Théorie des processus de création d'objets
à partir d'un milieu non-déterminé


Pierre Basso, CNRS - LSIS
email : pierre.basso@lsis.org


(actes STP)

Qu'est-ce qui peut motiver la formulation d'une Logique
de la Production Conditionnée ?

La logique peut être définie comme la science qui étudie les principes généraux de la pensée. Son objet est l'étude des concepts, des jugements et des raisonnements concernant un domaine spécifique. C'est dans cette perspective que l'on a défini une multitude de logiques formelles ayant comme objet d'étude la temporalité, les changements, l'action, les croyances, etc..

Introduire une nouvelle logique exige au préalable la définition d'un domaine d'application, il est donc nécessaire d'en circonscrire l'objet. C'est le cas pour cette théorie que j'appelle Logique de la Production Conditionnée (LPC). Avant d'exposer, même sur le mode philosophique, ses concepts et ses principes, il est préférable de situer le domaine de réalité sur lequel ils opéreront et qui justifiera leur conception.

L'émergence d'unités complexes

La nature, le monde qui nous entoure ainsi que les sujets conscients humains et animaux, procède de façon holistique. Les phénomènes, les objets du monde se présentent toujours à un sujet cognitif comme des unités complexes. L'analyse et la réduction de ces unités à une somme de composants élémentaires provient d'une opération de l'esprit d'un sujet cognitif, particulièrement le sujet humain. Inversement, un ensemble de choses, d'éléments naturels, d'événements, peuvent être assemblés artificiellement ou selon des processus naturels, pour aboutir à la création d'une propriété nouvelle dont on peut dire qu'elle constitue le produit résultant des éléments d'origine mais qui, en même temps, diffère essentiellement de ceux-ci. Les exemples abondent, depuis le simple assemblage de trois bouts de bois d'où naîtra l'idée de triangle jusqu'à l'apparition de la conscience pour les êtres vivants de haut niveau dans la classification des espèces.

Pour partir de l'exemple le plus simple, trois petits bâtons de bois ne signifient rien en eux-même si ce n'est du combustible pour un feu, mais assemblés d'une certaine manière, par main d'homme ou peut-être par un mouvement naturel, ils dessinent une forme géométrique simple appelée triangle. Ces trois éléments prennent alors une valeur toute particulière puisqu'ils sont maintenant devenus les côtés de ce triangle et leur intersection forme les angles de cette figure. D'une façon plus complexe, de l'assemblage de matériaux, brique, ciment, bois, ferrailles ... naîtra une unité conçue comme habitation. À un niveau supérieur d'organisation, d'un ensemble de molécules chimiques, d'acides aminés, naîtra la cellule vivante. Puis du rassemblement de cellules émergeront les êtres vivants. À un très haut degré de complexification de ces derniers, émerge la conscience ; conscience individuelle puis conscience de groupe et de société. Pour de nombreuses espèces animales, de la conscience on passe à l'intelligence, l'émergence d'activités cognitives complexes ; le sommet de complexification étant atteint par l'espèce humaine, en attendant peut-être que l'on découvre un niveau encore supérieur chez quelque être vivant quelque part dans le cosmos.

Si l'on considère la causalité comme une opération de déduction directe entre une chose appelée cause et une autre appelée effet, un bout de bois n'est pas la cause d'un triangle pas plus qu'une brique, ou un tas de briques, n'est la cause d'une habitation. De même les molécules chimiques ne sont pas la cause de la cellule vivante et les cellules vivantes ne sont pas les causes d'êtres vivants complexes. L'idée sur laquelle j'insiste est l'absence de règle d'inférence entre les parties et le tout qui en résulte. Mais on peut dire que le bout de bois inclut en lui la potentialité du triangle de même que les briques incluent en elles la potentialité d'une maison de même que les ``briques'' moléculaires incluent la potentialité du vivant. J'entends par potentialité l'idée d'une possibilité latente dans un élément donné de constituer une partie d'un tout complexe non encore existant. Cette potentialité est non-manifestée, non-actualisée ; un de ces éléments quelconque, pris isolément, ne porte pas sa potentialité comme un codage interne, comme une règle qui doit porter ses fruits inexorablement, sinon il n'y aurait dans l'existence aucune incertitude ni aucun hasard, or la vie en est tissée. Le bout de bois peut participer à un triangle, mais il peut aussi bien participer à tout autre chose a priori non encore existante, ni même forcément prévisible.

Le sens est au-delà des significations

C'est dans le domaine de l'usage des langues naturelles que se jouent ces processus de création, en l'occurrence de création de sens. Une première chose est de considérer la différence existant entre sens et signification. Dans la vie quotidienne, un mot, une expression, ont une signification mais aussi un sens, ou une intention ou une visée, qui peut modifier complètement la signification en question. Un système de traitement de la langue naturelle repose en général sur la compositionalité des significations. En gros, à un mot est associé un contenu sémantique et le sens de la phrase résulte d'une composition de ses éléments par l'application de règles et de contraintes sémantiques. Or, si cela peut marcher pour des phrases à but purement représentationnel, c.-à-d. donnant une information sur un objet ou sur une situation du monde, le problème vient de ce que l'utilisation courante du langage ne se borne pas à une description objective et que, même dans ce cas, il entre dans l'expression des intentions, des non-dits, des allusions sous-jacentes. Je citerai l'exemple donné par Austin, et commenté par F. Recanati [26], à propos de la phrase « Monsieur Auguste est sorti ». Cet énoncé d'un locuteur donné décrit une situation dans laquelle il est question d'une personne de sexe masculin, nommé Auguste, qui vient de quitter un lieu déterminé, son domicile par exemple. Si l'on s'en tient à la signification des termes employés, le mot « Monsieur » serait utilisé à titre de déférence à l'égard de la personne en question ; toutefois cette signification pourrait complètement changer si l'intention du locuteur était empreinte de sarcasme ou de colère à l'égard d'Auguste. C'est ainsi que la même expression aura un sens différent selon la personne qui l'utilise ou bien selon la situation dans laquelle elle se trouve. Un autre exemple d'utilisation de qualificatifs identiques avec des intentions bien différentes : supposons qu'à propos d'un garçon, nommé Jean, on puisse énoncer l'une ou l'autre des deux appréciations suivantes :

(1) « Jean est peu discipliné mais travailleur »
(2) « Jean est travailleur mais peu discipliné »

Si l'on s'en tenait au strict point de vue d'une pure information ces deux énoncés auraient strictement la même valeur significative à savoir que le sujet, nommé Jean, a la qualité d'être travailleur, ou rentre dans l'extension du prédicat Travailleur, et a pour défaut de ne pas être discipliné, soit que le prédicat Discipliné ne s'applique pas à Jean. Par contre, dans le langage parlé, ces deux expressions ont un sens tout à fait différent bien qu'elles utilisent les mêmes significations. Le terme sens valant pour intention ou visée, la première phrase aura le sens d'une louange et la seconde d'un reproche. Mais ce sens n'est pas quelque chose de fixé dans la mesure où il peut être inversé entre les deux phrases en fonction de l'intention du locuteur. Supposons, par exemple, que ce dernier représente une autorité quelconque pour Jean : professeur, chef d'entreprise, responsable de projet ; la première phrase sera bien entendue comme un jugement favorable, tandis que la seconde sera considérée comme défavorable, si cette personne a l'intention de garder Jean comme subordonné. Par contre, si le même locuteur cherche un prétexte pour se débarrasser de Jean, le sens des deux phrases est complètement inversé ; en effet, il lui est difficile de licencier quelqu'un de travailleur, donc la première phrase ne sera pas un bon argument puisqu'elle met l'accent sur cette qualité de Jean. Par contre le fait que Jean est peu discipliné peut constituer un bon prétexte qu'il aura tout intérêt à mettre en avant en énonçant la deuxième phrase.

Les exemples abondent où le sens émerge d'un énoncé violant toute règle de contraintes sémantiques ou même syntaxiques. C'est le cas dans l'usage homophonique du langage où le sens émerge de collisions entre mots et phonèmes. Ou bien on trouve couramment dans l'usage quotidien l'énoncé de phrases dont le sens est décalé de la signification en première instance, c'est le cas du langage allusif, de l'humour, des sous-entendus. On pourrait citer une multitude d'oeuvres poétiques, théâtrales, usant de l'absurde, que ce soit Boris Vian, Samuel Beckett, André Breton, ...pour notre siècle. Ou encore les célèbres koans des maîtres chinois et japonais de l'école Zen. Dans ce cas on pourrait même dire que le langage n'est pas utilisé pour suggérer un sens allusif ou provoquer une collision de sens mais plutôt pour ne plus laisser à l'esprit un sens auquel il puisse se raccrocher dans le but de l'ouvrir à une surabondance de possibles par delà même toute possibilité de sens. La question de l'émergence du signifié à partir de composants sans significations, combinés suivant certains schémas, devient alors déroutante [13].

En définitive, on pourrait presque dire que le langage est rarement utilisé à des fins purement objectives sinon par nos machines à traiter l'information, le sens étant à chercher dans la nature même du sujet conscient.

La théorie des situations : les événements de la vie sociale

Cette notion de propriétés émergentes se retrouve tout naturellement dans les faits de société. Concevoir de tels faits dans la perspective de ces discontinuités qualitatives entre un assemblage d'éléments, ici il s'agirait de sujets conscients, et un événement résultant donnerait une toute autre perspective à ce que l'on désigne par théorie des situations [4,10]. On peut en effet considérer une situation comme un état donné d'une société ou d'un groupe humain ou même d'un rapport entre deux personnes. Les sujets impliqués dans cette situation sont porteurs d'une potentialité d'événements futurs, par conséquent non-actualisés, mais qui sont possibles dans le contexte psychologique de chacun des individus et dans le contexte de leurs relations. Événements possibles, ce qui ne veut pas dire forcément prévisibles ni même probables car les rapports humains sont tels que d'une situation donnée découlent bien souvent des événements imprévisibles dus à des comportements inattendus d'un, ou de quelques, protagoniste(s) de la situation en question. Pourtant on peut dire que la manifestation de tels événements était incluse dans la potentialité de ces individus puisque sans la présence de ces personnes la situation aurait évolué très différemment. Dans la perspective de la LPC la notion de potentialité comprend cette possibilité d'émergence d'événements non seulement improbables mais aussi imprévisibles. En effet, la probabilité ou l'improbabilité d'un événement est une valeur que l'on affecte à la possibilité d'arriver pour un type d'événement donné. Ce qui implique bien qu'il s'agit là d'une estimation effectuée sur des événements prévus ou prévisibles, descriptibles dans l'état actuel du monde. Par conséquent l'improbabilité ne constitue pas l'inattendu qui, par nature même, est l'imprévu ou l'imprévisible auquel aucune valeur de probabilité ou d'improbabilité ne peut être affectée. Ceci nous amène à poursuivre notre réflexion.

L'incommensurabilité du possible

Étant donné une situation, c.-à-d. l'organisation d'un ensemble, qui peut être énorme, d'éléments que ce soient des objets inanimés, des êtres vivants, des sujets humains, le potentiel de possibilités actualisables à partir de cette situation n'est pas exhaustivement mesurable ou prédictif. Ce qui veut dire que l'on peut, bien entendu, prévoir et prédire certains résultats sans que tout le potentiel impliqué par cette situation soit prédictible et comptabilisable comme une liste exhaustive de tout ce qui serait susceptible de découler de cette situation. Il ne faut pas non plus entendre cette incommensurabilité comme si toute situation présente recelait une liste de possibilités de cardinalité infinie, mais dont l'actualisation obéirait à des règles parfaitement prédictibles. L'idée qui est ainsi décrite est que toute situation constitue un potentiel pour des possibilités prédictibles mais que celles-ci ne constituent pas toute la potentialité de la situation en question. Ce qui veut dire qu'il existe toujours la possibilité d'émergence de propriétés ou d'événements échappant à toute règle prédictive. De plus, étant donné l'émergence de cet élément exceptionnel relativement à un corpus de règles, on peut toujours formuler après coup une règle supplémentaire régissant la possibilité de production de ce type d'événements sans pour autant que cette nouvelle règle clôture définitivement le champ des possibles à venir. Cette incommensurabilité du possible apparaît dans l'usage du langage quotidien sous forme de métonymie, d'homophonie, dans l'allusion, dans le jeu de mots notamment. Mais aussi dans la possibilité d'évolution d'une langue où de nouveaux mots sont créés, où des mots connus prennent à certain moment d'autre signification et induisent d'autres sans pour autant qu'une règle ait déterminé à l'avance ces nouveaux usages. L'incommensurabilité du possible, c'est une manière d'exprimer l'impossibilité d'établir une liste de règles décrivant exhaustivement tout ce qui peut arriver dans une situation de la vie courante.

Cette incommensurabilité est révélée par l'usage symbolique des représentations, en ce sens que l'esprit humain ne se sert pas uniquement de ses représentations comme des codages - même s'il le fait dans un grand nombre d'usages de la vie courante ou de l'utilisation technologique - mais plutôt pour indiquer quelque chose d'autre que ce que la représentation signifie en première instance. Je me référerai au terme de ``surabondance des possibles'' emprunté au travail de G.Verne sur la théorie du langage et plus particulièrement sur les processus de la création langagière [34,35]. Cette idée d'incommensurabilité, ou de surabondance, est particulièrement vérifié dans le cas de l'expression artistique. C'est ainsi qu'il n'est pas possible de tenir la représentation sonore - avec une ligne mélodique ou en son absence, dans le cas de certaines formes de musiques contemporaines - comme une adéquation, terme à terme, à un objet du monde ou à une situation ou même à un sentiment personnel. On pourrait aussi bien dire la même chose à propos d'autres formes d'expressions artistiques y compris celles qui paraissent les plus figuratives. Une peinture, par exemple, n'est pas simplement la représentation picturale d'un paysage, d'une personne ou d'un objet, elle exprime à travers une telle représentation tout un complexe de sentiments, d'émotions, d'impressions personnelles ou culturelles, de sorte qu'une peinture n'est pas seulement la représentation de quelque chose mais "représente pour'' [34] ce qui n'a pas vocation à être représenté dans l'oeuvre même.

Dans cette perspective on peut encore citer la fonction du rêve qui se sert d'éléments triviaux, empruntés à la vie ordinaire, mais articulés de façon paradoxale et, souvent, contradictoire. Ces éléments semblent figurer ce qu'ils évoquent mais il s'agit, en fait, d'autre chose : souvent, et même la plupart du temps, le rêve est une mise en scène de l'échec de la trivialité, c.-à-d. de la correspondance terme à terme représentation/représenté. L'échec de la trivialité est également mis en scène par l'abolition des principes logiques qui fondent notre expérience consciente, notamment le principe de non-contradiction [28]. Dans cette expérience onirique il y a ``surabondance des possibles'' parce que le sens d'un symbole signifiant peut déborder le signifié - ou même une pluralité de signifiés - pour, éventuellement, révéler un sens nouveau, et imprévu, créé dans la situation même.

Faire entrer la dimension subjective dans nos théories

Connaître, c'est établir un rapport à un objet, mais cet acte cognitif a-t-il lui-même un statut objectif ? Il ne s'agit pas, ici, de considérer une hiérarchie de niveaux et de méta-niveaux de la connaissance car produire une méta-connaissance à propos de la connaissance peut fort bien être envisagé selon la perspective classique de l'IA et ne nous dira rien de plus quant à l'acte de cognition en lui-même. À l'idée de représentation est sous-jacente - même si cela n'est pas explicite - l'idée de coupure épistémologique entre une Réalité extérieure et un sujet cognitif. Or, où pourrait se situer cette coupure dans la mesure où le sujet cognitif - au premier chef dans sa propre matérialité - est lui-même partie intégrante de l'univers qu'il prétend objectivement observer ? Selon le physicien E. Schrödinger, un des fondateurs de la physique quantique, prix Nobel de physique en 1933 : « Subject and object are only one. The barrier between them cannot be said to have broken down as a result of recent experience in the physical sciences, for this barrier does not exist  »[29].

Si l'on reprend l'exemple précédent des trois bâtonnets de bois, le triangle qui en résulte n'est pas le produit seulement de leur disposition mais surtout de l'idée de triangle que cette disposition prétend manifester. Les bouts de bois ne portent pas inscrits en eux l'idée de triangle, ils participent à la production de cette unité qui est une unité significative. On peut généraliser cela à tous types de phénomènes, d'une structure élémentaire émerge une unité globale dont l'existence n'est telle que par l'intervention d'un sujet cognitif. Un objet naturel disposé dans son contexte prend une signification par interaction avec un sujet cognitif humain ou animal, puisqu'il semble acquis que beaucoup d'espèces animales savent donner un sens aux faits naturels. Donc, pour rejoindre la réflexion de E. Schrödinger, il n'y a pas de fait naturel séparé d'une subjectivité qui va créer une unité complexe, synthétique. Cette unité est sans doute matérielle mais elle également significative, c'est évident en ce qui concerne toutes les productions artificielles, les machines notamment. Cela l'est aussi pour les phénomènes ou les objets naturels, car si l'homme n'en est pas directement le producteur il n'en reste pas moins que c'est le sujet humain qui leur donne un sens, c'est ce que la LPC appelle la détermination, comme on le verra ultérieurement. On pense couramment d'une expérience qu'elle est soit subjective soit objective : le monde existerait et nous le percevrions soit tel qu'il est, objectivement, ou bien selon une perspective subjective. En fait, on ne peut jamais avoir une représentation exclusive de l'un ou de l'autre : il n'y a pas de représentation du monde sans participation du sujet ni de représentation du sujet sans une conception du monde ; cela à la manière des gravures d'Escher, Print Gallery notamment. Donc, la notion de réalité objective du monde est purement hypothétique puisque, en reprenant l'argument de E.Schrödinger, une telle conception relève d'une création langagière de ce même sujet qui, en l'occurrence, se fait juge et partie. Pour la LPC cette dichotomie sujet-connaissant/monde-connu est considérée comme une réalité purement locale.

Les limites du paradigme ensembliste

Les divers points qui ont été évoqués jusqu'ici, ainsi que les divers exemples de phénomènes ou d'événements choisis dans des domaines aussi divers que les situations de la vie courante, la biologie, la linguistique, ou bien les actes conscients d'une subjectivité humaine ou animale, partagent en commun le fait que leur production passe par une indétermination fondamentale. Si l'on considère le cas de la production de propriétés typiquement holistiques, par exemple la vie, émergeant d'éléments de bases qui, pris en eux-même, ne recèlent aucune qualité de ce genre, il y a bien, du point de vue logique, une solution de continuité entre ces éléments et la totalité résultante. Je veux dire par là que l'on ne peut pas donner un ensemble de règles d'inférences causales qui permettraient, à partir des données de base, de déduire la propriété émergente.

Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il y a une impossibilité radicale à la formalisation de ce type de processus mais seulement que ces sauts qualitatifs que la nature présente tout autour de nous, y compris même dans l'usage de nos langues, ne peuvent être formalisés au moyen de théories logiques découlant du paradigme ensembliste. Sans pousser trop loin les considérations mathématiques, quel est le fondement de la théorie des ensembles ? Selon divers auteurs [3,14] on appelle ensemble un objet - ce terme devant être entendu au sens mathématique, comme ce qui fait l'objet de la théorie - qui est élément d'une collection, appelée univers, d'objets reliés entre eux par une relation binaire d'appartenance. On dira donc que $ a$ est élément de l'ensemble $ b$, ce qui se notera $ a\in b$, $ a\in b$, l'élément $ a$ appartient à l'ensemble $ b$ ; puis que $ b$ est élément de l'ensemble $ c$, $ b\in c$, etc.. avec comme résultat le fait que l'univers de ces objets peut être décrit comme un immense graphe tissé par la relation d'appartenance. Un ensemble est donc une unité mais cette unité est entièrement définie par la collection des éléments qui la composent. De même on peut prendre n'importe quelle collection des éléments d'un ensemble $ a$, elle constituera un sous-ensemble ou une partie de $ a$. À ce titre $ a$ est aussi une partie de lui-même ce qui revient à dire que dans le cadre de cette théorie il n'existe aucune différence qualitative entre un tout et ses parties. Si l'on désigne par $ \cal V$ l'ensemble des êtres vivants, on peut dire qu'une cellule vivante est un élément de $ \cal V$ et le symbole d'appartenance décrira bien une réalité physique. Je peux dire la même chose pour mon chat qui, lui aussi, peut être considéré comme un élément de $ \cal V$. Mais décrire mon chat, ou tout autre être vivant, comme un ensemble de cellules vivantes ne reflète qu'un point de vue très partiel des choses. Entre une multitude de cellules et un être vivant complexe il existe une rupture de continuité qualitative, le tout est tout autre chose que la collection de ses parties bien qu'il ne puisse exister sans elles. De même le sens d'une expression langagière peut être tout autre chose qu'une combinaison de significations des mots qui composent la phrase.

Principes et concepts de la Logique de la Production Conditionnée

En fonction des considérations précédentes, la vocation de la LPC est de formaliser le processus de production émergente d'un objet à partir d'un milieu de possibles non actualisés. Il est donc nécessaire de traiter des éléments susceptibles de symboliser une telle notion. Dans cette perspective, les éléments de base de cette théorie ne seront pas des individus, autrement dit des unités persistant dans le cours des événements comme c'est le cas pour les théories des situations [4,10], mais au contraire un domaine d'entités indiscernables, susceptibles de s'actualiser sous l'effet d'opérations internes sous forme d'objets, d'individus, de caractères spécifiques. Il a donc été nécessaire de concevoir un nouveau formalisme avec des règles de calcul sur de tels éléments qui ne sont pas censés symboliser des informations ou des objets perçus ou conçus. Ce que la LPC veut formaliser c'est l'idée d'un état d'existence dans lequel rien n'est individualisé, chaque élément étant à lui seul un réservoir infini de potentialités, tous ces éléments étant interdépendants et non-séparables, à partir duquel vont émerger les différences génératrices d'objets. Partant de là, la LPC devra prendre en compte : 1) des sauts qualitatifs existant entre une unité complexe et ses composants ; 2) du fait qu'être un composant d'une réalité complexe n'est pas la même chose qu'être un élément d'un ensemble ; 3) de l'interaction du subjectif et de l'objectif. Dans cette perspective la LPC est amenée à concevoir un paradigme différent du paradigme ensembliste, autrement dit d'un univers d'objets liés entre eux par la relation d'appartenance : . Ce nouveau paradigme sera appelé la participation dont les principes et les concepts essentiels seront décrits dans cette section de façon littéraire, sans faire appel aux définitions formelles.

Ontologie de la Production Conditionnée

Déterminé et non-déterminé

Le champ sémantique de la LPC comprend des objets déterminés et du non-déterminé. On appelle déterminé tout ce qui est objet de connaissance, qui peut être connu comme une réalité objective : un phénomène, une chose, un individu. Est déterminé tout ce qui tombe sous le concept, tout ce qui répond à un ensemble de caractéristiques dont on peut dresser une liste exhaustive. En revanche, la LPC appelle non-déterminé ce qui n'est pas objectivable, ce qui ne peut tomber sous le concept mais que le concept peut seulement approcher ou évoquer sans pouvoir l'enfermer dans sa définition. En introduisant cette notion de non-déterminé la LPC tente de prendre en compte cette partie subjective de la réalité à laquelle il a été fait allusion précédemment ; la part subjective qui entre dans tout acte de connaissance ou plus généralement dans tout acte conscient. Cette part non-objectivable de la connaissance objective sans laquelle l'idée même d'objectivité ne serait pas possible. Le terme non-déterminé exprime le fait qu'il s'agit de quelque chose qui n'est pas conceptualisable sinon cela appartiendrait à l'univers des choses déterminées, autrement dit le non-déterminé « la deuxième moitié du Réel  ». Le concept de non-déterminé cherche à rendre compte du qualitatif qui échappe à la représentation conceptuelle ou aux algorithmes : on peut décrire le boeuf bourguignon, sa saveur et son goût, au moyen de formules et de réactions chimiques sans pour autant rendre compte de ce que peut apporter la dégustation de ce plat. On peut décrire à un aveugle de naissance les couleurs au moyen des équations de l'électromagnétisme, ce n'est pas pour autant qu'il les connaîtra. Le non-déterminé ne doit pas être conçu comme un néant ou un zéro d'existence mais au contraire il représente cette idée de surabondance ou d'incommensurabilité du possible : le non-déterminé est un trop plein de possibilités à l'état non-actualisées. L'introduction de ce non-déterminé dans la LPC découle de la nécessité de prendre en compte le fait que l'univers des objets déterminés, qui dans la LPC est une représentation symbolique du monde, n'est pas une collection de choses axiomatiquement définies une fois pour toutes. Le monde est rempli d'êtres et de choses qui naissent, évoluent, se transforment puis disparaissent. Au lieu d'un univers statique d'objets sortis tout faits de ``la cuisse de Jupiter'' on assiste à un processus de renouvellement perpétuel. D'où cette notion de non-déterminé dont la fonction est de rompre la continuité logique de l'univers des objets déterminés pour faire place à une formalisation de ce processus de renouvellement. Selon la Systémique, il y a une rupture de causalité entre les événements avant et après la ``bifurcation'' ; la création de nouveauté est possible à cause de cette rupture de l'enchaînement logique existant entre un ensemble d'objets à un certain niveau [30].

Pourquoi la subjectivité devrait-elle être du non-déterminé ? Sans prendre parti dans un débat sur l'origine physico-biologique selon les uns, ou non selon d'autres, de l'esprit et de la connaissance, il faut constater qu'il existe dans l'objectivation d'une chose, d'un événement, une activité organisatrice qui n'apparaît pas dans l'objet que l'on a déterminé. Énoncer une théorie bio-physique de l'acte de connaissance implique un acte de connaissance et laissera toujours en-deçà la nature même de l'acte fondateur de cette théorie. On peut toujours assimiler la conscience à un certain ordre de phénomènes dont on donnera une représentation symbolique, il faut cependant être conscient que, de toute façon, il y aura incomplétude du symbole quant à sa capacité d'inclure la réalité qu'il veut représenter [16] ; cet écart entre la réalité et sa représentation étant le lieu de l'activité organisatrice de l'acte de connaissance. Si certains neurologues pensent que, d'une certaine façon, la conscience résulte de la circulation de messages entre zones neuronales, les neurones ne savent pas ce que signifient ces messages, ils ne donnent pas de sens aux messages. Du sens est donné par ce qu'il y a de non-déterminé, de non-conceptualisé, dans toute réalité phénoménale, y compris les neurones qui ne sont autres que des faits physiques conceptuellement déterminés, c.-à-d. des représentations objectives.

On voit donc que la notion de non-déterminé selon la LPC ne peut pas être confondue avec l'idée d'une indétermination dans la mesure. Toutefois, l'indétermination, l'indéterminisme quantique, l'imprévisible, l'aléatoire sont considérés comme des conséquences immédiates de ce que la LPC appelle non-déterminé. Pour la LPC, c'est parce que le Réel est fondamentalement du non-déterminé qu'il existe partout de l'indétermination, du hasard, de l'imprévu et de l'indéterminisme qui découlent d'une adéquation imparfaite de nos représentations au Réel qui en est l'objet. Cela nous ramène à cette incomplétude du symbolique et à la part de non-déterminé qui se tient toujours entre le Réel et les représentations que nous en donnons.

Ontologie de la LPC

Toute théorie a un fondement ontologique. Celui de la théorie des ensembles est la notion d'individu. L'ensemble mathématique est une abstraction de la notion intuitive de collection et il n'y a collection que s'il y a comptabilisation. On pourrait objecter que l'univers de la théorie des ensembles peut être entièrement construit à partir du zéro avec toutes les considérations philosophiques que l'on peut en tirer [2]. En fait, partir de l'ensemble vide plutôt que d'une collection d'``atomes'' ne change rien au propos actuel puisque le zéro en question est immédiatement comptabilisé comme ``un'' ; puis, à partir de là, on pourra déduire la comptabilisation de tous les ensembles ordinaux, jusqu'à des grandeurs infinies. D'un point de vue ontologique il y a une différence incommensurable entre l'ensemble vide et ce que la LPC appelle non-déterminé. Le zéro s'inscrit comme la marque d'une absence d'élément comptable, il n'est donc pas à proprement parler du non-déterminé puisqu'il est inscrit dans notre langage comme une signification particulière. Sur cette question de différence qualitative entre l'élément zéro et du non-déterminé je renvoie à l'école Madhyamika [20,5,12] et surtout à l'ouvrage de G.Verne précédemment cité [35].

L'ontologie de la LPC s'abreuve à plusieurs sources. À l'origine, sa motivation était de concevoir une théorie qui traduise mathématiquement la philosophie de la vacuité des écoles bouddhiques du courant appelé le Grand Véhicule, notamment l'ontologie sceptique de l'école bouddhiste du Madhyamika [20,5,12]. La LPC se réfère également à une philosophie du langage [34] inspirée de la psychanalyse lacanienne. Mais aussi d'autres sources philosophiques parmi lesquelles l'ouvrage de Terry Winograd, écrit en collaboration avec Fernando Flores [36], les travaux de Varela [33,32], l'oeuvre d'Edgar Morin [21,22], et aussi les écrits philosophiques du physicien Erwin Schrödinger [29]. Enfin, il y a les leçons que l'on peut tirer de la physique quantique et l'impact que cette théorie a eu sur notre vision du monde. Ces diverses approches, apparemment disparates, ont en commun la remise en cause du réalisme ontologique, de l'idée de Cause première ou de l'Objet premier considérés sur le modèle trivial de l'expérience objective ordinaire. Mais aussi la remise en question d'une vision linéaire de la notion de causalité au profit d'une perspective d'interdépendance et de rétro-action entre cause et effet.

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Figure 1 : ontologie de la LPC : déterminé et non-déterminé.


La figure 1 essaye de traduire d'une façon schématique l'ontologie de la LPC. Le Réel doit être considéré comme un fond vide. Cette notion de vide ne doit pas être interprétée comme une absence de toute propriété, un néant ontologique ou un zéro d'existence mais plutôt comme un vide de tout conditionnement ou de toute limite. Ce serait en quelque sorte une universalisation de ce que les physiciens appellent le vide quantique : un ``trop plein'' énergétique d'où émanent les particules élémentaires [6]. Donc, on va établir une logique qui, au lieu d'être conçue à partir de la notion d'individu, d'éléments de base distincts et comptables, sera fondée sur un Réel vide de toute définition mais ``plein'' de possibilités non-actualisées, sans pour autant que ce Réel soit identifiable à ce rôle de réservoir de potentialités. Ces possibilités non-actualisées seront non-déterminées pour la LPC. Bien entendu, du point de vue de la théorie, cet univers de possibilités non-actualisées ne pourra pas être traité comme une collection à l'instar de ce qui se fait pour des collections d'objets connus. En effet, le but de la manoeuvre est d'établir une théorie du processus par lequel la notion d'objet de la connaissance se crée à partir d'une potentialité de production ; c'est ce que la LPC appelle le processus de détermination ou simplement, la détermination. Si l'on s'en tient à une application cognitive de cette LPC, entre le Réel et ses représentations existe un écart incommensurable, une part de non-représentable dans laquelle se tient l'activité connaissante ou consciente du sujet, au sens le plus général du terme. À l'idée de représentation comme reflet adéquat d'un monde objectif préexistant, la notion de détermination substitue le schéma ontologique de la figure 1 dans lequel l'événement vécu ainsi que sa représentation se présentent comme une polarisation du Réel dont ils ne sont pas séparés. Car, en fait, dans l'idée de détermination, au sens de la LPC, il n'y a pas réellement de production à partir et hors d'un milieu de potentialités, la détermination doit plutôt être considérée comme un processus de différenciation au sein du même milieu, ce que philosophiquement on appelle le Réel et que la LPC symbolisera par le concept de domaine de participation. Une conséquence de cette ontologie est que l'existence d'un objet déterminé quelconque, une chose ou un événement connaissable et perceptible, est dépendante de tout un contexte et, plus universellement, de tous les objets existant. L'univers des choses et des événements est donc considéré comme un immense réseau où tout se tient et interagit plutôt qu'une collection d'éléments individuels séparés [8]. Bien entendu, il s'agit là d'un point de vue théorique qui prend en compte un domaine universel, mais qui inclut la possibilité de concevoir et d'étudier des domaines plus restreints afin de retomber sur des conceptions classiques du monde : un des buts de la LPC étant justement d'expliquer la genèse de ces conceptions classiques. L'appellation « production conditionnée  » donnée à cette logique traduit cette idée d'interdépendance entre la production d'une chose, d'un phénomène, d'un acte, d'une parole, d'un événement, avec le contexte qui conditionne cette genèse.

Le dilemme fait place au tétralemme

De cette ontologie découle une conception spécifique de la négation logique. Du point de vue de classique la négation d'une proposition signifie l'affirmation de la proposition contraire, la négation d'un prédicat signifie l'affirmation de son contraire. Si $ Humain$ est considéré comme un prédicat, la négation logique $ \neg Humain$ (non-Humain) signifie « tout individu qui n'est pas de l'espèce humaine  », le prédicat $ Animal$, par exemple, entrant dans la classe des $ \neg Homme$. À partir de là s'établit le principe de non-contradiction selon lequel on ne peut pas avoir un objet $ x$ qui soit à la fois un élément d'un prédicat $ A$ et aussi un élément du prédicat contraire $ \neg A$. Cependant il existe un type de négation qui est largement utilisée dans le discours philosophique, à titre d'exemple, je citerai ce bref passage du dialogue de Platon Le Parménide concernant l'Un : « Il n'est donc ni nommé, ni exprimé, ni jugé, ni connu, et aucun être n'en a la sensation.  » Dans cette démarche logique, philosophiquement appelée apophatique, il ne s'agit pas de nier une propriété pour affirmer que l'objet du discours est qualifiable de la propriété contraire. Ce type de démarche se retrouve aussi dans la méthodologie critique de l'école indienne du Madhyamika [20,5] qui fait de cette forme de négation son instrument dialectique par excellence. De quoi s'agit-il, en fait ? Il ne s'agit pas de nier les évidences intuitives mais de les ramener, ainsi que toute propriété existante ou tout objet de l'expérience empirique, ce que la LPC appelle le déterminé, à son origine vide, autrement dit le Réel dans sa non-différenciation. Dans cette perspective la négation de $ A$ ne signifie pas l'affirmation de $ \neg A$ mais la relativisation simultanée de $ A$ et de $ \neg A$ comme des points de vue contradictoires mais dépendants l'un de l'autre du point de vue épistémologique. Donc pour le philosophe indien Nagarjuna, à l'instar de Parménide dans le dialogue de Platon, dire qu'un certain $ x$, un être ou un objet existant, n'est ni $ A$ ni $ \neg A$ cela veut se comprendre comme «  la réalité de $ x$ ne peut pas être exhaustivement décrite par la propriété $ A$ ni par la propriété $ \neg A$  ». Et dans la perspective de Nagarjuna on ajoute même qu'il n'est « ni $ A$ et $ \neg A$  », ni même « ni-$ A$ et ni-$ \neg A$  », en entendant le ``et'' non pas dans le sens de la conjonction booléenne mais dans celui d'une synthèse dialectique. Ces quatre phases sur lesquelles opèrent la négation sont connues comme le tétralemme qui se substitue au dilemme aristotélicien : « le principe de contradiction s'étend à l'univers des rapports humains, et spécialement du discours, ce qui est déjà beaucoup, mais non à la nature des choses  »[5]. On peut noter que ce mode de rejet d'alternatives, sans aller jusqu'à décrire toutes les phases de négation tétralemme, n'est pas réservé à la spéculation philosophique puisque dans la conversation courante il arrive souvent que l'on ne puisse définir - ou que l'on refuse de le faire - une personne ou une chose par des caractéristiques spécifiques : « ni identique ni différent  », «  elle n'est ni belle ni laide  ». Mais pour en revenir à la négation du tétralemme, on pourrait aussi la rapprocher du ``pour pas tout'' lacanien [15,35] : une chose $ x$ n'est pas toute définie par son inscription par une propriété $ \phi$, elle n'est pas exhaustivement réalisée par la fonction $ \phi(x)$.

Partant de telles prémisses, la LPC devra donc faire appel à deux opérateurs de négation, le premier sera défini au niveau même de ce que la LPC appelle les objets déterminés. Cette négation pourra être binaire oui/non ; ou bien on peut considérer les objets déterminés dans la perspective d'une logique intuitionniste, ou même d'une logique probabiliste, qui laisseront place à une marge d'incertitude entre le vrai et le faux. Le second type de négation sera désignée par l'expression de négation ontologique et opérera ``en profondeur'', si l'on peut dire. En effet, elle porte sur le statut ontologique de l'objet, si $ A$ qualifie un objet déterminé $ x$, non-$ A(x)$ relativisera cette qualification de $ x$ par $ A$ : la propriété $ A$ approche seulement la réalité de l'objet $ x$, elle ne le définit pas intrinsèquement mais relativement [20]. Naturellement, pour cette négation, le non-non n'équivaut pas à une affirmation mais correspond à élever d'un degré de non-détermination. Bien entendu, cette propriété de la négation ontologique est exprimée formellement dans l'axiomatisation de la LPC

La participation plutôt que l'appartenance ou la relation

La théorie des ensembles est caractérisée par l'appartenance, la théorie des catégories par les morphismes, des flèches reliant des objets, la LPC sera caractérisée par la participation. Ce nom a été choisi en fonction de ce qui a été exposé dans la section précédente, à la base la participation traduit la manière dont une chose ou un individu deviennent des composants d'un tout complexe, une réalité physique ou une réalité sociale. Mais dans l'usage qu'en fait la LPC cette notion est généralisée et élargie, la participation est un principe formel décrivant une interaction entre des objets et un domaine auquel ils participent. Dans ce cadre la notion d'objet devient purement abstraite car il s'agit avant tout d'objets non-déterminés. On pourrait sans doute contester l'utilisation du mot ``objet'' à propos du non-déterminé, ce terme étant chargé d'un contenu sémantique tel que l'on ne puisse guère le dissocier de l'idée d'objet déterminé. En fait le terme ``objet'' est ici utilisé dans son acception abstraite où il signifie « ce qui constitue l'objet de la théorie  » donc est objet ce qui entre dans le champ sémantique d'une théorie donnée. On peut donc dire que le champ sémantique de la LPC comprend des objets non-déterminés, des termes de la théorie qui répondent à un certain type logique : être non-prédicables, qu'aucun énoncé ne peut appréhender exhaustivement.

La participation est exprimée par un triplet de termes  :

Ces termes sont définis par un ensemble de propriétés axiomatiques ; dans le contexte de cet article je n'en donnerai qu'une description philosophique, sans référence aux énoncés formels.

Le champ de participation

Il s'agit d'un champ de possibles non-actualisés appelés des occurrences participatives. Elles sont non-déterminées et indiscernables, c.-à-d. qu'il n'y a pas dans ce champ une idée de collection d'éléments individualisés. Le champ de participation a quelque chose d'analogue au vide quantique des physiciens: un milieu plein de fluctuations énergétiques prêtes à s'actualiser sous forme de particules élémentaires. On peut aussi évoquer ce champ de participation par une métaphore, la mer et ses vagues : une vague se détache à la surface de la mer, on peut dire qu'elle existe comme entité spécifique sans pour autant que l'on puisse la considérer comme douée d'individualité parce qu'elle ne diffère pas de la mer et des autres vagues. L'idée de champ de participation traduit un fait d'existence que l'on rencontre aussi bien dans l'univers des relations sociales que dans le monde psychique, dans la biologie, mais également dans l'univers de la physique. À savoir que l'on trouve, dans ces divers domaines, le cas d'ensembles, qui peuvent être énormes, d'objets, de sujets humains ou d'animaux, ou encore de phénomènes ou de caractéristiques de tous ordres, avec une multitude de relations complexes entre tous ces éléments, d'où émerge une propriété nouvelle, ou un état de chose, ou un événement, qualitativement différent des propriétés des éléments de base mais qui, en même temps n'est pas indépendant de ceux-ci. Tous ces éléments constituent une situation dans laquelle ils sont interdépendants puisque retrancher un seul d'entre eux modifierait complètement la situation et la nature de ce qui en émerge. Il se produit entre les éléments de base de cette situation et ce qui en émerge un saut, une rupture de continuité, qui ne peut se laisser décrire par application de règles d'inférence. À chaque élément est associé un potentiel de conséquences possibles. Ce potentiel est non-déterminé parce que l'on ne connaît pas ce qui va émerger de la situation actuelle. C'est ce potentiel qui sera formalisé par la notion d'occurrence participative : étant donné une situation donnée, ce ne sont pas les éléments connaissables et identifiables, individus ou choses, qui se traduisent par des occurrences participatives mais le potentiel de conséquences futures, et non encore actualisées, concomitant à la présence de chacun de ces termes. Alors que dans un ensemble, ou une situation dans le cadre de la théorie des situations [4,10], les éléments sont pris dans leur individualité, dans le champ de participation ils sont considérés en tant qu'ils coopérent à une réalité commune. C'est pour cela que les individus, qui sont pour la LPC des objets déterminés, ne peuvent pas être des occurrences participatives puisque ce ne sont pas les objets dans leur réalité individuelle qui participent : une occurrence participative c'est la potentialité que possède un objet déterminé à interagir avec tout un ensemble d'autres.

On pourrait donc appliquer cette notion de participation aux événements de la vie quotidienne dans la théorie des situations. Une situation vécue implique tout un ensemble de facteurs subjectifs et objectifs qui auront un effet sur l'émergence d'un futur événement possible. Précisons ces concepts à l'aide d'un exemple historique : la France de 1789 peut être considérée comme un champ de participation ; les éléments sociaux - monarchie, noblesse, clergé, tiers-état, philosophes des Lumières - qui composaient le royaume présentaient un potentiel de prédispositions non-manifestées pour l'émergence d'un événement historique fondamental. Ce futur possible restait indéterminé parce que personne, en 1789 avant la prise de la Bastille et même tout juste après, ne connaissait réellement l'ampleur du processus qui était en train d'émerger et ce à quoi il allait aboutir ; parce que entre les éléments d'une situation donnée et ce qui en émerge il y a une solution de continuité logique et causale, un saut qualitatif connu sous le nom de ``catastrophe'' dans la théorie de René Thom.

Le domaine de participation

Dans la théorie axiomatique des ensembles on définit l'univers des ensembles comme la collection de tous les objets vérifiant entre eux la relation binaire d'appartenance. D'une façon analogue, on appellera domaine de participation le lieu de tous les objets vérifiant le principe de participation. Il s'agit là d'une définition universelle de la participation, nous verrons comment il sera possible d'en déduire une version plus réduite en fonction d'applications particulières. Le domaine de participation, le troisième terme du triplet, est en quelque sorte l'univers de la participation. Si l'on reprend l'application à la théorie des situations, le domaine de participation exprime non pas le phénomène émergent mais le fond de réalité sur lequel émergera un événement possible.

Maintenant, si l'on s'intéresse à une vision plus formelle et purement conceptuelle, on peut dire que le domaine de participation ne peut pas être défini par quelque propriété que ce soit ; $ \Psi$ n'est pas défini comme une liste d'occurrences participatives serait-elle même infinie, il n'est pas, non plus, identifiable à son champ de participation. D'un point de vue strictement philosophique, le domaine de participation $ \Psi$ symbolise ce qui était appelé « Réel  »dans le schéma de la figure 1. Le contenu de l'axiomatique tend à exprimer que ce Réel échappe à toute définition objective au sens littéral de ce terme, c.-à-d. qu'il ne peut entrer dans une catégorie conceptuelle ou un type logique quelconque :

  1. $ \Psi$ ne peut pas être défini comme l'univers des objets déterminés sinon il serait semblable à un univers de la théorie des classes, ou même des hyperclasses ;

  2. $ \Psi$ ne peut pas être défini comme un objet non-déterminé sinon cela exclurait le déterminé du Réel ;

  3. $ \Psi$ ne peut pas être conçu comme une combinaison ni comme une synthèse du déterminé et du non-déterminé ce qui impliquerait qu'il en serait le produit alors que justement on veut théoriser la genèse de ces notions ;

  4. $ \Psi$ ne peut pas être indépendant de ces notions sinon il ne décrirait qu'un néant sans puissance productrice, ce qui impliquerait aussi que ce domaine de participation serait classé comme un troisième terme, ce qui n'est pas le but de la théorie.

Ce hiatus entre le domaine de participation et l'appréhension de réalités déterminées et non-déterminées justifie l'idée selon laquelle le Réel inclut aussi bien des choses actualisées et connues que des choses potentiellement actualisables et connaissables mais aussi des possibles non-manifestés et non-actualisables. Formellement, le domaine de participation est le terme de la LPC qui répond à la négation du tétralemme : « ni déterminé, ni non-déterminé, ni (déterminé et non-déterminé), ni (non-déterminé et non-(non-déterminé)).  »

L'indicateur : fonction d'indétermination

Le champ des occurrences participatives ainsi que le domaine de participation sont les termes essentiels de la participation. Le terme médian est appelé l'indicateur et il est symbolisé par $ \Pi$ ; il constitue une sorte de mesure de l'indétermination existant entre un champ de possibilités et la réalité effective qui émergera de ce champ. Cet indicateur décrit l'interdépendance, entre le domaine de participation $ \Psi$ et son champ de participation. En effet, en vue de conceptualiser la notion philosophique de la surabondance de possibles du Réel, le domaine de participation $ \Psi$ était défini comme non-identifiable à quoi que ce soit, y compris à son champ d'occurrences participatives, autrement dit à son champ de possibles. C'est en quelque sorte, une façon de dire que le Réel ne se trouve pas exhaustivement exprimé dans une de ses possibilités et, par conséquent, dans une liste infinie de possibilités. En contre-partie, il a du Réel dans chacune de ces possibilités sinon elles ne seraient que virtuelles et il n'y aurait aucune actualisation possible. Du point de vue de la LPC, ceci s'exprime par un double jeu conceptuel entre le domaine de participation et les occurrences participatives, ce jeu interactif étant symbolisé par l'indicateur $ \Pi$. D'un point de vue purement théorique, dans la définition universelle de la participation et du domaine de participation, $ \Pi$ est infini : le champ de participation est totalement indiscernable, $ \Psi$ est totalement indéfinissable. Il ne faut pas chercher un exemple applicatif de cette définition parce que justement son but est de fournir un cadre purement abstrait à la théorie de la participation. On pourrait dire qu'il s'agit là d'une définition de la participation dans son essence purement philosophique. Toutefois, dans des modèles applicatifs de la participation, cet écart peut se réduire ; c'est ce qui permet justement d'extraire une collection d'occurrences participatives du champ de participation, créant ainsi des champs de participation plus réduit, visant notamment une application particulière. Inversement, cet ``écart'' peut s'accroître, correspondant à une plus grande indétermination. Ce qui justifie la notion de degré d'indétermination évoquée à propos de la négation ontologique (voir ci-dessus : le dilemme fait place au tétralemme). En quelque sorte, cet indicateur est la ``mesure'' entre ce qui est possible à partir d'une situation donnée et le Réel d'où surgira un événement nouveau, ou une propriété nouvelle inattendue et imprévisible relativement aux possibilités de la situation.

Les principes opératoires de la LPC

Les concepts qui viennent d'être évoqués, plutôt que définis parce qu'une définition réelle serait une définition formelle, donnent une idée abstraite et générale de la participation. Ceci est le propre de théories axiomatisées où pour définir une opération simple comme l'addition de deux nombres naturels on partira d'une conception très générale d'où découleront des opérations plus élémentaires considérées comme des cas particuliers. Il s'agit maintenant de voir comment la LPC pourrait avoir une fonction opératoire dans le cadre ontologique qui a été précédemment défini.

Les opérateurs sur le champ de participation

Pour cela, la LPC définit deux opérations sur le champ des occurrences participatives, ce sont la projection et l'introjection. Une introjection opère sur un objet quelconque pour en faire une occurrence participative. L'introjection tend à diluer la notion d'individualité de l'objet en l'intégrant au domaine de participation. Autrement dit, étant donné un objet déterminé, que l'on désigne par la lettre $ X$, l'introjection de cet $ X$ définira la participation, autrement dit le potentiel d'événements futurs, ou de propriété nouvelle, qu'implique la présence de l'élément $ X$. Parler de l'introjection de $ X$ c'est s'intéresser non plus à $ X$ en tant qu'individu mais en tant que cet objet a la possibilité de participer à l'édification d'une structure complexe qui le dépasse.

À l'inverse de l'introjection, la projection réduit la participation. On pourrait dire que la projection tend à séparer une occurrence participative du champ de participation et à l'individualiser en objet. Un objet déterminé est le produit d'une opération de projection comme on le verra par la suite.

Ces opérateurs sont dénotés par la lettre grecque $ \varepsilon$ suivie d'un indice, littéral ou numérique. Une introjection d'un objet $ X$ est dénotée $ \varepsilon_{j}\bigl(X\bigr)$, écriture qui rappelle les fonctions algébriques. Du fait de cette notation ces opérateurs sont appelés des $ \varepsilon$-ités (epsilon-ités). L'indice placé à droite du symbole $ \varepsilon$ dénote une spécification dans le champ de participation. Comme on l'a vu ce champ est théoriquement infini. Toutefois, il est un fait d'expérience que l'actualisation d'une possibilité quelconque, événement, émergence d'une propriété nouvelle, création de sens ... se produit au sein d'un domaine relativement délimité, c.-à-d. réduit relativement au champ infini de la participation. Par là même chaque ``réduction'' de ce champ acquerra une sorte de spécificité, en fait elle constitue le germe producteur d'une réalité empirique spécifique. Ce qui justifie la notation précédente pour les $ \varepsilon$-ités, $ \varepsilon_{j}\bigl(X\bigr)$, où l'indice symbolise la spécification.

Ces opérateurs sont autopoiétiques

Le terme autopoiétique est tiré du grec poîen (créer) et auto (soi-même). Ceci veut dire que ces opérations ne sont pas des fonctions extérieures au domaine de participation, elles doivent plutôt être considérées comme des tensions internes au champ de participation créant en son sein des différenciations dans le cas de projections, ou au contraire diluant ces différenciations s'il s'agit d'introjections. Dans la formalisation de la LPC, ces opérateurs sont des occurrences participatives, autrement dit les règles opératoires dans le champ de participation obéissent au principe suivant : toute $ \varepsilon$-ité est une occurrence participative toute occurrence participative est une $ \varepsilon$-ité. Le sens philosophique de ce principe découle de la notion de base de la LPC selon quoi le Réel est conçu comme un espace ouvert et illimité dans lequel est abolie la dichotomie extérieur/intérieur. Bien entendu une telle dichotomie garde toute sa valeur significative mais seulement dans le contexte d'une réalité locale. De ce point de vue la notion de loi, en incluant les lois de la physique, ne se conçoit pas dans une perspective manière platonicienne [23] : elles seraient plutôt conçues comme des modes particuliers de projection ou de d'introjection au sein d'un ``Tout'' appelé univers physique. Cette idée d'un univers auto-organisationnel s'inscrit d'ailleurs dans le courant de pensée de certaines écoles de la cosmologie contemporaine [31].

On peut toutefois concevoir une application de ces opérateurs à des domaines plus réduits. Prenons l'exemple de situations sociales ou historiques. Dans ce domaine, un événement est la résultante de tensions qui se créent dans une société à une époque donnée. L'émergence d'un fait historique peut être conçue comme une opération de projection (au sens LPC) d'une situation nouvelle issue d'une potentialité que présentait un groupe social. À une époque donnée, ou même à un moment très localisé, l'ensemble des individus constituant un groupe social, cela peut être une nation, peut être amené à participer, sans s'en rendre compte consciemment, à une idée ou un sentiment commun. Cette fusion de l'individualité pour participer à une valeur commune est assez évidente lors des rassemblements de masse, on parle aussi d'hystérie collective. Mais cette participation peut se retrouver aussi, d'une façon plus subtile, lors d'un mouvement d'opinion capable d'opérer un changement inattendu de situation. Pour donner une exemple pris dans l'histoire récente, on peut se référer aux événement de 1968 en France. Pourquoi ce qui n'était qu'un mouvement étudiant a fait si rapidement tache d'huile sur des catégories sociales a priori très éloignées des préoccupations de la vie universitaire ? En fait, toutes sortes de gens, issus de milieux sociaux différents, se sont trouvés partager inconsciemment la même idée de contestation de la société ; on dit alors communément que cette idée était ``dans l'air du temps''. Toutefois, dans le cadre d'une application aux phénomènes de société, la LPC ne se substituera pas aux analyses politiques ou historiques, mais elle proposera une formalisation des ``mécanismes'' internes de tels phénomènes.

Formellement, il serait nécessaire de concevoir ces opérateurs dotés d'une capacité organisationnelle, c.-à-d. d'une capacité à s'auto-organiser dans l'infinitude du champ de participation pour en délimiter la portée et produire ainsi des valeurs définies. Nous allons voir comment intervient cette capacité dans la détermination.

Application de ces principes opératoires : la détermination

Quelques exemples introduisant l'idée de détermination

Supposons la situation suivante : un dimanche après-midi, Paul est au volant de sa voiture sur l'autoroute Marseille-Paris. Supposons que la situation actuelle de Paul puisse être décrite par les faits suivants :

$\textstyle \parbox{8cm}{
$X_{1}$\ = \og Paul conduit sa voiture \fg\\
$X_{2}...
... \fg\\
$X_{4}$\ = \og il roule trop vite \fg\\
$X_{5}$\ = \og il pleut \fg}$
Parmi les événements susceptibles de survenir, il y a notamment la possibilité d'un accident. Si cette occurrence a lieu, alors on dira que les conditions dans lesquelles Paul roulait ont conditionné cette issue malheureuse, parce que l'avenir de Paul apparaît fortement conditionné par les faits $ X_{1}$, ...,$ X_{5}$. Cependant la LPC ne considère pas ces faits comme des éléments isolés, ce qui veut dire que si $ X_{1}$ à $ X_{5}$ conditionnent l'avenir immédiat de Paul et que celui-ci court très probablement le risque d'être accidenté, cet avenir peut être modifié par la participation d'un événement étranger à l'ensemble des faits cités : la présence de gendarmes, le fait que Paul ait brusquement envie de s'arrêter à une station service, le fait qu'il s'arrête sur le bord de l'autoroute pour aider un ou une automobiliste en difficulté, etc..

Autre exemple : supposons maintenant une situation très simple mettant en jeu deux personnes, Jean et Marie, et un objet, un livre. Jean possède ce livre et il peut soit le donner à Marie, soit le lui prêter, soit encore le lui vendre. Le fait que Jean soit enclin à faire cadeau de ce livre à Marie fait encore partie de la potentialité inhérente à Jean. Mais le passage de la situation présente à celle où Jean se dépossède de ce livre au profit de Marie est un acte qui vient organiser les possibilités potentielles de telle sorte qu'une nouvelle situation émerge de la précédente. En principe toutes les conditions sont réunies pour qu'il donne le livre à Marie mais, mû par une impulsion subite, il ne le fera pas et préférera le lui prêter malgré toutes les bonnes dispositions qu'il avait pour lui faire ce cadeau. Cette fois-ci les éléments en jeu ne sont plus des faits extérieurs mais des faits psychologiques internes à la personnalité de Jean. Il n'empêche que le processus reste identique : une situation délimitée de la vie d'une personne, une issue fortement probable de la situation en question, puis un élément imprévisible qui fait évoluer la situation d'une façon inattendue.

Supposons maintenant que nous soyons dans le contexte d'une expérience physique. Le champ de participation est alors inhérent à la présence des appareils de mesure qui vont participer à l'expérience ; entrent aussi, comme éléments de la participation, la théorie dans le cadre de laquelle se place l'expérience, mais aussi l'expérimentateur lui-même. Tous ces éléments coopérent, dans ce contexte, dans la réalisation d'une expérience. La mesure du phénomène constitue une détermination du Réel, celui-ci étant représenté par $ \Psi$, l'opération de projection symboliserait l'acte à partir duquel la décision est prise de réaliser l'expérience. L'indicateur symbolise l'écart, ou l'indétermination, qui existera entre la mesure et la réalité elle-même.

Qu'est-ce que la détermination ?

Dans tous ces exemples cités, et on pourrait en trouver bien d'autres, il entre un facteur de chance, de hasard, ou bien d'intention consciente ou inconsciente, c.-à-d. une part de non-déterminé. On appelle détermination un processus de résolution de ce non-déterminé en un objet, chose ou événement, déterminé. Dans le cas de Paul, ce sera un accident ou tout autre événement qui le lui évitera. Dans l'exemple de Jean la détermination s'exprimera par l'acte de donner, ou de prêter, ce livre. En ce qui concerne la biologie la genèse d'une cellule vivante constituera cette opération de détermination. Dans l'idée de détermination il y a le Réel non-déterminé et un champ de possibilités non actualisées, sans qu'il soit possible d'épuiser par un ensemble de règles ce qui va émerger. Ce problème est bien connu en IA où l'on est obligé de circonscrire le domaine traité, délimitant ainsi un ordre restreint de possibilités donc de règles régissant l'élection de l'une d'entre elles. Or ce n'est pas ce qui se passe dans la réalité où existe une différence incommensurable entre tout ce qui peut arriver et ce qu'un sujet humain, vivant une situation, peut délimiter comme occurrences d'événements futurs. S'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait aucune création, aucune novation, la réalité se réduirait à un ensemble de règles où serait prévu, et programmé, tout ce qui peut se produire.

La détermination apparaît donc comme l'actualisation d'une possibilité délimitant le Réel à un événement particulier, le différenciant par rapport à une conscience. Conformément à la problématique posée dans la section 1, la détermination est un processus d'objectivation mettant en jeu un sujet conscient : une chose déterminée n'existe que pour un sujet cognitif. La détermination est donc un acte de conscience ce qui n'implique pas pour la LPC une philosophie idéaliste ou, mieux encore, solipsiste, c.-à-d. une doctrine philosophique qui ferait du sujet individuel la cause productrice du monde extérieur.

La détermination fera donc appel à un langage opérant ce découpage, cette différenciation du Réel. Il ne s'agit pas de mettre d'un côté le langage et de l'autre du non-déterminé, le premier imprimant sa marque sur le second comme un sceau sur de la cire molle. Cette différenciation du Réel apparaît à une conscience discriminante comme une dichotomie naturelle sujet/objet, puis d'une façon plus conceptualisée comme une tri-partition signifiant/signifié/ référent. Sans vouloir entrer dans trop de considérations linguistiques, je rappelle que, pour cette science, le langage constitue un ensemble de mots, des signifiants, dont l'association est structurée par des règles grammaticales. À ces signifiants sont associées des significations, ce que l'on appelle des signifiés. La paire signifiant/signifié constitue le signe auquel correspond, ou non, un référent, c.-à-d. une réalité. Un signe peut être tout à fait cohérent, c.-à-d. occuper une place légitime dans une langue quelconque, sans pour autant qu'il réfère à quoi que ce soit. Les exemples les plus souvent cités sont les mots ``licorne'' ou ``dragon'' qui ont bien une signification mais ne réfèrent à aucune réalité d'expérience ; ou encore la célèbre expression du philosophe Bertrand Russell « l'actuel roi de France est chauve  »qui a sans doute un contenu sémantique cohérent mais qui ne correspondait à aucune vérité d'évidence au début du XXieme siècle, époque où elle fut énoncée. La LPC ne présente aucune théorie spéciale sur des liens tissés entre ces trois termes parce qu'ils constituent des aspects du processus de détermination. En fait, on pourrait représenter le rapport entre la détermination et cette triade selon le schéma de la figure 2.

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Figure 2 : la détermination au centre du triangle signifiant, signifié, référent.


Selon les auteurs qui se sont préoccupés de sémantique du langage ou de sémiotique, il existe de nombreuses versions et interprétations possibles du triangle dont les sommets figurent les trois termes signifiant, signifié, référent [11]. Le sens des flèches indique une hiérarchisation de ces termes. En général le signifié renvoie au référent mais, comme on l'a vu, il peut ne pas le faire. Pour Saussure, et d'autres, la structure du langage s'exprime par une flèche signifié $ \longrightarrow$ signifiant, alors que pour Lacan c'est le signifiant qui est créateur du signifié, signifiant $ \longrightarrow$ signifié [15,35]. Comme cette figure essaie de suggérer, pour la LPC la détermination est centrale, toute hiérarchisation, tout arrangement, entre les trois termes ne fait qu'exprimer des différences de détermination.

La détermination ne doit pas être vue comme une sorte de fonction algébrique qui à l'univers du non-déterminé ferait correspondre des objets déterminés ; s'il en était ainsi il n'y aurait pas d'acte de création dans le sens d'apparition de nouveauté puisque l'on n'obtiendrait qu'une correspondance terme à terme. La détermination consiste plutôt en une différenciation par diminution de l'indiscernabilité du champ de participation. À la limite de ce processus de différenciation, les occurrences participatives se résolvent en relations. La manifestation d'un objet déterminé commence par l'établissement d'un réseau de relations : au commencement est la différence [16,30]. De là, procède la distinction entre la chose et le contexte, l'objet et le reste du monde, d'où découlera l'identification de l'objet déterminé comme appartenant à telle ou telle classe conceptuelle.

La formulation de la détermination

Comment la LPC va-t-elle procéder pour expliquer la production d'un objet déterminé ? Sans pouvoir, ni même vouloir, développer ici le formalisme utilisé par la LPC pour théoriser la production d'un événement déterminé à partir du non-déterminé je vais néanmoins essayer d'en indiquer le principe.

On a vu que le domaine de participation ne constitue pas une collection d'éléments distinguables et séparables mais un ``Tout'' indissociable et indiscernable ; en entendant ce terme de ``Tout'' non pas comme une réalité fermée à laquelle rien ne manquerait mais un espace ouvert et sans limite. On ne peut donc pas parler ici de sous-champ de participation ni de sous-domaine de participation. De cette conception des choses il découle qu'un événement particulier est vu comme une délimitation interne, une différenciation au sein du champ de participation universel sans être distingué comme un objet particulier de ce champ : la vague et la mer. Pour décrire la production d'un événement particulier, on dispose des termes suivants :

Cela se traduit par un système d'équations mettant en jeu tous ces termes. Dans ces équations, le domaine de participation $ \Psi$ symbolisera ce qu'il y a de non-déterminé dans toute présence de réalité. C'est ce terme $ \Psi$ qui permet de dire avec le psychanaliste Jacques Lacan que la réalité ne s'inscrit « pas toute  »dans la détermination du Réel comme telle chose, parce qu'il reste une part de non-déterminé dans cette détermination. Ensuite il y a ce que l'on appelle champ de participation, fondamentalement indiscernable et illimité. Mais, pour une situation donnée, il existe un potentiel ``actif'', si l'on peut dire, qui se traduit par l'existence d'une délimitation dans l'espace infini du possible. C'est bien ce qui se passe dans les divers exemples cités précédemment, ainsi que dans toute autre situation de la vie courante ou de l'expérimentation scientifique, à savoir que toute situation - au sens très général du terme puisqu'il est aussi question de la situation des constituants chimiques du vivant - présente un faisceau de possibilités actualisables qui n'a rien à voir avec ce que peut présenter une autre situation. Sinon elles seraient indistinguables, ce qui n'est pas le cas. Bien sûr, en tenant compte de l'imprévisible, ce qui vient du terme $ \Psi$. Pour Paul, ce ``potentiel actif'' serait celui délimité par la participation des $ \varepsilon$-ités $ \varepsilon_{1}\bigl(X_{1}\bigr)$ à $ \varepsilon_{5}\bigl(X_{5}\bigr)$ correspondant aux faits $ X_{1}$ à $ X_{5}$. Les $ \varepsilon$-ités symbolisent des ``potentialités'' donc des différenciations dans le champ de participation, chacune étant spécifique à un des faits, ce qui justifie la notation par des $ \varepsilon$-ités indexées. Enfin l'indicateur, le troisième terme de la participation, ``mesure'' le degré d'indétermination de ce qui peut émerger. On peut alors énoncer de façon très informelle ce en quoi consisterait la détermination :

la détermination consiste en une réduction de l'indicateur, ou réduction de l'indétermination ; cette réduction est formulée comme la différenciation maximale de $ \Psi$ relativement aux $ \varepsilon$-ités inhérentes à une situation donnée, ou relativement aux possibilités de cette situation.

Pour permettre de mieux comprendre la signification de cette réduction, ou de cette différenciation maximale, rappelons ce qui se passe dans le traitement classique des connaissances. Quelle que soit la méthode ou la logique utilisées en gros le traitement des connaissances dans un système d'IA classique repose sur des règles d'inférence dont la structure générale est de type « si ...alors ... ». Si on reprend l'exemple du scénario entre Jean, Marie et le livre, en le traitant dans cette perspective on obtient les règles suivantes :
(1) si $ X$ est un jeune homme et $ Y$ est une jeune fille ;
(2) si $ X$ est amoureux de $ Y$ ;
(3) si $ Y$ fête son anniversaire ;
(4) si $ X$ veut faire un cadeau à $ Y$ ;
(5) si $ Y$ aime les romans historiques ;
(6) si $ L$ est un roman historique ayant pour auteur $ A$ ;
(7) si $ X$ possède $ L$ et $ Y$ ne le possède pas.
Conclusion : « alors $ X$ donne $ L$ à $ Y$ ».

On a ainsi réalisé un scénario schématique [27]. À partir de ce schéma, on peut confier à un système expert convenable la résolution du scénario particulier entre Jean et Marie. Il opérera une substitution des variables $ X$, $ Y$, $ L$ et $ A$ respectivement aux données Jean, Marie, La Reine Margot et Alexandre Dumas, par exemple. De la conjonction des règles (1) à (4) on infère que Jean fera un cadeau à Marie, les règles (5) à (7) permettant de définir la nature de ce cadeau. Dans un scénario un peu analogue traité par le système expert PAM [24], il était aussi question de Jean et de Marie ; ce système utilisant également les règles (1) et (2) en concluait que Jean voulait épouser Marie parce qu'il comportait parmi ses règles le fait que (1) + (2) entraîne « X veut épouser Y  ». On peut alors se demander sur quelle base est établie cette déduction qui des règles (1) et (2) permettent de conclure que Jean fera cadeau d'un livre à Marie, dans un cas, ou qu'il veut l'épouser dans l'autre cas ? Le passage de ces règles à l'une ou l'autre de ces conclusions, on pourrait en imaginer d'autres, ne résulte pas de l'application d'un théorème car les propositions (1) et (2), ainsi que les conclusions possibles, n'ont pas de contenu formel comme s'il s'agissait de formules algébriques. On raisonne sur des formes de propositions alors que ces propositions sont en fait des représentations langagières de vécus. Jean est amoureux de Marie est l'énoncé verbal d'une réalité affective mettant en relation deux personnes. Est-ce que, à partir du désir de Jean de faire un cadeau à Marie, on peut déduire logiquement qu'il fasse don du livre défini par les propositions (5) à (7) ? Le terme ``logiquement'' ne doit pas être entendu au sens commun mais au sens formel, c.-à-d. le symbole $ \vdash$ en logique formelle ; exemple : $ p\vdash q$, de la proposition $ p$ on infère la proposition $ q$. De plus si, dans le scénario en question, de la proposition « Jean est amoureux de Marie  »on déduit que Jean donne ce livre à Marie, on peut concevoir une foule d'autres conclusions dans des scénarios différents. Tout simplement, sans craindre de se répéter, parce que les propositions de la langue naturelle ne font qu'exprimer des états vécus et que le résultat d'une conjonction de ces états ne se déduit pas à la manière d'une proposition mathématique. Ce que propose la LPC c'est que plutôt que de traiter ces états comme des règles il est préférable de les considérer comme des ``potentiels'' pour l'actualisation d'un nouvel état, autrement dit l'établissement d'une nouvelle situation vécue. Pour la LPC les faits (1) à (7), de même que les $ X_{1}$ à $ X_{5}$ décrivant la situation de Paul, sont porteurs d'un potentiel ou, plus formellement, ils possèdent une introjection ou encore une $ \varepsilon$-ité. Comme on l'a dit précédemment, en définissant le concept d' $ \varepsilon$-ité, elles forment un champ de participation différencié. Différencié, par rapport à l'illimitation du champ total, parce que de tels champs de participation délimitent une zone de possibilités actualisables. Celle qui sera actualisée, donc connue et identifiée comme un événement descriptible par le langage, sera le résultat du processus de détermination.

Si l'on prend le scénario de Jean et de Marie, si l'on prend la situation de Paul, quel sera l'événement actualisé ? Comment s'effectuera la sélection d'un possible ? C'est pour répondre à ces questions que la LPC fait intervenir ce qui a été précédemment défini comme la capacité organisationnelle d'une $ \varepsilon$-ité ainsi que l'opération de projection. L' $ \varepsilon$-ité d'une chose, d'un fait, d'un événement, est non-déterminée ce qui veut dire que le potentiel inhérent à cette chose déterminée est théoriquement infini. Toutefois le fait que cette $ \varepsilon$-ité est différenciée du champ total des occurrences participatives cela veut dire aussi qu'elle possède une caractéristique qui la détache de ce champ, comme la vague par rapport à la mer. La capacité organisationnelle est cette caractéristique. Prenons l'exemple de Jean et de Marie, les contenus vécus des énoncés (1) à (7) inclinent fortement au fait que Jean donnera ce livre à Marie ; on dira en langage LPC que les $ \varepsilon$-ités correspondantes ont une forte capacité organisationnelle dans la situation donnée. Bien sûr, Jean et Marie comportent beaucoup d'autres caractéristiques que celles mentionnées, leurs $ \varepsilon$-ités présentes dans le ``Tout'', c.-à-d. le champ de participation infini du domaine de participation $ \Psi$, auront aussi une capacité organisationnelle. Mais les $ \varepsilon$-ités relatives au fait que Jean aime le football, au lieu de naissance de Marie ou aux professions des parents de ces jeunes gens auront une capacité organisationnelle très faible dans la situation concernée. Pour Paul, les $ \varepsilon$-ités relatives à $ X_{3}$ jusqu'à $ X_{5}$ auront une capacité organisationnelle très forte pour la détermination d'un événement accident alors que la couleur de sa voiture aurait une capacité organisationnelle très faible. Ce concept de capacité organisationnelle traduit un fait d'expérience courante : quelle que soit la complexité de la réalité vécue, dans une situation précise de la vie, seuls quelques éléments acquièrent occasionnellement une pertinence particulière ; ce qui ne veut pas dire que tout le reste n'en a pas sinon il n'y aurait pas d'inattendu, d'imprévu, de novation. Pour en revenir à la détermination, les champs de participation propres aux situations respectives de Jean et de Marie, dans un cas, de Paul dans un autre cas, consistent en une combinatoire des $ \varepsilon$-ités qui les composent ; ce qui se traduit mathématiquement par un système d'équations. La stratégie adoptée pour résoudre ce système découle d'un principe d'économie de la Nature. En physique, un système dynamique est représenté par un ensemble d'équations dont la solution est un état optimal du système, celui de plus basse énergie ou bien le plus proche de l'équilibre des forces en présence. Il en est de même en ce qui concerne la détermination, tout au moins par analogie. À ce processus qui vient d'être décrit correspond aussi un système d'équations mettant en jeu les différents concepts de domaine de participation, champ de participation, indicateur. L'objet déterminé produit est considéré comme l'état optimal de ce système d'équations, c.-à-d. celui pour lequel on obtient la réduction maximale de $ \pi_{p}$ relativement à un champ de possibilités inhérent à une situation. Les capacités organisationnelles de l'un ou l'autre de ces champs sont prégnantes d'une multitude de potentialités possibles et présentent un maximum d'indétermination, même s'il est relatif à la situation donnée  ; cette réduction maximale se traduit par une opération de recherche de l'état le plus stable du champ, en un point et en un moment donné, autrement dit l'état pour lequel on obtient l'indétermination minimale. En définitive, un état stable formé par conversion du champ de participation en un ensemble de relations. Mais, à part cette indétermination propre aux éléments de chaque champ, il y a l'indétermination totale, la possibilité d'inattendu, d'imprévisible, ou alors de création novatrice, ou enfin d'apparition d'une propriété nouvelle. Pour la LPC, cette indétermination totale provient de la possibilité illimitée du champ de participation ; cette toute possibilité est représentée par une $ \varepsilon$-ité symbolisée par $ \varepsilon\textrm{-}\aleph$ ($ \aleph$ aleph, lettre de l'alphabet hébreu) et entre dans les équations de la détermination. La projection est définie comme l'interaction entre la potentialité de la situation, son champ réduit de participation, avec le ``Tout'', soit $ \varepsilon\textrm{-}\aleph$. La projection représente ici un facteur de déclenchement, l'intention, la motivation, l'élément moteur, qui opérera un choix dans le champ de possibles et fera en sorte que c'est tel événement plutôt que tel autre qui sera déterminé. La projection peut donc reproduire l'incertitude, l'imprévisible, ce qui fera que, parmi les possibilités latentes à une situation donnée, il ne se produira pas ce que l'on pouvait imaginer mais tout autre chose, tout ce que dans la vie courante nous appelons hasard, coïncidence, chance ou malchance. Toutefois, en reprenant ce qui a déjà été dit dans la section 1 (voir : L'émergence d'unités complexes), la détermination ne peut pas être considérée comme une théorie probabiliste ; elle n'est pas une estimation effectuée sur des événements prévus ou prévisibles, donc descriptibles dans l'état actuel du monde, puisque l'indétermination résultant du terme $ \Psi$ n'est pas assimilable à une valeur de faible probabilité ni même à une probabilité nulle. De plus, une probabilité est une estimation faite sur l'occurrence d'un événement futur, mais elle n'explique pas pourquoi c'est celui-là, ou un autre moins probable, qui arrive. La probabilité pour chacun d'entre nous de gagner un milliard au loto est certainement calculable, mais ce calcul n'explique pas pourquoi ce sera mon voisin plutôt que moi qui décroche cette cagnotte. On dira simplement qu'il a de la chance et que je n'en ai pas eu autant, ce qui est une façon d'exprimer notre incapacité à formuler l'apparition de ce fait par une séquence de règles.

Dans le domaine des sciences sociales ou de la psychologie, les intentions, les affections les motivations inconscientes, tous ces éléments susceptibles de déterminer un événement sont traités comme des $ \varepsilon$-ités. On peut se poser la question de savoir comment de tels opérateurs pourraient être aptes à représenter des choses aussi subtiles et nuancées que celles qui ont été mentionnées ? En fait, ces éléments affectifs ou conscients sont désignés comme tels dans la mesure où ils s'expriment : sentiments, intentions, et autres, sont des potentialités non-manifestées dont la combinatoire produit un événement connu comme sentiment, ou acte conscient, ou intention particulière. En langage LPC, la combinatoire des capacités organisationnelles des $ \varepsilon$-ités en présence présentera un état de différenciation maximale qui sera identifié comme étant l'action accomplie par Jean de donner ce livre à Marie, ce qui traduit le fait que ``donner'' est un verbe désignant un changement d'état dans la relation entre deux personnes, changement qui est le produit, la résultante, des potentialités de la situation initiale décrite par les faits (1) à (7). La détermination est fondée sur une généralisation de principes physiques notamment celui de l'équilibre des forces agissant dans un milieu donné, ou encore du principe d'action minimale ou d'énergie minimale. La notion d' $ \varepsilon$-ité permettrait l'extension de ces principes à des domaines échappant à la physique des objets matériels.

Du point de vue de l'univers des objets déterminés, une situation est connue comme une ensemble structuré d'objets, de faits, d'individus, par exemple les faits, notés $ X_{1}$ à $ X_{5}$, conditionnant l'avenir immédiat de Paul. On peut dire qu'ils conditionnent la différenciation du champ de participation et, par là même, ils conditionnent l'opération de détermination. Ils sont appelés conditions déterminantes dans le langage de la LPC ; d'où l'expression production conditionnée qualifiant cette logique.

Une application au langage

En pensant appliquer au langage cette théorie de la participation avec, par conséquent, le processus de détermination qui en découle, il ne faut pas voir dans la LPC une méthode de traitement automatique des langues naturelles. Dans la section d'introduction, j'ai assez longuement évoqué les problèmes soulevés par l'usage des langues naturelles en insistant sur la différence entre sens et signification. Donc, la LPC s'intéresse à la langue en tant qu'elle est l'expression d'états émotifs, ou affectifs, ou encore d'intentions, ou de volitions, en tant qu'elle est un acte conscient propre au sujet humain. Bien souvent, ces actes de conscience ne transparaissent pas dans l'organisation d'une phrase, ni dans sa structure syntaxique ni dans son contenu sémantique, on en a vu un exemple avec « Monsieur Auguste  ». Il n'est donc pas possible d'appliquer, pour de tels problèmes, des méthodes relevant du traitement de l'information puisqu'il est question de ce que peut véhiculer l'information sans pour autant apparaître dans sa structure, dans son organisation.

Pour la LPC un mot d'une langue est un objet déterminé. La forme, vocale et écrite, du mot ainsi que son contenu significatif font partie de la définition de ce mot en tant qu'objet de la LPC. À ce mot va donc être associée son introjection, c.-à-d. une $ \varepsilon$-ité, qui symbolise le potentiel de sens impliqué par l'existence de ce mot, et sa présence, dans une expression orale ou écrite. Un nom, un substantif, exprime un concept de chose ou d'être vivant : un homme, un chien, un chat, un arbre, un rocher, ...; ou bien une idée abstraite : le bien, le mal, l'amour, l'éthique, .... Un verbe exprime un concept d'état, ou bien d'action, ou bien d'intention, de sentiment : aimer, vouloir, aller, marcher, chasser, dormir, ...L'énoncé de ces mots dans une expression langagière associe leurs contenus significatifs pour la construction d'entités significatives plus complexes : la phrase, le discours. Mais dans la signification de ces mots, et dans leur compositionalité, on trouve tout un potentiel de sens, autrement dit d'intentions, d'affections, de désirs etc.. ce potentiel ne peut pas apparaître au niveau de la phrase, dans son aspect d'information, parce que nul ne peut déterminer à l'avance ce que les mots pourront bien exprimer dans un usage particulier.

Comment la LPC va-t-elle traiter ce sens ? Désignons un mot quelconque par le symbole $ M_{j}$, son introjection sera l' -ité $ \varepsilon_{j}\bigl(M_{j}\bigr)$. Considérons maintenant une phrase comme une structure de $ n$ mots, symbolisés par $ M_{1}$ à $ M_{n}$, auxquels correspondent les $ \varepsilon$-ités $ \varepsilon_{1}\bigl(M_{1}\bigr)$ à $ \varepsilon_{n}\bigl(M_{n}\bigr)$ qui constituent un champ de participation différencié en y ajoutant cependant la participation conjointe d' $ \varepsilon$-ités inhérentes à la personnalité du sujet locuteur, de l'auditeur, du contexte de l'énonciation. Par conséquent, l'énoncé des mots $ M_{1}$ à $ M_{n}$ sera considéré avec toutes les implications et les interactions possibles qu'il peut avoir dans le contexte en fonction des sentiments et des intentions du locuteur ou de l'auditeur. Le produit de la détermination sera obtenu selon le processus évoqué ci-dessus, à savoir une recherche de la différenciation maximale - au sens précédemment défini - du domaine de participation en fonction des éléments en interaction : $ \varepsilon$-ités représentant le locuteur, les mots utilisés, le contexte culturel et social de l'énonciation de l'auditeur. Si l'on reprend l'exemple de « Monsieur Auguste est sorti  »à cette phrase correspondent les $ \varepsilon$-ités relatives à la nature de la personne qui prononce cette phrase et, également, à la personnalité d'Auguste. Ce sont les interactions entre tous les éléments de ce champ de participation qui feront de « Monsieur Auguste » une expression de déférence ou, au contraire, l'expression d'un sentiment de colère ou de mépris.

La LPC comme base à une théorie de la conscience

Toute théorie scientifique repose sur la base d'une théorie purement mathématique. C'est ainsi que les théories quantiques - mécanique quantique puis théories des champs - sont fondées sur l'algèbre linéaire, la théorie des groupes, les espaces de Hilbert, ...La Relativité d'Einstein repose sur les géométries non-euclidiennes conçues par Riemann et Lobatchevsky, notamment, au XIXieme siècle. D