Chorégraphie de la baie de Tunis
(Au bout du Monde, là
où le paysage nexiste pas)
Francis Rousseaux pour les Actes 2003 de STP
Il y a des lieux que nous aimons plus que d'autres. Qui n'a fait l'expérience de se sentir inspiré par un site et écrasé par un autre, exalté par certains rivages ou abattu par d'autres ?
Ce phénomène fait tellement partie de notre existence qu'on ne cherche jamais à comprendre pourquoi il est si insistant : on se contente en général de l'enregistrer quand il se manifeste et d'en tirer parti autant que possible, en fréquentant de façon privilégiée nos lieux d'élection et en évitant les autres.
Dans cet article, les choses sont pour une fois envisagées autrement, avec le parti pris d'aborder directement une question rarement posée : Pourquoi en est-il ainsi ?
Parmi les lieux où j'aime à me trouver, la baie de Tunis tient une place à part. Je me suis longtemps contenté de cette évidence. Mais aujourd'hui, j'aimerais expliquer pourquoi j'aime la baie de Tunis.
1° Un lieu à nul autre pareil
Pour ce qui est d'éprouver des sensations à nulles autres pareilles, la baie de Tunis a toujours été pour moi un endroit privilégié, et sans doute ne suis-je pas seul dans ce cas. Quoi qu'il en soit, qui a vécu « en chair et en os » dans ce lieu étonnant, ne serait-ce que quelques jours, ne dédaignera sans doute pas d'y retourner en esprit.
Quant à ceux qui n'auraient jamais fréquenté ce site exceptionnel, ils ne doivent pas renoncer pour autant à la promenade à laquelle ils sont conviés ici : quelques rappels à caractère géographique et historique les aideront à ne pas être en reste.
Géographie de la baie de Tunis
Au milieu de la côte méditerranéenne d'Afrique (située à 10,5° de longitude Est, elle sépare les bassins Est et Ouest de Mare nostrum, le Maghreb du Machrek), la baie de Tunis jouxte le décrochement Nord-Sud que fait la côte d'Afrique du Nord entre Bizerte et Tripoli. En conséquence peu banale, la majeure partie des côtes tunisiennes se trouve orientée face au levant.
Au Nord de l'actuelle Tunisie, au fond d'un golfe bordé à l'Est par le Cap Bon et à l'Ouest par un cordon montagneux qui protège les plaines à blé de l'ancienne province romaine d'Africa, gardée par le port de Bizerte autrefois fondé par les carthaginois, bordée au Sud par les rivages d'Ez Zahra et d'Hammam-Lif que domine le mont Bou Kornine célébré par Flaubert dans Salammbô, telle apparaît la Baie de Tunis au voyageur.
Baignée d'une magnifique lumière méditerranéenne, elle fascine aussi bien les navigateurs (depuis la mer, l'approche du port de La Goulette est un spectacle inoubliable) que les habitants de ses côtes, qu'ils peuplent les collines de La Marsa ou de Sidi Bou Saïd, les abords des ports puniques ou de la reine Didon à Carthage, les plages du village populaire du Kram ou encore les pathétiques bords de mer coloniaux de Khereddine.
Carte de la baie de Tunis http://www.profburp.com/tunis1900/carthage/image1.htm .
Mais laissons Colette Picard présenter Carthage, elle qui fut longtemps le conservateur archéologique des lieux : « Le site de Carthage, un des plus beaux du monde, occupe au fond du Golfe de Tunis une presqu'île baignée à l'Est par la mer, au Sud par le lac de Tunis, au Nord par la lagune appelée aujourd'hui Sebkha er Riana, golfe antique, séparé de la mer au Moyen Age par les alluvions de la Medjerda. Rattachée à la terre ferme par un isthme bas, qui se soude aux collines de l'Ariana, la tête de la presqu'île comporte plusieurs collines, dont la principale, pyramide aux flancs très escarpés, est aujourd'hui vouée à Saint Louis. Elle se rattache au Nord à une série de crêtes qui s'incurvent, pour rejoindre la mer : collines Lavigerie, du Théâtre, de Bordj Djedid prolongée vers le Nord par le plateau de Sainte Monique, que la dépression d'Hamilcar sépare de Sidi Bou Saïd. Au pied de ces hauteurs, s'étend vers le Sud une plaine creusée de deux étangs aux formes singulières. Après la pointe du Lazaret, elle se rattache au cordon sableux qui ferme le golfe, interrompu par le pertuis de la Goulette. Cette presqu'île, remarquable par sa beauté, l'excellence de son climat, et la force de sa position, attira les colons puniques. » ([12] page 17)
Histoire du site
Les rivages de cette baie sont tout entiers imprégnés des victoires des marins phéniciens et des conquêtes d'Hannibal, des ouvrages de Scipion l'Africain et des administrateurs romains, des enseignements de Fronton, des méditations de Saint Augustin travaillant à réfuter Pélage, des prières des Fatimides, des établissements balnéaires établis par les beys, des bruits de canons européens et du discours de Churchill à la huitième Armée dans le théâtre de Carthage, faisant écho à Apulée lisant les Florides.
À n'en pas douter, entre l'établissement des colons phéniciens en 814 avant J-C. et l'ultime destruction de Carthage par Hassan Ibn Noman en 698, la baie de Tunis s'est affirmée comme un des hauts lieux du monde connu. La conquête arabe en effet mettra fin à l'organisation méditerranéenne qui avait provoqué la fondation de Carthage et assuré pendant plus de quinze cents ans la prospérité de la baie : et du jour où la Méditerranée n'était plus un moyen de liaison mais une frontière, Carthage était condamnée à mort.
Il faudra attendre longtemps une nouvelle vie de la contrée, désormais connue sous l'appellation de « banlieue Nord de Tunis », et qui réside entièrement sous l'influence de la métropole tonitruante.
Remarquons encore qu'il n'y a pas à proprement parler de tourisme dans la baie de Tunis en ce sens que, si l'on voit parfois un bus d'étrangers à la peau rougie débarquer à l'heure de la sieste auprès des Thermes d'Antonin ou dans les rues marchandes de Sidi Bou Saïd, l'immense majorité des touristes occidentaux restent dans leurs hôtels éloignés, par manque d'autonomie ou par crainte de contacts avec la population autochtone. Quant aux touristes orientaux, ils sont également très cantonnés, sans doute à cause de la faiblesse des infrastructures et de leur absence de curiosité pour ce qui ne ressortit pas immédiatement de la modernité. Reste cette bizarrerie que bien peu d'entre nous connaissent aujourd'hui cette région pourtant voisine et facile d'accès, et préfèrent souvent se masser dans des zones « touristiques » situées par exemple plus au Sud de la Tunisie.
2° Pérégrinations
De septembre 1984 à 1986, alors appelé à effectuer mon Service National dans le cadre d'accords de coopération civile, il m'a été donné d'habiter dans la baie de Tunis. La première année, j'avais trouvé à me loger dans une petite maison coloniale bâtie à la hâte par des Italiens avant la seconde guerre mondiale, au milieu d'un petit jardin qui parvenait pourtant à contenir deux orangers, un citronnier, une vigne en tonnelle, un grenadier, un amandier qui présentait ses amandes jusque sous la fenêtre de la chambre, de sorte qu'en septembre il n'y avait qu'à tendre la main pour prélever ses délicieux fruits, un figuier, un olivier, et un figuier de Barbarie.
Lorsque mes tâches de coopérant m'en laissaient le temps et que l'entretien de ce jardin paradisiaque me le permettait, j'allais volontiers explorer alentour.
J'ai retrouvé récemment des notes de cette époque, et notamment la relation d'une journée de promenade typique, bien souvent reproduite par la suite. C'était un jour d'octobre 1984.
Une journée de promenade
« Je me suis levé tôt pour assister au lever et à la montée du soleil le long des plages de la Goulette. Je marche le long de la plage vers le Nord, regardant la mer et les pêcheurs ramant vers le large, sentant naître et monter la chaleur, et admirant la magnifique montagne aux deux sommets du Bou Kornine. À l'arrière-plan, on distingue clairement la montagne de Zaghouan. La mer est d'un bleu-vert lumineux, d'un calme incroyable, et parfume l'atmosphère de ses senteurs d'iode et d'algues. À l'Est, à l'horizon, se dégagent des brumes matinales les douces figures du Cap Bon.
Je marche jusqu'au Kram, en passant par ces vestiges coloniaux qui forment une sorte de quai décrépit, dans les parages de Khereddine. Là, j'aperçois au loin la digue de Salammbô, qui me donne envie d'une longue traversée à la nage, dans des eaux idéalement fraîches : tout en invitant à nager loin du rivage et suffisamment longtemps pour que les sensations vous envahissent, je sais que cette anse est sûre, que les courants ont plutôt tendance à vous rejeter sur la terre ferme, et que l'on peut se reposer merveilleusement sur les pierres tiédies de la digue de Salammbô avant de retourner vers le Kram.
La baignade aura duré deux heures, compte tenu du repos d'une demi-heure à mi-parcours, et je me hâte aux abords des quartiers populaires du Kram, pris par la faim, pour inventer un somptueux et pantagruélique petit-déjeuner, englouti sans même prêter l'oreille aux conversations animées des environs (du capuccino comme en Sicile, des tartines de fromage frais de La Soukra, du lait caillé, des amandes grillées encore chaudes, du jus d'oranges du Sahel).
L'appel de la sieste se fait alors pressant et il s'agit maintenant de migrer vers les ports puniques, toujours en longeant la côte, d'autant que la chaleur et la lumière sont désormais écrasantes. Le chemin est à peine ombragé par les lauriers et les amandiers, fleure la bougainvillée et le jasmin, et conduit irrésistiblement non loin du sanctuaire de Tanit, là où les Carthaginois avaient coutume de sacrifier leurs premiers-nés. À l'ombre d'un eucalyptus, je me décide à laisser seul le soleil franchir le zénith en attendant qu'il baigne enfin, dans cette lumière extraordinaire qui éclaire dans le même élan les barques à fond bleu et les colonnes romaines proches, l'ensemble des ruines puniques (il y avait à Carthage, d'après Appien, deux ports intérieurs qui débouchaient dans la mer face au soleil levant : l'un d'eux, le port de commerce était rectangulaire, l'autre, le port de guerre ou Cothon, rond avec une île au centre également circulaire et reliée au rivage par une jetée).
Après la sieste, brève et étourdissante, je gagne La Marsa par le TGM (le petit train reliant Tunis à La Marsa par La Goulette) pour pouvoir cheminer le long des plages agitées de cet ancien port de mer, jusqu'aux abords de Gammarth. La promenade dure trois heures, l'ancien palais des beys est une curiosité et un amer à la fois, les hauts de Gammarth sont parfaitement visibles, blancs sur les collines rouges, la lumière déjà décline, et il est temps de revenir jusqu'à Sidi Bou Saïd pour s'installer au café Sidi Chabaane. De là, on domine la baie, et il convient d'attendre la tombée du soir en contemplant ce spectacle extraordinaire, dans le silence du vent qui renonce. Enfin, je me retire au café des Nattes pour goûter la nuit étoilée, fatigué déjà, buvant du thé et mangeant ces fameux beignets. »
Pourquoi rien de mal ne pourrait-il arriver à Sidi Bou Saïd ?
En relisant ces notes bien des années plus tard, je me souviens que c'était là une bien agréable journée. Mais que doit-elle exactement à la baie de Tunis ?
De fil en aiguille, poussé par je ne sais quel impératif, j'avais cheminé, presque à mon insu, marchant, nageant, mangeant et contemplant, dormant parfois aussi. Une telle journée procure certes beaucoup de plaisirs différents, mais finalement aucun qui soit tellement extraordinaire. Et d'où provient le fait étrange que j'ai souvent refait le même cheminement, ou tout au moins des cheminement similaires, lorsque la providence m'a donné de m'éveiller de bon matin sur ces rivages ? Pourquoi parcourir aujourd'hui comme on a parcouru la veille ? Comment ai-je pu reproduire l'expérience sans me lasser ? Pourquoi un tel parcours, paraissant s'imposer comme un rituel, à la fois toujours répété et comme toujours vécu en singularité ?
Une soirée au café M'Rabet de Tunis est dédiée à l'enquête, hors l'emprise des lieux incriminés : car lorsque je me trouve dans la baie de Tunis, toute attitude analytique m'est impossible, et je n'ai même jamais pu lire le moindre livre au café Sidi Chabaane.
Dans le TGM pour Tunis, alors que nous traversons le lac par la digue artificielle, je feuillette le magazine Air France, prélevé dans l'avion de Paris. J'y trouve bientôt un article sur les peintres de Sidi Bou Saïd, rédigé par Alya Hamza. Le ton y est juste et, manifestement, cette dame a elle aussi développé une véritable affinité avec le village bleu et blanc. Mais la question du pourquoi est là encore évincée.
« Il est des lieux bénis où il règne une atmosphère de douceur, une lumière irisée, une grâce sereine. Rien ne peut y arriver de mal semble-t-il. Et les rumeurs du monde extérieur viennent doucement y mourir. Sidi Bou Saïd est de ceux-là, enclave de douceur et de spiritualité, dans une époque de bruits et de fureur. Le petit village blanc et bleu n'a cependant rien d'un nid d'aigle, et ses ruelles, pour escarpées qu'elles soient, sont accueillantes aux visiteurs. Là, les jardins offrent aux passants la gloire des bougainvillées, les portes ne sont qu'à demi-fermées et les terrasses s'offrent à tous les regards. Et pourtant ! Il règle sur Sidi Bou Saïd une certaine réserve, une certaine densité de lumière, une certaine qualité de silence, une certaine maîtrise des choses, qui font que ce village ne se livre qu'aux seuls initiés. Que rien ne transparaît de son âme si on ne l'a pas apprivoisée. Et que les hordes bruyantes qui l'investissent à l'heure de la sieste ou à la tombée de la nuit, envahisseurs d'ici ou d'ailleurs, ne découvrent du village que ce qu'il veut bien donner à voir : une apparence de joliesse, un cliché chromo bien léché qui cache plus qu'il ne montre. Sidi Bou Saïd est de ces lieux magiques qu'il faut mériter, dont il faut se mettre à l'écoute, où il faut savoir se taire, regarder, sentir. Les jeux d'ombres et de lumières y sont à nuls autres pareils. Les vieilles pierres se font loquaces pour qui sait y lire les mémoires oubliées. Et les chats errants y sont plus bavards qu'ailleurs pour qui parle leur langue. » ([7])
3° Une pluralité de mondes
Vu de Sirius, l'itinéraire de ma promenade d'octobre 1984 traverse des environnements assez différents, et la promenade elle-même peut être vue comme une succession de déplacements et de séjours qualifiables dans des lieux distincts, occupant une durée mesurable et bornés par des moments datables avec une certaine précision.
Nous aurons l'occasion de critiquer vivement cette conception séparée d'un eidos - topos - chronos trinitaire, pour montrer que ces abstractions ne parviennent pas à réduire la vie en singularité de l'être géographique, toujours habitant concrètement un lieu non uniquement topologique.
Mais pour l'heure il nous faut prendre pied quelque part, en espérant trouver et tirer le fil d'Ariane
Le monde de la nage en mer
Lorsqu'on entreprend une longue traversée à la nage, il s'agit de rester concentré sur l'observation d'un certain nombre d'amers et sur les multiples signes qui pourraient vous avertir d'un quelconque danger : le vent peut tourner, la mer enfler, des filets peuvent avoir été disposé en travers de votre trajectoire. Et puis il est important de surveiller sa forme physique et de veiller à ne pas prendre froid : toute fatigue excessive doit être prévenue, au cas où de gros efforts seraient requis pour regagner la côte avant un changement défavorable des conditions climatiques. Pour le reste, on peut économiser ses efforts en respirant profondément et en développant largement ses mouvements, pour jouir du milieu marin et des sensations de glisse, piqué par cette vague peur qui occupe toujours lorsqu'on nage loin des rivages, au-dessus de fonds obscurs, l'horizon écrasé par une position horizontale rasante, sans aucune possibilité de prendre appui sur un sol ferme.
Reste que la répétition des mouvements et l'enveloppement de l'eau finiront immanquablement par avoir raison des soucis sécuritaires du nageur. D'autres soucis, plus existentiels, prendront la place des premiers, avant de céder à leur tour. Car nager fait advenir un monde pour le nageur, au sens où Merleau-Ponty définit un monde comme une « multiplicité ouverte et indéfinie où les rapports sont d'implication réciproque ».
L'indice qu'un monde s'ouvre, c'est pour moi la perte de conscience que d'autres mondes sont possibles : cela signifie corrélativement l'impossibilité de savoir qu'un monde s'est ouvert, encore moins de savoir le reconnaître. Un monde s'ouvre au moment même où le savoir qu'un monde s'ouvre s'éloigne à l'infini. Cela m'a souvent fait dire que la digue de Salammbô est infiniment éloignée de la plage du Kram, car il est impossible de s'y rendre en nageant sans oublier qu'on est en train de nager.
Curieusement, et la remarque est purement empirique, la répétition des gestes du nageur dans la durée semble une condition de possibilité de l'ouverture du monde qu'on appellera « Monde de la nage en mer ». Le fait qu'on le nomme ainsi prouve au moins qu'il se ferme à un moment donné, ne laissant que la certitude qu'il s'est fermé : c'est donc encore empiriquement qu'on l'appelle « Monde de la nage en mer », en l'étiquetant par ses conditions initiales. Sortir d'un monde est une sensation étourdissante, mystérieuse et angoissante à la fois : car on sent bien qu'il n'y a pas de moyen de contrôle, et pas plus de porte de sortie que de porte d'entrée. On ne peut guère que constater qu'il nous est donné de sortir d'un monde.
Au passage, je pense que c'est pour lutter contre cette angoisse « de la sortie » que l'on cherche à pénétrer les mondes par le biais de la variation. Pour masquer le fait que la vie dans un monde réside sous le signe de la singularité, et est donc à ce titre définitivement inconnaissable, et que la répétition est le mode canonique d'insistance du singulier ([5], [11]), nous cherchons à entrer dans un monde sous couvert de la différentiation des conditions initiales : « aujourd'hui, les vagues sont un peu plus hautes qu'hier, le vent est orienté différemment, l'heure est plus tardive, je vais donc expérimenter une traversée à la nage différente de celle d'hier. » Ainsi, parvient-on paradoxalement à construire et organiser des connaissances au seuil même du singulier.
D'autres mondes traversés
Si le « Monde de la nage en mer » est un monde, le « Monde de la sieste » en est évidemment un autre. Certains spécialistes de cet art en ont même tiré des conclusions éminemment subtiles quant à la durée idéale de la sieste, en suggérant qu'on s'endorme assis dans un fauteuil avec une petite cuillère au bout de la main abandonnée, au-dessus d'un récipient métallique, de façon que le bruit de la cuillère tombant des doigts de l'endormi le réveille. Ainsi la sensation d'avoir habité le monde est éprouvée pleinement et sans ambiguïté, l'angoisse de ne pas se réveiller est éliminée, et la durée objective de la sieste est réduite à son minimum objectif (on ignore comment fonctionne le temps vécu à l'intérieur d'un monde, et rien ne prouve que la durée soit une valeur intéressante lorsqu'on cherche à l'organiser de l'extérieur). Quant à pénétrer à l'intérieur de ce monde (s'endormir), les insomniaques savent bien qu'on ne force pas la porte d'entrée du sommeil. Cela nous apprend beaucoup de choses sur les mondes, et nous rappelle qu'on ne les habite jamais que singulièrement.
De même, le « Monde de la marche » est un monde (c'est pourquoi je déteste être entretenu des paysages traversés lorsque je marche en compagnie, car c'est à mon avis le plus sûr moyen de manquer l'entrée dans le « Monde de la marche »), et peut-être aussi celui de la consommation de repas méditerranéen Mais cela peut-être fera l'objet d'un autre article. Le « Monde de l'amour » aussi, jamais bien loin du bord de la Méditerranée, mériterait un développement, où on montrerait que faire l'amour, prototype de la répétition dans la variation, aspire à l'ouverture d'un monde, qui peut-être serait vécu comme une singularité dialogique, à propos de laquelle il faudrait certes beaucoup s'interroger.
Quant à expliquer à nouveaux frais que le « Monde de la contemplation » est un monde, ce serait faire peu de cas de Lamartine, et à coup sûr gaspiller sa mise. Il est clair que la contemplation de la baie de Tunis depuis les hauts de Sidi Bou Saïd, ou encore des ports puniques depuis la colline de Carthage (l'empreinte historique était déjà en toile de fond du célèbre « Isolement » de Lamartine) sont susceptibles d'ouvrir un monde.
A cette l'occasion, on pourra cependant perfectionner quelque peu notre théorie de la variation : puisqu'on ne peut rien rapporter de l'intérieur des mondes, la curiosité à s'approcher de leurs seuils ne peut s'organiser qu'autour du souvenir ineffable de leurs visites et des conditions initiales de pénétration des mondes. C'est là qu'entre en jeu l'extraordinaire variété de paysages avec laquelle la baie de Tunis se donne à contempler :
Ainsi quels que soient le temps et la saison (la baie étant située à trente-sept degrés de latitude Nord, le contraste des saisons y est nettement moins fort que sous nos latitudes tempérées), le soleil ou le vent donnent à voir la baie de Tunis de manière éminemment variable, le foyer de la variation étant dans le premier cas l'horizon et dans le second cas le ciel.
4° Comment les mondes nous parlent des lieux
Comment passe-t-on d'un monde à l'autre ? Qu'y a-t-il entre les mondes ? Dans quelle mesure les mondes nous apprennent-ils quelque chose des lieux ? Ma promenade n'était-elle donc qu'une succession de mondes à visiter ? L'investigation doit maintenant tenter d'élucider ces questions lancinantes.
L'invitation des lieux
On n'entre pas dans un monde à son corps défendant. Au moment d'entreprendre ma traversée à la nage, nulle hésitation, nul besoin de prendre une décision ou d'arbitrer entre différentes possibilités concurrentes, nulle tergiversation, nulle délibération, nul autre discernement n'est requis que l'écoute de ce qui s'impose. Et la situation s'impose comme coïncidence. Coïncidence entre une invitation des lieux et une inclinaison vivante.
Répétons-le, la coïncidence n'est ni décision rationnelle, ni nécessité, ni hasard : la situation n'est pas un arrangement de signes arbitraires à décrypter, pas plus qu'un ensemble d'objets, non plus qu'un état possible dans un arbre de décision structuré. La situation n'est pas davantage la cause qui produirait comme effet de nous faire agir, ni le simple cadre de notre action.
En vérité, les lieux dont il s'agit lorsqu'on parle « d'invitation des lieux » ne sont pas non plus des lieux au sens du logos aristotélicien, qui n'attendaient plus que la notion d'espace abstrait pour devenir des points localisables par des coordonnées cartésiennes. Au passage, on voit bien comment cette opération de séparation du topos d'un objet de l'objet lui-même, hors lieu, préparait précisément un monde d'objets constitués indépendamment de leur lieu, et qui sont là comme ils pourraient être ailleurs : un monde de fétiches en quelque sorte, très bien adaptés au marché d'échange mais pas à la géographie, qui se trouve immédiatement réduite à la topographie. Le lieu cartographiable s'opposerait-il au lieu existentiel ?
Très loin de cette représentation réductrice, les lieux dont on parle ici sont bien plutôt des lieux concrets, en ce sens qu'on ne peut pas les abstraire de la corporéité qui les habite. Ces lieux ne valent que par l'invitation qu'ils diffusent vers un être géographique, que par la disposition qu'ils éveillent chez cet être. La conséquence immédiate de ce regard est que l'être géographique dont il est question n'est pas non plus séparable du lieu qu'il habite : il y est au contraire commis d'une manière définitivement ontologique (selon ses préférences, on peut songer aux célèbres couples prégnance - saillance, conçus par les systémiciens et autres médiologues ([6]) pour rendre compte de ce type de relation complexe, ou encore s'inspirer des écrits de Heidegger sur la Chose ou l'Art ([7]), si l'on préfère les penser en phénoménologue).
Ainsi donc, la coïncidence dont on parle est une affinité élective, certes contingente et circonstanciée, mais inspirée et impérative. Elle est placée sous le signe de l'intimité, bien loin des schémas décisionnaires. Elle incline sans déterminer, s'impose sans nommer ni prescrire, propose et oriente sans vaincre.
Je dois à Augustin Berque ([1]) d'avoir identifié la trace de ce lieu originaire dans la tradition grecque, avant que la réduction virtuelle de toute contrée ne soit opérée par le logos assorti de l'espace abstrait, homogène, isotrope, infini, purement métrique, sans foyer ni horizon. Je comprendrais parfaitement qu'on s'étonne que la chôra soit nommable (c'est le nom de ce lieu mythique, introduit par Platon dans le Timée), car ici la conceptualisation signifie la dé-singularisation, et la chôra ne peut qu'opérer sur le mode de la singularité, définitivement innommable : mais Augustin Berque montre bien que la chôra s'écrit toujours comme un nom propre (Chôra) dans les îles grecques, désignant ainsi un phénomène toujours à l'oeuvre, celui de la rencontre constitutive d'un lieu concret et d'un être géographique. Constitutive signifie ici que le lieu concret et l'être géographique ne préexistent pas comme ils subsistent après la rencontre, mais que la rencontre participe de leur constitution.
Habitant aujourd'hui un espace abstrait d'où l'horizon s'abolit, et qui confronte directement un sujet souffrant sa déréliction à l'universalité de l'objet, nous devons faire effort pour penser à rebours ce proto-espace courbé par le foyer corporel de l'être toujours déjà géographique qui l'habite et dont le souci plie l'horizon. Et nous devons nécessairement, pour parler de la Chôra (ce qui est, répétons-le, une entreprise paradoxale et aporétique), procéder par amendements de concepts qui la nient préalablement.
Logos et chôra
Sur le versant de l'être géographique qui habite un lieu, il faut tâcher de renoncer à son individuation précoce, et tenter de penser cet être comme enrichi par des caractéristiques de la présence à un lieu, à défaut de savoir encore ne pas le penser autrement. Du seul fait qu'on a nagé deux heures dans une eau fraîche pour l'avoir désiré, son appétit s'est creusé (d'autant qu'il vaut mieux nager à jeun), la fatigue a gagné, et il ne faut certes pas s'étonner outre mesure que le nageur ait désormais envie de repos, et aussi de se rapprocher d'un endroit qui sente bon la cuisine, pour y prendre un bon repas. Mais ces modifications physiologiques peuvent se conjuguer avec le fait que le soleil a justement cessé d'éclairer aussi joliment la côte et que précisément, du côté pointé par la lumière, le petit restaurant vient d'ouvrir son étal accueillant.
Entre la faim et les odeurs de poivron grillé, entre le métabolisme du corps propre et l'invitation perçue du monde, lequel des deux est originaire ? Nous inclinons à répondre que la question est ici mal posée : pensons au célèbre proverbe espagnol qui dit que « tout ressemble à un clou lorsqu'on a un marteau en main ». Mais de cela nous allons reparler, lorsque nous nous rapprocherons à nouveau de la baie de Tunis.
Sur le versant du logos, que nous connaissons bien puisqu'il triomphe actuellement dans notre civilisation, comment faudrait-il amender notre vision moderne de ce lieu abstrait pour rattraper quelque chose de la Chôra antique ?
Il s'agit de replier l'entour de l'être géographique qui l'habite sur le logos, pour en faire la Chôra vécue et éprouvée en singularité par cet être. Dans son remarquable ouvrage intitulé Ecoumène : introduction à l'étude des milieux humains, Augustin Berque se livre à cet exercice dans plusieurs contextes interprétatifs différents. Dans le domaine des objets techniques par exemple, il entreprend d'enrichir la notion de topos d'un crayon, au départ simple contour immobile de l'objet matériel, jusqu'à sa Chôra, qui englobe l'écriture comme système symbolique, la parole, les tables pour poser le papier, et encore les forêts qui sont exploitées pour fabriquer l'objet. Bien sûr, cela ne signifie pas du tout que la Chôra du crayon doive être étendue à l'ensemble des lieux de ces éléments, mais cela signifie que le crayon est en relation écouménale avec ce monde concret, dès lors qu'il est mis en oeuvre par quelqu'un. Et cette relation écouménale constitue le crayon, y compris dans sa structure matérielle.
Selon Augustin Berque en effet, l'écoumène est cette relation à la fois écologique, technique et symbolique de l'humanité à l'étendue terrestre : « Le topos du crayon, c'est son contour immobile. Sa chôra, englobe l'écriture comme système symbolique, la parole, les tables pour poser le papier. Dans l'écoumène, le présent n'est rien sans le passé ni sans l'avenir. De même que spatialement, les topos des choses et leur chôra se renvoient l'un à l'autre, de même temporellement, leur présent comporte un passé non moins qu'un avenir. À chaque instant, c'est une histoire que chaque chose incarne, et ce sont des lendemains qu'elle engage, dans la mouvance de son milieu. Et c'est la convergence de tout cela vers un même foyer qui fait la réalité de la chose. Sa concrétude. Une chose en fait est concrète quand on ne l'abstrait pas de l'ensemble des qualités et des processus, de l'histoire et des fins qui concourent à en faire ce qu'elle est. Beaucoup de symboles en sus de l'écologie et du technique, et beaucoup de temps qui court dans le présent. » ([1], d'après les pages 92-95)
C'est que la constitution de la Chôra s'inscrit également dans le temps, un temps lui aussi inséparable et bien distinct du chronos abstraits des physiciens : un temps dont la présence essentielle ne s'oppose en rien au passé et au futur, puisque retenant l'un et pro-tenant l'autre. « Les motifs écouménaux sont spatio-temporels, un peu à la manière dont le même terme motif peut désigner quelque chose de spatial en architecture (les motifs d'une frise) et quelque chose de temporel en musique (le motif d'une mélodie). Ce sont à la fois dans l'espace, des configurations, et dans le temps, des motivations. Autrement dit, les motifs de l'écoumène sont à la fois ce que nous y voyons (des forêts, des villes, des montagnes) et quelque chose qui suscite en nous des raisons d'agir de telle ou telle façon. Les motifs écouménaux sont en même temps des empreintes et des matrices. Ils sont entre causalité et arbitraire, des inclinaisons. Ils portent l'empreinte des systèmes techniques de l'humanité. Mais ils sont aussi matrices de notre sensibilité. Ils constituent aussi les dispositions. Le contraire du fétiche. » ([1], page 48)
C'est cette fois à Gilbert Simondon ([13]) que nous devons la compréhension du processus qu'il appelle d'ailleurs précisément processus de concrétisation, et qui caractérise selon lui le mode d'existence des objets techniques, dont l'industrialisation tend à engrammer la matérialité en les affranchissant des traces originelles de leur conception fonctionnelle. Au fond, la concrétisation qu'a bien repérée Simondon dans le cas des objets techniques pourrait être étendue à la Chôra géographique : c'est ainsi peut-être qu'on peut comprendre la remarque de Berque que les ânes accordent intimement leurs pas aux détails de la topographie et que celle-ci, dans un lieu donné, n'est pareille à aucune autre.
Les gens, les choses et les mots ont grandi ensemble : ils ont une histoire commune (concretus). La concrétude n'a rien à voir avec l'abstraction d'un espace universel. Dans l'écoumène, le lieu et la chose participent l'un de l'autre : il y a imprégnation réciproque du lieu et de ce qui s'y trouve.
5° La baie de Tunis invite à traverser des mondes
Sortir d'un monde indique qu'un hiatus existe désormais entre l'actualité de la Chôra qu'on habite encore et la virtualité de celle, autre, qu'on désire déjà : le froid, la fatigue ou la faim finissent toujours par gagner le nageur ; mais aussi l'attrait pour l'altérité et le divers, dont la découverte est déjà assignée à sa curiosité par un rayon de soleil. Gardons à l'esprit l'implication réciproque des motifs vécus par l'être géographique, selon qu'ils sont repliés sur sa physiologie propre et le temps biologique et métabolique, ou bien sur le temps géologique (chronos) et le logos.
Coïncidences et orientations
Là où, dans un lieu ordinaire, le nageur dira qu'il a faim et qu'il est fatigué avant de sortir de l'eau (une autre façon de sortir du « Monde de la nage en mer » consiste à s'apercevoir qu'on est parvenu à l'endroit qui constituait le but de la traversée), dans la baie de Tunis en revanche, il ne sentira pas davantage sa lassitude que la proposition de l'écoumène qui coïncide avec elle. Au moment même où le monde actuel devient moins attractif au point qu'on en sort, un autre monde, désirable celui-ci, s'autodésigne comme lieu de prédilection. Dans le cas de notre nageur, un nouveau monde possible et désirable est désigné par la position du soleil, dont la lumière et la chaleur invitent à la sieste au bord d'une plage voisine. Ou peut-être par l'odeur de poivrons grillés en provenance de la hanout attenante d'un restaurateur, poussée par le vent qui vient maintenant de la terre.
La coïncidence dont il est question ici est soumise à une condition d'orientation dans l'écoumène. On pourrait tenter de réduire cette condition pour l'exprimer dans l'espace-temps cartésien. On obtiendrait alors une double condition de synchronisme et de contiguïté topologique, assortie d'une condition de hasard ou de chance, reliquat censé traduire la simultanéité des désirs éveillés et de la possibilité de leur assouvissement. Si l'approche est philosophiquement mauvaise, elle est cependant acceptable pour réduire l'espace d'investigation.
Remarquons d'abord que la baie de Tunis n'est pas un espace isotrope. Tout d'abord parce qu'au bord de la mer, la liberté terrestre est fortement limitée en cardinalité, ce qui abaisse fortement la possibilité de péripétie, d'autant plus d'ailleurs que le bord de mer est lui-même une attracteur puissant, comme c'est le cas dans la baie de Tunis, qui concentre là la vue la plus admirable, la chaleur la plus supportable, et les témoins de l'histoire les plus fascinants. Autrement dit parcourir la baie de Tunis, c'est longer sa côte, ce qui ne laisse plus guère qu'à déterminer le sens du parcours, sa vitesse et sa longueur pour le caractériser.
Ces considérations élémentaires simplifient déjà fortement la question de l'orientation. Le vent, le soleil (la réverbération du soleil sur la mer, la chaleur, la lumière), les odeurs, les paysages feront le reste. Le soleil surtout, qui détermine au fond tous les autres paramètres d'orientation : la chaleur et la lumière bien sûr, mais aussi le vent (qui résulte du chauffage des masses d'air et de leur mise en branle causale) donc les odeurs, et aussi l'heure dans la journée et par là les rythmes humains, incluant non seulement la cuisine et la passegiatta, mais aussi l'appel sonore du muezzin.
En d'autres termes, à temps climatique déterminé, le soleil oriente entièrement et continûment la temporalité de l'unité de durée privilégiée qu'est la journée pour les êtres géographiques, et qui est précisément privilégiée pour cette raison. Lapalissades ! Peut-être, mais qu'il n'était peut-être pas mauvais de retrouver dans leur essence. Le soleil a un rôle d'autant plus important qu'il est stable à travers toute la saison, et que le « beau fixe » lui laisse un règne sans partage, non disputé par la variation climatique, à savoir celui d'orienter la condition humaine.
On pourrait méditer cette question de l'orientation au travers des mondes en lisant ce que Jean Duvignaud, grand amoureux de la baie de Tunis, a écrit à propos de Sidi Bou Saïd : « Voici le village nu dont la rue monte en spirale jusqu'à la mosquée, jusqu'au cimetière, jusqu'au phare. Le mouvement des maisons épouse le cheminement du vent qui, de la mer, descend vers le golfe qu'on surplombe et glisse en ondes métalliques jusqu'au pied du Bou Kornine, de l'autre côté de la baie. Monde de pierres, de dalles, de mosaïques, de coupoles basses, de jardins étroits et touffus, de cours donnant sur d'autres cours, de ruelles chaque fois découvrant la mer, en bas, diversement orientées, si bien qu'il n'existe plus de point central d'où voir le monde. Dans le silence de midi, le village tassé sur lui-même fait entendre une plainte grave et lumineuse qui tient à la puissante blancheur des murs, aux travées enveloppées de bougainvillées, à quelques cyprès dépassant les toits plats. Plainte sans fin qui, le matin, dans l'air net et cruel du petit cimetière qui domine le large se définit avec rigueur. Les maisons s'enchevêtrent, les patios ne s'animent qu'au glissement des pieds nus, les échoppes s'ouvrent. Un chien aboie auquel répondent des coqs ou des chats, car ici le peuple des chats s'anime d'une vie mesurée, furtive. »
Or dans la baie de Tunis le paysage lui-même, en tant qu'il est donné à voir, est entièrement prescrit par le soleil.
Soleil, horizon, échelle et paysages
Rappelons que le Cap Bon avance dans la mer à 45° en direction Nord-Est, quand la côte de la banlieue Nord est orientée Est/Sud-Est. Cela signifie que depuis Khereddine par exemple, la vue matinale du Bou Kornine au Sud (576 m d'altitude, situé à 15 km à vol d'oiseau) et peut-être à l'arrière-plan le djebel Rassas de Zaghouan (1295 m d'altitude, situé à 50 km à vol d'oiseau, de la couleur du plomb, comme son nom l'indique) est souvent d'une pureté extraordinaire, la mer étant d'un bleu-vert lumineux, calme, et vous enjoignant à nager sans tarder dans ses eaux odorantes. À l'Est, à l'horizon, se dégagent des brumes matinales les figures douces et sensuelles du Cap Bon, qui se trouvent à une douzaine de kilomètres à vol d'oiseau. Rien de tel au Nord, déjà surexposé et encore flou. En conséquence, il est préférable de se trouver au Sud de la baie le matin.
Dans l'après-midi au contraire, le soleil éclaire l'île Zembra (située à 50 km à vol d'oiseau), le Cap Bon et les collines de Korbous (376 m d'altitude, situé à 25 km à vol d'oiseau) et il convient de se trouver plus au Nord, à La Marsa. Enfin en soirée, lorsque la lumière rase la colline de Gammarth pour éclairer toute la baie, il convient de s'élever pour aller trouver, la fraîcheur descendant et à l'abri du vent, l'observatoire inégalé qu'est le café Sidi Chabaane à Sidi Bou Saïd.
Cela aurait pu être autrement, si la baie avait été soit beaucoup plus grande (ou moins montagneuse) ou plus petite (ou plus montagneuse). Dans tous ces cas en effet, les variations d'éclairement ou d'incidence n'auraient pas eu un impact aussi déterminant sur le paysage : soit qu'on eût de toute façon pas discerné des formes à l'horizon, soit qu'elles aient été trop stables pour stimuler la curiosité et provoquer l'étonnement.
Ainsi, la variation du paysage dans la baie de Tunis tient à l'échelle même des lieux. A ce sujet, il nous faut dire un mot sur les notions d'échelle et de proportion.
En architecture, Augustin Berque distingue les notions d'échelle et de proportion en comparant les travaux des Grecs et des Romains, ainsi que ceux de Viollet-le-Duc et de Le Corbusier. « À la différence des Romains, Viollet-le-Duc rapporte que les Grecs ne mettaient pas leurs temples en rapport avec la taille humaine. Ils les concevaient selon les lois de leurs proportions intrinsèques. La taille des portes ou des marches, par exemple, variait selon celle de l'édifice, non pas en référence à la taille humaine. Cette distinction est essentielle à l'architecture. L'échelle, c'est en effet ce qui rapporte la grandeur de l'édifice non seulement à la taille humaine, mais aux réalités du monde sensible. Cela n'est pas le cas de la proportion, qui réfère la forme à elle-même ou à d'autres formes relevant d'un même système, lequel peut être totalement abstrait. Au contraire, l'échelle ramène au concret. Par exemple, compte tenu de la résistance des matériaux, l'architecte doit changer les proportions quand l'échelle augmente : si l'on double la portée d'une poutre, son épaisseur doit être plus que doublée. » ([1] pages 61-62)
A mon avis, l'horizon marin est toujours affaire de proportion, c'est en fait une condition limite de la proportion. L'horizon est cette limite mouvante, là où l'étendue arpentable devient l'immensité du ciel. La mondanité n'a pas d'échelle : ce dont l'horizon est insaisissable n'a pas de taille que l'on puisse rapporter à une autre échelle. Et l'horizon en bord de mer est indépendant de la focale du regard : la terre, à l'horizon, se conjoint au ciel. C'est pourquoi à mon avis les bords de mer qui donnent sur l'horizon marin sont très ennuyeux.
Quant à l'échelle de la baie de Tunis, elle est telle, parfaitement adéquate, que la perception du relief, qui par beau temps conditionne le paysage, est soumise aux bons vouloirs du soleil, et que cette perception est ainsi variée, donc attrayante.
6° Une variabilité dans la répétition du parcours singulier
Si j'aime la baie de Tunis, c'est parce que le site me propose un parcours au travers de mondes qui s'ouvrent à moi, et dont la présence réalise mon intime inclination. Quant aux traversées, elles s'imposent comme coïncidence de mon métabolisme biologique, de ma logique d'action et de l'invitation des lieux, empreinte de leur cosmologie.
Par cosmologie, j'entends dire que l'invitation des lieux est irréductible à leur histoire autant qu'à leur topologie, le soleil et le vent (et on pensera là sans doute aux récriminations de Qohélét dans l'Ecclésiaste) désignant autant l'itinéraire que le font les chemins de Carthage tracés par les colons puniques ou les terrasses de Sidi Bou Saïd réalisées par les premiers habitants arabes. On me rétorquera que toutes ces choses ne sont pas indépendantes, et on aura raison : les colons puniques n'ont pas tracé leurs chemins au hasard, et eux aussi ont suivi les indications du soleil. L'histoire et la géographie humaines de la baie ont concrétisé leurs affinités.
Reste à comprendre comment la singularité du parcours peut se répéter, et pourquoi une invention récurrente de ce parcours est possible dans la reproduction.
Le touriste et le somnambule
Lorsque je me trouve dans la baie de Tunis, l'être géographique que je suis est immédiatement invité à un parcours toujours singulier, une coïncidence toujours intime, dont la répétition n'est jamais vécue comme la répétition d'un identique, mais comme l'invention infinie du même, autrement dit la participation à la constitution asymptotique de la baie de Tunis et de moi-même comme être géographique.
Mais une question me travaille. Peut-être a-t-elle à voir avec la remarque faite par Augustin Berque que dans les îles grecques, la partie haute du village s'appelle toujours Chôra, qu'elle a toujours même nom propre. Question de point de vue peut-être : celui de l'habitant n'est pas celui du voyageur, ni celui du touriste Et le nom du village est choisi par ceux qui l'habitent, que les voyageurs s'en accommodent ou non !
Cette question, la voici. Lorsque je prétends partager quelque chose avec ceux qui jadis ont cheminé et tracé les chemins que j'emprunte aujourd'hui, ne suis-je pas dans l'erreur ? En effet, je suis un voyageur, sans doute même un touriste (je me souviens de Paul Bowles expliquant la différence entre ces deux catégories : le touriste, lorsqu'il quitte son chez-lui, sait qu'il va y revenir), et à ce titre mon action sur le terrain n'est pas liée à ce terrain au même titre qu'elle l'est pour un autochtone ou qu'elle l'a été pour les voyageurs de jadis et d'antan. Le touriste expérimente en effet une manière bien spécifique de découvrir un site, tournée vers une sorte d'évaluation factice de sa viabilité, et donc toujours orienté par la fiction qu'il pourrait l'habiter. Le touriste a comme fin de comprendre ses propres fins et constitue ainsi une sorte de chôra autoréférente.
Mon prétendu parcours singulier dans la baie de Tunis ne relève-t-il pas de l'activisme compulsif d'un touriste qui veut « faire un pays ou un site » comme on « fait la vaisselle » ou qu'on « fait des courses » ?
Trois éléments de réponse se présentent à moi, sans ordre apparent :
Entre habitus, répétition et affinité élective
La récurrence même de mes parcours dans la baie de Tunis réside quelque part entre habitus (prédisposé comme tel à structurer d'autres regards sur mes lieux de prédilection, comme peut-être celui que je porte aujourd'hui à travers la question du « Pourquoi ? » qui a motivé ce travail d'écriture), répétition du singulier donné dans une variété dictée par le soleil (qui est maître des paysages et des manifestations des mondes de la baie), et affinité élective avec une posture anté-touristique des autochtones tunisiens (qui contraste avec la propension au tourisme manifestée par les ressortissants occidentaux, qui modèlent ainsi les paysages d'une façon qui tend à supplanter les traces antérieures).
Le fait que la baie de Tunis soit à l'échelle humaine, que ces paysages soient différenciés par la lumière et que son horizon soit panoramique mais jamais fuyant à l'infini, le fait que sa population actuelle soit insensible à la posture touristique, tout ceci contribue pour moi à l'enchantement des lieux.
Références bibliographiques