L'effondrement de la nef de Beauvais

Francis Rousseaux pour les Actes 2000 de STP

 

Le témoin est sans remède

Après l'effondrement de la nef de Beauvais le 28 novembre 1284, le découragement des bâtisseurs dut être lui aussi sans fond. Deux générations d'ouvriers et d'architectes s'étaient engagés dans une entreprise exemplaire, réduite à néant en ce jour de Toussaint.

Spectacle pitoyable. Comment se ressaisir, rationaliser la catastrophe et remobiliser les volontés ? Plusieurs s'y sont sans doute essayés, évaluant la perte financière en comptabilisant le travail et le temps perdus.

Mais l'écroulement du monument en construction (comme la perte accidentelle de l'écrit en chantier) est vécu par le maître d'ouvrage (ou l'écrivain) dans l'évidence de son caractère irrémédiable.

Jean de Marigny réussit pourtant le tour de force de réengager un plan de construction d'une manière insolite ; il fit don de nouvelles verrières. Et il fallut bien reconstruire de quoi enchâsser cette gigantesque portion d'édifice, symbole à la fois matériel et transparent de la grandeur de Saint-Pierre de Beauvais.

Le régime de l'action coordonnée apparut dans sa fragilité, et les verrières offertes par Jean de Marigny ne pouvaient pas mieux « tomber ». Elles disent encore aujourd'hui la vulnérabilité d'une fiction qui n'opère que sous condition du plan, comme calcul prédictif de la trace des opérations dans le monde et comme contrôle de la séquence opérationnelle.

Mais au moment de la catastrophe, la situation de projet mobilisateur glissa bel et bien en situation d'écroulement, pour s'imposer comme situation inéluctable et insister dans son actualité désolante.

L'évidence cinglante, c'est que l'écroulement de l'édifice n'entraîna pas l'écroulement de la situation : bien au contraire, une situation se constitua alors insolemment sous le caractère de la solidité, alors même que l'édifice s'écroulait.

Ainsi, la situation d'écroulement se donna d'emblée comme irréductible à une situation s'écroulant. La béance résista et s'établit comme hiatus, manifestant l'impossibilité de toute médiation (ou de re-medium, l'étymologie de « remède »). D'où le caractère irrémédiable ressenti lors de l'effondrement.

Impossible d'enjamber le hiatus et de remédier à la béance de la séparation. Quel chemin pouvait amener une situation intensément vécue comme écroulement à une situation ressentie comme invitation à la reconstruction ?

Durant la construction, on voulait confondre la situation avec l'édifice, pour n'avoir qu'à construire un « manque à construire » toujours désigné par l'écart au plan. On s'efforçait continuellement d'épuiser ce manque jusqu'à l'achèvement désiré du plan, attendu comme coïncidence : la fin du chantier coïnciderait avec l'inauguration de l'ouvrage et le règne de l'oeuvre.

Que faire de ce qui restait à construire ? La confiance dans la possibilité même de reconstruire Beauvais fut sans doute ébranlée. Impossible en effet de faire comme si la construction n'avait jamais été. Cruelle épreuve d'une conversion impossible, si proche du désespoir amoureux ou filial.

Aussi Péguy, dans ses écrits sur Jeanne d'Arc récemment adaptés au théâtre par la Comédie de Reims (Le Mystère de la vocation de Jeanne d'Arc et Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, 1910), évoque-t-il longuement la souffrance de Marie durant la passion de son fils. Ses larmes brouillent à jamais ses traits, et creusent de profonds sillons dans ses joues. L'épreuve de la mort du fils se donne comme bien vivante pour la mère, et les larmes sont encore d'insolentes manifestations de vie, insupportables pour celle qui préférerait en mourir. Manifestations de vie, intenses, qui creusent encore le mystère de la vie et de la mort : Marie vit éperdument la mort de son fils.

La mort du fils donne vie intense à la mère, à son corps défendant. Marie a donné vie à son fils, mais ne peut lui prendre sa mort. Marie incarne désormais l'insolence. Elle figure l'expérience de l'Inexpérience, du hiatus insurmontable. La situation est pour Marie l'insolence même, l'expérience de la fin de l'expérience.

Le témoin porte la positivité inhérente à la déchéance. Le témoin se fait mystérieusement passage. Il « prend sur lui » l'impossible communion de la vie et de la mort. Et on a tort de dire que quelqu'un est témoin de quelque chose. Il faudrait dire que quelqu'un est témoin (exactement à l'inverse du geste de Brentano vis-à-vis de la conscience), sans préciser d'objet, pour indiquer que le témoin ne constitue rien, et ne peut être celui qui livre quelque chose en témoignage. Au contraire, le témoin est constitué par l'insolence, qui ouvre un mode de procès inédit à la singularisation : le témoin ne pourra jamais se reconnaître, et déploiera son activité en intériorité.

La vie de Marie est définitivement changée par la passion du Fils (elle deviendra la Mère des sept douleurs). Se divertir, se distraire, se dissiper ne sera plus jamais nécessaire à Marie. Elle demeurera désormais en elle-même.

A Beauvais pourtant, la science des bâtisseurs vint au secours des témoins du désastre, sous la forme d'un diagnostic définitif : les premiers architectes avaient sous-estimé la pression des vents sur les contreforts, exceptionnellement élevés pour dégager la nef à la lumière. Ils ignoraient que le moment de renversement est proportionnel au carré de la hauteur, et supposaient la relation linéaire.

Le plan de reconstruction se fera alors plan de bataille, usant de subterfuges et de stratagèmes pour pallier les aléas et restaurer la fascination du plan. On décida d'édifier des piliers intermédiaires de soutien et des combles à double pente pour consolider l'ensemble, après avoir déblayé les ruines. Mais l'édification fut placée sous des augures également catastrophiques. Viollet-le-Duc prétendra que le ciment utilisé était de mauvaise qualité. Mais tout porte à croire que la béance du second effondrement, celle-ci irrémédiée à ce jour, s'origine cette fois au coeur même du processus de contrôle de l'action coordonnée.

Le singulier des situations

Lorsqu'on éprouve qu'une situation s'impose, on est à mille lieues de distinguer l'interprétation d'événements de la conduite d'actions, cependant que lorsqu'on se livre à la description de la situation, on mobilise effectivement cette distinction. Convenons qu'il s'agit là de deux attitudes distinctes, qui correspondent à des visées différentes.

Le distinguo entre ces deux attitudes est d'importance, et le tenir fermement nous rive à l'essentiel : nous vivons les situations. Et c'est dire qu'elles se donnent à éprouver toujours singulièrement. Il ne saurait y avoir de situation non vécue, la seule question étant précisément celle de la situation.

Parler d'une situation, la décrire ou la prescrire est à comprendre comme glissement : loin de s'en trouver surdéterminée ou circonscrite, la situation dont on parle a déjà définitivement perdu son actualité, chassée en arrière-plan par la tentative même de la maintenir, tentative qui se fait du même coup situation actuelle, entraînée aussitôt dans le tourbillon héraclitéen de la maîtrise : « ce sont d'autres et d'autres flots qui passent devant ceux qui descendent les mêmes fleuves », écrivait Héraclite.

Ainsi, se livrer à la description d'une situation éprouvée constitue une situation de commentaire, qui ne réduit pas la situation commentée mais en accapare l'actualité. La distinction entre « interprétation d'événements » et « conduite d'actions » est définitivement toujours-à-l'écart du lieu vécu de la situation.

Considérer « analyser », « interpréter » et « éprouver » comme des modalités concurrentes d'appréhension des situations - les premières souvent placées sous le signe de la raison et la dernière du sentiment - ouvrirait à la plus grande confusion, en laissant croire que l'actualité situationnelle se laisse appréhender par une médiation tout en séjournant comme situation immédiate. Cela conduirait à collectionner des situations prétendues telles, précisables à l'envi, et qu'on pourrait à sa guise maintenir à distance. Le monde serait jaillissement spontané et prolifération de situations dont certaines, mystérieusement, coïncideraient un instant avec notre regard avant de désagréger dans la gangue des événements infra-situationnels.

Bien au contraire, on peut s'en tenir à la situation comme s'éprouvant toujours en singularité. Elle est imprescriptible car toute prescription la déplace (ainsi une recommandation dont on vous gratifie pour vous soutenir dans l'action ne porte pas sur la situation, mais l'altère en autre). Il s'agit alors de faire effort pour discerner sans cesse l'unique situation, toujours pulsée en flux électif, en récusant du même geste la duplicité des situations-impostures. Cela exige de méditer sur l'étrange caractère du singulier - mais cette phrase déjà est aporétique, car la donation du singulier sous quelque forme que ce soit, y compris celle de la caractérisation, en signifie la désingularisation.

L'effort peut sembler extravagant, à la fois ruineux et improductif. Ruineux car il oblige à faire voeu de pauvreté en matière de connaissances, à renoncer aux catégories thésaurisables et réutilisables, et enfin à dilapider le multiple. Improductif car il coupe court au projet d'une intersubjectivité à bon compte - qui opérerait par le truchement des réalisations communes dans le monde, laissant à sa déréliction le penseur refusant de penser sa pensée comme outil.

Reste que refuser l'effort ramène à ceux qui confondent l'épreuve avec ses descriptions, et cristallisent le vif discernement pour prononcer le divorce des catégories d'action et d'interprétation, ouvrant droit au primat des catégories sur le singulier. La procédure classique de la reconstitution dans l'enquête criminelle est inintelligible si l'instruction du procès élude le phénomène de l'aveu provoqué : un suspect en situation de jouer le rôle du coupable ne saurait manipuler longtemps les catégories de l'innocence.

Suspendre la déshérence des situations

Faut-il choisir entre l'arbitraire d'une pensée dévalant dans l'instrumentation et la résignation solipsiste ?

L'action coordonnée consiste à finaliser l'instrumentation de la pensée en remédiant à l'errance chaotique des situations. En préconisant la suspension de l'épreuve jusqu'à un point d'agir ordinal, on prête à la situation une capacité à s'hypostasier, on l'investit localement d'épaisseur et de densité, on la libère dans l'exacte mesure de la responsabilité qu'on lui attache.

L'artifice détoure une situation capable d'oeuvrer, prescrit sa monstration et la destine, en légitimant l'action escomptée comme seule mesure de son interprétation. L'interprétation verse du côté de l'intervention coordonnée et de ses corrélats, l'agencement, l'ordonnancement et l'organisation.

Ainsi procède-t-on à quelque chose comme la singularisation de la situation elle-même, désormais investie d'une propension à se déployer vers sa destination en s'exposant aux circonstances, au contexte et à la conjoncture. Car le singulier ne saurait reposer dans sa singularité, pas plus qu'il ne saurait se connaître comme tel : il ne peut donc que se distraire en manifestant le procès en singularisation qu'il instruit et qui le constitue tout entier.

Prétendre qu'une situation évolue (comme on prétend d'une oeuvre qu'elle oeuvre) réside sous condition de possibilité de l'artifice consistant à singulariser la situation.

Précisons ce parallèle entre l'oeuvre et la situation. A l'inverse de l'action coordonnée apparaît en effet l'interprétation repliée sur elle-même, qui sollicite l'éprouvé et décrète la situation comme prestation. L'action engagée est alors contrôle du processus interprétatif, à l'exclusion de toute production mondaine. La suspension concerne ici l'action, et procède par l'envers à la singularisation de la situation, comme on le ferait d'une l'oeuvre d'art. Aussi en est-il de la contemplation, l'autre du regard (cf. Lamartine et son Isolement). Au fond, ce qui différencie les deux procédés suspensifs, quand la singularisation de la situation les unit, c'est bien plutôt le rapport qu'elles entretiennent à leur trace. Quand « l'interprétation repliée » procède hors le monde en boucle étroite, « l'action coordonnée » est indissociable de sa manifestation dans le monde.

Considérons le plan comme mode de coordination particulier - ce choix ne restreint guère la généralité, car la typologie des modes de coordination reconnus (cf. Mintzberg) en décline tout entière les nuances, y compris la coopération multi-agent qui s'évertue à modéliser les programmes d'ordinateurs comme des agents rationnels informatisés, susceptibles de partager des buts et des tâches avec leurs coopérateurs humains.

L'artifice consiste à entretenir l'illusion d'une situation doublée d'un plan, et qui perdurerait à l'identique hors le plan qui ambitionne de la circonscrire.

On prétend en effet que le plan est à la fois représentation de la situation en tant qu'elle renferme virtuellement ses extrapolations, et outil de contrôle opérationnel des possibles en tant que leurs déploiements sont simulables par des formes logiques - la logique formelle permet exactement cela, quand une expression comme (A => B) est synthétiquement interprétable par un programmeur tout en étant activable comme loi causale par un automate de type « machine de Turing ».

En d'autres termes, on fait astucieusement « rentrer la situation dans le plan », quand le procès en singularité institué précédemment établirait a contrario que l'entrée du plan fait glisser la situation vers une situation nouvelle « dans laquelle le plan est présent ».

Chemin faisant, on institue la situation autant qu'on organise l'action : le déploiement situationnel n'est plus désormais intelligible que comme écart au plan. La situation est subrepticement constituée comme lieu de pouvoir, régi en mobilisant la décision comme catégorie. Il ne s'agit plus d'éprouver la situation, mais de la formater et de la subsumer par des concepts. En quelque sorte, on catégorise la situation tout en lui concédant une aptitude singulière à se manifester par des expressions particulières, qu'on va s'efforcer de reconnaître comme des instances de manifestations génériques.

Plus exactement, la reconnaissance se fera sur le mode du rapport au plan, et réquisitionnera l'action coordonnée, toujours différentielle : l'enjeu est la mise en conformité de la situation.

L'ordonnancement de l'action se fait ainsi tautologie, circulairement légitimé par sa seule trace et centré sur la décision comme pouvoir (le « peut » de l'action). Pouvoir de suspendre et de soumettre. Pouvoir de révoquer la propension à éprouver une situation lorsqu'on décide de la récupérer pour la constituer en champ d'action, mais aussi pouvoir de convoquer les opinions pour entériner la construction et en masquer l'origine déjà doctrinale. Car l'opinion argumente toujours à son insu. Et c'est soumettre quelqu'un que de lui soumettre quelque chose sans renoncer à assimiler son acceptation de l'invitation à une adhésion. L'immunité accordée à l'invité, loin d'être une simple modalité de l'hospitalité, en est une condition nécessaire.

Le dispositif fait preuve de son efficacité lorsqu'il vise l'élaboration précise d'une trace édifiée et fait coïncider la situation avec l'édifice. C'est ainsi qu'on peut bâtir une cathédrale en déroulant un plan d'action, en réduisant progressivement un manque à construire, et en enregistrant successivement les excès, succès et échecs de l'entreprise.

La cathédrale s'élève : c'est dire qu'au fur et à mesure du déploiement du plan, l'ouvrage échappe à sa constitution provoquée pour s'imposer dans l'évidence de l'oeuvre. Les ouvriers persévèrent dans l'échafaudage tout en se rendant à l'évidence de l'oeuvre d'art sans artiste. Le maître d'ouvrage ouvre mystérieusement la conversion de l'ouvrage, et disparaît derrière l'oeuvre.

La résistance de l'oeuvre

Il arrive cependant que l'oeuvre résiste. A Beauvais naguère, on assista à l'effondrement récurrent d'un ouvrage gigantesque. Si Saint-Pierre de Beauvais est souvent appelée la cathédrale de l'échec, c'est bien parce que la consécration qui oeuvre là est celle de l'échec, non celle de l'édifice consacré.

C'est l'échec qui s'érige à Beauvais. Et rien n'y fait : entre 1245 - date de début des travaux et 1573 - date de leur abandon, les plans de construction s'abîment dans une rectification sans fin, et le plan éclipse ce dont il est plan. On planifie pour consolider le plan, dans une déflagration de plans concurrents et bientôt autoréférents.

Douze ans après une première consécration par l'évêque Milon de Nanteuil à l'occasion de la messe de la Toussaint de 1272, un écroulement catastrophique de la voûte du choeur le 28 novembre 1284, entraînant les parties supérieures et certains arcs-boutants de la travée droite ainsi que les magnifiques verrières hautes de vingt-cinq mètres, ruine quarante années d'espoir.

Seul le geste extraordinaire de Jean de Marigny, qui fit don de nouvelles verrières, pouvait opposer à l'insupportable le courage d'entreprendre la refondation et la consolidation de l'ensemble, de décliner l'ambition immédiate en piliers intermédiaires de soutien et en combles à double pente édifiés sur les bas-côtés intérieurs et le déambulatoire.

C'est au lieu le plus fragile, irrémédiablement anéanti, des verrières, qu'intervint jadis la proposition d'un homme qui appela de son geste à la réanimation de la confiance et savait l'impuissance absolue du plan à restaurer sa propre marche. A Beauvais, le plan a failli en 1284, et l'apparence du rétablissement a pu faire oublier son origine exogène.

Plus tard, alors que la politique du royaume de France libéré des Anglais concentrait les efforts sur la réparation des dommages et des dégâts causés par la guerre de Cent Ans, la reconstruction entreprise à Beauvais fut contrariée par Charles VII qui décida d'interrompre les travaux. L'ajournement du plan réveille alors le cruel souvenir du plan abandonné, et avec lui le spectre de l'écroulement. Le chapitre se battra pour convaincre l'intendance royale de faire exception.

Dès lors, le plan architectural se mâtine de politique, s'enchâsse et s'intrique avec la question de la puissance. Le phénomène ira s'accentuant.

En 1500, l'évêque Villiers de l'Isle-Adam pose la première pierre du transept, sur les plans de l'architecte Martin Chambiges. En 1509, le premier étage du portail du transept Sud est construit. Entre 1510 et 1517, on procède à une seconde démolition des parties orientales de la Basse-oeuvre et à la réalisation du premier étage du portail Nord. Vers 1530, les travaux du côté Sud reprennent et les contreforts Nord sont construits jusqu'au niveau du toit. La façade Nord est réalisée jusqu'à la base de la rosace. En 1532, les travaux sont repris par Michel Lalyct. En 1534 naît l'idée de bâtir une flèche à la croisée du transept. Le transept Nord et son portail sont achevés en 1537. En 1563, on entreprit la construction de la flèche de pierre qui s'élève à cent cinquante-trois mètres de hauteur. L'architecte Jean Vaast est chargé de la réalisation, achevée en 1569. Le 30 avril 1573, la flèche s'écroule et effondre une partie des voûtes du choeur et du transept. En 1579, on édifie un petit clocher pour remplacer la flèche. Il fallut ensuite reconstruire les voûtes et les combles, avant de délaisser le chantier de la gloire. La plus haute cathédrale gothique d'Europe - quarante huit mètres sous voûte, soixante huit mètres sous toit - restera inachevée.

L'enchevêtrement compulsif des plans, des projets, des amendements, le décalage entre les propositions et les réalisations, la succession confuse des démolitions et des reconstructions étaient tels que les moyens financiers destinés à la poursuite des travaux furent de fait mobilisés pour payer des réparations.

Le pouvoir se glisse dans les interstices de la planification, et la tentation est grande pour les architectes, les ecclésiastiques et les notables de mettre leur pierre à l'édifice. François Ier lui-même, se souvenant que le chapitre de Beauvais - alors qu'il était emprisonné à Pavie après la défaite de 1525 - avait payé la rançon de sa libération en vendant une partie du Trésor de la cathédrale, contribua au financement d'un portail du transept.

Il est trop commode de n'imputer l'échec de Beauvais qu'à l'excès d'ambition du plan initial. Une telle critique n'est acceptable que si l'on pose que le projet de bâtir une cathédrale gothique inégalée s'est stratégiquement manifesté en faisant strictement coïncider la situation avec l'édifice. Mais c'est mal saisir le lieu de la stratégie.

Par essence, le maître d'ouvrage ignore l'astreinte à laquelle prétend la doctrine pour en réaliser un dépassement interprétatif : malgré lui, il récupère la situation comme projet mobilisateur. Il ne saurait y avoir de programme stratégique. Le maître d'ouvrage se fait inévitablement stratège : c'est la situation qu'il vit, en s'imposant parfois comme injonction à prendre part au jeu stratégique des suspensions et des soumissions, qui le révèle comme stratège. A Beauvais, le programme analytique a dégénéré en une myriade de plans qui prétendaient prescrire l'activité technique en la décomposant, mais qui se sont trouvés eux-mêmes prescrits par des considérations extra-architecturales.

Le geste initial de suspension, qui aurait permis aux bâtisseurs de se déclarer « sans état d'âme » - comme on dit couramment, a échoué à cantonner la puissance stratégique dans la sphère de l'ingénierie. Les parties de la cathédrale n'en étaient pas réellement, qui auraient pu conduire à la synthèse de l'oeuvre par remembrement procédural.

Cathédrale de l'échec donc, oeuvrée aussitôt après la première catastrophe. Et quand Camille Mayran décrit Saint-Pierre comme « un vaisseau sans mât, haute châsse grise, bleue, argentée, rayée d'ombre par ses contreforts, frangée de tout le ciel que retiennent ses arcs-boutants », il annonce l'irréversible à travers l'impossible métonymie du « vaisseau sans mât ».

La dérive des fictions opérationnelles

Une dérive analogue est à l'origine de l'institution des fictions opérationnelles qui règlent nos activités, taisant le nom du noyau compulsif qui les entretient, à savoir la naturalisation - au sens des Lumières mais aussi des taxidermistes - de la décision. Qui n'est rien d'autre que la genèse du pouvoir.

Rien n'autorise en effet à distinguer une sorte de situation « naturelle » et une sorte de situation « politique », et il serait prudent de se prémunir contre l'attitude commune qui prétend hiérarchiser les situations courantes selon ces termes.

Tout au plus sommes-nous tellement habitués à privilégier les visées qui retombent corrélativement sur le monde matériel - la face hylétique du cosmos grec, que nous recherchons souvent à justifier nos situations instituées par de rudes analogies avec des situations « naturelle ». Il s'agit alors non plus seulement d'édifier au sens de l'édifice comme corrélat de l'action et trace dans le monde, mais aussi d'édifier au sens de l'édification comme construction dogmatique.

La puissance est un pouvoir abstrait, qui se mesure exactement à la généricité des situations maîtrisables par simple application. Autant dire que la notion de puissance est sous condition d'une mesure de généricité des situations. Les situations sont hiérarchisées a priori.

C'est ainsi par exemple que l'actuelle doctrine des armées françaises prétend formater le potentiel d'action militaire de l'État au regard de catégories héritées des conquêtes et des partitions territoriales. La doctrine stratégique dite des « 3P » - pour Prévention, Projection et Protection, conduit notoirement à instituer des crises politico-militaires définies par un mode d'action coordonnée qui passe par la délimitation de théâtres d'intervention extérieurs.

Cette posture conduit notamment à centrer le dispositif militaire sur la notion d'entraînement des forces : on s'entraîne en répétant l'action coordonnée « à vide », pour préparer une réutilisation indépendante des situations éprouvées.

On encapsule des structures d'action réifiée qu'on cherche à emboîter en veillant soigneusement à ce que rien ne se déboîte au moment du déroulement des opérations. Il ne s'agit pas qu'un ordre tactique correspondant à une manoeuvre coordonnée bien répétée puisse être fragilisé par une attitude contingente. Les modules encapsulés sont hermétiquement fermés à l'interprétation située, et contrevenir ne peut se faire qu'en « prenant sur soi », comme s'y risque ici ou là, parfois au péril de sa vie, certain légionnaire, qu'on médaillera peut-être si la chose tourne à l'avantage commun - le héros frise quelquefois le peloton d'exécution. On prévient de cette manière tout amalgame entre la tactique et la stratégie : le pouvoir n'est pas localisable dans le plan, il faut le chercher dans l'élaboration du plan.

L'autonomie et la suprématie d'un « échelon stratégique » sont ainsi tenues pour acquis, tandis que « l'échelon tactique » est entièrement légitimé par son entretien et son équipement, dans une persévérante et progressante répétition interopérable.

La difficulté survient lorsqu'il s'agit de mobiliser à rebours ce dispositif pour maintenir le plan et le tenir à jour. En dépit de considérables et coûteux efforts techniques pour fusionner, corréler et agréger les renseignements, l'interprétation différentielle de la situation instituée - pour rester strictement codifiée par les catégories du plan courant - échoue à exprimer « la vie sur le terrain ». Et les hommes du rang l'ont compris au Ruanda, qui devaient rendre compte de plusieurs jours d'un épouvantable travail autour d'une fosse commune par le simple changement de couleur d'un symbole sur une carte d'État-major, représentant par là que les cadavres avaient été exhumés. Réduire le témoin à son compte rendu commandé constitue la pire des soumissions, et la privation de la plus élémentaire hospitalité. Cela éclaire l'engagement préférentiel de la Défense sur le renseignement dédié - que des personnels infiltrés sont spécialement chargés de « recueillir » - et sur l'imagerie satellitale, regard désincarné.

La puissance militaire vise l'invulnérabilité par la conquête. L'homme du rang n'est qu'un relais fonctionnel, mais il habite à l'ombre de la puissance. La puissance confère un ordre. S'y soumettre demande de s'entraîner et de renoncer à s'écarter de la norme.

L'invulnérabilité que vise la puissance exige le renoncement à accueillir la vie singulière de la conscience et instaure un ordre.

La méthode est éprouvée, et il n'est pas jusqu'aux grands mystiques qui ne l'aient adaptée. Ainsi les Ordres contemplatifs préconisaient l'imitation des Saints réputés pour leur vie exemplaire. La recommandation consistait à viser la sainteté en priant pour sa déclosion, tout en oeuvrant positivement vers la conversion désirée. Il s'agissait de conduire la méditation grâce à un procédé de décalque, en acceptant humblement de réduire le souci humain à l'horizon différentiel du comportement idéalisé du Saint dont la vie inspire les actes.

En renforçant l'inhibition des tentations du fait de la présence sensible d'autres aspirants, on réalise une forme de contemplation ordonnée, mêlant prière et commandement dans une incantation dirigée.

C'est l'hypothèse de possibilité d'un Ordre contemplatif, qui n'est pas si paradoxale qu'il y paraît : la contemplation est active, et doit passer par le renoncement à toute autre forme d'activité. Pour affaiblir la tentation de l'action non contemplative, on commence par réduire au minimum vital le rapport agissant au monde, avant d'asservir le reliquat à une imitation automatique de comportements étiquetés. On évite ainsi à l'impétrant de s'adonner à la satisfaction païenne de l'exploration terrestre. L'heuristique vaut aussi comme renforcement empirique : puisque le Saint fut canonisé, c'est sans doute qu'il a, plutôt mieux que d'autres, su frayer son chemin.

La vie du Saint norme la vie du moine reclus. Ce que le cloître limite en extension, la norme le limite en intention. Sous l'effet de la raréfaction du sens immédiat, le moine se désintéressera du monde pour tendre vers Dieu. L'Ordre est finalisé vers cela. Le moine est invulnérable dans la mesure où il applique le règlement. L'immunité matérielle que vise le moine contemplatif pour atteindre Dieu l'installe incidemment dans un ordre.

Un destin hors nature

Une fillette de seize ans

A qui armes ne sont pesans

N'est-ce pas chose hors nature ?

Et devant elle vont fuyants

Ses ennemis […]

Le Ditié de Jeanne d'Arc, Christine de Pisan (1429).

Jeanne d'Arc entend des voix qui l'engagent à délivrer la France ravagée par l'invasion anglaise et rencontre Charles VII au moment du siège d'Orléans en 1429. Elle a dix-sept ans. Mise à la tête d'un détachement, elle contraint les Anglais à lever le siège d'Orléans, fait sacrer Charles VII à Reims et échoue devant Paris. A Compiègne, elle tombe aux mains des Bourguignons, qui la vendent à leurs alliés anglais. Elle est jugée par un tribunal ecclésiastique présidé par Pierre Cauchon.

Au moment du procès, Cauchon est évêque de Beauvais honni des diocésains. Il a soixante ans, il est conseiller du roi d'Angleterre dont il a reçu un siège épiscopal. Il est sous l'influence des ducs de Bourgogne, alliés aux Anglais dans la guerre contre le royaume de France. Saint-Pierre de Beauvais, la cathédrale destinée à célébrer la gloire de Dieu, est un chantier maudit : la nef s'est écroulée depuis un siècle et demi, on a commencé à élever des piliers intermédiaires et à installer des combles. Les travaux sont interrompus depuis soixante-dix ans.

Comment Dieu pourrait-il s'adresser à une jeune paysanne et attendre aux portes de Beauvais ? Il fallait punir Jeanne pour sa provocation religieuse avant même qu'elle réponde de ses actes de guerre. Accusée de sorcellerie, elle sera déclarée hérétique et relapse, brûlée vive à Rouen le 30 mai 1431.

Jeanne ne s'est jamais entraînée à l'exercice militaire, et pourtant son coup de force triomphe de l'ennemi. Elle n'a pas choisi l'ordre militaire, ne s'est rangée sous aucun étendard avant sa rencontre avec le roi, et cependant c'est elle qui le conduira à Reims.

Jeanne n'a jamais vécu cloîtrée, et pourtant Dieu lui confie une mission. Elle n'appartient à aucun ordre contemplatif, et cependant elle sait reconnaître le caractère sacré de sa mission.

Deux raisons distinctes, chacune suffisante pour éveiller les soupçons et susciter les rancoeurs. Deux raisons distinctes que Jeanne confond, quand le fait de les confondre en constitue une troisième, pire encore que les premières, dans une période d'hostilité paroxysmique entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel.

Le sacre de Charles VII s'est imposé à elle dans l'évidence définitive de sa foi. Pour réaliser sa vision, il lui fallait obtenir la grâce divine et triompher militairement. Le Sacre réside au lieu même de la rencontre des pouvoirs. Elle prit tous les risques et ce qu'elle fit, elle ne le fit pas pour elle.

« Cette fille du peuple vit la question et sut la résoudre. Le noeud que les politiques et les incrédules ne pouvaient délier, elle le trancha. Elle déclara, au nom de Dieu, que Charles VII était l'héritier; elle le rassura contre sa légitimité, dont il doutait lui-même. Cette légitimité, elle la sanctifia, menant son roi droit à Reims, et gagnant de vitesse sur les Anglais l'avantage décisif du sacre ». La Pucelle d'Orléans, Jules Michelet, 1862.

Jeanne sera accusée de sorcellerie, autant dire de rapport avec le diable (le diabolos grec, celui qui sépare). La personnification du diabolique (cf. Gombrowitz et sa critique de Dante dans  Le sentiment océanique) en lieu et place de la myriade de diablotins locaux qui sont les résistances des situations, norme définitivement les situations. Les accusateurs de Jeanne, s'ils ne lui pardonnaient pas le sacre du roi, pardonnaient encore moins son geste de défi, venu du dehors de toute rationalité.

Car Jeanne ne rentre dans aucun ordre, pour le compte de quiconque. Et elle ne pouvait pas même envisager la portée de son acte.

Convaincue d'hérésie et reconnue relapse - littéralement « retombée dans l'hérésie (l'hairesis grec signifie le choix) », Jeanne d'Arc fut condamnée au lieu exact de l'incommensurabilité.

En 1450 un procès, soutenu par Charles VII, vainqueur des Anglais la même année à Formigny, aboutit à la réhabilitation de Jeanne d'Arc, prononcée en 1456.

Quinze ans auparavant, le 7 juillet 1438, le roi avait soumis l'Église de France à son autorité en promulguant la Pragmatique sanction de Bourges, charte interdisant les annates - redevances d'une année de revenu versées au Saint-Siège par ceux qui étaient pourvus d'un bénéfice -, et instituant un principe électif pour mettre au pas les dignités ecclésiastiques. Une fois encore, la figure de Jeanne aura servi un dessein politico-religieux.

Le numérique comme toujours-déjà manipulé

On entend souvent dire que les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (les désormais célèbres NTIC) constituent actuellement le principal moteur de l'innovation dans les « pays industrialisés », qu'il conviendrait en conséquence de requalifier en « espaces de savoir explicités » - ou en « noosphères opérationnelles » si l'on veut faire signe lointain et ironique à Hegel.

Ce que l'on signifie généralement par là, c'est que les économies modernes semblent orientées et tirées par des marchés émergents qui présentent l'étonnante caractéristique de ne reposer apparemment sur aucun substrat matériel.

Cette affirmation relève davantage du pari que du constat, mais elle opère dans l'exacte mesure où l'on est convaincu du contraire. Autrement dit, cette affirmation tend à s'auto-déployer sous condition de s'affirmer comme constat.

Sur son terrain, le phénomène N TIC prend appui sur un dispositif à plusieurs étages.

1° L'étage des « start up ». De nombreuses « start up » (de jeunes entreprises, faiblement capitalisées au départ) s'organisent et se constituent autour d'expériences spécifiques visant à créer des groupes d'utilisateurs en situation de communication thématique, mettant en oeuvre des NTIC. Par exemple, de nouveaux sites WEB (le maillage en toile d'araignée offert par INTERNET) sont créés et reliés chaque jour, qui valent par le NOMBRE de connexions (ou d'échanges effectifs) et le NOMBRE d'utilisateurs impliqués dans des échanges d'informations.

La rémunération de ces « start up » est artificiellement fonction de l'accroissement de ces NOMBRES (la « quantité d'échanges » se fait immédiatement « quantité d'argent », sans transiter par aucun intermédiaire qualitatif, justifiant plaisamment l'appellation de « numérique »), de la façon suivante.

La valeur marchande de ces Sociétés est directement indexée sur la quantité de public qu'elles « touchent » - bien entendu « il faut bien vivre », et le dispositif est accessoirement raffiné par des moyens de convertir en liquidités l'accroissement de valeur en Capital, et sont mobilisés ici la publicité et les investissements en Capital risque.

Ce phénomène explique les mouvements croisés de fusion-acquisition de « start up », qui n'ont pas autrement à être interprétés que comme des preuves du dynamisme d'un secteur d'activité.

2° L'étage des « multinationales ». L'étage des « multinationales » est là pour cautionner, entretenir et susciter le foisonnement de l'étage des « start up », souvent par le truchement des opérateurs intermédiaires que constituent les consultants, les groupes de réflexion et d'influence, les ministères de l'industrie des gouvernements, les structures étatiques de recherche et développement, ainsi que certaines organisations internationales, chacun de ces acteurs cherchant à justifier son existence.

Quel « retour sur investissement » escomptent ces multinationales en supportant indirectement le foisonnement des « start up » ou en profitant de l'aide directe des États en la matière ?

L'objectif des entreprises multinationales est d'artificialiser la concurrence qu'elles se livrent entre elles, autrement dit d'innover. Il s'agit à la fois (c'est en réalité une seule et même chose) de créer de nouveaux marchés et d'y structurer des offres commerciales, sans se compromettre au premier étage, c'est-à-dire sans risquer son image en combat singulier (on aurait pu écrire ici, pour jouer de l'ambiguïté, « sans se découvrir »).

Cette stratégie du second étage permet accessoirement de prétendre n'être qu'au service du consommateur ou de l'utilisateur, dont on ne fait que prendre en compte le besoin exprimé, sans jamais devoir dire qu'on n'a rien à dire.

Quels liens y a-t-il entre les embryons de marchés potentiels détourés et mis en évidence par les « start up » d'une part, et les produits et services établis par les multinationales sur des marchés constitués d'autre part ? Ce lien est complexe, mais on peut au moins dire qu'il ne préserve pas nécessairement le caractère immatériel de l'activité des « start up », pourtant étiqueté comme le coeur même de la nouveauté (pour l'heure, les multinationales vendent des ordinateurs et des instruments de télécommunication et d'audiovisuel, ainsi que des satellites, du cuivre et du béton).

Il suffit ici de dire que ce lien est créatif et toujours spécifique, et qu'au fond il n'est pas nécessaire de le préciser en général pour en tirer parti circonstancié.

L'innovation technologique (les NTIC) instrumente ici l'artificialisation d'un changement DANS les organisations industrielles, qui ne constitue pas a priori un changement DES organisations industrielles, ni a fortiori un changement de conception de l'activité humaine engagée.

L'idée faite pierre

Les NTIC ne valent que parce qu'elles accréditent une vision mythique de la connaissance, qui ressemble à s'y méprendre à celle qui valait en son temps pour les pierres de carrière servant à construire les cathédrales : la connaissance est à la fois appropriable par chaque individu, combinable à grande échelle au format d'édifices de taille importante, et réutilisable à l'envi.

La pensée serait réductible à une manipulation de connaissances selon un schéma conceptuel explicitable et partageable - le numérique se caractérise par le fait d'être « toujours déjà manipulé », comme jadis l'image était caractérisée par Roland Barthes comme « toujours déjà représentée ».

Cette vision mythique se retrouve par exemple en Intelligence Artificielle dans l'hypothèse centrale dite du "Knowledge level" proposée par Newell.

Cette hypothèse stipule la légitimité de l'interprétation d'un ensemble de programmes d'ordinateur comme réalisation d'agents rationnels obéissants à l'adage « dis-moi ce que veux, ce que peux et ce que sais, je te dirai ce que fais »t, et susceptibles de coopérer avec des agents humains. Dans cette configuration, la pensée est pensée comme outil, et les situations sont vues comme des lieux d'exercice du pouvoir de décision.

Dans ces conditions, les N TIC ne doivent être considérées que comme un alibi, autour duquel les différents acteurs évoqués se retrouvent parfaitement :

- les personnes, qui voient ériger leurs connaissances en formes (certes déclinées et partielles, mais tout de même reconnues) de pensée;

- les acteurs des organisations de type « start up », qui sont persuadés d'inaugurer un mode d'action inédit;

- les acteurs d'organisations transnationales, qui entrevoient l'opportunité de déployer un mode d'action original au travers l'étrange notion de « mondialisation », également tautologique;

- les gouvernements, qui ont à légitimer l'existence d'un arrière-plan politique intangible à toutes les communautés auto-réglementées, se manifestent en se posant comme garants du bon fonctionnement de cette « société numérique », à défaut d'autre proposition;

- les acteurs des organisations multinationales, qui peuvent perdurer sans concession majeure sur un mode qu'elles maîtrisent.

Ainsi, loin de s'efforcer de dégager les SPÉCIFICITÉS effectivement liées à l'usage des NTIC - et il en existe, comme celles que représente Bachimont, la mythologie servie par les NTIC diffuse une étrange idéologie de « fin des idéologies », au bénéfice du NOMBRE.

Dans la pratique, cette idéologie s'établit de plain-pied avec le développement industriel classique, et ne constitue pas de façon évidente de rupture radicale. Le caractère immatériel des N TIC ne change rien à l'affaire, sauf à croire que l'inscription des usages peut s'effectuer en dehors de tout engramme matériel.

Mais alors, qu'y a-t-il de vraiment nouveau dans ces phénomènes ?

Loin d'attester une quelconque rupture phénoménologique, la société numérique en appui sur les N TIC constitue plutôt un aboutissement dont les tenants ne sont pas si difficiles à repérer.

C'est même un phénomène qui résulte du déploiement inéluctable et quasi-tautologique de la croyance partagée en son advenue, dont la condition de possibilité essentielle est le renoncement au caractère toujours singulier de la pensée au profit d'une vision de la pensée comme processus de mobilisation de concepts et de connaissances éventuellement élaborés par d'autres.

L'étrange topologie du W3

La psychologie populaire étend spontanément la théorie du Big-Bang aux situations. Au moment de la création de l'univers, la déflagration originelle aurait fragmenté des morceaux de présence, dérivant et se regroupant parfois au hasard des compatibilités, susceptibles de se combiner ou d'exploser encore au fil de rencontres animées par la gravitation universelle ou la ruse humaine. Qui plus est, l'évolution des situations aurait ses lois de Mendel et obéirait à une sorte de sélection naturelle des générations en expansion.

L'arraisonnement des situations en déshérence s'effectue typiquement au moyen de plans auxquels on s'efforce d'arrimer les situations. Pour cela, les situations sont d'abord unifiées avec les objectifs qu'elles révéleraient comme par transparence. Reste à actualiser leur objectivation. La méthode est différentielle, et consiste à réifier progressivement l'écart au plan.

Mais la mise en ordre, à l'image de la chorégraphie des corps angéliques d'Avicenne, s'avère bien vite requérir de nouveaux dispositifs. En effet, les plans, n'ayant eux-mêmes pas de lieu, errent à leur tour, entraînant dans leur sillage des bancs de situations. Et les tentatives d'assimilation de la pensée à la manipulation de connaissances et de plans conceptuels n'y font rien.

Le réseau numérique mondial (W3 pour World Wide WEB ) assigne enfin un lieu au plan, sous condition de renoncer au primat du lieu de l'objectif sur le lieu du plan, et d'originer nécessairement le plan sur une rencontre.

Avec INTERNET , chacun reste où il est tout en cherchant à « se retrouver » quelque part. La rencontre est première, et désigne l'endroit du plan comme audience.

Aucun objet n'a plus à matérialiser aucune situation visée a priori. L'effondrement n'est plus risqué, qui constituerait ses témoins.

INTERNET est sans témoin.