|
Des corbeaux
Daniel Arapu
|
|
Texte intégral (en Word) :
cor.doc
1. Invitation au voyage
Loup et corbeau (le méchant) peuvent avaler dans un excès
d'hybris primitive le Soleil, deinde ira. D'autre part,
le loup famélique (v. tabou fréquent : turc kurt
= ver, mais aussi le gaélique mac tire = fils de
la terre) balaye toute la surface de la terre (surtout, dans la
fonction nourricière, en variante féminine : Rome,
mais aussi Turco-Mongols
). Mais ce symbolisme horizontal
s'oppose à celui de l'ascenseur chamanique
(ciel <-> terre <-> enfer)
qu'est le corbeau, essentiellement vertical (et masculin).
|
Cette étonnante verticalité révèle un curieux personnage, à la fois très humain (qui ne peut pas être résumé par une seule caractéristique comme la plupart des animaux) et violemment autre. En paraphrasant le mathématicien et poète roumain Barbilian / Barbu, pour qui le nombre i symbolisait la verticalité, nous dirions que l'homme réel a besoin d'un alter ego imaginaire, pour devenir complexe.
Claude Seignolle, le grand maître de la littérature magique française parlait d'un « corbeau de toutes les couleurs » ; tout est interactif et à chacun le sien !
2. La République des Corbeaux
La consultation des données géographiques a prouvé que le corbeau (dans une liste d'animaux) donne le plus de toponymes en Roumanie (surtout Moldo-Valachie) dans un contexte particulier où les populations fuyaient les invasions dans les montagnes, pour revenir dès l'accalmie sous la conduite d'un ancêtre afin de fonder un village symbolisé par un âtre commun. La recherche montre toujours une descente des montagnes et, parfois, une curieuse tendance à partir vers l'ouest. Il existe des traces historiques démontrant que les princes souverains de Valachie sont des « corbeaux » (le Prince Noir, corbeau crucigère comme emblème valaque), avec des prolongements chez les Corvins hongrois.
(...)
On trouve une grande quantité de corneilles dans les plaines polonaises, avec des prolongements russe, allemand, tchèque . Le Grand Corbeau est présent en Italie : Alpes, Sardaigne, Abruzzes (cf. Pontecorvo, similaire à l'all. Ravensbrück, indiquant un corbeau passeur) et Calabre. Chaque micro-système demande une analyse à part.
Pourtant on peut encore identifier d'anciennes corbières (it. corbara/corvara, esp. corbera/corvera). En Catalogne française on garde des traditions d'un déluge local où le Canigou joue le rôle de l'Ararat. La vallée du Têt est parsemée de toponymes basés sur cornella. Il existe une légende sur la corneille crucigère indiquant l'emplacement d'une statue de la Vierge par deux branches croisées dans son bec. Ailleurs, cela est devenu la tâche de la colombe.
***
(...)
2.4 Traditions roumaines
A. Choix de traditions roumaines dans le questionnaire de Hasdeu
Corbeau
- Il est fier de lui.
Corneille
- Ses pattes étaient blanches ; elles sont devenues noires à force de gratter la terre pour chercher de l'eau.
Geai
(pour une fois, nous oublions notre décision d'ignorer les geais) :
- Connaît 12 ou 24 langues.
B. Collection Voronca
Corbeau
- Il est devenu noir car Noé avait le coeur noir les temps anciens sont appelés l'époque du corbeau blanc.
Corneille (en oubliant les multiples idioties sur les Tziganes)
- Les hommes ne connaissaient que l'orge. Le blé et le seigle proviennent de la Grande Valachie, au-delà des mers.
(...)
3. Religions et traditions du monde
Il importe, même si nos moyens sont limités, de distinguer entre croyances (relativement) figées, « sacrées » et développements ultérieurs.
3.1 Retour à M. Eliade
Les limites de l'ouvrage sont voulues par l'auteur : il est question uniquement de Daces, même si des réminiscences actuelles d'une période plus ancienne sont reconnues. D'autre part, la méthode revenant à admettre/rejeter le caractère « chamanique » des phénomènes est trop réductrice.
Observons également que le personnage « chamanique » le plus intéressant : Aristéas de Proconnèse (apparaît à deux endroits à la fois, circule sous forme de corbeau pour porter en Italie du sud la bonne parole d'Apollon) est Grec, mais né en milieu thrace.
3.2 Grèce et Rome
Les faits sont assez bien connus et nous n'insisterons que sur quelques détails saillants. En Grèce, les dieux à corbeaux sont (3 générations) :
La référence aux corvidés est très ancienne : un superbe petit autel solaire en or, d'âge mycénien, montre en haut deux corneilles (=couronne) à côté des cornes de consécration. On peut comparer l'objet à un autel ourartéen du grand dieu Haldi : les oiseaux sont également des corneilles.
Des traces dans l'Odyssée : Ulysse rencontre Eumée au lieu dit Pierre du Corbeau ; les Grecs sont jetés à la mer comme des corneilles après l'épisode des boeufs du Soleil.
A Rome, le rôle des corbeaux est majeur dans la divination (domination étrusque). Il faut prêter attention à une tradition affirmant qu'il existe 64 cris différents. Nous y reviendrons.
La légende de Corvinus est un re-make patriotique à base d'éléments traditionnels. Marcus Valerius tue un horrible Obélix de l'armée de Brennus, car il est favorisé par le corbeau (comme dans les contes roumains ! le corbeau aura plus à manger) ; le nouveau Corvin vivra presque 100 ans, sera 6 fois consul, 6 fois dictateur
3.3 Celtes et Germains
Le monde celtique marque très clairement la trace des Corvidés :
Pour les Gaulois, il serait bon de réexaminer l'identification de certains oiseaux par les historiens de l'art :
Les deux corbeaux de Wotan « cognitifs » (mémoire et prévision) sont trop bien connus pour demander une présentation.
3.4 Autres Indo-européens, vrais chamans et Chinois
Nombreuses traditions en Arménie, Iran, Inde (l'élément le plus remarquable est le rapport corbeau / langue).
En Yakoutie, le corbeau est le satellite du chef des chamans noirs.
En Chine, le mythe central est fourni par les 10 corbeaux d'or qui
se transformeront en autant de soleils qui brûlent la Terre. 9
doivent être sacrifiés. Le Soleil restant est un
corbeau à 3 pattes
(valeur masculine
yang).
3.5 Japon, Ainu
La religion ancestrale du Japon, le Shintô, fait référence au corbeau. Notre propos est d'appréhender la nature de celui-ci : dieu (jap. kami, vx. jap. kamuï) ou simplement illustre personnage.
La figure la plus remarquable est Yata-garasu (« corbeau aux 8 envergures », mais plutôt « corbeau 8 (points cardinaux principaux et intermédiaires = tout l'univers) » ; nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à la corneille couveuse que nous avons observée ces derniers temps rotations à 45° intelligentes, en fonction du vent, de la pluie, etc. ).
Le moment est grave, car Jimmu-tennô, premier empereur du Japon, envoyé par Amaterasu (déesse du Soleil) pour prendre possession de son pays (Yamato) est accueilli à Kumano par un énorme ours mal léché et une forêt inextricable (noire, car à prédominance de conifères, normale pour le corbeau). Ce corbeau à 3 pattes ( ? influence chinoise) réussit à y faire passer le soleil et sera reconnu comme kami sous le nom de Take-tsunumi-no-mikoto.
A côté de ce dieu, on trouve le corbeau sous la forme plus modeste d'un o-tsukaï (assistant) d'un temple. On retrouve dans cette fonction plusieurs fois le loup, y compris pour le compte du couple Izanagi / Izanami (couple primordial) ; pourtant le loup est remplacé par le corbeau au Taga-taïsha. Au Karasu-jinja, on adore Waka-hiru-me, hypostase du Soleil Levant.
Jusqu'à la dernière guerre, les offrandes de riz étaient « approuvées » par les corbeaux lors de 3 essais (devant le sanctuaire, à 300 mètres ou 4 kilomètres plus loin ; cf. notre conte vogoul). Ailleurs, un corbeau blanc goûte les offrandes en début et au milieu de chaque mois. Pendant le grand matsuri (fête) Shimameguri-shiki, M. et Mme Corbeau enseignent la cérémonie à leurs 2 petits et reviennent au temple de Yata-garasu. Au Nachi-jinja, au début de l'année, un prêtre avec une casquette en forme de corbeau part chercher l'eau " nouvelle " à la cascade sacrée.
On constate que les anciens concepts (chamaniques ?) co-habitent harmonieusement avec les nouvelles idées venant de Chine. Les corvidés tombent à pic pour illustrer l'amour confucéen de la famille. Une comptine très populaire parle du « Corbeau qui chante ( !) dans les montagnes, car il a un fils de 7 (nombre d'Apollon) ans ». A partir d'un fait réel : longévité et ponte tardive (3 ans) on arrive à dresser le portrait du bon élève japonais.
Les Ainous, anciens habitants du nord du Japon, ne révèrent pas particulièrement les corbeaux (v. le nom de la corneille). Néanmoins, le titre de kamui (dieu, force puissante) leur est attribué à cause de deux événements mythiques :
- un monstre voulait avaler le Soleil et Corbeau l'a tué à coups de bec,
- les Ainus succombaient à la famine ; Corbeau les guide vers une énorme baleine échouée tous les motifs sont bien connus.
En conclusion, Maître Corbeau est rarement dieu, mais plutôt héros (dans le bon sens) ou carrément trickster cabotin menschlich, übermenschlich
3.6 Et le Déluge !
C'est un élément clé de la campagne anti-corbeau remontant à Noé.
Commençons par trois traductions :
« Et laissa aller le corbeau qui sortit et ne revint pas, jusqu'à ce que les eaux fussent taries sur la terre » - La Bible, A. Frossard (dir.)
« And he sent forth a raven, which went forth to and fro, until the waters were dried up from off the earth » King James Bible
« Il lâcha le corbeau, qui partit, allant et revenant jusqu'à ce que les eaux eussent laissé la terre à sec » La Bible du Rabbinat français, Zadoc Kahn (éd.)
On dira qu'il s'agit de simples différences de rhétorique. Eh bien, non ! Dans la première traduction, où est passé « to and fro » ou « allant et revenant » ?. Il ne s'agit pas d'une valse-hésitation, mais d'une danse typique du Corbeau, pompier anti-déluge depuis la préhistoire, qui bat la terre pour l'assécher. Trop de Descartes et de La Fontaine transforment le vétéran en mouche du coche, ou pire, en déserteur !
Mais enfin, le corbeau peut être mauvais, puisque l'on ne doit pas le manger : noir, sent mauvais Les Hopi (et bien d'autres) l'interdisent : un mauvais génie a pris cette forme pour danser sur le plateau où se trouve le temple du Soleil. Plus prosaïquement, la bête est difficile à attraper et n'a pas bon goût.
La colombe, par contre, quelle différence ! : peut combattre pour la paix à la demande de l'Union Soviétique, joue les petits télégraphistes dans les situations les plus scabreuses, et enfin, est délicieuse farcie aux raisins secs.
3.7 Après le mythe, le conte
Avec le changement de religion (n'oublions pas que même les Tlingits ont rejoint les Grecs dans la communauté chrétienne orthodoxe à l'époque de l'Alaska russe), les éléments des mythes ont été disloqués, acceptés ou rejetés, pour devenir de simples motifs de littérature populaire.
A. Contes roumains (et russes)
Dans les contes roumains, plus archaïques que dans le reste de l'Europe (sauf Russie et environs), le corbeau assume deux rôles :
Marginalement, des thèmes plus anciens apparaissent : le corbeau cherche (en concurrence avec la tourterelle) l'eau de mort et l'eau-de-vie à travers les montagnes qui se cognent sur la tête (russe aussi), transformation du héros en animal (en sautant 3 fois par-dessus sa tête) L'initiation du héros avalé par le corbeau pour être régénéré (signalée en Russie) est devenue marginale (à la limite, ce sera un rapace), voire absente.
B. Un ancien déluge au pays des corbeaux
Il existe heureusement en français une longue collection de contes koryaks, autour du personnage Kujkynnjaku, que vous devez lire sans plus attendre. Le récit sur le déluge est très important :
Il n'arrêtait pas de pleuvoir. Kuikynnjaku demande à ses fils d'attraper beaucoup de rennes. Ils construisent une grande barque et y mettent les rennes et tous sorte de bêtes de la terre qui répondent à l'appel, y compris des souris. Celles-ci vont tirer l'arche jusqu'à la mer. Après un long périple, on aperçoit une île où une femme se peigne. Sans pitié, Corbeau la drogue avec des champignons, puis lui coupe les cheveux, les cils et les sourcils et la déshabille. Une souris espion lui fait savoir que de l'autre côté de la mer le temps a changé. Corbeau refuse de rendre ses habits à la pauvre femme et s'en va.
C. Une légende suspecte
La famille des Corvini hongrois (aucun rapport avec le Corvinus latin, vainqueur des Gaulois) n'a donné qu'un seul roi : Matthieu (1458-1490), réputé pour sa sagesse et sa droiture. Le père, Jean de Hunyadi était vraisemblablement valaque, anobli par la couronne. Une légende a été utilisée pour renforcer les droits dynastiques du fils : l'anneau était donné en gage par le dernier roi de Hongrie, le vrai père, mais un corbeau le vole. Il doit être abattu par l'oncle. On voit mal pourquoi une famille prendrait le nom d'un animal épisodiquement néfaste. Par contre, le château est considéré comme hanté depuis des siècles, car des prisonniers turcs y ont été maltraités et l'inquisiteur avait la main un peu lourde. Jean est représenté par un corbeau, anneau au bec, surmonté par une semi-lune à étoile (valaque ou turque ?) et sa femme (Szilágyi) par un chamois (indique les montagnes, mais les cornes sont dessinées à l'envers !). On est en pleine Renaissance et la magie n'est jamais loin. La soeur de Matthieu n'est autre que Mme Dracula
D. Deux corbeaux remarquables
Les histoires les plus élaborées sur les corbeaux viennent de l'Inde : Pancatantra, reprises à travers plusieurs langues en arabe : Kalila wa-Dimna, pour arriver enfin en Occident.
Le stratège
Les Corbeaux sont attaqués par les Hiboux (c'est bien sûr une simple allégorie, rhétorique sanskrite « ennemi du corbeau » = « hibou » ou « chauve-souris », par simple opposition jour-nuit) ; à cause de la surprise, les Corbeaux sont décimés. Le conseil a beaucoup de mal à choisir entre les différentes ripostes : fuite, attaque totale Un seul corbeau propose de mieux connaître les Hiboux : il se fait molester par les siens, puis part demander refuge aux Hiboux. Bien accueilli, à l'exception d'un sage conseiller, il sera bientôt au courant de tous les secrets des Hiboux ; lorsque ceux-ci se rassemblent dans une grotte pour délibérer, les Corbeaux viendront mettre le feu à l'entrée.
L'ami des bêtes
Un corbeau, dit l'Etonné (l'étonnement est le début de la pensée dialectique !) vit en harmonie avec une tortue. La tourterelle à collier avertit notre héros que tous les animaux ont un ennemi : le chasseur un seul remède : le rat, qui peut ronger les filets. Le corbeau montre patte blanche et le rat rejoint la confrérie, suivi ensuite par la malheureuse gazelle. Celle-ci, puis la tortue, capturée par dépit après la gazelle, seront sauvées par le rat.
E. Remonter à la source
Les sept corbeaux (frères Grimm)
Un couple a déjà sept fils. La fille qui naît est chétive, donc il faut la baptiser vite. Les fils se disputent à la fontaine et perdent la cruche. Le père les maudit et ils quittent les lieux sous forme de corbeaux. Devenue grande, la fille apprend qu'elle a des frères et part les rechercher. Chez Soleil, Lune et Etoile du Berger. Enfin un osselet lui permet de monter sur la Montagne de Verre et elle doit se couper un doigt pour ouvrir la porte. Un Nain lui dit que les corbeaux sont là. Elle goûte dans leurs assiettes Retrouvailles.
Une deuxième variante (Slovaquie)
Une pauvre femme a trois méchants fils et une charmante fille. Les fils mangent tout (la viande en particulier) pendant que la mère va à l'église. Elle les maudit et ils se transforment en corbeaux, condamnés à s'entre-déchirer. La fille devenue grande veut chercher ses frères. Péripéties chez les mères de Lune, Soleil et Vent. Finalement, la soeur trouve les corbeaux dans le Château de Verre, escaladé grâce à des osselets. Retrouvailles. Hélas, pour les sauver il faut se taire pendant 7 ans, 7 mois, 7 jours et 7 heures. La fille se marie avec le Prince ; ses trois fils merveilleux sont jetés chaque fois par la sorcière, mais récupérés par les corbeaux. Juste au moment où elle doit être exécutée, la soeur est en mesure de parler
Une variante plus raisonnable, bien que d'Europe Occidentale
Une famille de paysans a déjà sept fils. Ceux-ci demandent une soeur. A la prochaine naissance, la nourrice se trompe de couleur pour le ruban qui aurait dû annoncer la naissance de la fille. Les fils, voyant le ruban, quittent la maison. Devenue grande, la fille lave son ruban (rose) et le met à sécher. Un grand corbeau survient pour s'en emparer. La fille le poursuit sans comprendre ses paroles : « cra, cra, cra, na cas d'sett fratell t'aggia purtà ». Le corbeau arrive à une maison et dépose le ruban devant le jeune homme qui paraît en être le maître. La fille réclame son ruban. Le corbeau est pourtant un familier de la maison et n'a jamais rien volé. On se reconnaît
F. Histoires de famille
Brouille avec l'Homme (conte vogoul)
D'après les folkloristes russes, on y trouve une influence des missionnaires chrétiens.
In illo tempore, la Terre n'arrêtait pas de grandir. Homme, qui y habitait, utilisait Corbeau (tout blanc) pour surveiller le phénomène.
Une première fois, Corbeau doit faire le tour de la Terre et revenir. Cela prend une heure.
La deuxième fois, il faudra juste le temps nécessaire pour cuire le poisson dans un grand chaudron.
La troisième et dernière fois, l'attente se prolonge. Un an après, Corbeau revient et n'est pas très à l'aise. Après un interrogatoire serré, Corbeau avoue qu'il a mangé un cadavre (placard inconnu !). Il est maudit et devient noir.
Le sacrifice des parents (conte carélien)
Triste comme une ballade de Narayama :
Une corneille a trois enfants. Le déluge (encore une fois) arrive et elle doit les sauver, mais ne peut en porter qu'un à la fois. Au premier, elle demande en survolant les flots :
- Tu feras quoi à ma place ?
- Je te sauverai, ainsi que les enfants.
- Tu es un menteur !; le petit est jeté à l'eau.
Même dialogue avec le deuxième.
Le troisième répond :
- Je sauverai surtout les enfants !. Il est transporté en lieu sûr.
Le sacrifice du fils (conte kalash)
Le peuple des Kalashas est le seul parmi les Dardes à garder sa religion préislamique. Néanmoins, certains éléments et personnages du monothéisme y sont arrivés.
Caïn tue son frère (spontanément), mais reste perplexe devant le résultat. Dieu n'aime pas le désordre et ordonne à Corbeau de régler l'affaire. Dans un esprit pré-abrahamique, Corbeau obéit et tue son propre fils, puis invente l'enterrement. Tout est bien qui finit bien.
Le gendre russe (Voron Voronovitch)
La variante la plus connue, drolatique. V. V. n'est pas un monstre comme dans d'autres cas.
Un moujik renverse ses semences et appelle à l'aide. Comme il promet ses filles en mariage, Soleil, Lune et Corbeau viennent à son secours. Invité chez ses gendres, il essaie de les imiter. Rentré chez lui, il essaie de chauffer/éclairer la salle de bain en mettant son doigt dans le mur. Hélas, il n'est ni Soleil, ni Lune et sa baba lui dit vertement ce qu'elle en pense. Enfin, il essaie de dormir sur un perchoir chez Corbeau, ce qui lui sera fatal.
Un Putiphar papou
Perroquet (Roriko) se promène le long de la rivière et avale des cailloux. Corbeau le voit et lui dit :
-Viens avec moi et je te nourrirai.
- Non, c'est trop loin et puis ici je suis chez moi.
Finalement, Perroquet cède. Corbeau l'installe sur un rocher et s'en va. Perroquet pense qu'il est abandonné. Pourtant, Corbeau revient avec une pleine charge de patates douces. Perroquet est heureux. Ceci ne durera pas, car Mme Corbeau suspecte les allées et venues du mari. Elle le suit et découvre Perroquet. Elle est furieuse et revient lui arracher une griffe, ce qu'elle ne réussit pas. Alors, elle déchire sa belle jupe et part pleurer pour en accuser Perroquet. Le mari est vexé. Avec sa plus puissante hache de pierre, il tranche une griffe à Perroquet, qui prouvera ensuite son innocence. Corbeau prie son ami de lui pardonner. C'est entendu, mais Perroquet rentre chez lui en chantant tristement (à remarquer l'effet tiré de l'abondance des voyelles !) :
Rorio rorioe ompura rorie rorio rorioe aarabaa rorioe rorio rorioe rorio rorioe ompu'raa rorioe rorio rorio'e aarabaa roriroe rorio oiaae baai'aa oioe oio oioe baaiaa oioe oio oioe.
Commentaires
1. Même dans les contes les plus archaïques, on ne garde plus le souvenir de la transformation, chamanique et volontaire, en corbeau.
2. Le thème du déluge est essentiel. Le corbeau est un vrai pompier : il doit éliminer l'eau et sauver le Soleil. Le thème de l'arche, avec tous ( ?) les animaux, est pré-historique.
3. Historiquement datée et tendancieuse, la légende des Corvini montre que déjà à cette époque le corbeau n'était plus qu'une figure littéraire.
4. Les deux personnages indiens sont une splendide illustration de l'intelligence du corbeau, favorable à ses congénères et bien au-delà. L'humanisation est un peu forcée, mais n'oublions pas que le texte a servi à éduquer un grand nombre de princes !
5. Au fond, le seul élément commun entre les 3 variantes du conte des frères et le nom de corbeau et le chiffre 7 (en Grèce, le 7e jour du mois appartenait à Apollon Sunday ).
(...)
4. Appeler le Corbeau
Une excellente encyclopédie soviétique des mythes nous a apporté des informations sur les Corbeaux à travers le monde. On y trouve une remarque reliant le nom du corbeau à « cri », et de plus à « noir ». C'est bien sûr une approximation, qu'il s'agissait de tester.
Indo-européen
Latin et néo-latin
Le nom du corbeau corvus ( ?< krowos) s'est imposé partout, y compris en albanais (korb). Dialectalement (cf. sarde), on constate des altérations du r et/ou la métathèse (kolbu, krovu, etc.). En roumain dialectal (...) est apparu un terme très proche du son nominal du Corvus corax : croncan ou cloncan.
Situation très différente pour la corneille cornicula (dérivés en fr., occ., it., esp.), mais en concurrence avec un autre nom de corvidé : esp. graja/grajo « freux », mais port. gralha, fr. de la Charente grôle, uniquement « corneille ». En roumain (cioara() et albanais (sorrë) ; le mot est autochtone et à l'origine identique.
Ombrien : corneille curnaco
Celtique
Il a existé un krowos > vx. irl.
cru#.Un ancien nom de la corneille : bodu-os > bodb désigne une déesse de la victoire.
Gaélique : bran(-en) est ancien et commun, d'après l'ancienne philologie irlandaise, son nom est dû à sa voracité, v. lat. de-voro, gr. bibraskô) mais ne se conserve que dans les noms propres ; fitheach < fíach < veikos désigne à la fois le corbeau et le vautour ; feannag « corneille » ?< feann « peau » ; en Ecosse, le mot correspondant à l'angl. rook vient du vieux nordique
Brittonique : brân ; en gallois, le corbeau = cigfran (b. à viande = cic)
Germanique
Corbeau : le nom actuel raven, Rabe, a perdu sa gutturale cf. isl. hrafn (kraw-no-)
Freux : id. angl. rook < vx. scand. hrókr
Corneille : très proche du cri crow, Krähe, krage
(...)Commentaire
Cette enquête minutieuse (parmi les groupes linguistiques, seul le khoï-san reste encore inexploré), confirme que l'affirmation de départ : « cri » ou « noir » est statistiquement vraie. Les deux caractéristiques peuvent même être utilisées séparément ou simultanément.
On a pu constater néanmoins que d'autres concepts : « voracité », « voleur », « viande », « montagne », « printemps » peuvent être invoqués.
a. Une analyse détaillée des « cris » est nécessaire ; dans l'immédiat, on constate la persistance d'un modèle krok/kra, même si chaque langue humaine impose des variations, par ex. affaiblissement ou perte de la gutturale ou, au contraire, son renforcement, changement de la voyelle Un modèle wak, issu peut-être de gwak, est assez courant. Mais, la nasalisation fréquente dans les langues africaines, est-elle due à l'oiseau ou aux langues humaines ?
b. Dans le cas du rapport avec « noir », nous devons interroger les bases mêmes de l'étymologie « scientifique ». Il est clair que ce n'est pas « noir » qui explique le corbeau, mais vice-versa. La première raison est que les langues archaïques avaient peu d'adjectifs. D'autre part, en examinant le gilyak ves-vokh « tourbe du corbeau » = « charbon », on constate que « corbeau » n'apporte pas uniquement la note « noir », mais aussi « brillant », « dur, pierreux », autant de concepts différents de notre point de vue actuel. Lorsque « corbeau » trouve une nouvelle enveloppe sonore (en slave), son ancien habit sera conservé pour « noir ».
c. Cela devrait améliorer notre compréhension de la « coïncidence » entre kar-, kal- « noir » (altaïque proprement dit, mais aussi japonais, ainou, dravidien, néo-aryen ) et kar- « dur, roche » considéré comme pré-indo-européen dans nos contrées. En revenant à l'ainou pas-kur, nous devons tenir compte de deux sens possibles pour kur : 1. « noir » (apparaît surtout sous la forme syntaxique kun-ne cf. jap. kuro-i) où pas- serait l'équivalent de « total » (pa « tête », pase « principal »,(...) et 2. « héros » (les Japonais traduisent « dieu », mais le concept englobe souvent l'homme). Si l'on prend en compte le gilyak ves-kar, la situation devient encore plus complexe. L'étymologie « populaire » devient incontournable, car des échanges complexes (forme et sens) se sont effectués par une certaine osmose entre les deux ethnies.
d. Les « sauts » par-dessus les barrières linguistiques (sans aucune revendication « nostratique ») complètent notre exigence d'un renouvellement de l'étymologie « scientifique » : toute l'aire boréale identifie « corbeau » et « voleur », v. russe (vor et voron), finnois, estonien ; en roumain coïncidence entre « corneille » et « Tzigane voleur ». Pour var(n)-, il faudrait penser à une étymologie satisfaisante pour plus d'un groupe de langues. Ainsi, var- (cf. iranien, indien, puis turc « vagabond »), pourrait désigner le vaste espace des vagabonds célestes. Je pense que l'on ne devrait pas en exclure ni l'oiseau grec ornith-, ni Ouranos/Varuna.
5. Portrait et réponse du corbeau
Voici ce qu'a écrit un illustre représentant de l'hystérie anti-corbeau :
« partout on a mis le corbeau au nombre des oiseaux sinistres qui n'ont le pressentiment de l'avenir que pour annoncer des malheurs réels ou imaginaires. C'est le chantre des funérailles, sa vue est de fâcheux augure. Son plumage noir, son cri lugubre, son port sans noblesse, son vol lourd, son regard farouche et méfiant, l'odeur infecte qu'il exhale, tout en lui inspire la répulsion. C'est encore aujourd'hui le conseiller des vieilles sorcières ».
5.1 Le portrait
Plus sérieusement, on a affirmé que la vision négative est propre à l'Europe (surtout Occidentale). C'est vrai et faux à la fois. La vérité est que le côté négatif s'est imposé en Europe Occidentale en deux étapes :
· le monde catholique (par rapport à l'orthodoxie) a pu appliquer, pour des raisons historiques, ses consignes de manière très stricte : en pourchassant la sexualité (essentiellement bestiale) et en interdisant toute recherche rationnelle sur les sources du Mal ; les Druides sont convertis en sorciers (cf. l'attitude soviétique envers la racaille qui garde des idées rétrogrades dans un monde parfait) ; d'ailleurs toutes les religions fossilisées sous forme de rituel immuable demandent surtout l'obéissance et le monothéisme n'a rien inventé,
· le développement de la (pré-)modernité va encore mieux avilir l'animal : il n'a pas d'âme, il ne peut pas parler, donc il ne mérite la vie qu'à condition d'être utile, la plupart des fois en étant mangé ; il a fallu attendre le Romantisme pour le corbeau redevienne « héros ».
Cela ne veut absolument pas dire qu'ailleurs le corbeau est tout blanc. Son habit, noir en Europe, blanc au Sénégal (Corvus Albus), bleu (geais chez les Peaux-rouges de l'Amérique du sud) est un affront à l'esthétique locale. Le ramage ne déclenche pas non plus l'enthousiasme. Même dans les régions « chamaniques », il peut pactiser avec les forces obscures (v. Yakoutie, Hopi), ou simplement être ridicule en tant que trickster.
5.2 Les relations du corbeau (récapitulation)
Certaines relations restent binaires, d'autres se ferment sur elles-mêmes pour former des relations ternaires, balisant notre sphère sémiotique. On remarquera que le réseau ainsi obtenu est valable pour l'ensemble de l'humanité, ce qui prouve son ancienneté.
Soleil : thème universel, en dépit de l'habit « noir », mais brillant ; à l'origine le corbeau a pu être blanc et le redeviendra après, par miracle, ou plus souvent à force de l'âge.
Yeux : oeil (incroyable liste d'yeux crevés : proverbes comme esp. « Cría cuervos y te sacarán los ojos », avec équivalent exact en turc ; avoir les yeux crevés est le résultat possible en Grèce antique pour le parjure.
*** Soleil + Oeil : v. la tradition roumaine tirer sur un corbeau, ambassadeur du Soleil, provoque une maladie incurable chez le tireur (Râ, Mata Hari ).
Matin, début d'année : matin (en yakout « manger des yeux de corbeau », le turc est plus vulgaire : « fiente de corneille », assure un réveil très matinal) ; pour les données inaugurales, les témoignages altaïques et japonais sont suffisants.
Montagne : montagne (v. turc küzgün) et verticalité ; à défaut de montagne, le corvidé s'installera au plus haut sur un arbre, pour voir mieux.
Terre ferme et sécheresse : (cf. japonais karasu « corbeau » et kara-su « sécher ».
Longévité, mort et immortalité : v. traditions universelles, Kronos, voyage de Bran l'Irlandais
Amour familial et amitié : v. contes.
Nombres magiques : appliqués aux frères corbeaux - 12 sont les mois de l'année ; 7 (nombre normalement masculin, et vierge pour Pythagore, jour d'Apollon de chaque mois du calendrier grec).
Colombe : « Guerre et paix »
Crapaud : (croasser et coasser !) en Chine le crapaud est la Lune. Une célèbre amulette haïda montre la condition humaine : l'homme est emporté par l'élan vital du Corbeau tout en donnant la langue au Crapaud (venin chamanique, ou plutôt pulsion de mort).
Loup : anciennes complicité / inimitié dans le conte chamanique koryak, Corbeau se met en morceaux, dévorés par Loup, qui va être dévoré de l'intérieur.
Aigle : parfois confusion, même alliance matrimoniale ; le rapport avec l'Homme est néanmoins différent.
*** Loup + Aigle : triangle tlingit, très « dumézilien » : aristocrates (v. roi dace Oroles, cf. russe orël), savants omniprésents et piétaille.
*** Apollon (homme) + Loup : à l'époque où l'élevage des bêtes a été inventé (rennes en premier ?), l'homme était content d'avoir un informateur haut placé suivant (évidemment, pour des raisons intéressées) les mouvements des loups. Depuis, certains loups sont devenus chiens (ou même avant !) et l'histoire fut oubliée.
5.3 Que dit le Corbeau
(d'après Steve Madge et Hilary Burn « Corbeaux et Geais » (trad. fr.), Vigot, 1996)
En gras : les espèces connues en Europe
|
Corneille de l'Inde |
Corvus splendens |
Inde, Birmanie, Sud de la Chine |
kaa kaaa ; sec sans timbre, proche Corbeau freux |
|
Corbeau calédonien |
Corvus moneduloides |
Nouvelle-Calédonie |
waaa ; aigu et doux/wak wak ; plus fort/aawp ; plus long |
|
Corneille à bec mince |
Corvus enca |
Malaisie, Indonésie |
ak ak ak ; pi-yong et ne-aw (en vol) ; sonore, nasillard |
|
Corneille violacée |
Corvus violaceus |
Indonésie, Philippines |
variable d'une île à l'autre |
|
Corneille plaintive |
Corvus typicus |
Sulawesi |
proche d'un grand perroquet, trois notes sifflées + croassement |
|
Corneille de Flores |
Corvus florensis |
île de Flores |
ressemble à 1. perdrix/2. (liquide) loriot |
|
Corneille des Mariannes |
Corvus kubaryi |
arch. Mariannes |
sons rauques, tonalité nasale en vol/cri perçant au sol |
|
Corneille à bec blanc |
Corvus woodfordi |
Nouvelle-Guinée |
ao ao ao |
|
Corneilles de Bougainville |
Corvus Meki |
Iles Salomon |
? |
|
Corneille à tête brûlée |
Corvus fuscicapillus |
Nouvelle-Guinée |
gakok gakok |
|
Corneille grise |
Corvus tristis |
Nouvelle-Guinée |
ah ah ah /croassement geignard |
|
Corneille du Cap |
Corvus capensis |
Afrique du Sud |
kraa kraa kraa / gloussement kerlol'op, doux, mais portant au loin |
|
Corbeau freux |
Corvus frugilegus |
Eurasie tempérée |
kaa à rythme variable selon le degré d'excitation, moins grave que la Corneille noire |
|
Corneille d'Alaska |
Corvus caurinus |
Canada, USA |
kraa répété/ yoyoyoyo/ glougloute-ments et imitations |
|
Corneille d'Amérique |
Corvus brachyrinchos |
Canada, USA |
ahh répété + répertoire Corneille d'Alaska |
|
Corneille du Mexique |
Corvus imparatus |
Golfe du Mexique |
cri grave et nasal : nark/gar/nar-ur |
|
Corneille de Sinaloa |
Corvus sinaloae |
Mexique |
Siiaw |
|
Corneille de rivage |
Corvus ossifragus |
Est USA |
Ark ark ark /aruk |
|
Corneille des palmiers |
Corvus palmarum |
Antilles |
kraa /aag répétés |
|
Corneille de la Jamaïque |
Corvus jamaicensis |
Jamaïque |
kraa kraa et gloussements très rapides |
|
Corneille de Cuba |
Corvus nasicus |
Cuba |
aaa-u |
|
Corneille des Antilles |
Corvus leucognaphalus |
Antilles |
cri de perroquet |
|
Corneille noire |
Corvus coron Corvus corone |
Europe Occ., Chine |
krwa répété, (rare) krok |
|
Corneille mantelée |
Corvus cornix |
Europe, Asie Occ. |
v. Corneille noire |
|
Corneille de Mésopotamie |
Corvus capellanus |
Irak |
? cri typique, répété 3 fois en 10 s |
|
Corneille à gros bec |
Corvus macrorhynchos |
Asie Orientale |
kaaa kaaa fort et sec/isolé krok krok |
|
Corneille de Levaillant |
Corvus levaillantii |
Inde, Indochine |
kaaa kaaa kaak |
|
Corneille d'Australasie |
Corvus orru |
Indonésie, Nouvelle-Guinée, Australie |
dialectes locaux : ak ak ak grave/ kwak kwak kwark kwark/ kra kra krwaa |
|
Petite corneille |
Corvus benedetti |
Australie aride |
aak aak aak |
|
Corbeau de Torres |
Corvus coronoides |
Australie |
ahaar ahaar aaar aaaarrrurrar , etc. |
|
Petit corbeau |
Corvus mellori |
SE de l'Australie |
Kar kar kar kar /ark ark ark ark |
|
Corbeau des forêts |
Corvus tasmanicus |
Tasmanie et S de l'Australie |
korr korr korr korrr |
|
Corneille à collier |
Corvus torquatus |
plaines de Chine |
kaaarr /kar kar |
|
Corneille de Hawaï |
Corvus hawaiiensis |
Hawaï |
kerreuk kerreuk kerreuk /kraaaik/kwak |
|
Corbeau du Mexique |
Corvus cryptoleucus |
Mexique, USA |
kraaak kraaak /kwak kwak |
|
Corbeau pie |
Corvus albus |
Afrique |
karr karr karr /kla kla kla |
|
Corbeau nain |
Corvus edithae |
NE de l'Afrique |
Comme suivant |
|
Corbeau brun |
Corvus ruficollis |
Afrique, Moyen-Orient, Asie centrale |
aarg aarg aarg /comme C. corax en moins grave |
|
Grand corbeau |
Corvus corax |
Eurasie et Amérique en zone boréale |
krok krok krok /klong klong métallique/tok tok tok/kraa grinçant, etc. |
|
Corbeau à queue courte |
Corvus rhipidurus |
Afrique, Arabie |
kraah kraah en fausset |
|
Corbeau à cou blanc |
Corvus albicollis |
Afrique |
kroor kroor /kraak kraak kraak |
|
Corbiveau commun |
Corvus crassirostris |
Ethiopie |
croassement grave et guttural |
6. Langue et intelligence
Ou l'est malin comme on crov !
(patois centre-est)
6.1 Le retour de l'animal
L'animal en général a eu une valeur variable durant l'histoire de l'humanité : le chasseur Ainou priait l'Ours qu'il mangeait pour l'envoyer au Ciel, puis les bergers ont établi une relation forte avec le Loup et le Corbeau Détaché des soucis matériels, l'homme commence à mépriser l'animal : il ne parle pas réellement, il n'a pas d'âme même une subtilité moderne comme la latéralité (A. Tomatis, v. ci-après) lui est déniée.
Or, les recherches modernes reviennent à l'animal dans le but évident de nous permettre une meilleure compréhension de nous-mêmes.
La revue « La Recherche » de nov. 2001 publie un article « L'intelligente cervelle des oiseaux », par Louis Lefebvre : on y apprend qu'en dépit d'une organisation différente du cerveau (hyperstriatum ventral et néostriatum, structures typiques du cerveau des oiseaux, forcément miniaturisé et compacté en 3 dimensions chez les volatiles vs. la structure essentiellement bi-dimensionnelle du néo-cortex), les oiseaux peuvent manifester des comportements mesurables étonnamment intelligents. Par ailleurs, une note nous informe sur le fait que les corbeaux émettent des cris différents (apparemment de type mélodique) en fonction de la qualité et de la quantité de la nourriture signalée. Peu de temps après, on apprend que les Corneilles de Nouvelle-Calédonie démontrent leur latéralité par leurs instruments de recherche d'insectes, fabriqués à grands coups de bec dans des feuilles appropriées. Et puis il y a l'oeil droit « malin » (nos observations sur les corneilles de Paris vont dans le même sens !).
6.2 Sacré, pensée, langage
Des discussions interminables tournent autour de la question « Peut-on penser sans langage ? » (on ajouterait « Peut-on marcher sans pattes ? », doit-on obliger les scientifiques à utiliser le latin à la place des formules ? et le langage des rêves ?). Le langage est là, et il expliquera tout, car hérité de très haut. Malheureusement, la linguistique même se prête à ce jeu en oubliant que la langue est faite surtout de sens. Chomsky, avec sa distinction capitale entre « compétence » et « performance » a été mal accueilli, au moins en France ; on lui a reproché l'irréalité de sa « structure profonde ». Notre critique va dans l'autre direction : la structure profonde chomskyenne n'est qu'une interface. Derrière, il y a quelque chose de plus profond : le Logos intérieur (plus ou mois favorisé selon les espèces : il semble que chez les oiseaux les corvidés et les perroquets sont champions ; les faibles différences génétiques entre homme et chimpanzé sont en train d'être étudiées pour expliquer l'accroissement des capacités cérébrales humaines). En attendant les résultats, nous prenons position en affirmant que le langage n'est que le débordement de l'intelligence, (par tous les moyens possibles : verbal, gestuel, etc.), ayant la curieuse propriété de toujours s'accroître en capturant les éléments pertinents de l'extérieur.
6.3 Comportements trans-darwiniens, coopération, néoténie
Actuellement, il y a accord quasi unanime sur le fait que les comportements des animaux sont là pour accroître la survie statistique de l'espèce. Alors, pourquoi les geais sont polyglottes (aucune motivation matérielle n'a été proposée sérieusement) et les pies volent les petites cuillers en argent ? Ces comportements ludiques (point de départ éventuel : la parade nuptiale ?) ne sont pas, bien sûr, anti-darwiniens, mais ressemblent à une provision stratégique pouvant être utilisée ultérieurement à bon escient.
On a remarqué que le miaulement des chats de nos maisons est plus mélodieux que celui des chats sauvages. Ce serait une adaptation destinée à l'homme, que le chat a domestiqué, afin d'amadouer son maître-serviteur.
Plus sérieusement, il faudrait revenir au principe évolutif de la néoténie le renouvellement se fait par l'enfance et l'homme n'est qu'un singe qui reste enfant plus longtemps. Dans un monde en développement accéléré et dirigé par l'homme, les différents comportements peuvent se croiser et donner des résultats étonnants.
6.4 Glottogonie
Depuis le Cratyle, l'origine du langage humain serait due à l'imitation (de la nature) ou à l'arbitration d'un sage. Pour la deuxième hypothèse, on remarque que le plus intelligent des humains ne peut que réformer le langage (v. Confucius 13:3), mais non le créer. L'imitation, bien sûr incontournable, se heurte à un problème majeur : les bruits de la « nature », y compris ceux qui sont émis par les animaux, sont d'une autre nature que le langage humain, qui serait peut-être une imitation d'imitation ?, ou de toute façon une imitation créatrice.
Le langage phonétique est un jeu parmi d'autres, intelligent ou non. Son importance actuelle, incontournable, vient du fait que la mémoire commune de l'humanité a été encodée en ce langage, en attendant l'écriture. Pour le docteur Alfred Tomatis, la phonation semble être une pratique assez récente dans l'histoire de l'espèce. D'après lui, la voix (supportant donc le langage verbal) est assujettie à l'oreille, qui à son tour doit être éduquée par un tuteur (normalement c'est la mère). Le processus de phonation est relativement récent et nécessite un apprentissage. L'oreille peut perdre, pour différentes raisons, certaines plages fréquentielles (scotome). Une oreille qui commande une voix éraillée a été elle-même éduquée par une voix éraillée. Différentes techniques arriveront à réparer ses méfaits.
Donc, pour éviter le paradoxe de l'oeuf et de la poule, l'homme avait besoin d'un tuteur. Les traditions parlent d'oiseaux. Des faisceaux de présomptions se concentrent sur le corbeau.
Notre recherche actuelle se relie à des résultats plus anciens. En effet, nous avons proposé il y a plusieurs lustres quelques résultats assez surprenants pour la linguistique traditionnelle : le concept « couper » est représenté par une séquence « gutturale » + « dentale » dans les langues les plus diverses (comme angl. to cut). En outre, nous remarquions qu'autour de « couper » on trouve différents satellites sémantiques : « court », « dur », « incurvé », « cri » Tout cela n'est pas très clair, même si la Gestaltpsychologie peut apporter un début d'explication. Remarquons que le nom et le cri du corbeau paraissent être de la famille.
Petit exercice de sémantique phonétique. Suétone prétendait que le corbeau est un professeur de patience parce qu'il répète cras, cras, cras. Essayons de relier le vrai sens latin = « demain » à KR. Par différentes opérations métaphoriques on obtiendra une série : couper > court > vite > tôt > matin > demain.
Pourquoi le langage humain a été tronçonné en phonèmes ? Nous ne pouvons que constater un choix du langage articulé en faveur des « bruits » domestiqués, plutôt que de préférer un langage purement musical. La possibilité d'une projection stable du cri corvin dans le langage humain, confirmée partout dans le monde, semble montrer sinon une identité de l'espace de paramètres utilisé, au moins une parenté topologique.
Donc, non seulement le spectre de la phonation corvine se superpose assez bien sur l'audition humaine (à l'exclusion des ultrasons / infrasons produits par des becs trop petits ou trop gros), mais les découpes opérées dans ce spectre semblent nous préparer à quelque chose de nouveau.
6.5 Consonnes et phonèmes
Techniquement parlant, le langage humain est composé de voyelles, définies dans l'espace tridimensionnel des premiers formants de la voix et ayant une durée (-), et de consonnes, dont la forme extrême est l'occlusive, un simple passage entre deux états (.). La frontière est perméable car les voyelles fermées peuvent jouer le rôle de consonnes (y, w), tandis que certaines consonnes ne sont pas dépourvues de durée : liquides (l, r : un signe courant de durée ou de répétition), nasales (m, n, ng) et les différentes spirantes (s, z, ).
Toutes ses espèces sont des phonèmes, une création humaine qui combine émission et réception phonique, bien sûr inconnues dans la nature : c'est pourquoi un bruit naturel, par ex. « frapper entre eux deux morceaux de bois » donnera :
tac-tac morceaux de taille comparable et plutôt plats,
tic-tic morceaux fins (et la bien connue combinaison tic-tac),
toc-toc morceau sphéroïde sur surface plate, cf. frapper à la porte. ---(l'exemple est copieusement illustré par les langues du monde)--- ;
la nature fournit les bruits, mais c'est l'homme qui les fait passer à travers son mécanisme de classification.
L'apparition des phonèmes reste un problème ouvert, même si, dans le cadre de la Théorie des Catastrophes, on a déjà essayé de trouver un modèle expliquant la discrétisation du signal sonore.
On se contentera dans l'immédiat de constater que le phonème est caractérisé par un vecteur binaire dans un espace de « traits phonétiques » (par ex. « voisé » ~ « non-voisé » = « activation ou non des cordes vocales »).
Or, les 64 cris différents des Corbeaux étrusques pourraient être compris dans un cadre où une réponse binaire était attendue pour chacune de six questions.
Ainsi, ce « cri » analysable (car correspondant assez bien à la tranche sonore attribuée aux humains) : roulé ou non, nasal ou non, , jouerait le rôle de germe de tout langage, à la fois comme proto-syllabe et comme proto-phrase (assemblage de « - », trait qui dure et « . », point événementiel -> « voyelle » + « consonnes » ou « verbe » + « noms ».
Récapitulons à partir du langage concret des Corvidés :
En réalité les kra1 et kra2 sont des réponses à des kra2 et des kra1, en complétant le triplet avec une éventuelle variation de l'écho. Kra6 avec un tempo rapide est plutôt une menace (en l'occurrence contre les pies). Kra4 et kra5 pourraient être des variantes fortes de kra1 / kra2.
Nous avons pu enregistrer dans les réponses une variation (ton plus bas, consonnes moins claires ) jusqu'à découvrir une vraie « conjugaison » : kraa, khrea, klaa, ngraa, dont le sens nous échappe.
Du côté humain on constatera :
· Le squelette consonantique est obligatoire pour fixer les concepts, les voyelles n'y apportant que des nuances (dérivations) ; cela est strictement vrai pour les langues sémitiques, où le phénomène est le plus marqué - ailleurs la tendance est comparable ; il semblerait que l'information des consonnes (contours au sens de la Gestaltpsychologie) et celle des voyelles n'utilisent pas le même hémisphère cérébral pour leur traitement.
· Les régions où les consonnes sont prépondérantes (soit fréquence des consonnes dans la chaîne parlée, soit richesse de l'inventaire des phonèmes consonantiques) correspondent aux régions des Corbeaux (boréale + haute montagne).
· La syntaxe des langues actuelles peut choisir entre la coordination et la subordination (fractale ?). A la base de tous ces mécanismes est la duplication complète/incomplète correspondant à des valeurs comme : « pluralité », « similitude », « identité » (nom), « fréquence », « aboutissement » (verbe). Si une variation existe, elle est vocalique (du type : tic-tac, zig-zag ) ou consonantique (turc çak-pak où la deuxième consonne, souvent labiale, représente un écho atténué). Il est possible que des variantes « écho », incluses dans l'inventaire de base, soient à l'origine de nouveaux phonèmes.
Peut-être que la connaissance n'est que mémoire (surtout visuelle : en indo-européen « voir » = « savoir ») et que l'anamnèse demanderait des hologrammes (ici la partie vaut pour le tout, qui n'est que renforcé, comme dans les rêves).
Un caractère mystique / éternel a pu être attribué aux phonèmes ( = « lettres » ; ceci va au-delà de notre propos actuel). Il reste à expliquer pourquoi z . et gh sont descendus du Ciel pour les Arabes et non pas pour les Hébreux.
6.6 Nom du langage
Des traditions anciennes, surtout du centre de l'Asie, Inde en particulier, relient le langage aux corvidés.
Or, précisément ce langage si humain est volontiers consonantique et répétitif : amhara kwankwa « langue, langage » (ce qui rappelle notre « cancaner »).
En roumain, il existe un mot générique pour « langue, langage, dialecte, parole, mot ». C'est grai (d'après les étymologies courantes < vx. slave, actuellement uniquement serbe grajati « croasser ») ; on y reconnaît facilement le g(r)a- international l'identification avec une espèce zoologique ou une langue ne mène à rien : le signifiant et le signifié sont tellement emmêlés que la reconnaissance n'appartient plus qu'au Créateur.
6.7 Nom des gens
On revient à la Vrancea. Pourquoi un groupe humain s'identifie-t-il aux Corbeaux ? Dans l'aire Tlingit on trouve trois clans : Aigle, Corbeau et Loup. Ceci rappelle étrangement la triade de Dumézil : « majesté » - « sagesse » - « travail » (rien n'est indo-européen, même pas « nostratique », mais la compréhension est directe ; c'est pourquoi l'affirmation de Lévi-Strauss sur le caractère arbitraire et purement différentiel des noms claniques nous paraît accrochée dans le vide).
Les Tlingits s'identifient effectivement aux Corbeaux. Ils sont menteurs parce que les Corbeaux le sont. Ici le « menteur » est appelé « maître du jeu de la bouche » (...) sans aucun scrupule moral.
Les Grecs, dont le nom actuel est dû aux Latins (peut-être tribu de l'Epire : Grai, mais sûrement « bavards », sont également des menteurs avérés, avec à leur tête Odysseus (v. ancien nom de Varna : Odesos), qui envoie à sa patronne des « paroles ailées ». Kratyle aurait crié : Vive la démokratie !
Chez les Kalmouks, une fraction du peuple fait référence aux corvidés. Les Corbeaux roumains, sont-ils une ancienne confrérie de sorciers (v. kapno-bates « marchant dans la fumée » des Daces), un simple contrepoids à la puissance royale des Daces (un roi s'appelait Oroles, « vautour »), le nom des bergers suivant le Soleil L'éventail des possibilités reste ouvert.
6.8 Perspectives
Nous avons laissé de côté de nombreux comportements intelligents (construction d'un nid supportant les actuelles tempêtes à Paris) ou franchement curieux : j'ai assisté à une scène où un senior, visiblement rassasié, interdisait l'accès des juniors à un morceau convoité en leur volant dans les plumes. Une fois sa respectabilité assurée, l'ancêtre a cédé le morceau.
7. Non-conclusions et actualité du Corbeau
7.1 Récapitulation
Décrire toute la « matière corvine » est une entreprise digne de la (ré-)écriture des encyclopédies à la Borges. Nous nous limitons donc à une sobre récapitulation :
· Le Corbeau apparaît partout dans l'espace de l'homme ; les quelques régions où il est absent (Amérique du sud, une portion du littoral guinéen, îles isolées, mais à l'exclusion des Açores v. Ilha do Corvo - et Hawaï) démontrent un remplacement presque automatique : rapace ou perroquet.
· La distribution géographique est complétée par une présence tout le long de la (pré-)histoire humaine, avec des hauts et des bas ; la meilleure époque fut, semble-t-il celle des Bergers craignant les Loups.
· Les textes disponibles doivent souvent (à cause de leur déstructuration) être ramenés à leur point de départ, même dans le cas clé du déluge.
· Les diatribes contre le Corbeau, vont jusqu'aux limites de l'absurde, ce qui démontre tout simplement que l'animal ne laisse jamais indifférent.
· La plupart des animaux entrent dans la fable comme des représentants d'un seul trait de caractère (rusé, stupide, etc.) ; le Corbeau est au contraire polymorphe et ses déroutants comportements n'ont qu'un dénominateur commun : l'intelligence. Les échecs du trickster sont ceux que tout humain adulte a connus.
· Un comportement pouvant être qualifié de « trans-darwinien » s'instaure, les actions ne visent pas immédiatement un avantage pour l'espèce, mais aménagent l'environnement « à sa mesure » en vue d'avantages au deuxième degré : y a-t-il une meilleure définition de l'histoire humaine ?
· « Bon ou mauvais » est une simplification abusive : le juge est nécessairement mauvais avec le criminel. La dénonciation du Corbeau, même si opportuniste, est toujours juste.
· D'autres particularités des Corvidés (par ex. longévité ou fidélité amoureuse) n'ont pas laissés indifférents nos ancêtres ; sous la forme gaj- « corvidé », on découvre le serment de la fiancée dans la Rome archaïque : VBI TV GAIVS, EGO GAIA.
· Panache de l'intelligence humaine, le langage même n'est pas étranger au Corbeau. C'est sur ce terrain que nous attendons la participation de tous ceux qui réagissent au message, car le Corbeau nous incite à approfondir nos propres racines.
· L'étonnant assemblage de concepts autour de « couper » et du « corbeau » pourra recevoir des explications diverses. Tournons-nous plutôt vers l'avenir : la construction de très grandes bases de connaissances demandera des techniques nouvelles. Pourquoi ne pas s'inspirer de la cartographie naturelle des concepts ?
7.2 Et nous ?
Comme dans le conte vogoul, le Corbeau revient, tôt ou tard. Nos matériaux démontrent sa prédilection pour les « catastrophes » (accidents géographiques ou historiques), qui le font apparaître ou disparaître.
Or, l'humanité se trouve actuellement confrontée à des défis majeurs. La mondialisation laissera peu de place à la rhétorique en langue tribale, car l'esprit prend sa revanche sur la lettre. Sinon, les robots déviants (pour commencer mal programmés) vont nous réduire en bouillie, corps et âme.
Bien plus grave, à l'heure du génie génétique, nous avons un besoin pressant de redéfinir notre nature, dont le langage fait partie. L'intelligence artificielle, longtemps adulée ou décriée, est de plus en plus nécessaire dans notre monde dénaturé.
C'est urgent et la marge est étroite. Souhaitons-nous bonne chance !