LE THÉÂTRE DE L'INFRAORDINAIRE



Anne Bérélowitch pour STP.

Je voudrais d'abord préciser que je m'exprime ici avant tout en tant que metteur en scène, et que je viens vous soumettre un certain nombre de réflexions et de questions qui peuvent certainement avoir leur intérêt en elles-mêmes, mais qui en ce qui me concerne, ne trouvent leur véritable place que dans le cadre d'une recherche pratique, de « plateau ». Ces questions et réflexions, qui s'organisent autour de la notion d'infraordinaire, font donc partie d'un travail théâtral « de fond », qui une fois par an environ se cristallise en un spectacle. Le théâtre est par excellence un lieu d'échange concret entre théorie et pratique. Le théâtre a quelque chose d'unique, parce qu'il met en jeu le corps ; et pas le corps d'un autre, mais le corps, et donc aussi les sensations, les émotions, la mémoire, individuelle et collective, de celui qui cherche, l'acteur. Et non seulement il les met en jeu, mais il les prend pour objet d'exploration.

Dans le genre de travail que nous faisons, dit « théâtre de création », la matière première, découverte grâce à des séries d'improvisations dirigées, est fournie par l'acteur, à partir d'hypothèses proposées par le metteur en scène. Au départ, comme dans tout processus de recherche, il y a une intuition : il doit y avoir quelque chose à trouver, là. Il faut inventer les expériences adéquates (en l'occurrence, les règles et la forme de l'improvisation) pour découvrir le matériau dont on soupçonne l'existence.

Parfois, il faut insister longtemps, sans savoir si on va aboutir à quelque chose, parce que l'acteur doit explorer des territoires nouveaux, difficiles d'accès, et qu'il lui faut le temps de traverser toutes les strates intermédiaires, ou parce que le chemin à trouver nécessite de laisser tomber les anciens acquis, ce qui n'est jamais facile, et de redevenir, pour ainsi dire, techniquement « neutre ».

Ce processus de recherche concrète, physique, par l'acteur, est irremplaçable; le temps qu'il nécessite est incompressible; par le cheminement théorique, on peut pressentir à quoi pourra ressembler la matière qui va s'inventer et la forme qui s'en dégagera, mais la théorie ne trouve son sens qu'en tant qu'elle se révèle opérante sur un plateau.

En ce qui concerne cette recherche sur ce que j'appelle, à la suite de Perec, « l'infraordinaire », elle est, comme souvent, née d'un petit « éclair » très concret : rentrée chez moi aux environs de dix-huit ou dix-neuf heures comme 80% de mes frères urbains, vivant à l'époque seule (c'est loin d'être un détail), je me livrais au ballet des actions quotidiennes de la catégorie « retour au domicile en semaine après une journée de travail » : passer d'une pièce à l'autre en ouvrant puis fermant des portes, en allumant et éteignant des lumières; ranger des vêtements; écouter le répondeur puis la radio, le tout en marchant d'un pas vif et dynamique encore marqué par le rythme de la ville, mais comportant déjà de manière sous-jacente le ralentissement, l'engourdissement de la soirée à venir... quand tout à coup j'ai cessé de le faire de manière automatique et absente, je me suis vue, d'une part, faisant tout cela, et d'autre part j'ai senti tout ce qui se passait « en dessous », comme un nageur peut brutalement sentir, visualiser, qu'il y a sous lui des dizaines de mètres de fond, pleins d'une vie foisonnante. Et il m'est venu deux idées qui n'en faisaient qu'une : c'est à ces choses-là que nous passons l'essentiel de nos vies; et : l'art en général, -et le théâtre en particulier-, ne leur font que très peu de place.

Le texte de Perec auquel je fais référence est un petit recueil intitulé L'infra-ordinaire, et qui rassemble des textes dont certains titres permettent d'imaginer assez précisément le contenu : « Deux cent quarante-trois cartes postales en couleurs véritables », « Tentative d'inventaire des aliments liquides et solides que j'ai ingurgités au cours de l'année mil neuf cent soixante-quatorze », etc. Il s'agit d'une démarche de description « à plat » que l'on connaît bien chez Perec, et à laquelle se rattachent des textes publiés dans d'autres recueils comme Penser/Classer, Je me souviens, Espèces d'espaces, etc.

Le texte qui introduit le terme d'infra-ordinaire s'intitule Approches de quoi  ?, et constitue une sorte de manifeste pour les « choses communes » (aux deux sens du terme), dont Perec souligne lui-même l'aspect fragmentaire, et ouvert : il indique un point de vue nouveau, esquisse une méthode, un projet, dont il sait qu'il sera loin d'épuiser à lui seul les possibilités (je connais d'ailleurs peu de gens à qui la lecture ou l'interprétation par Sami Frey des « je me souviens » n'a pas donné envie de se livrer au même jeu.) C'est un texte très riche, qui ouvre toutes les pistes à mes yeux importantes, et je vais donc vous en citer de larges extraits que je vais tenter de commenter au fur et à mesure.

Ce qui nous parle, me semble-t-il, c'est toujours l'événement, l'insolite, l'extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes (...) Il faut qu'il y ait derrière l'événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu'à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif, était toujours anormal (...) Dans notre précipitation à mesurer l'historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l'essentiel : le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible : le scandale, ce n'est pas le grisou, c'est le travail dans les mines. Les « malaises sociaux » ne sont pas « préoccupants » en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an. Les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, ...les tunnels qui s'effondrent, Publicis qui brûle... Horrible ! Terrible ! Monstrueux ! Scandaleux !

Mais où est le scandale ? Le vrai scandale ? Le journal nous a-t-il dit autre chose que : soyez rassurés, vous voyez bien que la vie existe, avec ses hauts et ses bas, vous voyez bien qu'il se passe des choses... ?


Je voudrais surtout retenir une chose de cette apostrophe initiale : l'idée qu'il y a au fond quelque chose de rassurant, de conforme à la norme, dans le fait de parler exclusivement, de n'accorder d'importance, qu'à ce qui sort de l'ordinaire. Une telle affirmation est paradoxale, parce qu'on pourrait s'attendre à ce que les accidents, meurtres, et autres débordements soient considérés comme ce qui menace justement, directement ou à la simple mention de leur existence, la sécurité, le train-train rassurant des gens ordinaires, dont la vie n'est faite que de petites choses triviales, et qui voudraient croire que rien n'existe (d'inquiétant, mais aussi d'exaltant) en dehors de leurs petits univers.

L'aspect, disons, politique, de cette affirmation (le scandale des conditions de travail dans les mines est quotidien) se comprend facilement : c'est le plus évident, et d'une certaine manière le moins intéressant. Ce qui l'est plus, à mon avis, c'est l'idée que nous avons tous besoin de croire qu'il se passe des choses, de nous représenter le monde comme peuplé d'événements, pour ne pas être confrontés.... à quoi ? A nous-mêmes, à la trivialité de nos existences, à la perspective de notre mort ? Au chaos que serait notre vie si nous ne l'ordonnions, y compris dans la représentation intime que nous en avons, à la manière d'un scénario ou d'une intrigue théâtrale : un développement linéaire, conduisant vers un dénouement logique et moral, et jalonné d'événements significatifs (examens, rencontres, mariages, déménagements, naissances, etc.) ?

La mémoire « sociale » fonctionne à l'échelle de l'événement, visible et « narrable » ; nous savons tous qu'il existe une autre échelle de perception, une mémoire beaucoup plus dense, beaucoup plus chaotique, et traversée de sensations. Comment lui donner la parole ?

Revenons à Perec :

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, l'infra-ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment l'interroger, comment le décrire ? Nous dormons notre vie d'un sommeil sans rêves. Mais où est-elle notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Ici, il me vient une deuxième remarque : dans la liste de termes que propose Perec pour définir ce « reste » auquel il souhaite se consacrer notamment dans l'écriture, le terme d'infra-ordinaire, qui donc donne son titre à l'ouvrage, ne fait pas l'objet d'un commentaire particulier. Il est simplement présenté comme un degré supérieur, ou en l'occurence inférieur, d'ordinaire, comme le comble du non-événementiel, ce qui, même à l'échelle de la vie quotidienne, paraît encore insignifiant, ce qui en fait la trame invisible. Disons que, la famille est à table pour le dîner et commente la météo, c'est de l'ordinaire. L'infra-ordinaire, ce pourrait être : la façon dont les personnes sont assises; comment elles sont réparties autour de la table; ce qu'elles mangent, et comment; l'enchaînement et la qualité des actions propres aux rituels du soir, les trajets effectués dans l'espace, etc.

Ce qu'il s'agit d'interroger, c'est la brique, le béton, le verre, les manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes; nous respirons, certes; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?

On entrevoit, simplement par ce transfert imaginaire de l'attention sur ce qui « normalement » ne la retiendrait pas, combien ce changement de perspective va pouvoir révéler l'étrangeté, la dimension cachée de l'ordinaire. Comment, dès qu'on décide que ce cadre familier des actions ne va pas de soi, on introduit une « profondeur de champ », qui fait exister les actions quotidiennes non plus comme posées d'emblée, mais comme porteuses d'une histoire, d'une mémoire, à la fois collective et individuelle.

Ainsi, chaque geste ordinaire apparaît comme le sommet d'une pyramide complexe, à la fois porté et peut-être menacé par un monde invisible et souterrain. Alors on pourra se demander, et c'est la deuxième interprétation que l'on peut donner de l'infra-ordinaire : cette nappe phréatique, cet « océan » qui bouillonne sous la surface apparemment étale de l'ordinaire, de quoi est-il fait ? Qu'est-ce qui y est contenu, et que masque en général l'éclat trop éblouissant de l'extra-ordinaire ?

C'est une question à laquelle est consacré (dans le domaine du ménage en tous cas) l'ouvrage de Jean-Claude Kaufmann Le coeur à l'ouvrage, qui semble répondre à l'appel de Perec à la fin de son introduction :

Peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l'exotique, mais l'endotique (...)

L'introduction de Kaufmann fait très directement écho à Perec, en ce sens qu'elle présente une véritable profession de foi dans le bien-fondé, voire la nécessité d'explorer l'univers quotidien, et en l'occurence domestique :

l'Homo domesticus reste un inconnu. Aussi étrange que cela puisse paraître. Nous avons beau laver, ranger, frotter sans cesse, nous agiter aux quatre coins de la maison, nous ne savons presque rien du pourquoi de cette agitation, nous ignorons les principes réels de l'action ménagère. Par quel mystère le plus proche, le plus quotidien, devient-il ce que nous connaissons le moins ?

La réponse indique l'ampleur de la question : car il est au fondement de la vie ... Pour Kaufmann, l'étude de l'action ménagère s'inscrit dans un courant de la sociologie contemporaine qui s'intéresse, je cite, aux « articulations concrètes entre déterminisme et créativité individuelle ». L'action, et en l'occurence l'action quotidienne, constituerait un domaine privilégié d'étude de cette articulation. Grâce à des sources de trois ordres : entretiens, observations, et lettres de repasseuses, l'ouvrage explore d'abord l'ordinaire : la danse du ménage, ses formes et ses rythmes complexes; puis l'infra-ordinaire : ce qu'il y a derrière le geste, les forces qui poussent à l'action ménagère, les mécanismes concrets de la machine humaine, et, en particulier les rapports entre corps et esprit, et la part des sensations et de l'émotion.

Je retiendrai essentiellement quelques idées-force qui nous permettront d'aborder la question de la mise en jeu théâtrale de tous ces éléments.


       1- La place des objets : Dépositaires de la mémoire ancestrale, ils forment le cadre actif et rapproché qui porte notre action. Dans un contexte où l'idée d'un Soi unitaire et stable devient improbable, où la conscience apparaît de plus en plus comme une nébuleuse de réseaux concurrents, les objets du quotidien fonctionnent comme un garde-fou face à une vie intérieure chaotique. Leur vertu de permanence les rend aptes à construire le concret et contrôler les errements de l'identité. Leur accumulation rassure, et permet cette stabilisation du Soi; mais elle recèle également un danger : l'accumulation peut devenir écrasement.

Les objets sont littéralement incorporés : ils forment le prolongement du corps par l'intermédiaire de gestes qui vont de soi, ils sont intégrés dans la routine, et deviennent partenaires d'une « danse avec les choses » qui dessine des trajectoires toujours identiques dans l'espace domestique. Les circulations et les enchaînements de prises sur les objets forment des trajets propres à chacun, et que nous n'avons de cesse d'établir dès que nous sommes confrontés à un espace nouveau. Le rôle des objets, souvent ignoré, en fait pourtant des partenaires à part entière, dont l'importance dans notre univers quotidien rivalise avec celle des personnes : pour l'homme ordinaire, il n'y a aucune hésitation : une famille, c'est un groupe de personnes. Vivant dans un lieu personnalisé, bien sûr, entourée d'objets, mais qui ne forment guère plus qu'un décor. L'observateur qui se libère de ses a priori sur la hiérarchie pouvant exister entre les personnes et les choses découvre une réalité bien plus incertaine : des nébuleuses d'interactions d'une complexité et d'une mouvance inouïes, des inversions continuelles entre les personnes et les choses pour occuper le premier plan.

Et à propos de premier plan, qu'on songe à la manière dont Ozu filme les circulations des personnes dans l'espace domestique, essentiellement engagées dans des manipulations d'objets, très souvent placés justement au premier plan, jusqu'au cas assez fréquent où les personnages sont hors champ et où la narration passe par des plans fixes sur telle ou telle portion de l'espace domestique. Pour revenir au cas du ménage, il est d'ailleurs pour de nombreuses personnes l'occasion d'un corps à corps gratifiant avec les objets, comme pour beaucoup de « ménagères modèles » interviewées par Kaufmann, chez qui le ménage constitue un prétexte pour s'isoler avec leurs objets. La solitude ne représente chez Kaufmann qu'un cas-limite particulier ; mais c'est la situation où le face à face avec les objets prend toute sa force, puisqu'il s'établit sans interférences relationnelles.

La solitude donne d'ailleurs souvent lieu à deux types de comportements domestiques, qui peuvent apparaître chez la même personne selon les périodes : soit le lieu est désinvesti, et ne sert qu'à dormir, éventuellement à travailler; soit au contraire on assiste à un enfermement dans l'espace de l'appartement, avec une tendance à la maniaquerie, le rapport aux objets n'étant pas tempéré par la présence de proches. Le corps à corps devient alors intense, au risque d'engloutir l'individu.


      2. L'infra-ordinaire : ce qu'il y a derrière, sous les gestes de cette « danse avec les choses ». Pour définir les forces qui sont à l'oeuvre dans l'action ménagère, Kaufmann fait appel à la notion d' « injonction » : c'est ce qui déclenche la mise en route ménagère, par une « synthèse des impulsions, incorporées ou liées au contexte, unifiées instantanément en une évidence d'action ». Il s'agit bien en effet d'une évidence, qui met en mouvement le corps, « sans y penser » : l'injonction reste largement de l'ordre de l'implicite. D'ailleurs, les personnes interrogées par Kaufmann répugnent à analyser les facteurs qui sont à l'origine de l'élan ménager, comme s'ils se trouvaient face au « gouffre de la réflexion interdite » : il ne faut pas commencer à se demander pourquoi on le fait. Le cas idéal, c'est donc l'évidence d'action, qui met en mouvement le corps sans que la tête ait besoin de s'en mêler. Moins le travail de l'injonction est réussi, plus le corps se fait lourd, plus l'impératif devient conscient et sort de l'implicite; il y a divorce entre corps et esprit, voire entre différentes parties du corps qui tirent dans des directions opposées.

Les rituels préparatoires sont là pour conjurer ce risque de blocage par la résistance intérieure. À ces différentes situations, qui vont de l'automatisme parfait, -unité de Soi, et unité du Soi avec le geste, qui balaie tous les doutes et supprime la pesanteur du corps-, jusqu'à la paralysie totale, se développe tout un éventail de sensations et d'émotions : c'est d'ailleurs la grande surprise de Kaufmann, qui ne s'attendait pas à ce qu'elles jouent un rôle, déterminant, dans un domaine qui lui semblait relever de la rationnalité pure. Sensations, émotions, réglées « comme un mouvement d'horloge » conduisant l'action à coup d'agacement, de peines et de petits plaisirs, jamais laissés au hasard. Les sensations évoquées sont : la pénibilité; le plaisir sensuel produit par l'action elle-même (unification concrète autour du geste et oubli de soi dans le geste), ou lié à son résultat; plaisir esthétique du travail bien fait, travail sur la beauté; agacement préparatoire, souvent amorcé par un regard, dont la montée permet le déclenchement du « coup de nerfs ».


      3. Que reste-t-il du sujet rationnel ? C'est le titre de la dernière partie de Kaufmann, dans laquelle il s'interroge sur la raison du désintérêt des sociologues pour tout ce qui ne relève pas de la rationnalité, tout ce qui fait partie de « l'épaisseur de l'implicite » : l'explication du mystère est simple : les théories du choix rationnel correspondent à l'image que se font d'eux-mêmes les agents sociaux, la représentation savante se fonde sur la représentation du sens commun. Il s'agit d'une des idées les plus essentielles à la construction de soi, des plus sacrées dans la vie ordinaire : celle qui nous définit comme des êtres pensants capables de gérer leur existence, maîtrisant le monde qui les entoure.

Renoncer à l'hypothèse de la rationnalité, ne serait-ce pas un peu renoncer à se considérer comme de vrais hommes ? Tout pousse donc à refuser de voir ces abîmes infra-humains. En réalité, dit Kaufmann, nous sommes moins décideurs que portés par des événements auxquels nous attribuons a posteriori une cohérence, un sens; nous organisons les événements, y compris dans la perception intime que nous en avons, selon un développement logique, une narration linéaire. Il y a donc comme un double nettoyage (ou mensonge) : d'abord élimination de la « misérable nébuleuse », océan d'impulsions contradictoires et de sensations confuses qui sous-tend chaque instant de notre existence, chaos unifié en un événement unique clairement lisible / racontable ; ensuite organisation des événements en une chaîne logique qui nous conduit là où nous devons aller.

J'ai parlé d'événements racontables, j'ai parlé de narration linéaire. Ce qui vaut pour le récit que chacun se fait de sa propre histoire vaut-il pour les histoires en général, celles qu'on raconte notamment dans les romans ou dans les pièces de théâtre ? Et si l'individu souhaite faire abstraction de la misérable nébuleuse de l'infra-ordinaire dans sa vie psychique, en fait-il autant dans les oeuvres, théâtrales ou autres, qu'il invente ?

Pour Richard Foreman, auteur-metteur en scène américain dit d'avant-garde, la réponse est sans hésitation : oui. Cet auto-conditionnement, ce besoin de donner un sens unifié à nos existences, est ce qui motive la place dominante (et regrettable à ses yeux) de la narration linéaire dans la littérature ou de l'intrigue au théâtre. La société, dit Foreman, tente de nous convaincre que vivre, réussir sa vie, c'est franchir une à une les étapes de la réussite sociale, suivre les panneaux de signalisation de l'autoroute, sans se laisser distraire par le paysage ou retarder par l'excédent de bagages que constitue l'épaisseur de la vie psychique.

« Notre conditionnement est tel que l'élaboration intime de notre propre histoire est soumise aux lois de la cohérence narrative ». Pour être plus efficaces, nous censurons tout ce qui pourrait venir perturber cette marche en avant, et au passage, nous nions la richesse de notre vie intime, les innombrables élans créateurs qui nous traversent à chaque instant, « ces éléments impalpables qui nourrissent notre intuition créatrice et notre énergie spirituelle », et dont la nature est d'être fragmentaires, chaotiques, contradictoires. Il s'agit pour Foreman de découvrir une autre attitude face à la vie, une manière de regarder en face la vérité de notre être au monde, et au lieu de se détourner et de chercher à oublier les contradictions, les béances, l'absence de centre, de trouver au sein même de ce chaos un espace dans lequel pourra nous être rendue toute la richesse de sensations et d'impulsions qui font le substrat de notre vie consciente.

Et bien, entendu, une manière de faire du théâtre qui exprime tout cela plutôt que de le censurer. Comment faire ? Foreman y répond à sa manière, qui est loin de faire l'unanimité, mais qui a au moins le mérite de mettre le doigt sur ce qui est à mes yeux un champ immense d'exploration pour le théâtre s'il veut se donner les moyens d'exprimer, concrètement, en acte, une vision / perception du monde qui est celle de l'homme contemporain. Pour moi, l'exploration théâtrale de l'infra-ordinaire s'inscrivait, et s'inscrit, dans cette perspective.

En ce qui concerne le premier spectacle né de cette exploration, Fenêtres , je me suis donné les conditions suivantes d'expérimentation : des personnes chez elles, seules, pour créer le face à face sans médiation avec les choses dont parle Kaufmann, et occupées aux actions domestiques quotidiennes. Un élément fondamental : ne pas tricher avec la parole / le silence : pas d'autres mots que ceux qu'auraient entendu un témoin invisible de ces moments intimes. Avant de résumer brièvement la méthode suivie pendant les répétitions, je voudrais souligner combien une telle démarche se présente au départ comme anti-théâtrale :

-Je ne m'attarderai pas sur « dramatique = extraordinaire », mais même si depuis Godot entre autres, on sait qu'il peut ne rien se passer au théâtre, il est bien rare qu'on s'y intéresse à des choses aussi ténues que celles qui occupent Perec et Kaufmann. La principale raison en est que l'infra-ordinaire tel que nous l'avons décrit relève de l' infra-verbal, et que le « vrai » théâtre (c.-à-d. ni mime ni danse) n'a pas beaucoup cherché à explorer les territoires non verbaux.

-l'action au théâtre n'est encore le plus souvent qu'un support des émotions exprimées par le texte, produites par les événements ou les relations entre les personnages, un révélateur de ce qu'on appelle dans le théâtre naturaliste le « sous-texte », ou chez les brechtiens le moyen de proposer un point de vue critique sur les personnages, par exemple sur le décalage entre leur discours et leurs actes. Elle n'est pas regardée pour elle même.

-les objets, enfin, que nous avons déjà rencontrés, s'appellent « accessoires ». Ils se situent en général dans la partie inférieure du dispositif très hiérachisé dominé par l'acteur et la trame dramatique. Ils renforcent le réalisme d'une situation, ou même s'ils suscitent émotion, voire passion, ou souvenirs chez les personnages, tout cela s'exprime une fois encore essentiellement par le texte, ce qui d'une certaine manière fausse la nature du rapport à l'objet qui est par essence muet et passe par le corps.

Comment nous avons procédé : j'ai effectué dans un premier temps une sorte de typologie des moments passés à domicile, caractérisés par les humeurs et les rythmes qu'ils induisent. Il s'en est dégagé cinq, qui sont devenus cinq tableaux dans le spectacle :

-la soirée de semaine, qui comporte deux phases : la première qui suit le retour, la seconde qui précède le coucher.

-les moments de ménage, cette fois pris dans leur ensemble, mais plutôt identifiés à une ambiance samedi « matin », ménage hebdomadaire.

-les fins de dimanche (on aurait pu faire deux ou dix ! heures uniquement sur le dimanche, mais l'essentiel était de marquer la différence dans l'écoulement du temps et dans la gestuelle propres à la vacance dominicale).

-la nuit : le moment du passage au sommeil, la raréfaction des actions, mais aussi l'insomnie.

-le réveil : et la mise en forme du corps pour repartir dans le monde extérieur.


Parallèlement, nous avons établi une liste des actions-types en fonction des différents moments de la journée, et un premier repérage (complété par celui des acteurs eux-mêmes) des états liés à ces actions (en étendant le principe utilisé par Kaufmann pour l'action ménagère). À partir de ces éléments, en les croisant selon toutes les combinaisons possible, nous avons stocké des masses d'improvisations, qui nous ont donné de la matière tout en nous aidant à affiner le tir.

Ce n'est pas exhaustif, non plus que les attitudes des différents personnages qui se sont progressivement élaborés. Mais l'essentiel était de trouver comment faire de cela du théâtre sans surajouter de l'événementiel ou de la psychologie pour que ce soit « captivant » au sens de nos habitudes d'acteurs et de spectateurs. Les principales difficultés par rapport aux habitudes de jeu des acteurs étaient :

-sortir du spectaculaire pour raconter l'intime : pas seulement celui du « quatrième mur », mais le mode d'être qu'on a quand on est seul, c.-à-d. pas du tout en « représentation » théâtrale, mais pas même en représentation sociale, sauf quand la situation (coup de fil professionnel) ramène cette dimension.

-être réellement présents à l'action. Problème essentiellement technique, de « focale mentale ». L'équivalent de la caméra (Ozu), est donné au théâtre par la concentration de l'acteur. En général l'acteur est habitué à faire les gestes, les déplacements, les actions tout en gardant au premier plan l'état psychologique qui découle des autres composantes de la situation : notamment l'interaction directe ou indirecte avec les autres personnages. Ainsi, son état imprègne sa voix et ses gestes, il interprète. Là il faut être totalement dans son corps, créer un gros plan mental sur l'action elle-même.

Ressentir d'abord, exprimer ensuite le rapport à l'action : les états sous-jacents provoqués par l'action ou par l'anticipation de l'action, et pas à une humeur du personnage liée à autre chose. Exemple : le ménage à « contre-coeur », à mettre en rapport avec les études de Kaufmann sur pénibilité, etc.; le ménage fluide qui donne la sensation de faire place nette dans sa vie. Ressentir donc, cet état de combat intérieur, ou cette fluidité, puis trouver une expression physique de l'état. Exemple : prendre une main avec l'autre pour littéralement s'obliger à plier du linge, chiffon à poussière qui devient vivant, comme volant dans l'espace. Pour l'acteur il s'agit de « laisser passer » des impulsions parfois tout à fait étranges du point de vue de son éducation sociale et théâtrale, et de les traduire de manière immédiate, par le corps.

Globalement, le travail de l'acteur dans ce spectacle consistait à garder la trace reconnaissable familière de l'action quotidienne telle que chacun de nous peut l'accomplir; et dépasser le réalisme, laisser monter la nappe phréatique de l'infra-ordinaire par un travail corporel très en profondeur, qui réveille chez le spectateur les sensations que ce dernier a l'habitude de mettre à l'arrière-plan de sa conscience pour être « opérationnel ». Pour chaque acteur, qui doit défaire ce que comme chacun d'entre nous il fait pour entrer dans le cadre de la vie sociale, ou plus profondément, pour unifier le Soi, ce travail est long et difficile.

Mais en même temps (une idée chère à Brook que je me permets de reprendre à mon compte), c'est pour l'acteur une occasion, tellement rare par ailleurs, de puiser dans son expérience intime et de créer lui-même un langage susceptible de traduire cette expérience, d'établir une continuité organique entre son travail sur scène et le reste de sa vie. Pour le reste, y compris si vous le souhaitez pour parler plus en détail du travail de plateau en général et en particulier sur Fenêtres, j'aimerais vous céder la parole, en citant les dernières phrases de l'introduction à l'infra-ordinaire.

Il m'importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d'une méthode, tout au plus d'un projet. Il m'importe beaucoup qu'elles semblent triviales ou futiles : c'est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d'autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité.