le rhinocéros
Cette intervention rappelle que le rhinocéros demande au bouquiniste
de lui apporter un nuage. Le bouquiniste demande si c'est une métaphore.
Crois ce que tu veux, dit le pachyderme, mais gare à tes fesses, si je te revois.
Ah, tu l'auras, ton cumulo-nimbus, mais donne moi une adresse pour la livraison.
Ici, la transcendance est volontairement gommée. Il faut noter la grande ironie du
"crois ce que tu veux" qui condense le paradoxe du libre arbitre. Cependant,
rien ne sera de trop pour éclairer ce processus de
la prise de possession d'un phénomène atmosphérique par un herbivore.
Le rhinocéros, un peu plus tard, adopte un horloger et
le nourrit avec des tartelettes. S'il peut trouver autant de tartelettes,
il connaît donc un pâtissier. Mais clandestin, sans doute.
Ces deux actions n'eurent aucun témoin. Notamment, et
c'est là une indication cruciale :
Sans voir ça, les bestiaux à cornes,
Qui sont pourtant d'un bon milieu
Se sont éloignés à cent bornes
De ce lieu.
C'est tout simplement que le rhinocéros ne gère pas son image. Mais
surtout, il prive, fût-ce involontairement, les petits bestiaux de leur mission
apostolique, qui est justement la double admiration
de la grandeur des nuages, et des horlogers.
Les limaces de la forêt, gardiennes de la justice et jalouses de leur pouvoir de
séduction, finissent par expulser le pauvre horloger. Cependant, les nuages sont
là pour vagabonder, alors que les horlogers sont davantage
appelés à la stabilité.
Cette action des limaces est donc elle-même une
transgression, pour laquelle le rhinocéros pourrait appeler à la vengance.
Il se contente de manger les tartelettes qui restent. C'est pourquoi on oublia
cette histoire, ce qui prouve qu'elle n'a pas la valeur archétypale du
banquet des libellules. Mais, tout oublié qu'il soit, les vieux racontent ce fait divers à leurs
descendants. Ce sont les mythes absents de la mémoire qui font le plus parler d'eux.