Annexes : réactions de quelques lecteurs et amis au texte de Francis Rousseaux sur la baie de Tunis

F. est un chercheur en informatique

Je pense que l'idée du voyage et du retour dans un "lieu", un monde connu et jouissif est en effet intriguante et à la base d'une large part de notre motivation (je peux penser à mes tours à vélo par exemple, sans cesse répétés et jouissifs).

Je pense que le thème de l'amour physique est particulièrement intéressant à explorer à terme.

La baie est sa forme, cette "contrainte" qui donne un sens, une direction, une montée d'un point de départ à un point d'arrivée possible, joue un grand rôle dans le caractère affectif de ce monde, de la façon de le traverser (en ceci, l'amour physique est souvent comme la baie, un parcours - parfois plusieurs - s'installe souvent dans la routine d'un couple).

Un autre thème/monde qui me semble important est celui de l'île, du promontoire, du lieu isolé. Par exemple, cette conférence à Capri où je tâche de retourner tous les trois ou quatre ans, à caractère très particulier, dû à sa situation géographique. Il est long et "difficile" d'y arriver. L'île est petite et donc isolée (pas de camions, tres peu de routes avec voiture, aucune autoroute, reflux de la plupart des touristes en soirée); on se sent ailleurs. Il y l'attente, l'expectative qui y joue un grand rôle tout comme dans tes parcours de la baie de Tunis. Une conférence dure quatre ou cinq jours, ce qui fixe le début et la fin de ce parcours.

Pour revenir sur l'amour physique, l'équivalent du parcours de l'île existe aussi, se retrouver, se sentir isolé (l'île est "isola" en italien) à deux, bien qu'entouré par la vie grouillante (Capri est dans la baie de Naples) est aussi fort jouissif.

Pour ce qui est du thème de la perception et de l'influence des agencements physiques des lieux et objets que ceux-ci peuvent avoir sur nous, va voir un article sur les jardins japonais qui peut t'intéresser:

- http://www.nature.com/nsu/020923/020923-8.html

- http://news.bbc.co.uk/2/hi/technology/2283398.stm

Ce serait bien si tu pouvais avoir quelques photos illustrant tes propos, par exemple, l'influence de la lumière. Une représentation topographique de la Baie peut-être utile aussi (et aussi, le relief vu de plusieurs points de vue).

L. était coopérant à Tunis à la même époque que Rousseaux

J'ai une double réaction. D'abord, je saisis mieux le trouble que ce lieu t'a inspiré, et pourquoi ton osmose avec ces rivages a laissé une empreinte si forte dans ma mémoire. Ces instants à nager avec toi dans la baie de Tunis, et ces marches initiatiques, transpercés que nous étions par les regards sous-entendus des filles orientales, restent comme un instant suspendu hors-du-temps.

L'autre réaction … malheureusement trop de concepts m'échappent dans ton texte, limité que je suis par un vocabulaire que je ne connais ou ne saisis pas bien. Je comprends la question, je n'arrive pas toujours à suivre le cheminement de la pensée. Peu importe d'ailleurs, le songe est venu dans la lecture...

D'ailleurs, je vis une période pleine de similitudes. (…)

Je crois que dans une heure ou deux, je vais aller à la mer me baigner. Je penserai à la baie de Tunis...

H. est une jeune femme née à Madagascar

Je n'ai pas encore eu le temps de lire entièrement ton article mais à la première page, une chose m'est spontanément venue à l'esprit.

Je pense que les facteurs "temps/developpement personnel" et "contexte" sont à considérer dans ton analyse en complément du "lieu", c'est-à-dire "ton âge" au moment où tu as effectué ton "service national".

J'ai connaissance d'autres personnes qui ont des réactions presque similaires à la tienne (beaucoup moins passionnées et passionnantes tout de même) et ces gens-là ont aussi choisi de vivre dans un pays étranger (souvent leur premier) lors de leur service national. Leur attachement à ce lieu est éternel et est devenu presque surréaliste, ce qui ne veut absolument pas dire que la beauté du lieu est subjective…

Voilà pour le moment…

J-F. est un fonctionnaire ministériel

Comme promis, j'ai lu vos textes, avec plaisir - je le dis de suite - avec peut-être une prédilection pour celui qui a pour cadre de méditation la baie de Tunis, que vous faites magnifiquement vivre à l'esprit de quelqu'un qui n'y est jamais allé…

Au fait, savez-vous le Grec ? Le Latin ? L'Allemand ? Non ? Parfait, vous êtes donc un Barbare…

G. est un musicien de jazz

Je trouve enfin un moment calme pour lire ton texte (…).

Je suis très touché par ce texte. Si je comprends, il s'agit de la qualité du regard que l'on porte sur les choses qui est la porte pour ouvrir ces mondes. Peut-être, alors il n'y a pas de mondes à inventer mais seulement des mondes à découvrir. Et alors Proust a raison en face de Borges qui lui reproche de ne rien inventer. Reste la qualité du regard.

J.-B. est un collègue informaticien
A. est docteur en Esthétiques, sciences et technologies des arts

…, et merci pour les textes que vous m'avez envoyés en réaction.

Je n'ai pas encore pris le temps de les lire avec attention, voilà pourquoi je n'ai pas répondu subito ! Ce d'autant plus que leur lecture en diagonale a suscité beaucoup de choses chez moi, le texte sur Tunis peut-être plus encore pour toutes sortes de raisons. Il m'a beaucoup touché et me fait penser que vous avez compris l'essentiel de mon texte !

Je tâcherai de trouver un moment pour vous dire quelques mots sur ces textes.

le 13/05/03 19:10, Francis Rousseaux à Francis.Rousseaux@ircam.fr a écrit :

M. est éditeur

Bonjour,

Je dispose de textes que j'aimerais publier, ensemble ou pas. Il reste des degrés de liberté quant à leur

aménagement, et je recherche pour tout dire des motivations pour en écrire d'autres (ou pas).

Sur les conseils de Monsieur X. de la MSH Paris, je me permets de prendre ainsi contact avec vous.

Vous trouverez une partie de ces textes sur le site http://www.ircam.fr/equipes/sel/rousseaux/autres2.htm ,

dans une branche de mon Cv en ligne (et en construction).

Merci de me faire savoir ce que vous en pensez, à l'occasion.

Francis Rousseaux

Cher Monsieur

Je ne connais pas Monsieur X., mais il se trouve qu'ayant vécu 34 rue Hannibal à Salammbô entre 1956 et 1963, je n'ai pas voulu manquer l'occasion de savoir ce que pouvait bien être la chorégraphie de la baie de Tunis, dont je garde toujours une photo délavée quelque part, prise depuis la terrasse de la maison de ma tante au Kram.… Que rien de mal ne pourrait arriver à Sidi Bou Saïd est sans doute un point de vue qu'un coopérant arrivé à Tunis au milieu des années 80 peut avoir. Le mal avait été fait. Et nous en portons à jamais les marques, nous autres innocents enfants de ces familles juives de Tunisie, qui combattirent pour l'indépendance de ce pays, et qui furent remerciées (toujours pour une raison particulière) dans les années 60 (vous naissiez…) et contraintes donc d'aller voir ailleurs si leur "judaïsme" serait mieux reçu. Tout en continuant à m'occuper des éditions Y. qui est une maison d'édition française, je peux vous dire que 40 années de France ne m'ont pas forcément convaincu, c'est pourquoi je vis désormais à Tel Aviv depuis près de 7 mois (mais c'est une autre histoire…) Oui, quelque chose de mal a pu se passer dans la baie de Tunis, mais la Tunisie a tôt fait d'en effacer les traces (vous saurez sans doute, entre autres, que les deux plus vieilles synagogues de Tunis furent détruites "par erreur", par des bulldozers du gouvernement tunisien lors de réaménagement de la Hara à la fin des années 50… et elles n'abritaient pas des familles de terroristes (pour devancer quelque comparaison avec une situation plus récente).

Quoi qu'il en soit, j'ai lu votre texte et d'autres. Je suis très mauvais juge, concernant celui sur Tunis. J'en ai encore le goût amer dans la bouche. En l'état il m'est tout à fait impossible de vous dire s'ils peuvent constituer un livre (la notion s'effiloche de jour en jour) et je ne suis pas non plus en mesure de vous dire si une fois constitué (par vous) il est susceptible d'intéresser les éditions Y. Si vous parvenez à l'organiser, je suis disposé à le relire. Je me permettrai simplement de vous signaler deux petites choses (sans importance) : des travaux plutôt récents ont mis au jour une structure orthogonale du port commercial de Salammbô (donc non plus rectangulaire); le Tophet, où je jouais aux noyaux d'abricot avec mes amis du Kram, semble n'avoir jamais servi de lieu de sacrifice (j'avais lu ça il y a quelques années, et cela m'avait rassuré …); la lumière n'en est que plus belle quand on s'aventure dans le petit souterrain sur la gauche… n'est-ce pas ?

La Baie de Tel Aviv n'a pas les mêmes charmes… Mais elle s'arpente le coeur plus léger désormais… en savourant les mêmes, éternelles, glibettes !

Bien cordialement,

M.