Gestion de la biodiversité et intégration sociale au Brésil :
Vers une coopération franco-brésilienne pour la recherche

Marta de Azevedo Irving pour STP






Le Brésil attire maintenant l'attention globale en tant qu'économie émergente et aussi en tant que pays en développement, riche en ressources naturelles, mais soumis à un contexte sérieux de tension sociale, résultant d'une histoire d'accumulation de richesse et de concentration de pouvoir.

Un important défi, présenté dans cette discussion, concerne la gestion de la biodiversité associée à la construction d'un modèle de développement durable capable d'assurer l'intégration sociale et la démocratisation de ce processus, spécialement en ce qui concerne les espaces protégés, privilégiés du point de vue de la richesse des ressources naturelles et stratégiques comme mécanisme pour la conservation.

La coopération franco-brésilienne pour la recherche sur ce sujet devient spécialement importante en ce moment, quand on considère que les deux pays sont en train de mettre en place leurs politiques pour les espaces protégés, selon le concept d'intégration homme, nature et société, et qu'il y a aussi un effort parallèle des deux gouvernements pour s'organiser au plan légal et institutionnel vers une coopération internationale pour la promotion des principes de la Convention de la Diversité Biologique signée à Rio en 1992.

Dans ce cadre, ce travail souhaite contribuer à la réflexion préliminaire sur la gestion de la biodiversité et l'intégration sociale liée aux espaces protégés, selon les potentialités pour la coopération franco-brésilienne dans le domaine de la recherche.

Situation du Brésil

Le Brésil est un pays de contrastes, de dimensions continentales, marqué par une extrême diversification culturelle et environnementale. Il possède une base de ressources naturelles de valeur globale, qui inclut le potentiel hydrique, minéral et de biodiversité.

Bien qu'il soit une des plus grandes économies du monde et qu'il soit reconnu comme un pays émergeant très représentatif de l'économie mondialisée, le Brésil est aussi un symbole des inégalités sociales et de la concentration des richesses et des terres.

Ce contexte favorise une situation de continuelles pressions sur sa base de ressources naturelles et de perte d'identité culturelle, ce qui conduit à un ensemble de conflits et de défis pour une formulation adéquate du couplage du développement et de la conservation de l'environnement.

Cependant, devant quels mythes se trouve le modèle actuel de développement du pays ? Dans quelle réalité internationale s'insère le contexte brésilien ? Comment aborder un thème si complexe dans un pays de 8.500.000 km2, de régions largement hétérogènes et d'une population estimée de 170 millions d'habitants ?

Le bilan « développement durable - gestion de la biodiversité » résulte d'une équation peu claire entre un immense « capital » naturel et de grands défis qui découlent des très hauts taux de concentration de richesses et de terres, ainsi qu'un impact des niveaux de pauvreté sur la base de ressources naturelles, qui croît de façon exponentielle.

Le Brésil est un pays d'une très grande diversité biologique. Il détient la plus grande surface de forêt tropicale au monde, une extension de 5 millions de km2 de végétation originale et 3 millions de km2 de région forestière restante. Selon PNUMA (2000), sur le seul bassin amazonien sont produits 10% de la production primaire liquide de la planète. D'après WWF (1999) le Brésil occupe la troisième place en couverture forestière globale et l'on évalue entre 10% et 20% de la biodiversité de la planète placée sur le territoire brésilien, ainsi qu'au moins 10% de toute l'eau disponible à l'usage humain. Récemment Myers et al. (2000), durant trois années de recherches, ont dressé sur une carte les 25 points les plus critiques de la planète, vus sous une optique écologique (« hot spots »). Parmi ceux-ci on trouve la Forêt Atlantique (il n'en reste que 7,5%) et le « Cerrado » où il ne reste que 20% de la végétation originale.

Dans le cas brésilien, Assis (2000) a estimé que le potentiel hydrique est représenté par 100.000 cours d'eau et que la biodiversité répertoriée comprend plus de 60.000 espèces végétales supérieures, 2,5 millions d'espèces arthropodes, 2 mille espèces de poissons et au moins 300 espèces de mammifères.

Patrimoine génétique du Brésil

Pour ce qui est du patrimoine génétique, les potentialités sont infinies pour la biotechnologie, l'industrie pharmaceutique et celle des cosmétiques, parmi d'autres. Les espaces protégés constituent également des lieux attractifs d'impact mondial pour le développement du tourisme écologique, selon la discussion d'Irving (2000).

Des chiffres officiels IBAMA (2003) signalent une surface de 53.806.450,3 ha du territoire brésilien constitué d'aires de conservation protégées par des autorités fédérales, au total 250, distribuées en plusieurs catégories, couvrant une vaste diversité d'écosystèmes. Quant aux parcs nationaux, principales aires de potentiel d'usage de tourisme écologique, il en existe actuellement 52 officiellement créés (totalisant 16.437.902,1 ha), mais peu d'entre eux ont eu leur biodiversité déjà complètement répertoriée ou bien sont économiquement rentables (Drummond, 1997; WWF, 1999). Le plus grand parc national du pays (et certainement du monde) est le Parc National Montanhas de Tumucumaque situé exactement à la frontière avec la Guyane Française, une région essentielle pour la coopération franco-brésilienne au sujet de la recherche.

Le Tableau suivant présente le résumé du contexte des espaces protégés selon les différentes catégories mobilisées pour leur gestion.


Catégorie d'Usage

Catégorie de Management

Quantité

Aire (hectares)

% du continent brésilien


Direct

Forêt Nationale

63

18.498.202,53

2,16

Aire de Protection Environnementale

29

6.516.177,82

0,76

Aire d'Intérêt Écologique Important

17

43.165,16

0,01

Réserve Extractive

31

4.987.322,59

0,58


Indirect

Refuge de Vie Sauvage

01

128.521,30

0,02

Parc National

52

16.437.902,14

1,92

Réserve Biologique

26

3.396.911,10

0,40

Réserve Écologique

02

127,19

0,00

Station Écologique

29

3.798.120,49

0,44

Total


250

53.806.450,31

6,30


Espaces Fédéraux Protégés du Brésil (Sept. 2003)
Source: http://www.ibama.gov.br (accès le 24 Septembre 2003)

Dans les prochaines années, le gouvernement a pour but d'atteindre 10% au minimum du territoire national en aires protégés, agrandissant ainsi l'engagement tenu par la Convention de la Diversité Biologique. Nombreux sont aussi les projets multilatéraux ou bilatéraux de conservation et/ou développement en cours qui soutiennent la création et la consolidation d'aires protégées, parmi lesquels ont peut mentionner le projet PPG7 (Programme Pilote pour la Protection des Forêts Tropicales) et le projet ARPA (Aires Protégés de l'Amazonie), qui comptent sur ressources provenant de donations internationales et sont gérés par la Banque Mondiale, et le projet PROECOTUR, financé par des emprunts de la Banque Interaméricaine du Développement, et qui est dévoué au développement du tourisme écologique dans l'Amazonie brésilienne.

Pour ce défi, une partie de la réponse tient peut-être dans le fait que la question environnementale ne se dissocie pas des engagements sociaux pour la gestion de la biodiversité.

Dans ce cadre, la gestion de la biodiversité liée aux espaces protégés représente un sujet stratégique pour le pays et aussi au plan global. En l'année 2000, par la Loi 9985, le gouvernement a établi le Système National des Espaces Protégés que décrivent toutes les différentes catégories de gestion et a défini aussi les demandes pour l'engagement des différents acteurs dans ce processus. Malgré cette compréhension, les efforts n'ont pas vraiment commencé, au point de vue de la recherche, pour évaluer la dynamique liée aux parcs nationaux, selon les aspects liés à la gestion de la biodiversité et l'intégration sociale. De plus, les modèles de gestion des espaces protégés capables de promouvoir l'intégration entre nature et société, spécialement les parcs nationaux, sont encore en construction.

Situation de la France

La France est aussi un pays stratégique pour la conservation de la biodiversité globale, principalement en ce que concerne les territoires d'outre-mer.

Une position outre-mer

Parmi les 25 « hot spots », la France est liée à 5 régions particulièrement importantes pour la biodiversité globale et une de ces régions est identifiée exactement à la Guyane Française, à la frontière avec l'Amazonie brésilienne. En Guyane Française il y a déjà deux Réserves Naturelles (Nouragues et Trinité/Aires Protégées de Catégorie 1 et pour les derniers dix ans, le gouvernement français discute avec la société française la création d'un parc national.

Faisant suite à la discussion de Johannesburg en 2002, l'Institut Français de la Biodiversité (IFB) a coordonné l'élaboration de la Stratégie Nationale de Recherche sur la Biodiversité.

Selon le document « Des Espaces Protégés pour Concilier Conservation de la Biodiversité et Développement Durable » (IFB, 2003), Mireille Guigaz, du Ministère des Affaires Étrangères de la France affirme que, dans les pays du Sud, « dont les économies sont majoritairement assises sur l'exploitation des ressources naturelles, renouvelables ou non, la gestion durable de ces ressources est un enjeu crucial en termes de développement et de lutte contre la pauvreté ». Elle continue la discussion en disant que la stratégie française de coopération « s'inscrit dans les engagements internationaux (accords multilatéraux d'environnement, notamment la Convention sur la Diversité Biologique) et les orientations du Comité d'aide au développement de l'OCDE. Elle doit principalement consister à trouver les moyens d'améliorer la gestion des espaces protégés et de leurs ressources vivantes dans les pays partenaires de notre coopération ».

Relations franco-brésiliennes

Mais malgré l'importance de la coopération franco-brésilienne pour la recherche, les initiatives dans le domaine de la gestion de la biodiversité sont presque inexistantes.

Dans ce cadre, la Stratégie Nationale Française de Recherche sur la Biodiversité (au service du développement durable) présente un plan d'action pour la recherche sur la biodiversité dans un horizon d'une vingtaine d'années (jusqu'à 2023), en considérant 4 axes stratégiques :

Dans cette stratégie, quatre ensembles de recommandations sont proposés pour mettre en oeuvre la Convention sur la Diversité Biologique : Organisation et infrastructure, programmation de recherche, formation et stratégie politique.

Pour la programmation de recherche il est prévu de : « Susciter ou appuyer des programmes scientifiques qui renouvellent les recherches sur la diversité du vivant, privilégiant les approches, les problématiques, et les réseaux reliant systèmes naturels et sociaux (accès et usages ; savoirs et pratiques), et mettant l'accent sur les analyses d'interactions, dans la perspective des changements planétaires, climatiques et autres -- ce qui suppose de développer les approches « écologie du paysage » et le recours à la modélisation -- et qui ciblent sur des chantiers « visibles » : Nouvelle-Calédonie, Guyane, île de la Réunion, par exemple ».

Sur le plan de la stratégie politique, le document propose la mis en place, sous l'égide du Ministère de l'Écologie et du Développement Durable (MEDD), d'une politique d'« espaces protégés reliant recherche, inventaire, éducation, formation et gestion ». Le Ministère de l'Environnement du Brésil prépare aussi pour 2004 la Politique Nationale des Espaces Protégés qui considère dès maintenant le défi de rendre compatible la gestion de la biodiversité avec les besoins du développement durable.

Dans la même direction, L'IUCN française, dans le document « Au nom de Vivant » (IUCN, 2003), considère 10 points importants pour la réflexion comme contribution à la mise en place de la Stratégie Française pour la Conservation de la Biodiversité :

Les cinq recommandations de l'IUCN France pour le 3ème Congrès Mondial de l'IUCN à Bangkok (Novembre 2003) renforcent d'importants projets de coopération internationale :

Les quatre premières recommandations ont des liaisons très claires avec les possibilités de coopération entre les deux gouvernements et aussi avec les institutions de recherche, depuis le plan opérationnel jusqu'à la discussion critique, en considérant l'innovation, la génération de connaissance et aussi la construction des modèles conjoints de gestion de la biodiversité et de développement durable.

La proposition de la Charte Éthique pour la Conservation de la Biodiversité réaffirme l'engagement de l'IUCN pour porter une vision éthique de la conservation de la nature basée sur le respect de la diversité de la vie et fondée sur la diversité culturelle des peuples.

La recommandation liée à la Politique Européenne pour la Biodiversité d'outre-mer affirme clairement l'importance mondiale de la biodiversité de l'outre-mer européen, et demande à l'Union Européenne de consacrer à la préservation de la biodiversité de l'outre-mer un objectif spécifique dans le règlement des fonds structurels, ainsi que des lignes spécifiques dans les fonds européens de développement, et aussi d'associer chaque fois que cela est possible les pays voisins aux Régions Ultra Périphériques et Pays et Territoires d'outre-mer pour la coopération régionale.

Le rôle majeur de la société civile pour la préservation de l'environnement est aussi reconnu dans le texte qui recommande l'implication des collectivités territoriales et locales.

En ce que concerne l'orpaillage en Guyane Française, la recommandation propose une coopération plus étroite avec les pays voisins pour la surveillance des frontières.

Il y a clairement une convergence de principes et de stratégies des deux pays vers la responsabilité pour l'implémentation de la Convention de la Diversité Biologique et aussi la reconnaissance que, sans la coopération, cet objectif ne sera jamais réussi. Le moment est aussi favorable à la coopération parce que, au plan politique, les deux pays ont adopté le principe de transversalité et d'intégration de la politique environnementale à la politique du développement durable.

Pour la recherche et la mise en place des projets de coopération sur ce sujet, un partenariat entre l'Université Fédérale de Rio de Janeiro et le Muséum d'Histoire Naturelle est déjà en cours, ainsi qu'un effort d'intégration entre les Ministères de l'environnement des deux pays et la coopération française liée à l'Ambassade de France à Brasilia. De la même manière, les efforts commencent pour l'intégration des Comités MAB français et brésilien (Man and Biosphere/UNESCO).

Conclusion

Évidemment le chemin n'est pas aisé, mais la coopération France-Brésil se justifie pour la recherche dans ce sujet pour plusieurs raisons :

Références Bibliographiques