[Lutecium-group] Cerveau et psychanalyse
Jean-françois Doucet
j.f.doucet at medisin.uio.no
Sat Mar 22 20:15:48 GMT 2008
Merci, chère Violaine, de votre courriel qui prend une consonance étrange
à mes yeux. Après vous avoir évoqué pour vous ce souvenir d'une femme
probablement atteinte de la maladie d' Alzheimer, curieusement, mes
pensées allaient à l' orthographe de la maladie que j'ai eu la flemme de
vérifier sur Google, au "T" dont j' avais affublé la maladie qui pourtant
n' a rien avoir avec la vieillesse comme "alt" pourrait très
germaniquement le suggérer. Aucune excuse, me disais-je d'avoir rajouté un
"t" à Alzheimer même si, habitué à ce genre de remords bien particuliers,
je m'accordais l' absolution pour laisser aller mes pensées à plus
passionnant qu' un "t" à une maladie dont tout le monde aura reconnu la
nature dégénérative. Au bout de ce regret, je tombais sur ce que j'avais
oublié de vous écrire, un regret plus fort encore de ne pas vous avoir
écrit le principal. Et voilà qu' il réapparaît sous les caractères de
votre clavier. Vous écrivez :
Il me semble qu'il ne s'agit pas de choisir l'un contre l'autre, mais
l'un avec l'autre. Ce n'est pas parce que les champs sont
incommensurables que le choix de l'un empêche celui de l'autre
indécidabilité avec laquelle je suis d'accord. J' ajouterais même - c' est
même ce que j' avais oublié de vous écrire en réponse à cette émission
consacrée au cerveau oublié par S. Freud - qu' il y a un gros avantage, à
mes yeux, à considérer les champs de connaissances disjoints du fait qu'
ils sont constructions de concepts autour de ce que les savants tentent de
connaître. Ces constructions pourraient être comparés à des échafaudages
autour des édifices. Selon ce que l' entrepreneur veut faire - nettoyages
des vitres aux fenêtres ou ravalement de la facade ou même reconstruction
d' une partie du bâtiment - il choisira tel ou tel type d' échafaudage
jusqu' à la grue récente (japonaise) qui évite tout échafaudage en cas de
livraison de matériel sur le toit. Cette disjonction des constructions
théoriques permet de passer de l'une à l' autre ou même aux autres pour
en glaner quelques bribes sur le chemin de ce que j' appelle pompeusement
la vérité. Il serait bien bête de ma part de me savoir soumis aux
contraintes du langage et des croyances sans profiter du même coup de l'
échafaudage théorique des connaissances à l'aide du langage sous impulsion
de croyances. Quelques fois, cette quête que certains esprits méprisants
assimilent à un passage dans un supermarché (de la connaissance ) pour en
extirper les produits convenables de différents rayons selon les
opportunités, quelques fois donc, cette quête m'amène à des éléments
emportant ma conviction. N' est-ce pas là où, en fonction des objectifs
fixés - en l' occurence d'assurer un certain bien être à ceux ou celles
qui sont atteints d' une maladie neuro-dégénérative - doit mener toute
recherche ?
Vous écrivez ensuite :
Effectivement, je préfère la psychanalyse, science du vivant, plutôt
que la dissection, l'autopsie. Ce terme est employé aujourd'hui pur
les suicidés, et je trouve ça terrifiant.
qui, fait peut-être allusion aux évènements de ces derniers jours qui ont
vu poser en France la question de l'euthanasie en des termes qui m'ont
dérangé. Loin de moi l' idée qu' une autopsie ne soit pas nécessaire pour
déterminer les causes du décès et qui sait, faire avancer comme dans le
cas des maladies neurodégénérative les connaissances sur leurs causes. Qu'
un suicide entre dans une chaîne d' explications rationnelles me satisfait
entièrement, tout comme je n' ai rien contre le scanning d'un cerveau
atteint de dégénérescence. Ce qui me chagrine, c' est la manière dont les
médias aborde le thème, en exploitant l' effet d'annonce produit par cette
mort qui, apparaissant sur le papier augmente sans doute le nombre
d'exemplaires de journaux vendus, mais du même coup obscurcit ce que
pourtant les médias ont pour tâche d'éclairer. J' attends encore avec
impatience, 1 seul article consacré au sujet qui mentionne le dilemne
devant lequel le personnel soignant se trouve placé, très concrètement, d'
administrer la dernière cuillère alimentaire ou la dernière piqûre de
soins de vivre ces derniers gestes pourtant nécessaires comme s'il était
responsable des conséquences de ces gestes même si les intentions qui les
justifient sont bonnes. Aux raisons de mon inconfort à lire et entendre
les médias sur ce thème, il faudrait pour être complet signaler l'impasse
fait généralement par la presse sur les devoirs attachés aux soins
palliatifs comme si l' euthanasie dont on a parlé ces derniers temps
dispensait le personnel soignant de ses devoirs en ce domaine. Mais, nous
sommes bien loin du cerveau qu' aurait oublié S. Freud en développant une
méthode pour laisser parler la vérité de chacun.
Bien cordialement
Jean-francois Doucet
> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium.
> ---
> Votre histoire est intéressante. C'est bien d'une rencontre avec celui
> qui souffre, là, cette dame errant dans les couloirs, mais aussi sa
> famille, et le corps médical qu'il s'agit. On fait un scanner,
> pourquoi ? Qui veut savoir quoi ? Freud en tout cas voulait savoir, et
> c'est bien le neurologue qui s'est laissé interroger. La question de
> son désir est toujours présente.
> Je me souviens de ce psychiatre, rencontré lorsque j'attendais ma
> séance d'analyse, et qui m'a surprise : je cherchais un nom, ne le
> trouvais pas, et lui dis en forme de boutade que j'allais finir avec
> un Alzheimer. Il me dit alors qu'il n'en croyait rien, puisque,
> justement je faisais une analyse. Lui avait arrêté la sienne, il
> n'avait pas pu poursuivre en raison de la rigidité du cadre : il lui
> avait préféré la poursuite du savoir utile aux autres. Ce choix que
> nous faisons de continuer sur un chemin qui nous ramène à nos impasses
> lui semblait, à lui, l'homme de sciences, utile, mais pas pour lui.
> Il me semble qu'il ne s'agit pas de choisir l'un contre l'autre, mais
> l'un avec l'autre. Ce n'est pas parce que les champs sont
> incommensurables que le choix de l'un empêche celui de l'autre. C'est
> ainsi que je me trouve parfois, dans mon champ, le champ scolaire,
> tenue à bousculer chez cet élève qui ne veut rien savoir, les
> certitudes auxquelles il s'accroche. Mais cela ne doit pas m'interdire
> pour autant de me laisser, à mon tour, déranger par ce qui n'entre pas
> immédiatement dans mes petites cases.
> J'aime bien cette idée de trace, de plasticité, qui permet de soutenir
> que quelque chose peut changer, non pas par une évolution déterminée,
> mais par des sauts, par l'accueil des surprises, par le hasard des
> rencontres. Sinon, à quoi servirait-il de parler ?
> Les patients qui s'adressent à un analyste sont chanceux, c'est-à-dire
> qu'ils peuvent croire que la parole changera leur vie. Il y a tous les
> autres, qui ont choisi de se taire, de se terrer, dont la terreur est
> si grande qu'ils 'y croient plus. Pour ma part, ce sera surtout les
> enfants, mais aussi certains parents, ou des collègues, et j'essaie de
> leur offrir, lorsque j'y suis sensible, une chance à laquelle
> certains, parfois, s'accrochent. C'est si peu de choses, et pourtant,
> ça peut ouvrir un monde nouveau.
> Effectivement, je préfère la psychanalyse, science du vivant, plutôt
> que la dissection, l'autopsie. Ce terme est employé aujourd'hui pur
> les suicidés, et je trouve ça terrifiant.
>
> Violaine
>
> Le 22 mars 08 à 10:25, Jean-françois Doucet a écrit :
>
>> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium.
>> ---
>> Merci de votre courriel, chère Violaine, en réponse à ma dubitation
>> d'hier. Ce matin, un souvenir me revient concernant une expérience
>> concrète qui ajouterait peut-être un peu de "réalisme" à l'émission
>> que j'
>> ai écoutée hier et qui va dans le sens que vous indiquez du peu de
>> secours
>> apporté par les nouvelles méthodes d'investigation du cerveau pour
>> répondre aux besoins de soins (palliatifs et autres ). Après avoir
>> eu la
>> charge dans un hospice du quatrième âge pendant 2 ans et s demi d'un
>> homme
>> gravement malade, j' ai pris des gardes comme garcon de salle dans un
>> département réservé à des patients sénils (pour faire vite, des
>> patients
>> atteint de la maladie qu' on appelle aujourd'hui Altzheimer -dont le
>> diagnostique, à l'époque n'était certain qu' à l'autopsie)
>> Il m' a été demandé d' accompagner une patiente atteinte de troubles
>> assez
>> graves dans un service de "scanning" pour voir l'intérieur de son
>> cerveau.
>> Je vous passe sur le prix à l'époque de cette méthode de découpage
>> en 3
>> dimensions par un scanner avant interprétation des nombreux
>> clichés. Une
>> fois le scanning de la patiente effectué, cette dernière est
>> retournée à
>> l'hospice où elle séjournait " en attendant les résultats ".
>> Après coup, je ne vois dans ce "scanning" qu'un seul avantage, d'avoir
>> dépensé sans compter pour " faire quelque chose pour elle" et ainsi
>> manifester à ses quelques moments de lucidité qu' on faisait
>> attention,
>> qu'on portait attention aux graves désordres dont elle était l'objet.
>> Peut-être faut-il étendre cet avantage à la famille qui constatait
>> ainsi
>> que l' hospice ou le service de santé s' occupait d'un de ses membres.
>> Mais à y réfléchir de plus près, les besoins n'étaient pas de savoir
>> si
>> des plaques protéïniques se déposaient dans le cerveau - si mes
>> souvenirs
>> sont bons, les recherches actuelles vont dans ce sens dans la course
>> aux
>> causes de cette maladie dégénérative - mais bel et bien un moyen d'
>> appréhender la patiente errant dans les couloirs de l'hospice sans
>> trop
>> savoir où elle était, ni ce qu' elle faisait encore moins ce qu'elle
>> allait faire.
>> De ce point de vue, je veux bien qu'on constate chez S. Freud une
>> carence
>> conceptuelle pour ce genre de patient(e)s comme l'émission le
>> signalait,
>> en voulant élargir le domaine d' application de la psychanalyse au
>> traitement de maladies neuro-dégénératives, mais l' urgence était,
>> non pas
>> de spéculer sur l' application de tels ou tels concepts, mais bel et
>> bien
>> d'offrir des conditions de vie acceptables et compatibles avec
>> l'inexorable déchéance. Car, si je comprends bien les quelques
>> textes de
>> S. Freud que j' ai lus, la psychanalyse présuppose un cerveau "en
>> ordre de
>> marche ", une sorte de "Black box" biologiquement saine qui induit
>> pourtant un comportement peut satisfaisant. Qu' en est-il des cerveaux
>> présentant des signes de neuro-dégénérescence ? Sans doute, y-a-t-il
>> des
>> concepts à trouver comme vous le suggèrez à la manière d' une ré-
>> invention
>> d'une sorte de psychanalyse, en tenant compte comme le suggère
>> Ansermet de
>> l'insertion de chaque individu dans un système de significations
>> dont la
>> carence du cerveau vient entraver la bonne compréhension. Mais je
>> persiste
>> à douter que les dialogues interdisciplinaires apportent une
>> quelconque
>> amélioration " au dessus de la tête des patients " alors que les
>> différentes disciplines auraient, à mon sens, avantage à non pas
>> dialoguer
>> entre elles pour bâtir un corpus de connaissances coupé de la réalité
>> terre-à-terre, mais à entrer en contact avec les gens atteints de
>> maladies
>> dégénératives avec les outils - même imparfaits - que chaque
>> discipline
>> apportent aux soins de cette sorte de patient.
>> Bien cordialement
>> Jean-francois Doucet
>>
>>> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium.
>>> ---
>>> Cher Jean-François,
>>>
>>> Effectivement, il y aurai un désir de faire exister le rapport sexuel
>>> entre les différents champs.
>>> Ce qui me semble intéressant dans votre réponse, c'est ce que vous
>>> écrivez sur votre utilisation des concepts de psychanalyse dans votre
>>> champ.
>>> Ce que je trouve intéressant dans le commentaire d'Ansermet, c'est
>>> qu'il voit dans la clinique une manière de féconder le champ de la
>>> psychiatrie, et pas l'inverse. Il y a là une inversion intéressante :
>>> plutôt que de se servir des outils freudiens, il propose de les
>>> réinventer chacun, sur les traces de Freud, mais pas sans le
>>> signifiant, ni le réel, alors que les neuoscience semblent 'engluer
>>> dans l'imaginaire, ou du moins dans l'imagerie. Aujourd'hui, on
>>> regarde le cerveau et on croit savoir ce qui s'y passe parce qu'on le
>>> voit s'allumer, alors qu'hier, en voyant un homme plisser le front,
>>> on
>>> croyait qu'il pensait...
>>> La question pourtant reste la même....
>>>
>>> Violaine
>>>
>>>
>>> Le 21 mars 08 à 19:47, Jean-françois Doucet a écrit :
>>>
>>>> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium.
>>>> ---
>>>> Merci, chère Violaine, de ce lien sur lequel j' ai cliqué par simple
>>>> curiosité.
>>>> Après avoir écouté les répliques des participants, je ne sais que
>>>> vous
>>>> dire et crains de ne pas pouvoir satisfaire pleinement votre
>>>> curiosité
>>>> légitime. J'utilise, en effet, les concepts de la psychanalyse pour
>>>> essayer de voir dans ma situation de recherche s'il existe des
>>>> conditions
>>>> nécessaires (et pas obligatoirement suffisantes) favorisant ou
>>>> inhibant le
>>>> processus créatif. Dans ces conditions, si je rencontrais une
>>>> science qui
>>>> puissent m' éclairer mieux que ne le font ces quelques concepts de
>>>> psychanalyse, je n'hésiterais pas à aller voir si quelques lumières
>>>> pouvaient venir de ce coté-là.
>>>> Maintenant, imaginer comme le font les intervenants "un dialogue
>>>> interreligieux" qui ferait s'interféconder la psychanalyse et les
>>>> neurosciences (les Sciences cognitives sont nommées une seule fois
>>>> dans l'
>>>> émission ), est, à mon sens, méconnaître les contraintes auxquel le
>>>> langage et les croyances nous soumettent. Chaque discipline concerne
>>>> un
>>>> champ plus ou moins ouvert de connaissances mais délimité par
>>>> rapport à la
>>>> discipline voisine de telle sorte que les dialogues entre
>>>> disciplines sont
>>>> féconds si les gens arrivent à ne pas se battre et à situer les
>>>> enjeux de
>>>> leurs discussions à l'intérieur de leur discipline (et non pas
>>>> prendre les
>>>> discussions pour prétexte à d'autres enjeux (hégémonie, recherche de
>>>> crédits, défense de son gagne-pain etc ). Mais espérer mieux qu'un
>>>> dialogue pacifique et fécond me parait hors de portée même s'il peut
>>>> être
>>>> souhaitable. L'émission comme tant d'autres aborde les disciplines
>>>> en
>>>> dehors de toutes conditions de production des connaissances, de
>>>> contexte
>>>> politique dans l'espace public, de conditions économiques etc.
>>>> Voilà, un commentaire qui, je l' espère, ne decevra pas trop vos
>>>> attentes.
>>>> bien cordialement
>>>> Jean-francois Doucet
>>>>
>>>>> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail
>>>>> Lutecium.
>>>>> ---
>>>>> Si vous avez un moment pour écouter l'émission de ce matin à
>>>>> France-
>>>>> Culture...
>>>>>
>>>>> http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/
>>>>> vendredis/
>>>>>
>>>>> On y entend des points de vue différents sur la neuro-
>>>>> psychanalyse ou
>>>>> la neuro/psychanalyse.
>>>>> François Ansermet y parle de l'incommensurabilité entre les champs
>>>>> des
>>>>> neuro/sciences et la psychanalyse, sans traits d'union, mais avec
>>>>> des
>>>>> points d'intersection qui sont les questions actuelles posées par
>>>>> la
>>>>> science et par la psychanalyse.
>>>>>
>>>>> Je suis curieuse de lire vos impressions. Il semble qu'il y ait
>>>>> vraiment des psychanalystes orientés fort diversément.
>>>>>
>>>>> Violaine
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