« L'animalité est le logos du monde sensible. »
(Maurice Merleau-Ponty)

De l'animalité, dialogue inédit,
entre Francis Rousseaux et Jean-Baptiste Berthelin,
du groupe de recherche STP.
(extraits)

encore un collage berthelinesque

Francis : Le fait est que j'ai toujours eu une drôle de relation avec les animaux, et j'ai perçu très tôt l'animalité de façon singulière.

Petit déjà, je soutenais que le prix d'une fourmi devait équivaloir à celui d'un éléphant, ce qui choquait beaucoup mon entourage  (...)

(...) J'ai toujours refusé la souffrance et la mort de l'animal comme quelque chose d'absolument injuste, puisque ne pouvant pas faire sens pour le dit animal : à l'inverse en effet, il m'a toujours paru que la pire condition humaine était toujours saisissable par celui qui la vit et donc, à défaut d'être intelligible, moins fondamentalement injuste. C'est ce type de réflexion dont on trouve la trace dans ces papiers que j'ai écrits dans les derniers actes STP/MSH, au travers l'immédiateté des situations illustrée par le personnage de Jeanne d'Arc face à sa mort ou encore, dans « le sentiment océanique », la pensée dévastatrice de l'impuissance de sa pensée éprouvée par Roubachof dans « Le zéro et l'infini » d'Arthur Koestler. Mais même cette pensée-là est une pensée, même l'homme marchant vers sa fin concrète et qui envie l'animal - réputé ne pas penser, n'est pas réduit à l'état de l'animal qu'on envoie à la mort.

(...)

En effet, il me semble que derrière tout cela siège la passionnante question du sacrifice animal dans le monothéisme.

Jean-Baptiste : (...) Je sais que vers quatre ans, j'ai eu un débat épique avec mon père Philippe, car je lui expliquais que j'étais en colère contre un chien mordeur, et selon lui, c'est au maître de l'animal que les reproches auraient dû aller. Je lui objectai que mes petits camarades, dans la cour de récréation, s'ils m'en voulaient pour quelque chose, se contentaient de me frapper aussitôt, et ne cherchaient certes pas à le rencontrer pour lui transmettre leurs griefs.

Autre argutie, avec mon « précepteur de religion », le révérend père Michel, un brave Bénédictin qui vers le même temps m'instruisait du catéchisme. Dieu, lui disais-je, a peut-être fait Adam à son image, mais les gorilles et les chimpanzés aussi, dans ce cas, vu que nous n'avons de Dieu qu'une image indistincte, voire indescriptible. Le père Michel, hôte du prieuré Saint-Dodon, ne voulait pas totalement excommunier les animaux, du moins les « supérieurs », mais il ne voulait pas non plus en faire des baptisés. Son embarras lui gagna mon respect.

(...)

Une fourmi vaut-elle un éléphant ? On raconte qu'un éléphant de Thaïlande avait été chargé de plusieurs quintaux de bois, et trouvait bien lourde la charge, bien qu'elle ne représentât qu'une fraction de son poids à lui. Cheminant près de lui, il vit une fourmi, qui, quant à elle, se déplaçait vivement en transportant un fardeau quatre fois plus lourd qu'elle. Il s'en étonna, elle lui dit :
« Tu trouves que ce que tu portes est lourd, tu le portes en effet pour les hommes, qui sont tes maîtres ; et moi, je trouve presque légère la charge que je porte, vu que c'est pour mes semblables que j'effectue ce travail ».

Si je commence à réciter des fables, c'est que je n'ai pas beaucoup d'apport personnel. (...)

Francis : (...) Je reviens comme promis sur cette affaire de sacrifice.

Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l'Ange de Yahvé l'appela du ciel et dit :
« Abraham ! Abraham ! ». Il répondit : « Me voici ! ». L'Ange dit :
« N'étends pas la main contre l'enfant ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique ». Abraham leva les yeux et vit un bélier, qui s'était pris les cornes dans un buisson, et Abraham alla prendre le bélier et l'offrit en holocauste à la place de son fils.

Le Dieu d'Abraham existe à ce prix, il est ce prix. Suspendre le sacrifice du premier-né pour le transformer en immolation de l'animal qui passe par là, qui n'est ni son enfant ni celui du voisin, ceci a un prix énorme : la perte de l'effet de sens transcendantal du geste original. (...) Dieu existe lorsqu'il intervient pour supprimer un geste effectif à effet de transcendance et qu'il se trouve par là-même investi de cet effet de transcendance.


Jean-Baptiste : Je vais répondre en convoquant Bob Dylan, puis Georges Brassens.