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Des corbeaux
Daniel Arapu
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1. Le point de départ
2. Géographie linguistique et mythologique
3. Le corbeau dans le temps
4. Un corbeau plus voltairien.
5. Le nom du corbeau
6. Langue et parole
7. Les mots sous les mots
8. Corbeau & compagnie
9. Portrait du corbeau
10. Que dit le corbeau
11. Notre réponse
12. De retour à l'anthropologie
1. Le point de départ
Pour l'anecdote, cette quête est partie d'une petite recherche sur le nom d'une minuscule région de Roumanie (un des endroits où le Chaos reste encore voisin du Kosmos) : la Vrancea, dont le nom semble indiquer le corbeau (slave vran) avec des caractéristiques très tranchées du point de vue de la géographie physique et humaine (épicentre d'effroyables tremblements de terre, continuation d'une religion ancestrale où la mort se mêle à la vie dans des rites archaïques avec danses de masques, indépendance politique et juridique). Peu de temps après, un petit article du Monde parlait de la possibilité pour les Mongols de récupérer leur nom désignant très souvent le loup puis de corbeau. Le célèbre historien des religions Mircea Eliade a consacré un livre à l'antique religion de Roumanie (De Zalmoxis à Genghis-khan) ; il y est question de loups, mais tous les corbeaux sont grecs !
Qu'est-ce qui réunit le loup et le corbeau ? Positivement, leur gloutonnerie (toujours affamés ; j'aime bien le nom du loup en persan moderne gorg, si gargantuesque). Loup et corbeau (le méchant) peuvent avaler dans un excès d'hybris primitive le Soleil, deinde ira. D'autre part, le loup famélique (v. tabou fréquent : turc kurt = ver, mais aussi le gaélique mac tire = fils de la terre) qui balaye toute la surface de la terre (surtout, dans la fonction nourricière, en variante féminine : Rome, mais aussi Turco-Mongols ). Mais ce symbolisme horizontal s'oppose à celui de l'ascenseur chamanique (ciel <-> terre <-> enfer) qu'est le corbeau, essentiellement vertical (et masculin).
2. Géographie linguistique et mythologique
La consultation des données géographiques a prouvé que le corbeau (dans une liste d'animaux) donne le plus de toponymes en Roumanie (surtout Moldo-Valachie) dans un contexte particulier où les populations fuyaient les invasions dans les montagnes, pour revenir dès l'accalmie sous la conduite d'un ancêtre afin de fonder un village symbolisé par un âtre commun. La recherche montre toujours une descente des montagnes et, parfois, une curieuse tendance à partir vers l'ouest. Il existe des traces historiques démontrant que les princes souverains de Valachie sont des « corbeaux » (le Prince Noir, corbeau crucigère comme emblème valaque), avec des prolongements chez les Corvins hongrois.
Pour nous, le problème est de comprendre pourquoi, au-delà d'un simple accident individuel (par ex. un chef ayant des cheveux noirs, ce qui est très fréquent dans le folklore), tout un groupe pourrait être qualifié de Corbeaux. Fratrie, comme en Amérique du Nord, caste, classe sociale ?
Au-delà de la Roumanie, la géographie linguistique identifie des régions corvines dans les pays latins (corvara/corbara en Italie, corvera/corbera en Espagne, corbière en France, toujours en rapport avec les montagnes). Ailleurs, surtout pour la corneille, on trouvera des concentrations en Pologne, en Allemagne, jusqu'au russe Voronezh. Une coïncidence concernant le corbeau passeur : it. Pontecorvo, all. Ravensbrück.
3. Le corbeau dans le temps
Il existe un corpus impressionnant de dictons, proverbes, contes, légendes, poésies populaires ou d'auteur, etc. parlant du corbeau. Ce qui impressionne c'est, qu'à la différence d'autres animaux fameux ou familiers, ce corpus semble pointer sur une certaine, très ancienne, vérité ; par contre peu d'étudiants des chats tireraient quelque chose du Chat Botté, l'humanisation est trop forcée et ne regardera, à la rigueur, que la psychanalyse. En simplifiant beaucoup, la question sur le Corbeau est : bon ou mauvais. Les meilleures sources pour les études (v. Dictionnaire des symboles) voudraient limiter le Corbeau négatif à l'Europe Occidentale. C'est statistiquement vrai, mais faux dans l'ensemble : l'Occident garde des traces d'un corbeau positif, tandis que le corbeau peut devenir ailleurs négatif (v. Yakoutie, etc.) ou simplement ambigu (dans son propre fief autour du détroit de Behring).
Il est plus intéressant d'étudier les mécanismes permettant la « détérioration » de l'image du corbeau :
Chaque culture indique quelque chose sur le corbeau, sans prêter attention aux contradictions, inadvertances, etc. Un Brennus (corbeau) celtique envahit l'Italie, mais il est combattu par un Corvinus (qui donne le seul nom de ce type à sa famille ; il est privilégié par le corbeau qui s'assoit sur son casque : il vivra presque cent ans, sera 6 fois consul, 6 fois dictateur ). Un autre Brennus, un peu inconscient, attaque le trésor de Delphes appartenant à Apollon fils-du-loup (Homère) et grand maître des corbeaux misère de l'humanité.
4. Un corbeau plus voltairien.
Pour l'homme contemporain, la question est de comprendre sur une base réaliste le caractère négatif ou positif du corbeau. Dans le premier cas, la réponse est assez simple : il donne des idées noires de par sa couleur, éventuellement romantiques (admirez l'esprit de contradiction de l'animal : il est noir en Europe, en Afrique Noire le Corvus Albus est méprisé, tandis que chez les Peaux-rouges d'Amérique du Sud les geais sont bleus), d'autre part les corneilles détruisent les récoltes (thème récurrent dans la France rationnelle du XIXeme siècle, puis en Union Soviétique appelant à la chasse patriotique pendant que le blé pourrissait dans les champs pour affamer les Ukrainiens têtus. Mais, que nous apporte en fait le Corbeau ? A certains moments rien (à part de mauvaises nouvelles, plus fréquentes que les bonnes folklore universel). La réponse doit être modulée en fonction de l'évolution de l'humanité : à une certaine époque, lorsque l'homme a inventé l'élevage, peut-être, en premier celui des rennes (à remarquer que la mythologie du corbeau est la plus forte chez ces populations eurasiatiques : Lapons et Koryaks) le corbeau, en position aérienne, pouvait détecter le pire ennemi de l'éleveur, à savoir le Loup. Le Corbeau, souvent accusé d'être un mangeur de cadavres (et nous, avec nos surgelés ?) n'est pas équipé pour dévorer toute proie. C'est pourquoi, sa société suivra les grands prédateurs, animaux et humains, afin de profiter des restes. De l'autre côté, le nuage corvin, suivant la harde des loups devant entamer la proie, était observable par les bergers. Le folklore marque cette réalité, où le corbeau est un agent double, jouant à la fois pour l'homme et pour le loup. Ainsi tout le monde trouvait son compte sous la houlette d'Apollon. On remarquera que le phénomène se reproduit ailleurs : les Massaï pensent que la menace (c'est plutôt un lion) n'est perceptible que par la vache (animal sacré) et le corbeau.
Suivant l'évolution des sociétés humaines, la réputation du corbeau subira un sort contraire. Dans les grands empires agraires qui se forment : Mésopotamie, Egypte le corbeau ne servira plus qu'à voler le pain aux autochtones. Déjà à Sumer, le nom du corbeau (bur) désigne également la sauterelle (à cause de sa posture ?), ce qui est continué en sémitique akkadien. Pour la Bible, remarquons que le sémitique commun Gh.R.B est devenu c.R.B ; on remarquera que le nom hébraïque de la sauterelle correspond au modèle akkadien, donc possibilité de percevoir négativement le corbeau.
5. Le nom du corbeau
La documentation habituelle (v. par ex. l'excellent dictionnaire mythologique publié par les Russes) affirme que le corbeau est nommé soit par son cri, soit par sa couleur noire (nous avons une étude parallèle sur les mésanges).
Même si ceci est globalement vrai, on devrait y ajouter que :
Des noms du corbeau/corneille (éventuellement aussi la marque du cri dans différentes langues) seront fournis pour des langues caractéristiques de presque toutes les régions à corbeaux (c'est-à-dire presque le monde entier). Une question fondamentale se pose : est-ce que les différences entre les langues sont dues éventuellement à des différences dans ce qui est imité ? Autrement dit, y a-t-il corrélation entre les dialectes humains et les dialectes corvins (locaux) ? Malheureusement, la première réponse paraît être négative. Ce qui est encore plus surprenant, c'est que l'imitation proposée par certaines langues est en-dessous du nom vernaculaire du corbeau : par ex. en japonais, l'onomatopée kaa- est moins proche du vrai cri que le nom lui-même karasu. Du point de vue humain, ceci implique que l'éventuelle imitation du cri n'est pas une simple copie, mais un processus mimétique créatif où l'homme sera appelé à dialoguer avec sa cible, à travers la phonétique, mais aussi la danse, la mise en scène, etc. où chaque aspect a sa propre histoire.
6. Langue et parole
Le corbeau ne se contente pas d'être nommé : toute la famille n'arrête pas de parler !
Il existe des traditions très anciennes, provenant peut-être de l'Inde, où l'oiseau, en particulier le corbeau, est un maître de langue. En Inde la maturité de l'enfant destiné à l'éducation religieuse est définie par l'âge où il pourra effrayer une corneille !
Cette même source parle d'une ancienne parenté entre l'homme et les oiseaux (passons sur le lieu commun de la Grèce classique homme = bipède sans plumes, sans oublier qu'une vision « d'en haut » est supérieure à celle des autres mammifères, qui tout en étant capables de se déplacer (de manière très limitée) en 3 dimensions ne regardent pas le ciel. Dans différentes cultures, la parenté homme-oiseau est vivement revendiquée (en Nouvelle-Guinée, la situation a été interrompue par une brouille) et l'homme-oiseau se trouve dans plusieurs cultures.
D'après des traditions et certains mystiques soufis, avant la chute de la tour de Babel l'humanité utilisait le langage des oiseaux, dit aussi « syriaque » (aucun rapport avec l'araméen, le mot viendrait de l'indien surya = soleil).
Il importe de préciser ce qui est réellement propre au corbeau (régisseur des oiseaux, puisqu'ils furent peints par lui). Une première remarque est que le corbeau, qui d'après certaines traditions « se marie pour 40 ans » ne gaspille pas son potentiel de parole dans des « discours amoureux », comme la plupart des volatiles (à remarquer la similitude entre son habit terne et celui du perroquet du Gabon, qui semble le plus intelligent de sa famille).
Deuxièmement, dans la société des corbeaux (au fond très mal connue), la parole est toujours dialoguée. On est loin de la chorale des loups, où tout le monde exprime la pensée unique. De plus, pour des raisons encore à élucider, le message du corbeau, tout comme son affection, peut s'adresser à des individus hors de son espèce (j'ai assisté récemment à une tentative de communication avec un canard).
La langue du corbeau est mal connue. Les professionnels de la divination, étrusques, puis romains, distinguaient 64 cris différents. Les résultats actuels ne se situent qu'entre 10 et 20. Dans le premier cas, le devin devait répondre par oui ou par non à six critères d'évaluation (26). A fortiori, la parole, avec l'effet de répétition (d'après nos propres observations - 1 : rarissime, 2 : rare, 3 : courant, 4 : rare, 5 : rare, 6 : rarissime) mérite une étude complète, incluant le contexte.
L'intimité entre corbeau et homme, presque gratuite, fait penser à un apprentissage du langage parlé grâce à un corbeau tuteur. Tout processus informatique nécessite une action de boot-strap. Chomsky ou non Chomsky ? Les deux, mon Capitaine ! La situation existentielle de l'homme (et apparemment celle du corbeau, v. infra) est d'éprouver une explosion du signifié (saussurien), basée sur un excellent soubassement neurologique, face à un signifiant très limité par la combinatoire de quelques gestes (articulatoires, mais aussi ceux des membres ).
Evitons de tomber dans de vieux errements ! Si c'est le Corbeau qui apprend à parler à l'Homme, au lieu du Bon Dieu, qui a appris à parler au Corbeau ? C'est un montagnard, donc c'est l'écho, mon Capitaine. N'oublions pas que toute psycho-acoustique rationnelle demande un processus de demandes-réponses (et de leur possibilité d'être sérialisées dans le bon ordre).
7. Les mots sous les mots
Notre recherche actuelle se relie à des résultats plus anciens. En effet, nous avons présenté il y a plusieurs lustres quelques résultats assez surprenants pour la linguistique traditionnelle : le concept « couper » est représenté par une séquence « gutturale » + « dentale » dans les langues les plus diverses (comme angl. to cut). En outre, nous remarquions qu'autour de « couper » on trouve différents satellites sémantiques : « court », « dur », « incurvé », « cri » Tout cela n'est pas très clair, même si la Gestaltpsychologie peut apporter un début d'explication. Remarquons que le nom et le cri du corbeau paraissent être de la famille. En grec, le nom de la corneille est très proche de celui de la couronne (et des cornes) ; il existe une superbe pièce en or mycénienne miniature d'un autel solaire où deux corneilles encadrent les cornes de consécration.
Petit exercice de sémantique phonétique. Suétone prétendait que le corbeau est un professeur de patience parce qu'il répète cras, cras, cras. Essayons de relier le vrai sens latin = « demain » à KR. Par différentes opérations de comparaison on obtiendra une série : couper > court > vite > tôt > matin > demain.
8. Corbeau & compagnie
Dans les traditions, le corbeau est couplé, de manière assez universelle à d'autres symboles et concepts :
Association : soleil (universel, à partir du chinois où le Soleil est un corbeau en or), montagne (v. turc küzgün) et verticalité, terre ferme et sécheresse (cf. japonais karasu « corbeau » et kara-su « sécher », oeil (incroyable liste d'yeux crevés : proverbes comme esp. « Cría cuervos y te sacarán los ojos », avec équivalent exact en turc ; avoir les yeux crevés est le résultat possible en Grèce antique pour le parjure, matin (en yakout « manger des yeux de corbeau », le turc est plus vulgaire : « fiente de corneille «, assure un réveil très matinal), longévité (environ 100 ans), amour familial et au-delà, oeuf (éléments intéressants en sumérien et tamil), mort et immortalité, certains chiffres (7 et 12), etc.
Substitution : aigle et autres rapaces (épervier, faucon ), perroquet.
Antithèse : forte colombe, hibou , faible et coopérative loup, aigle.
9. Portrait du corbeau
Le corbeau ne laisse jamais indifférent ; il est à la fois : sage et stratège, goulu et imprévoyant, devin et menteur, réveillé et étonné, entreprenant et anti-Don Juan, guide et passeur, amical et vengeur L'homme s'y reconnaît dans ses contradictions. Ainsi, son statut est discutable (ex. donnés ainu et japonaises) rarement kamui ou kami (divin), il est d'habitude un héros, dans tous les sens du mot.
10. Que dit le corbeau
Premièrement, bien sûr, le corbeau parle (c'est amusant qu'en amhara la parole se dit avec un mot expressif qwanqwa, quelque chose comme « cancaner » ; il s'agit du pays des plus grands corbeaux du monde). On donnera une analyse d'un échantillon de cris reconnus par les spécialistes. Pour le Corvus Corax Corax le modèle de base semble être kronk, qui se trouve lexicalisé tel quel dans certaines langues (roum. dial croncan, lit. kranklys, pol. kruk). Pour la corneille, crow, Krähe semblent assez proches de l'original.
Le comportement répertorié du corbeau inclut également :
Plus profondément, la recherche actuelle insiste sur les capacités cérébrales des corvidés (v. deux numéros récents de la Recherche) : il s'agit du cerveau le plus important chez les oiseaux (approché par celui du perroquet). La latéralisation a été constatée. Par rapport aux mammifères, le faible poids relatif est compensé par une organisation différente : au lieu d'une écorce (2 dimensions), on y trouve un bloc compact (3 dimensions), favorisant la mémoire des volatiles.
L'excellence des corvidés peut être objectivée : invention de nouvelles techniques alimentaires.
11. Notre réponse
Il semblerait que l'on a encore à apprendre du corbeau !
Une meilleure connaissance de ses capacités perceptives est nécessaire. Certains comportements sont encore mal connus. Est-ce que le corbeau est réellement « altruiste » ?
Le domaine le plus passionnant reste néanmoins le langage. Comme chez l'homme, la richesse neuronale déborde et colonise l'environnement. Des formes de vrai dialogue sont à imaginer.
12. De retour à l'anthropologie
Revenus au départ de notre enquête, nous devons admettre que certains groupes humains sont des corbeaux : les Tlingits disent « nous sommes des menteurs, parce que nous sommes des corbeaux » - identification collective et rationnelle et non sobriquet d'une personne.
Les problèmes historiques autour de la Vrancea restent ouverts, mais après ce périple nous avons moins de mal à admettre qu'une République des Corbeaux est possible différence fondamentale par rapport au chaman, corbeau solitaire.