotique et par là désigner le respect qu’il lui
accorde - le
psychotique, donc, en proie à ce que la psychiatrie désigne comme phénomènes
élémentaires, ne nous introduit pas à une « nouvelle dimension de
l’expérience ».
9 cf. Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse,
nouvelle édition
augmentée, Paris : Fayard, 2000, p. 972
10 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses (1955-1956), Paris
: Seuil, 1981, p. 90-91
Parce qu’il est à la recherche désespérée de la reconnaissance de l’Autre,
Autre
jouisseur avec lequel il est constamment aux prises, que peut bien vouloir
dire, chez ce
personnage si isolé par son expérience qu’est le fou, le besoin de
reconnaissance ? Et à
quoi renvoie la signification chez lui ? « Chez un sujet comme Schreber, les
choses
vont si loin que le monde entier est pris dans ce délire de significations
[…] Par contre,
tout ce qu’il fait être dans ces significations, est en quelque sorte vide
de lui-même »11.
Inversement, nul dans le monde vivant ne peut avoir idée de ce qu’est son
monde
intérieur peuplé d’ombres et de cadavres, ajoute Lacan.
En ce point est située la ligne de partage entre psychose et névrose. Le
psychotique est enseveli sous la signification, qui s’impose à lui comme une
expérience
envahissante devant laquelle il se trouve sans défense. On est loin d’un
processus par
lequel, assumant un « nouvel ordre de relation au monde », il serait en
mesure de nous
y introduire.
Lacan précise encore dans un autre texte, « De nos antécédents » :
« Car la fidélité à l'enveloppe formelle du symptôme, […] nous mena à
cette limite où elle se rebrousse en effets de création. Dans le cas de
notre thèse (le cas Aimée), effets littéraires, - et d'assez de mérite pour
avoir été recueillie, sous la rubrique (de révérence) de poésie
involontaire, par Eluard. Ici la fonction de l'idéal se présentait à
nous [...] »12.
Création sur fond de forclusion, création sur fond de castration
Jacques-Alain Miller éclaire ce passage dans son article comportant sept
remarques sur la création, plus haut cité13 : chez le psychotique, la
création s’effectue
sur fond de forclusion. On est face à une incarnation du sujet qui n’est pas
la castration
mais l’idéal du moi (notée I par Lacan). Le sujet en tant qu’Idéal vient
suppléer à une
place laissée vacante.
11 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses (1955-1956), Paris
: Seuil, 1981, p. 90-91.
12 Jacques Lacan, « De nos antécédents », Ecrits, Paris : Seuil, 1966, p.66
13 Jacques-Alain Miller, « Sept remarques sur la création », La Lettre
Mensuelle de l’Ecole de la Cause
freudienne, n° 68, avril 1988, p.10
Ici, c’est au titre de cet idéal du moi que Schreber assume la place laissée
vacante
par la loi. Dès lors, selon le degré d’élaboration de « l’enveloppe formelle
du
symptôme », le psychotique sera ou non capable de poésie autre
qu’involontaire. Avec
le concept de « forclusion du Nom-du-Père », rejet des lois de la nomination
qui signe
la psychose, Lacan formalise cette place laissée vacante. Chez le
psychotique, pour
cause de forclusion du Nom-du-Père, rien ne vient arrêter la chaîne
signifiante, d’où cet
enchaînement sans fin des significations, sans point de capiton.
La clinique conduit donc à poser que c’est par l’élaboration d’un symptôme
(ou
sinthome, venant agir comme suppléance à cette forclusion) que la psychose
peut être
soit aménagée, stabilisée, soit même évitée. Cela malgré la forclusion du
Nom-du-Père.
Psychose évitée que Lacan repère chez James Joyce, par exemple, dont la
suppléance
prend la forme d’un symptôme littéraire - nous y reviendrons14. De même
probablement pourrait-on avancer que chez Roussel ou Arthaud, un symptôme
littéraire
est venu faire solution.
Jacques-Alain Miller propose d’écrire ainsi la création psychotique15 :
a
P0
[objet petit a sur P zéro]
…soit la création sur fond de forclusion du Nom-du-Père, notée P0.
Tout autre est l’expérience de création du névrosé. Le névrosé vit dans un
rapport
au signifiant entièrement coloré par son rapport à la castration. Loin de
vivre un
déchaînement incontrôlable de la signification, le poète, par sa création,
se signale par
le fait qu’il s’empare de la chaîne signifiante pour la travailler.
14 Jacques Lacan, « Joyce le Symptôme », Autres Ecrits, Paris : Seuil, 2001
15 Jacques-Alain Miller, « Sept remarques sur la création », La Lettre
Mensuelle de l’Ecole de la Cause
freudienne, n° 68, avril 1988, pp. 10-11
Ce qui fait écrire le poète, lorsqu’il travaille sur fond de manque (- phi),
c’est l’enjeu formel de ce qu’il a à dire : c’est le statut de la lettre qui
lui importe.
D’ailleurs, Jacques-Alain Miller propose d’écrire de la façon suivante la
formule
de la création sur fond de castration 16:
a
moins phi
[objet petit a sur moins phi]
…où peut se lire que l’objet est produit à partir d’un manque. Cette
écriture pour
l’acte poétique met en évidence que la production de l’objet « oeuvre
poétique »
s’effectue bien à partir du vide, c’est-à-dire de la castration, notée -
phi.
De cette structure en creux, le poète fait système : inlassablement il tente
de
nommer cette absence. L’acte poétique, en tant qu’acte de dire, s’efforce à
l’infini de
nommer le lieu d’où surgit l’invention. Plusieurs fois dans son enseignement
Lacan
utilisera la métaphore du potier pour l’imager, à savoir que le potier
façonne un pot
autour du vide.
Sur ce vide permettant que s’incarnent ses créations, Fernando Pessoa nous a
laissé des textes inoubliables dans Je ne suis personne, une anthologie
récente de ses
oeuvres traduites en français : « Je me suis créé écho et abîme, en pensant.
Je me suis
multiplié en m’approfondissant. […] Pour me créer je me suis détruit ; je me
suis
tellement extériorisé au-dedans de moi-même, qu’à l’intérieur de moi-même je
n’existe
plus qu’extérieurement » 17.
Ce fragment est extrait du Livre de l’intranquillité, dans
lequel ce thème revient comme une ronde : « je vis d’impressions qui ne
m’appartiennent pas, je me dilapide en renoncements, je suis autre dans la
manière dont
je suis moi. Vivre, c’est être un autre »18.
16 Jacques-Alain Miller, « Sept remarques sur la création », La Lettre
Mensuelle de l’Ecole de la Cause
freudienne, n° 68, avril 1988, p.10
17 Fernando Pessoa, Je ne suis personne, Christian Bourgeois, 2003, p.32
18 Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, Christian Bourgeois, 1999,
p.125
L’objet de la poésie, un partenaire affolant, inhumain
Il y a poésie lorsque cette éthique, qui commande de dire le vide, parvient
à
affecter le manque, à le faire cesser. En d’autres termes, l’opération
revient à poser un
objet comme partenaire du manque, la poésie consiste à produire l’objet
manquant.
Ce partenaire, Lacan pose dans L’Ethique de la psychanalyse, citant l’amour
courtois, qu’il est nécessairement « affolant », « inhumain ».
« La création de la poésie consiste à poser, selon le mode de la
sublimation propre à l'art, un objet que j'appellerai affolant, un
partenaire inhumain. »19
Car :
« ce dont l'artiste nous livre l'accès, c'est la place de ce qui ne saurait
se
voir [...] ».20
Des échos s’en entendent dans ces vers célèbres de Mallarmé :
« Aboli bibelot d’inanité sonore
Car le Maître est allé verser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le néant s’honore »21
19 Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre VII, L'éthique de la psychanalyse
(1959-1960), Paris : Seuil, 1986,
p. 174
20
21 Stéphane Mallarmé, OEuvres complètes (1945), La Pléiade, Paris :
Gallimard, rééd. 1998
FIN DU DOCUMENT.
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