Selon
Feyerabend, le mythe opère dans l'exacte mesure où on y
adhère, et relève donc davantage de l'épistémique
que de l'épistémologie.
En visitant récemment le département d'architecture et d'urbanisme de Harvard à Cambridge, il m'a été donné de repérer un tel système mythique et son mode opératoire, relatés ici pour illustration.
Le bâtiment de "Landscape architecture" de Harvard, conçu par Le Corbusier, ressemble à un système de gradins de stade surmonté d'une verrière transparente, et aménagé en niches individuelles séparées les unes des autres par des cloisons basses, de sorte que chacun peut travailler dans un isolement relatif, mais qu'on surplombe l'ensemble des niches depuis le haut des gradins, la vue dominant d'autant plus l'ensemble qu'on s'approche du sommet.
La visite du département consiste à découvrir d'un seul coup cette ruche humaine depuis le haut des gradins, qu'on peut atteindre par des ascenseurs aveugles, puis à évoluer au fil des niches pour constater que les étudiants s'adonnent à des activités personnalisées donc très variées, reposant toujours sur un travail de réalisation d'une maquette, souvent spectaculaire de précision.
Et puis soudain, au détour de la conversation et des questions étonnées et admiratives du visiteur (le spectacle de cette production concrète et multiple est étonnant), la sentence est lâchée : Harvard est la meilleure école de "landscape architecture" du monde - ce qui justifie qu'elle soit aussi la plus chère -, parce que les "landscape architectes" doivent maîtriser l'espace, et que nous ne reculons devant rien pour leur apprendre à maîtriser concrètement l'espace en réalisant des maquettes, ce que ne font pas les autres écoles qui se contentent de discours abstraits et fumeux.
Le fait que cette profession de foi soit probablement très fausse (on voit mal pourquoi le fait de savoir faire des maquettes entraînerait automatiquement une quelconque maîtrise de l'espace vécu et éprouvé comme tel, par définition irréductible par un quelconque jeu d'échelles) ne l'empêche pas de fonctionner très bien, à condition d'y croire.
Car si vous payez votre scolarité à Harvard, une Ivy league, en croyant dur comme fer que vous intégrez la meilleure école au monde parce que vous y apprenez la maîtrise de l'espace en réalisant des maquettes, vous deviendrez forcément un excellent architecte : d'abord parce que vous en êtes déjà un (le prix élevé de la scolarité et l'exigence de la sélection élimine les étudiants qui n'auraient pas déjà une expérience professionnelle confirmée), ensuite parce que faire des maquettes requiert un encadrement professoral très personnalisé et donc très efficace (mais qui pourrait montrer que la maquette n'est pas un alibi finalement inessentiel, surtout destiné à placer très haut le ticket d'entrée concurrentiel, en obligeant toute école compétitrice à s'équiper de façon spécialisée et coûteuse ?), et enfin parce que l'organisation même de la production extensive de maquettes dans ces gradins toujours ouverts aux étudiants, assortie d'une hiérarchie qui place les étudiants les plus avancés dans les hauteurs, est un stimulant extraordinaire (à n'importe quelle heure de n'importe quel jour, des étudiants sont au travail dans ces gradins).
Ainsi, l'équation "Harvard -> réalisation de maquettes -> maîtrise de l'espace -> grand architecte" opère-t-elle comme un mythe, qui vaut exactement la croyance qu'on y investit : c'est un raccourci publicitaire.
Et si un ministre proposait d'imiter la méthode américaine pour promouvoir l'enseignement universitaire, il faudrait qu'il distingue soigneusement l'esprit de la lettre. Ici, la lettre serait de prendre pour argent comptant l'équation précédente, attitude proprement catastrophique en France où l'essence de l'enseignement est de maintenir le plus longtemps possible l'étudiant dans une sphère de non-responsabilité, qui a sa propre productivité, à l'inverse des États-Unis où l'étudiant est d'emblée responsabilisé dans une perspective professionnelle.
Autant dire que le mythe transposé à la lettre ne fonctionnerait pas en France, quand la transposition de l'esprit consisterait à bâtir des mythes productifs, sans se préoccuper de savoir s'ils sont épistémologiquement fondés.