Le fondement des connaissances décisionnelles de l'agent.
Une approche dite " systèmes cognitifs " appliquée au contexte de la conception
Chercheur en cognition et communication
UNIVERSITÉ DE LA SORBONNE–NOUVELLE
25, rue Ambroise Thomas,
31400 Toulouse
France
Résumé :
Depuis l'apparition du
travail en réseau, on a l'impression que le concepteur est moins seul.
La plupart des travaux actuels tiennent ceci comme présupposition
fondamentale. Si l'on souhaite proposer des bases solides pour une
meilleure communication dans l'entreprise concernant des activités
conceptrices, l'explication de la cognition humaine doit reprendre
toute sa vigueur dialogique – l'Autre est éternellement présent dans
nos esprits –, notamment dans la prise de décision. Réunir les
concepteurs autour de leurs propres concepts du moment dans la prise de
décision est l'objectif pragmatique à long terme d'une telle approche.
Dans ce texte, nous préparons le terrain de ce système complexe ;
nous posons le fondement contextuel des connaissances utilisées dans le
processus de décision.
1 Introduction : préambules vers deux angles de vue
La recherche doit s'orienter vers la personne qui décide. Le designer d'un appareil tel un cockpit d'avion, une maison moderne ou une interface dispensant de l'information à destination du grand public sera le sujet – partiellement phénoménologique à terme – de notre enquête. Dans l'état actuel de nos connaissances, la Science ne s'est pas intéressé à la manière dont le produit final de cet artisan peut être influencé par l'esprit de cette personne. Et celui d'autres personnes. Le point critique que je relève est que, souvent, le concepteur lui-même, donc celui qui est porteur des idées, des décisions clefs et des actions dans le processus de conception, n'est pas pris en compte dans le " calcul " des industriels concernant les solutions technologiques futures qu'ils prônent. Ce constat est vrai en milieu automobile, en milieu architectural, et particulièrement dans tout lieu où l'interface informationnelle (dans un siège conducteur d'automobile, dans un habitacle de bateau, dans l'informatique bureautique, au niveau de la présentation des informations sur les autoroutes, dans les gares et les aéroports…) prend ses marques aujourd'hui ; mais également dans un avenir qui sera davantage technologisé. Si le but de la communauté interfacielle est d'établir une méthodologie décisionnelle ou de catégoriser un certain nombre de ces méthodologies, le processus de la décision doit être modélisé au moins une fois. La possibilité même de modéliser ce processus pourra être augmentée seulement grâce à une vision perspicace de la communication des connaissances.
Cerner toutes les influences agissant sur la finalité du processus de décision – et ce du point de vue du concepteur – est crucial. Mais cela, est-il faisable ?
Nous ne répondrons pas de prime abord à cette question, l'important étant d'imaginer un modèle qui peut le faire. La priorité est d'envisager les " forces extérieures " qui agissent sur l'individu en train de concevoir (prendre une décision) car c'est son esprit qui applique une méthode scientifique pour enclencher la technologisation voulue. J'ai bien mentionné que cet essai sera partiellement phénoménologique car l'expérience éprouvée et les connaissances accumulées par le concepteur au travers des années de service dans une entreprise n'est qu'un paramètre de l'influence générale sur le produit final. Ici il est nécessaire sans être suffisant. Socialement et comparativement, il existe toujours des théories et des points de vue qui diffèrent de celui qui est entrain de concevoir. L'Autre concepteur/décideur a parfois raison avec preuve scientifique à l'appui; à d'autres occasions, il se montre sceptique sur l'approche utilisée, ou simplement opiniâtre. C'est parfois la subjectivité qui domine. Notre analyse, comportant un premier volet sur l'expérientiel de ce décideur, le concepteur, doit se réclamer plus étendue, plus pragmatique. Nous préconisons – afin de mieux comprendre les forces agissant au cœur des méthodes de conception – une étude à un niveau méta vis-à-vis des événements visibles de la conception. À défaut d'apporter un éclaircissement méthodologique à la conception d'un produit spécifique, nous nous attellerons à poser les fondements d'une approche relevant de la théorie des ensembles [1] (vision systémique) afin de modéliser les forces qui interviennent dans le domaine personnel de celui qui est généralement chargé de la conception; car être chargé d'une telle mission, c'est vivre pleinement la décidabilité d'une situation, avec toute la responsabilité civile dont elle s'accompagne. Cette approche permettra de mieux " contrôler " le processus concepteur qui mène aux produits finaux.
Le plan de cet exposé se compose de deux parties:
1./une première ébauche expérientielle de la relation décideurs-connaissances
2./l'analyse non-expérientielle de l'ensemble décideurs-connaissances
Dans les sections qui suivent, on glisse de la première optique vers la deuxième.
La description ou la systématisation de l'expérience décisionnelle du concepteur sera le fondement de notre initiative. Seule, celle-ci reste néanmoins anecdotique, car elle représente un groupe de liens tracés entre des décisions technologiques qui se justifient par les stimuli expérimentés par le concepteur au moment de la conception en question. Ainsi nous partirons d'une situation réellement expérimentée vers sa systématisation, et au-delà: la traçabilité dans un processus concepteur repose sur un ensemble d'exemples concrets, qui relèvent de l'entité déjà conçue. Nous visons par ailleurs un compte-rendu de la décision en tant qu'activité humaine qui, dans l'esprit du concepteur, n'offre pas de tangibilité empiriquement palpable. Un tel compte-rendu s'appuie sur les domaines psychologiques et sociaux du concepteur en tant que personne. Par sa réceptivité, le concepteur est enclin à intégrer à sa démarche générale certaines inférences effectuées à partir des stimuli " subis ". Pour paraphraser 1 et 2 plus haut, notre étude couvrira brièvement a./la phénoménologie dans un processus de conception, et plus amplement b./l'analytique d'une série entière de processus de conception qui " appartiennent " au concepteur en tant qu'activité mentale – la prise de décision en continu. Le verbe " appartenir " comporte ici des guillemets car il est à nuancer; le concepteur détient ces processus de conception mais il n'est pas l'exclusif propriétaire.
2 N'y a-t-il pas de limites a la matérialité des connaissances?
Les processus cognitifs de la conception n'impliquent pas seulement la psychologie intracrânienne. En tant qu'instance décisionnelle, l'esprit du concepteur se retrouve dans un contexte, par exemple industriel, où la productivité est orientée forcément vers le développement d'un bien ou le rendement d'un service qui répond à un marché donné. À titre d'exemple, l'esprit du concepteur en ergonomie cognitive est calé sur des " rails théoriques " bien spécialisées – le cognitivisme. Mais pas n'importe lequel. Pendant la transformation d'une science pensée (uniquement) en une technologie de type ordinateur de bord, ce décideur passe de modèles qui sont déjà biologiquement confirmés, pour le cas de l'Homme, à leur instanciation machinale ; d'où les prémisses physicalistes. Pourtant, l'esprit du concepteur partage (et ne partage pas) certaines appartenances communautaires. Il s'intègre parmi des utilisateurs – détenteurs d'une demande précise –, parmi d'autres esprits concepteurs avec lequel il a des points communs ou des divergences, ou bien parmi d'autres personnes influençant ses décisions, tel le programmeur qui argumente en faveur d'une modification pour des motifs d'ordre technique ou un comité gouvernemental (normatif) qui impose des mesures draconiennes aux pratiques actuelles de conception du dit appareil. Tous ces rapports avec autrui dans un contexte de production désignent la place essentielle de la communication dans les décisions conceptrices. Le contexte industriel, l'importance de la théorie scientifique dans laquelle on s'inscrit et les appartenances communautaires partagées montrent distinctement qu'une partie majeure de la cognition du concepteur se déroule grâce à des connaissances communes et de type a priori. Les scientifiques spécialistes en matière de connaissances – de conviction cognitiviste – et les philosophes des Sciences intitulent ce niveau " conceptuel " [2]. Pour ce qui nous concerne, les processus décisionnels de la conception ne peuvent appartenir à un seul et unique concepteur physique. Plus loin, un leader du domaine de la cognition corporelle sème également le doute quant à la matérialité totale de la prise de décision.
3 Le décideur et ce qu'il perçoit : analyse ensembliste de l'expérience
Fondé sur ce doute, notre position consiste à creuser la possibilité de séparer le paraître du non-manifeste. Nous serons tenus d'accorder plus d'importance dans cet article à des réflexions qui ne relèvent pas de l'expérience directe. Néanmoins, le concepteur en tant que décideur voit, entend, sent tout de même certaines choses dans le contexte où il agit.
Dans un système d'acteurs au sein d'une entreprise, le concepteur ressent les " perturbations " des autres dans le système. Ces événements cognitifs (exemples individuels [tokens] d'action mentale), qui viennent modifier en direct le cours de ses actions, peuvent être indiqués au niveau physiologique. Nous pensons aux usages de techniques d'imagerie cérébrale de J. Mehler et al au milieu des années 90s [3]. Un décideur comme un concepteur en industrie consacre sa vie professionnelle à compenser ces perturbations, afin de sauvegarder l'équilibre de son système (corps). F. Varela est l'instigateur de ce courant dite self-organisation qui considère l'être vivant comme un organisme nécessitant un comportement réactif conduit par les perturbations externes. Ce courant a conduit jusqu'à l'exploration de la notion de couplage par clôture déclenchant la spectaculaire percée scientifique de définition de l'homme comme être autopoiétique [4] : pour ce qui nous concerne, cela signifie que le concepteur humain est un système autonome ayant pour principale caractéristique d'être opérationnellement clos. Pourtant, bien qu'il opère en vase clos, nous sommes d'avis que tout concepteur porte un regard vers l'extérieur. Il sélectionne certaines données extérieures pour les appliquer dans un sens ou dans un autre dans la prise de décision conceptrice. De plus, une lecture attentive de ce même ouvrage clef montre que Maturana confirme en son nom notre avis :
" In general any organism, and in particular any human being, can be simultaneously a member of many social systems, such as a family, a club, an army, a political party, a religion or a nation, and can operate in one or another without necessarily being in internal contradiction. A human being operating as an observer, however, can always define a metadomain from the perspective of which he may see his participation in the various social systems that he integrates, and find it contradictory. Conduct as observer by a human being implies that he stands operationally as if outside the various social systems that he otherwise integrates, and that he may undergo in this manner interactions that do not confirm them. An observer always is potentially antisocial " [5].
Illustrons les systèmes sociaux auxquels le concepteur s'intègre.
Schéma 1

Les ovales représentent le recouvrement des missions entre acteurs dans
l'entreprise de la conception. Pour notre exemple, le concepteur est
central. Un des systèmes sociaux est celui des " Autres
concepteurs ". Le concepteur individuel est ici illustré comme
étant hautement spécialisé ou très observateur des autres concepteurs
car, la plupart de temps, il n'est pas en intersection avec leur
système social (i.e. il se différencie des autres concepteurs). Mais
lorsqu'un de ces autres concepteurs le critique ou le conseille, il peut
influencer les activités de ce décideur, de façon négative ou positive.
Quand il ne se différencie pas des autres concepteurs, il est membre de
la communauté des concepteurs – dans la partie gauche de son ovale ses
activités croisent celles des autres. On peut par ailleurs présumer que
le fait que plus de 50% de l'intersection entre son supérieur
hiérarchique et les utilisateurs réels soit situés dans la zone du
concepteur, celui-ci propose une large médiation entre ces derniers. La
taille de l'intrusion de l'ovale du haut à gauche sur le territoire du
concepteur laisse supposer que le poids de l'influence décisionnelle du
supérieur hiérarchique dépasse celui des autres acteurs. Et ainsi de
suite pour les autres…
Le concepteur en tant que décideur construit et manifeste des stratégies avec pour but de gérer les perturbations venant de son monde extérieur. Certaines stratégies sont bien sûr encodées dans son individu physique et sont du coup perceptibles par des techniques avancées telle l'IRM (Imagerie par Résonance Magnétique). D'autres non. On remarque essentiellement que le décideur passe par des étapes de perception, interprétation, planification et " mise en route " des actions planifiées dans le but de réagir [6]. Pendant chacune des étapes du processus, l'individu physique sollicite diverses parties du cerveau. Il est possible actuellement de différencier ces étapes par les indices que révèlent les technologies médicales de pointe, du moins pour les événements cognitifs qui sont, de toute évidence, physiques. Reste à savoir si le concepteur, dans l'élan de sa prise de décision, accepterait de se soumettre à un tel interrogatoire !
On se souvient que la traçabilité repose aussi sur des exemples. Il s'agit là d'événements cognitifs de conceptions déjà effectuées [7]. L'expérience nous enseigne qu'il est nécessaire de savoir comment le concepteur participant à un processus décisionnel a procédé – pour chaque événement cognitif. Ce type d'exercice est utilisé dans les entreprises afin de pointer, après coup, ce qui a effectivement été réalisé. Ainsi, on pourrait renforcer de façon consciente les bonnes stratégies à la prise de décision conceptrice. Cette analyse de type Design Rationale a pour but de répertorier d'autres chemins de la conception qui aurait pu être empruntés, et de mesurer la probabilité de leurs résultats. La traçabilité sert donc surtout a démontrer les possibilités jusqu'alors non-empiriquement testées, ainsi que leurs potentiels. En effet, si certaines perturbations n'étaient pas présentes à un moment donné, un des chemins alternatifs que pointerait une étude de traçabilité aurait été emprunté. L'exercice de la traçabilité est un peu comme une " IRM par patch-work " de la conscience conceptrice qui peut s'étendre à toute une gamme de produits.
S'appuyer solidement sur ces études des processus mentaux de la décision pour prévoir les tendances évite au concepteur de subir toute la soudaineté des perturbations.
Le but final de cette section n'est pas de montrer en images comment les décideurs rétablissent constamment l'équilibre. Nous voulons plutôt mettre en lumière que, si l'on accepte d'analyser le concepteur d'une manière technologiquement avancée (par IRM en temps réel) – pour ce qui concerne l'inscription tangible de ses actions –, il faudrait anticiper sur le besoin de parvenir à une autre analyse sur un niveau personnel pour aboutir à une illustration pragmatique des événements cognitifs. (La traçabilité des connaissances employées dans un design tend dans ce sens, sauf qu'il s'agit uniquement d'exemples pris isolément.) Cerner un processus cognitif, c'est prendre en compte tout type d'événement dans la cognition. Notre abord de la cognition est au sens large de ce terme, au sens complète du phénomène. Nous essayerons à présent de démontrer les raisons pour lesquelles l'analyse empirique ne suffit plus.
4 Tremplin vers la cognition non-manifeste
Dans ce qui suit, nous envisagerons une séparation entre deux types de cognition : celle qui se donne à voir et dont on peut facilement rendre compte dans une modélisation linéaire du flux d'information, et celle de l'esprit pure. Dans une confrontation avec J.-P. Changeux, P. Ricœur [8] passe en revue le cognitivisme matérialiste que prônent M. & Mme Churchland : ces derniers tentent d'expliquer le fonctionnement du cerveau. Ils facilitent dans les deux sens la liaison Corps-Esprit. Ricœur suggère que leur contradiction réside dans la manière matérialiste d'expliquer ce dont l'Homme est capable sur le plan socio-rationnel de l'esprit. Nous regarderons ce plan de plus près car c'est sur ce plan que nos connaissances résident.
Étudier ou gérer les informations qui sont en effet connues par l'Homme est une tâche immensément plus complexe que d'étudier ou de gérer les informations tout court. On peut parfois douter de notre capacité à tracer pour affecter un sens à une information. Les décideurs humains opèrent avec des informations sous-déterminées – ou des connaissances en cours de co-construction – comme dans l'exemple que nous propose Y.-F. Le Coadic, où un bibliothécaire doit être capable de deviner les besoins non exprimés des usagers.
" Une personne U (usager) essaie de décrire à une autre personne D (documentaliste-bibliothécaire), non pas quelque chose qu'elle connaît, mais quelque chose qu'elle ne connaît pas et que ne connaît pas forcément l'autre personne D " [9].
On en déduit que connaître une information est une affaire de degré. Par analogie, ces mêmes barrières de la communication existent entre concepteurs et utilisateurs futurs des machines, entre concepteurs et fournisseurs, ainsi qu'entre concepteurs et autres concepteurs. Et pourtant, la conception se réalise. Analyser des informations connues, mal connues ou qui sont en cours d'acquisition ne relèvent en aucune manière du domaine des entités manifestes : peut-on leur assigner un sens ? D'où l'importance qu'on leur donne dans une cognition pragmatique. En effet, dans l'ère de la communication, on ne sépare pas suffisamment bien les entités informationnelles de telles connaissances communiquées. Tandis qu'une information inconnue n'a aucun impact dans la société humaine, une information même partiellement connue par quelqu'un est communicable à une autre personne.
Tout décideur entreprend donc de connaître l'information requise au préalable à une prise de décision. Il est vrai que la cognition porte sur la connaissance en contexte, la connaissance de soi et la connaissance de soi au sein de l'environnement qui l'entoure. F. Varela et associés avancent des preuves à la position anti-réductionniste que nous soutenons. Prenant l'exemple de la cognition visuelle, Varela, Thompson & Rosch affirment que les textes de référence en cette matière donnent une description de type " processeur d'information " où l'observateur humain (i.e. un concepteur) fonctionne comme un ordinateur : la lumière entre par les yeux, est relayée à travers le thalamus jusqu'au cortex, là où un " traitement supplémentaire " s'effectue sur ces informations. On constate la nature traditionnellement séquentielle du processus. Mais ces auteurs sont venus introduire un grain de sable dans les rouages de la doctrine matérialiste en soutenant que seulement 1/5 de l'information traitée par le thalamus est relayé par la rétine, les quatre autres provenant d'autres parties du cerveau. La plupart des informations à traiter circulent déjà dans le système. Mais dans quelle direction ?
" …one can see that there are more fibers coming from the cortex down to the LGN [in the thalamus] than there are going in the reverse direction. To look at the visual pathways as constituting a sequential processer seems entirely arbitrary; one could just as easily see the sequence moving in the reverse direction " [10].
Vue la conclusion de ces spécialistes, on ne peut tout expliquer par la métaphore de l'ordinateur, forme d'explication qui fait appel à la théorie physicaliste des connaissances.
Le concepteur cherche à connaître le maximum d'informations dans le temps alloué à une tâche décisionnelle (quelques semaines, jours, minutes…) ; cependant, il possède déjà une compétence qui le place à un stade avancé dans la prise de la décision. Ceci vaut pour toutes les modalités cognitives (l'ouïe, l'odorat, le toucher, la vision…) et leur transpositions intersensorielles. Nous prenons la vision comme exemple simplement parce que, dans les Sciences Cognitives, elle constitue le sous-domaine le plus avancé.
5 La communicabilité et la catégorisation sociale des connaissances, le cas du concepteur
Les explications matérialistes des fonctions cognitives ont connu un essor dans les années 8Os. Mais à la lumière de ce qui précède, le " je peux " corporel dont parle H. Dreyfus [11], c'est-à-dire la théorie selon laquelle nos capacités cognitives sont indissolublement liées à notre propriété d'avoir un corps, et non pas seulement un cerveau, semble quelque peu insuffisant pour expliquer la cognition d'un décideur humain. Et H. Putnam nous offre une image vive, catastrophique même, de la mise à l'épreuve de la théorie physicaliste de l'esprit, où, le cerveau serait coupé de son corps. C'est le syndrome des cérébello-cuviens [12] qui ne possèdent pas de capacités référentielles – la faculté de personnaliser leurs manœuvres langagières (échange de " je ", " tu ", déictiques…) par rapport aux autres et à une information (l'objet référentiel). La manière dont un utilisateur et un concepteur se servent chacun à leur tour dans leur pensées du même signe linguistique (i.e. un " tu " non prononcé) pour signifier des positions sociales opposées laisse émerger un peu plus le rôle du non-manifeste dans la cognition humaine.
Dans la perspective cognitive de l'auto-organisation, l'expérience accumulée par le concepteur au fil des années reste un capital influençable si l'on considère que, à l'instar de l'exemple de Le Coadic cité plus haut, dans la situation où un utilisateur essaie de décrire l'interface idéale pour la tâche qu'il souhaite effectuer sans vraiment réussir, la compensation est influencée en fonction des caractéristiques de la perturbation (les exigences de l'utilisateur). Certes le concepteur serait formé en Requirements Engineering. Pourtant, le futur utilisateur conditionne les réactions concrètes du concepteur. Mais comment ? Les connotations d'autonomie que véhicule le terme d'" auto-organisation ", notion d'ailleurs brillamment exposée dans un second ouvrage fondateur [13], excluent pour nous la richesse de l'extérieur du système contre lequel le système subjectif est censé se délimiter. Selon Francis Jacques, l'individu (concepteur, décideur, etc.) est même " condamné à l'ouverture " [14] ; ce qui est la réalité sociale. Quant à la réalité physique, une question de la philosophie de l'esprit surgit ici : " How could bodies conceivably act on one another at-a-distance ? " [15]. Nous la transformons en la question suivante : " comment les corps individuels pourraient-ils agir cognitivement les uns avec les autres à distance ? ". Adhérer au physicalisme diminue nettement les chances à résoudre cette question.
S'il existe un doute concernant l'inscription corporelle de l'esprit du concepteur –, il est fort possible que la " séparation physique " des esprits par leur ancrage aux corps des individus détruit tout compte-rendu de l'aspect dialogique de la communauté des concepteurs. Quel est cet aspect dialogique de la prise de décision ? On dit couramment qu'à deux on réfléchit mieux. Pourtant, une équipe de deux personnes fait souvent référence à une tierce personne et agit en fonction des attentes de cette personne (i.e. des utilisateurs imaginés). La communication à deux n'est pas cantonnée à deux personnes. Un concepteur seul répond aussi aux attentes d'un tu (i.e. l'utilisateur) ou au réactions plausibles de plusieurs personnes (i.e. utilisateur, supérieur hiérarchique, collègue, concurrent, etc.). Cet aspect dialogique de la communication de concepts entre concepteurs et entre concepteurs et utilisateurs n'a pas d'instanciation parce que les concepts ne peuvent que porter sur les types similaires d'objets physiques existant à l'heure actuelle et non pas sur les objets particuliers [tokens] ; puisque certaines décisions sont en cours quant au devenir des objets, par exemple des interfaces précises, le pouvoir indicatif du concept n'est pas complet. Les objets finaux de l'innovation appartiennent au futur.
Ainsi l'interrogation, le questionnement, bref, la pensée d'un seul décideur dans la conception ne demeure pas en isolement psychologique. La cognition est sociale. On peut illustrer de manière systémique l'inclusion de plusieurs acteurs sociaux dans la représentation d'un concepteur. Ce schéma sera aussi fonctionnel.
Schéma 2

Les compartiments modaux (i.e. les attitudes " modales ") de la " psychologie " du concepteur peuvent être ceux des acteurs figurant dans le premier schéma ou ceux des personnes indiquées ici, comme des facettes de sa personnalité professionnelle.
Lorsque plusieurs concepteurs s’expriment et comparent des points de vue en conceptualisant, ils agissent dans une capacité sociale. Plus de détails destinés à la formalisation du phénomène en question dans cet travail sont nécessaires. Néanmoins, nous pouvons maintenant émettre quelques affirmations. Au sein de la communauté des concepteurs, pour améliorer la communication des concepts impliqués dans une décision il est primordial d'admettre :
Ainsi cernées, les influences agissant sur la finalité du processus de décision pourraient être visualisées de manière formelle. L'approfondissement technique à poursuivre à l'avenir passera par exemple grâce à des analyses en milieux industriel ; l'intégration des données découvertes à des schémas systémiques davantage élaborés permettra d'explorer la nature et la provenance des pressions que " subit " un concepteur, et ce, afin d'améliorer le fonctionnement de l'entreprise.
6 Références
[1] Bouvier A., (1969), La théorie des ensembles, Paris : PUF.
[2] Laudan L., (1977), Progress and Its Problems: Towards a Theory of Scientific Growth, Los Angeles: University of California Press.
[3] Perani, D., Paulesu, E., Galles, N. S., Dupoux, E., Dehaene, S., Bettinardi, V., Cappa, S., Mehler, J., & Fazio, F. (1998). "The Bilingual Brain: Proficiency and Age of Acquisition of the Second Language", Brain, 121, 1841-1852 ; Perani, D., Dehaene, S., Grassi, F., Cohen, L., Cappa, S. F., Dupoux, E., Fazio, F., & Mehler, J. (1996). "Brain processing of native and foreign languages", NeuroReport, 7, 2439-2444 ; suivre le lien souple
[4] Maturana H. & Varela F., (1980), Autopoiesis and Cognition : The Realization of the Living, Boston Studies in the Philosophy of Science, Vol. 42, Dordrecht, Holland : D. Reidel/Kluwer.
[5] Maturana H. & Varela F., (1980), Autopoiesis and Cognition : The Realization of the Living, Boston Studies in the Philosophy of Science, Vol. 42, Dordrecht, Holland : D. Reidel/Kluwer, p. xxviii.
[6] Norman D. & Draper S. (1986), User Centered system design: New Perspectives on Human-computer Interaction, Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates.
[7] Carroll J. & Moran T., (1991), Special Issue of Human-Computer Interaction on 'Design Rationale', Vol. 6, nš 3 & 4, Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates.
[8] Changeux J.-P. & Ricoeur P., (1998), La nature et la règle. Ce qui nous fait penser, Paris : Odile Jacob, p. 54, 55, 79, 80.
[9] Le Coadic Y.-F., (1994), La science de l'information, Paris : PUF, p. 53.
[10] Varela F., Thompson E. & Rosch E., (1991), The Embodied Mind: Cognitive Science and the Human Experience, Cambridge, MA: The MIT Press. Voir particulièrement les détails de leurs " émergences neuronales ", p. 93-98.
[11] Dreyfus, H., Intelligence artificielle : mythes et limites, 1984.
[12] " Des cerveaux dans une cuve ", Putnam H., (1984), Raison, vérité et histoire, Paris : Minuit.
[13] Dupuy J.-P. & Dumouchel P., (1983), L'Auto-organisation : de la physique à la politique, Paris: Seuil.
[14] Jacques F., (1985), L'espace logique de l'interlocution, Paris : P.U.F, p. 46.
[15] Laudan L., (1977), Progress and Its Problems: Towards a Theory of Scientific Growth, Los Angeles: University of California Press, p. 46.