[Lutecium-group] Asphaltisation " Je vous salis ma rue"

Violaine Clement violaine.clement at co-perolles.ch
Wed May 2 15:04:29 GMT 2007


Connaissez-vous ce livre de Sylvie Quesemand Zucca "Je vous salis ma 
rue" , publié chez Stock en 2007 ?

Ce titre terrible, emprunté à Prévert Fatra, 1996, est d'actualité pour 
une description très clinique de l'"asphaltisation".
L'auteur est psychiatre et psychanalyste, et cite Hannah Arendt :

"Le danger est qu'une civilisation globale, coordonnée à l'échelle 
universelle, se mette un jour à produire des barbares nés de son propre 
sein, à force d'avoir imposé à des millions de gens des conditions de 
vie qui, en dépit des apparences, sont les conditions de vie des 
sauvages."

Elle parle de ces gens qui ne veulent plus être enfermés, qui ne savent 
plus s'ils appartiennent ou non au corps social, et dont le corps se 
fond peu à peu dans l'asphalte.. .

"Car lorsque le  lien au corps social s'amenuise, c'est peu à peu le 
lien de l'humain à son propre corps qui s'estompe à son tour. Et il n'y 
a plus d'alerte, ni extérieure, ni interne. Et quand les signaux de la 
douleur n'existent plus, la lésion, inexorablement, s'accentue. e 
profile alors le risque d'une aggravation sans limites, qui peut 
entraîner la mort. C'est dire si l'urgence est toujours d'aller vers 
ceux qui ne bougent pas, car le temps du soin seul pourra s'opposer à 
la mort physique mais aussi à la désagrégation totale de la 
subjectivité.
Cela nous ramène vers ces bébés qui souffrent, avant le langage, et 
qui, si aucune réponse ne vient les soulager, finissent par se 
détourner de ce qui les entoure. (...)
Ainsi, l'ulcère de jambe de monsieur J., soigné depuis plus de dix ans, 
rouvert probablement la nuit depuis autant d'années, sous les bandages 
patiemment refaits chaque matin par les infirmières qui s'arrachent les 
cheveux devant la pérennité des dégâts. Véritables Pénélope, ces 
infirmières le sauvent, sinon de sa peau, au moins d'une mort certaine. 
(...)

Le sourire énigmatique de cet homme pendant le soin de ses jambes, 
auquel j'assistais un soir, m'évoquait celui, impénétrable et 
surinterprété, de la Joconde, dont le mystère de de la signification 
nous survivra sans doute à tout jamais. Bavardant, plaisantant, 
indifférent aux odeurs fétides et aux pansements purulents que lui 
ôtaient les soignantes, ne manifestant aucun signe de douleur, il 
trônait là, deux bassines sous ses pieds : "Sa majesté le bébé", disait 
Freud, évoquant le narcissisme primaire, représenté ici par la figure 
de monsieur J., la cinquantaine d'années. Identifié par tous et par 
lui-même à sa plaie monstrueuse, il est devenu sa plaie. L'effraction 
de cette peau ouverte lui procure sans doute une jouissance 
indéfinissable aussi impénétrable que son sourire enfantin. Il flirte 
autant avec la mort qu'avec la toute-puissance par laquelle il règne 
sur nos désirs de soins : preuve d'humanité s'il en est, réciprocité au 
monde réduite é son plus petit dénominateur commun : " Je ne meurs pas 
tant que vous me soignez, mais si vous me guérissez, je meurs à vous et 
donc à moi, puisque je n'ai d'existence que par ce soin." Tel pourrait 
être le sens de l'énigmatique sourire de monsieur J."

Violaine Clément




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