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Violaine Clement violaine.clement at co-perolles.ch
Thu May 15 07:31:24 GMT 2008


Le Point


08/05/2008 N°1860 Le Point

Interview Jacques-Alain Miller
Un psy analyse l'affaire Fritzl

Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens



© DOC.LKA/US PRESS/SIPA


Le psychanalyste Jacques-Alain Miller examine pour Le Point le fait  
divers qui secoue l’Autriche, où l’on découvre comment Josef Fritzl,  
73 ans, a séquestré sa fille pendant vingt-quatre ans et lui a fait  
sept enfants. Pour Miller, ce qui sort de l’ordinaire, ce n’est pas  
l’inceste, c’est « la régularité invariable d’un acte immonde ».  
Interview.


Le Point : Qu’est-ce qui peut conduire un individu à un tel degré de  
perversion ?

Jacques-Alain Miller : Une bonne éducation, à l’ancienne, de hautes  
vertus morales... Je m’explique. Par quels traits Das Inzest-Monster,  
comme l’appellent les Autrichiens, restera- t-il dans les annales  
cliniques et policières ? Vous pensez bien qu’il ne le devra pas au  
seul fait de l’inceste, pratique fort répandue, ni non plus au nombre  
de ses victimes. S’il est exceptionnel, c’est par la ténacité, la  
constance, l’endurance. Ce qui sort de l’ordinaire, c’est la  
régularité invariable d’un acte immonde, la méthode, la minutie et  
l’esprit de sérieux investis dans l’accomplissement solitaire d’un  
forfait unique s’étendant sur un quart de siècle. Pas une erreur, pas  
un faux pas, pas un acte manqué. Total quality. Ce sont là autant de  
qualités éminentes traditionnellement attribuées au caractère  
germanique. Mises au service de la science et de l’industrie, elles  
ont fait la réputation des pays de langue allemande. D’ailleurs,  
c’était un ingénieur en électricité, et il disait à sa femme qu’il  
descendait dans sa cave pour dessiner des plans de machines.

Si Gilles de Rais en France, Erzsebeth Bathory en Hongrie, grands  
féodaux des XVe et XVIe siècles, restent dans les mémoires, c’est au  
contraire pour le désordre de leur conduite, leurs viols et  
assassinats innombrables. L’Autrichien, petit notable provincial, lui  
aussi est un tyran, mais purement domestique. Il mène une existence  
parfaitement « popote », mais dédoublée. Il est fidèle à sa fille  
Elizabeth, unique objet de sa jouissance, dont il fait en quelque  
sorte une seconde épouse. Il lui donne sept enfants, le même nombre  
qu’à son épouse légitime. Il semble que l’on ne puisse lui reprocher  
ni avortement ni contraception : c’est un bon catholique. Il opère  
dans la plus grande discrétion, sa conduite n’est l’occasion d’aucun  
scandale, d’autant que cette seconde famille, il la fait vivre sous  
terre, dans des cagibis aveugles où l’on ne peut se tenir debout, à la  
Louis XI.

Ce n’est tout de même pas son éducation qui peut expliquer sa conduite !

On a appris qu’il fut élevé sans père par une mère qui tous les jours  
le battait comme plâtre. Le fait n’a pas dû rester sans conséquences.  
On peut toujours dire qu’il voulait se venger de l’objet féminin et se  
prémunir contre ses caprices... Mais on serait bien en peine d’en  
déduire son vice : d’autres issues étaient possibles. En 1967, au  
moment de la naissance d’Elizabeth, son quatrième enfant, il fut  
arrêté pour un viol ; il en aurait commis d’autres. Tout se passe  
comme s’il avait décidé de se ranger, et de s’en tenir à une bigamie  
incestueuse. On ne lui connaît que quelques escapades sexuelles en  
Thaïlande, avec des copains, notables de la ville. Il en revenait  
bronzé, en pleine forme, auprès de sa petite famille, qui, elle, ne  
voyait jamais le soleil.

Etait-il une sorte de Dr Jekyll-Mr Hyde ?

C’était à la fois un Père sévère, le Père de la loi, dont la rigueur  
implacable étonnait ceux qui le voyaient régir sa famille du dessus  
et, avec sa famille du dessous, un Père jouisseur, hors la loi. Dans  
ces deux rôles, à un certain niveau, il fut irréprochable : songez  
qu’il assura sans faillir un instant la subsistance de tous les siens.  
En même temps, c’était sans doute un escroc : de ses opérations  
immobilières il ne reste que des dettes considérables. C’est l’Etat  
qui devra payer les années de psychothérapie et rééducation qui seront  
nécessaires à la famille du dessous. Le montant en aurait d’ores et  
déjà été évalué à 1 million d’euros.

La culture patriarcale, l’empreinte catholique, la religion du «  
chacun chez soi », qui marquent l’Autriche, ont-elles pu jouer un rôle ?

Certains de ces traits valent pour la Sicile. Or on imagine mal une  
telle histoire à Syracuse ou Trapani : là, les gens qui vivent entre  
quatre murs sans sortir sont plutôt des mafieux pourchassés par les  
carabiniers.

Mais est-ce un hasard si, après « l’affaire Kampusch », ce fait divers  
éclate en Autriche ?

Le cas Fritzl après l’affaire Kampusch, cela fait sens,  
nécessairement. Tandis que les Etats-Unis sont la terre bénie des  
serial killers, l’Autriche prend rang avec la Belgique pour les  
pervers casaniers à souterrain, si je puis dire. Le cas présent se  
distingue par son atmosphère d’obéissance aveugle. Non pas seulement  
celle de sa femme : Fritzl louait des chambres dans sa maison, une  
centaine de locataires y défilèrent au cours du temps, il leur disait  
de ne pas descendre dans son bunker, et aucun ne songea à enfreindre  
cette interdiction. On déplore volontiers les infractions faites de  
nos jours au respect de la vie privée : c’est un reproche que l’on ne  
fera pas aux Autrichiens. A la Ybbstrasse, tout était en ordre, la  
façade pimpante, le réfrigérateur souterrain bien garni, les vêtements  
bien lavés et repassés. On regardait la télévision en famille. Le  
bunker ? C’était un abri antiatomique familial, édifié à l’aide de  
subventions officielles. Un grand crime populaire, c’est toujours un  
fait social total, pour reprendre l’expression de Marcel Mauss : c’est  
un microcosme de la société, elle s’y reflète tout entière. Fritzl :  
criminel peut-être, mais Korrekt avant tout. En règle. Pas de  
trébuchement. Pas d’inconscient. Pas de sentiment de culpabilité.

Au regard de l’histoire passée, peut-on parler d’un peuple qui «  
refoule » sans cesse, refusant de regarder la réalité en face ?

C’est ce que disent les Anglais. Ils voient en Fritzl un symbole de  
l’Autriche. C’est aussi l’idée du romancier Josef Haslinger. La maison  
natale de Hitler est à une heure et demie d’Amstetten par la route,  
Mauthausen plus proche encore. Le chancelier annonce une grande  
campagne internationale de relations publiques pour améliorer l’image  
de l’Autriche. Des esprits pratiques lui demandent plutôt des sous  
pour les services sociaux. Un dessin du Times de Londres montre  
l’Autriche allongée sur un divan ; derrière, Sigmund Freud. On peut  
rappeler que le pays a pris soin d’éradiquer la psychanalyse, ou peu  
s’en faut. L’avocat plaidera l’aliénation mentale. Au vu de l’extrême  
maîtrise de soi dans le crime et la durée du délit, l’irresponsabilité  
ne va pas de soi.

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