[Lutecium-group] Sinthome et Musique
Jean-françois Doucet
j.f.doucet at medisin.uio.no
Mon Mar 17 09:24:17 GMT 2008
Voilà le week end passé qui annonce les vacances de Pâques pendant
lesquelles tout le monde part ici pour des pentes de neige ce qui me
laisse un peu de temps pour vous (re)lire et vous répondre.
C' est une réponse à votre texte, disons, réponse de premier contact,
avant un approfondissement. Je n'ai pas la version Pdf du séminaire auquel
vous faites allusion mais il doit se trouver sur le site de l ELP.
Pour ce qui est de vos craintes de me voir "tomber" dans la
psychobiographie, je vous rassure, si je balbutie pour ne pas dire
bafouille dans les rapports du sujet créateur à son oeuvre, c' est
justement que je n' ai pas encore trouvé de réponse satisfaisante à la
question. En son temps, j' ai bien écouté des conférences, comme celle de
psychanalystes norvégiens décortiquant les rêves d' Ibsen, mais j' étais
loin d'être convaincu des conclusions et surtout de la méthode
d'investigation.
Vous écrivez :
En gros, la démarche de Joyce peut se résumer à lutilisation de lart comme
suppléant a une fonction phallique déficiente
phrase qui appelle une question : que faut-il entendre par " fonction
phallique déficiennte " ?
Sans vraiment bien connaître cette histoire de Sinthome issu du symptôme,
j' avais réagi en son temps à cette maladie du vivre - certains diraient
le mal-être, ou le malaise - qui engendrerait un symptôme à la plus grande
joie du médecin qui y verrait son rôle et sa fonction justifiés, symptôme
qui pourrait être "guéri" par l' usage des mots d'une relation à un
analyste. Maintenant, pour ce que je peux comprendre, ce symptôme venant à
être dit en analyse pourrait être transmuté en oeuvre d'art, ou en
créations de toutes sortes à condition d'être traduit pour être compris d'
un public. Le danger d' une telle explication est évident : si ceux qui
peuvent exprimer leur mal-être (désigné par un symptôme) en feront une
oeuvre, à l'inverse, ceux qui n' auraient pas le mal de vivre ( comme on a
le mal de mer ) se verrait refuser l' accès à la création. Tout de même,
c' est assez schématique, vous ne pensez pas ? Je passe sur la notion de
"sublimation" que Liliane, en son temps, a mentionné comme transformation
de la pulsion qui ne m' apparaissait pas claire du tout, même si cette
opération sur la pulsion est tout à fait admise parmi les analystes. Ma
principale réserve à cette notion est la tactique consistant à élaborer
une théorie du "tout sexuel" pour ensuite voir le "tout sexuel " se
sublimer par je ne sais quelle opération du saint-esprit. Après tout dans
la création, il y a d'autres fonctions que le sexuel qui pourraient être
mises à contribution pour expliquer le processus : la respiration par
exemple ...
Vous écrivez plus loin :
"plus généralement, de ceux qui cherche à se faire « un nom » : artistes,
acteurs, politiciens, mais aussi délinquants ".
et c' est le mot "délinquant" qui fait "tilt" chez moi parce qu'il pose la
question de la transgression des lois couramment admises pour une activité
socialement positive. Vous associez également le "nom" à une oeuvre, mais
c' est une notion relativement moderne puisque bien des oeuvres d' art
sont anonymes comme toutes les oeuvres contenues dans les cathédrales,
pour la très simple raison que l' anonymat était de rigueur à l'époque où
les cathédrales ont été construites. Plus tard, je ne suis pas certain que
tous les artisans ayant oeuvré pour la construction du château de
Versailles puissent être identifiés. Si, de nos jours, par conséquent, les
artistes se " font un nom " dont ils signent leurs oeuvres, à l' inverse,
il existe des oeuvres sans nom. Dans le domaine des inventions,
l'écriture mise au point à partir des "calculi " des bergers iraniens du
IVème millénaire avant notre ère est purement et simplement anonyme bien
que ces inventeurs s' inséraient comme nous dans un système langagier.
Plus loin :
Lacan reconnaît être « empêtré » du fait que Joyce ait su y faire avec
son symptome sans avoir été en analyse (p. 143).
Autrement dit : quun fils ait pu aller se balader dans la jouissance
(pulvérisation du langage) ET en revenir sain et sauf (sans devenir
psychotique), ET nous en faire partager lexpérience. (Finnegans Wake).
Cette constatation aboutit à deux définitions : celle du sinthome, et
celle de lartiste, « lhomme de
savoir-faire » (p. 135), homme de savoir-y-faire pourrait-on dire, un
savoir-y-faire inconscient, bien entendu.
Il me semble avoir lu quelque part que, justement, les artistes ou plus
généralement les créateurs ont un accès naturel à l' inconscient par le
canal du préconscient. Il m' apparait intellectuellement malhonnête de
laisser entendre que seule la psychanalyse ouvre la voie à un
savoir-y-faire-avec-son-inconscient alors que nombreux sont ceux qui se
débrouillent très bien sans divan ni fauteuil.
"Si le Réel ne peut se dire par des mots, quelque chose qui tient à lui
peut du moins être chanté ou mis en musique, et cette possibilité semble
sarticuler à
partir dun symptôme".
Vous me laissez là perplexe !
Voulez-vous dire que, faute de pouvoir utiliser la structure de sa langue
- entre les lignes -, un compositeur, chercherait à exprimer cette même
structure à l' aide de sons et en particulier à l' aide de son chantés ?
Plus loin :
"Ici encore, le Réel se fait entendre, et cest la numérologie qui sert
dancre dans le Symbolique et lImaginaire".
Voulez-vous parler d' une sorte de point fixe - un pivot - qui permette au
compositeur( J.S. Bach en l'occurence) de passer de l'imaginaire au
symbolique ?
Enfin :
Finalement, est ce que lartiste, le Saint-Homme, tout comme lanalyste,
ne sautoriserait-il que de lui-même ?
J'aurais tendance à répondre par " oui, le créateur s' autorise de
lui-même, mais pas QUE de lui-même ". Il est autorisé par le système de
signes - signifiants et autres -dans lequel il s' inscrit.
Bien cordialement
Jean-francois Doucet
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> En train de travailler sur le séminaire Le Sinthome (version sténo en
PDF
> de
> lELP), afin de voir si la notion de sinthome peut être élargie à la
pratique musicale. Voici quelques pistes, rapides, encore à élaborer.
Nota
> :
> a)jai volontairement simplifié les exemples musicaux b)les numéros de
pages
> que je cite sont ceux du PDF et non de la sténo.
>
> 1
>
> Ce séminaire est très nettement deux séminaires entrelacées : le nud
borroméen et Joyce. Lacan le dit lui-même, il était parti du noed
borroméen
> à 4, pour arriver sur Joyce, dont les étrangetés de texte lui avaient
été
> signalées par Jacques Aubert. Cest la partie Joyce qui mintéresse, car je
> bute pas mal sur les histoires de NB. Le repérage que je fais nest pas
exhaustif.
>
> En gros, la démarche de Joyce peut se résumer à lutilisation de lart
comme
> suppléant a une fonction phallique déficiente (p. 6). Nous avions déjà
discuté sur cette liste du N-d-P vacillant a propos de Balzac et plus
généralement, de ceux qui cherche à se faire « un nom » : artistes,
acteurs,
> politiciens, mais aussi délinquants.
> Cest donc dans un texte écrit que se constate cette notion, non
seulement
> au niveau de la structure narrative et des metaphores employées par
Joyce
> (toutes vacillantes selon Aubert), mais aussi jusquau niveau du réseau
phonétique : « même si une parole paternelle est contestée en tant que
parole
quelque chose en passe
du côté de la phonation
quelque chose
qui
> mérite de vivre dans la mélodie » (p. 87), et aussi « brisure
> décomposition
> qui fait quil ny a plus didentité phonatoire » (p. 115). Et si la
mélodie
> est du côté des sens (donc le féminin), Lacan remarque que « dans cet
art
> de
> la voix, dans cet art de la phonation en est-il suffisamment passé pour
le
> fils. » (p. 87).
> « écrire Finnegans Wake
soit un rêve » (p. 140). Cette remarque a son
importance, lorsquon sait comment Joyce a rédigé ce travail (jy
reviendrai).
>
> Dernière remarque : Lacan reconnaît être « empêtré » du fait que Joyce
ait
> su y faire avec son symptome sans avoir été en analyse (p. 143).
Autrement
> dit : quun fils ait pu aller se balader dans la jouissance
(pulvérisation
> du langage) ET en revenir sain et sauf (sans devenir psychotique), ET
nous
> en faire partager lexpérience. (Finnegans Wake). Cette constatation
aboutit
> à deux définitions : celle du sinthome, et celle de lartiste, « lhomme de
> savoir-faire » (p. 135), homme de savoir-y-faire pourrait-on dire, un
savoir-y-faire inconscient, bien entendu.
>
> Ce travail de déchiffrement sur Joye par Lacan est en accord avec
limportant travail effectué par Kristeva sur Mallarmé et Lautréamont.
Là
> ou
> Lacan parle de trou dans le symbolique ou de « refoulement qui nest jamais
> annulé » (p. 29), Kristeva parle de retour dissolvant de la pulsion sur
le
> symbolique, notion élaboré à partir du 4ieme terme de la dialectique
hégélienne (la Négativité).
>
> Au passage :
> -le langage comme parasite (p. 112), notion également développée par
Williams Burroughs (Language is a virus), écrivain américain des années
50/60/70 et inventeur de la technique décriture du cut-up.
>
> -Concordance Peirce/Lacan : « cest tout à fait la même voie que je suis
»
> (p.137).
>
> -Fonagy, dans un travail précédant celui de Lacan, avait déjà repéré la
présence du pulsionnel dans la phonation (Cf. Les Bases Pulsionnelles de
la
> Phonation).
>
> 2
>
> Après lattention flottante de Lacan et Aubert, passons à lécoute dun
musicologue, un peu averti de psychanalyse, Arthur Nestrovski (Joyces
Critique of Music, Perspectives of New Music, Vol. 29, No. 1). Merci à
David Thepaut pour mavoir fait parvenir cette étude.
>
> La thèse principale de Nestrovski est que lécriture de Joyce est
conditionnée par sa conaissance et pratique de la musique, aussi bien
dans
> la forme que dans le fond.
>
> Fond : les textes de Joyce sont remplis de citations et dallusions à la
musique, et toujours à propos dune sexualité impossible ou ratée. De
plus,
> ces métaphores musicales concernent la voix, et très peu linstrument,
relégué du côté de la haute culture (du vrai classique, dit Miss Douce à
propos de laccordeur de piano, dans Sirens), tandis que cest dans une
ballade chantée quest mis en scène le refoulement du pacte homosexuel
(Ballad of Dorans Ass dans Ulysse).
>
> Forme : pendant des années, Joyce consigne par écrit chaque jour tout ce
qui
> lui passe par la tête : détails domestiques, pensées, jeux de mots,
noms,
> nombres, etc
Puis lorsquil entreprend la rédaction de Finnegans Wake,
il
> puise au petit bonheur la chance dans ce réservoir, et aligne sans ordre
précis, en apparence. Il y a cependant une logique interne, qui pour
inconsciente quelle soit, nest en pas moins précise, et enserre le
fond.
> Cette logique a plusieurs axes : le trope, à la fois dordre musical et
rhétorique, le leitmotiv (à la Wagner, que Joyce détestait), le rythme
(répétition), et des séries étymologiques, c.a.d. des mots en
apparence
> différents, regroupé ensemble dans la même phrase, mais étymologiquement
proches (par ex : clock / cluck / bell/ belle/ poule/ hen/ whore/ hora/
clock).
> Joyce a toute sa vie été un chanteur amateur doué, féru de musique
élisabéthaine (Byrd, Dowland- je lai chanté moi-z-aussi), et la société
dublinoise de son époque était très active musicalement. Je possède un
enregistrement de lui lisant un passage de Finnegans Wake, et
> effectivement,
> sa lecture est « chantante », au-delà de la prosodie de langlais tel quil
> était parlé à Dublin. Ce nest donc pas tant par le texte que Joyce se
construit son sinthome, mais par sa « musicalisation ». Si le Réel ne
peut
> se dire par des mots, quelque chose qui tient à lui peut du moins être
chanté ou mis en musique, et cette possibilité semble sarticuler à
partir
> dun symptôme. Peut être comme sil sagissait détablir un pont entre
un
> espace non euclidien et un espace à géométrie normale. Cependant, ni le
plan
> ni le mode demploi dun tel pont nexistent pas, ce qui expliquerait
pourquoi Joyce a pu réussir là ou Artaud a échoué.
>
> Donc, si un texte peut être « musiqué », est quune musique peut lêtre
aussi ? Je mavance à répondre oui, à partir de deux exemples.
>
> a)Wagner et laccord de Tristan. Cet accord (au tout début du dernier
acte
> de Tristan et Isolde) a fait couler beaucoup dencre, non pour sa sonorité,
> mais parce quil sest avéré impossible de déterminer sa fonction (en
musique, chaque accord a une et une seule fonction). Wagner lui-même na
jamais tranché la question, et le débat continue encore de nos jours.
Des
> centaines danalyse ont été faites, toutes aussi valides les unes que
les
> autres bien que contradictoires. Dans mon mémoire, javais présenté
lhypothèse quil pourrait sagir dun accord signifiant lambivalence,
puisque Wagner était sujet de linconscient, prémisse qui habituellement
ne
> fait pas partie de larsenal des musicologues. A laune de ma lecture du
Sinthome, javance que cet accord polymorphe, cest lapparition du Réel
(ou
> le retour pulsionnel), tel que Wagner a pu y être confronté, et qui ne peut
> être dit mais peut être entendu, et avec une certaine insistance.
>
> b)Bach et la numérologie. Les uvres de Bach sont truffées de
numérologie
> (style Pythagoras), le but étant de rendre réelle (ou vivante) la
présence
> de la Divinité parmi les hommes. Il sagit à la fois de remplir lespace et
> de mobiliser les corps (certaines de ses cantates doivent être jouées
avec
> une disposition particulière des choeurs). Cette numérologie lui permet
de
> naviguer au mieux à lintérieur de lespace harmonique dont il dispose à
lépoque, un espace très restreint, car chaque note y est conditionnée
par
> celle qui la précède. Pourtant, par ci par là, on trouve un chromatisme
exacerbé, une notation dune incroyable complexité, ou bien un virage à
gauche alors que en toute logique, ça aurait du être à droite (je
simplifie). Quelque chose cherche à pousser les limites du système
musical
> utilisé par Bach, jusquà la rupture, mais sans ne jamais le pulvériser.
Ici
> encore, le Réel se fait entendre, et cest la numérologie qui sert
dancre
> dans le Symbolique et lImaginaire.
>
> Du fait quil a lieu dans le temporel, lacte musical est adéquat à
servir
> de réceptacle aux manifestations du Réel. Du fait quil sagit dun système
> sémiotique, en tant que fait de signifiants ordonnés par des relations
dordre logique, il peut garantir une protection efficace contre
lassaut
> pulsionnel. Quil soit possible de jongler avec le symptôme, en le
transformant en Sinthome, est probablement un de ces actes qui nous
permet
> «
> daccéder à des sources psychiques profondes de satisfactions »
> habituellement refoulées. Finalement, est ce que lartiste, le
> Saint-Homme,
> tout comme lanalyste, ne sautoriserait-il que de lui-même ?
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