Un parcours esthétique (introduction)

Covy pour STP




       Les sciences humaines étant les dernières venues, et leur naturalisation étant encore un peu discutée, elles ne sont pas immédiatement évoquées par la juxtaposition des deux mots « art » et « science » ; peut-être même ne saisit-on pas à première vue de rapport entre ce que ces deux mots désignent. C'est sans doute parce que l'esprit est hanté par les arts plastiques. Si l'on songe aux arts de la parole, au roman, au théâtre, d'autres perspectives s'ouvrent aussitôt et suggèrent des rapports que d'autres arts aussi entretiennent avec les sciences humaines : musique, danse etc.

       Ces sciences ont pour objet l'homme et tout ce que l'homme a mis de lui-même dans le monde. Par suite l'esthétique, science du beau et de l'art, se range parmi elles. c'est donc une science humaine qui explique et fait comprendre l'art. Il convient d'insister sur la relation inverse : l'art constitue un document des plus précieux pour les sciences de l'homme. qu'il suffise de se rappeler l'immense ressource que constituent pour la psychologie le théâtre, le cinéma et la haute couture.

       Il faut avouer que l'esthétique est une irrésistible tentation. Presque tous les êtres qui sentent vivement les arts font un peu plus que les sentir : ils ne peuvent échapper au besoin d'approfondir leur jouissance.

       Il est vrai que certaines questions que se pose l'esprit sont plus générales et plus naturelles que telles productions de l'art. L'existence des autres est toujours inquiétante pour l'égoïsme du penseur. Le philosophe inventa le bien et le beau comme il inventa le vrai, le faux-vrai, voire la vraie-fausse vérité.

       Si l'esthétique pouvait être, les arts s'écrouleraient comme des châteaux de cartes devant son essence. Aujourd'hui la fonction de l'art est de nous arracher à l'état contemplatif, au bonheur dont l'image était unie à l'idée générale du beau. La conception positive de la vie conduit fatalement à la recherche d'effets immédiats et à l'abandon du beau.

       Serions-nous arrivés au crépuscule de la postérité ?

       Autrefois le mot « art » n'avait pas grand rapport avec l'esthétique et n'évoquait guère le beau : il avait essentiellement pour objet l'obtention de résultats utiles. Il était classique d'opposer l'art à la science. Il semble à première vue qu'il y ait une grande différence entre l'artisan et l'artiste. A première vue seulement : par exemple, les sculptures ornant les cathédrales, conçues par des tailleurs de pierre aux noms inconnus, dépassent la simple représentation. nous avons affaire à une beauté artistique qui ne peut être expliquée. Le sourire de l'ange de la cathédrale de Reims n'est-il pas aussi énigmatique que le sourire de la Sainte Anne de Léonard de Vinci ? D'un côté, un tailleur de pierre ; de l'autre, un savant. Mais rien ne prouve que ce tailleur de pierre ne fût pas aristotélicien, comme Léonard, d'ailleurs, qui faisait figure d'autodidacte en écrivant dans ses carnets : « Parce que je ne suis pas lettré, certains présomptueux prétendent avoir lieu de me blâmer ».

       Nous nous trompons presque toujours sur la relation des artistes, voire des artisans ou bien des philosophes, avec leur temps. Il nous est difficile de nous représenter l'indifférence, l'incompréhension, la répulsion qui accueillirent d'abord la plupart des chefs-d'oeuvre. Et encore plus difficile d'admettre que leur succès, quand il survint, avait été balancé par celui d'oeuvres médiocres.

       Aborder un parcours esthétique, c'est en quelque sorte faire du piratage, crier à l'abordage en mettant les pieds sur une île inconnue, comme si elle était amarrée au quai de nos sensations.

       Le beau, c'est la liberté dans l'apparence, clame bien haut Schiller, contrairement à Leibniz, qui, lui, assure que la perfection implique une connaissance ; mais quand Pythagore dit que les nombres constituent tout ce qui est, alors que Platon assure que l'objet des arts n'est pas l'imitation de la nature, mais l'expression d'un idéal de beauté, on est en droit de se demander si Aristote, qui ramène le beau à l'utile en faisant ainsi une doctrine des techniques rejetant l'art vers la pratique n'est pas plus proche de nous que Paul Valéry qui cherche l'origine de l'art dans la sensation ; reconnaissons-le, l'esthétique contemporaine se tourne plus volontiers vers l'esthétique des chercheurs et des techniciens que vers l'esthétique des doctrines. Elle est surtout expérimentale.

       Pour Aristote, la vue est le plus élevé des sens. Elle n'exige pas, de même que l'ouïe ou l'odorat, un contact direct avec l'objet senti. Pourtant, pour éprouver des impressions esthétiques, il faut être pourvu des fonctions sensorielles correspondantes et capable d'affectivité. Tous nos sens fournissent des émotions esthétiques. On peut dire des valeurs esthétiques qu'elles constituent une sorte de synthèse des valeurs affectives et des valeurs intellectuelles. Elles ont pour origine l'émotion qui naît en présence du monde considéré comme représentation pure.

       L'erreur la plus faite pour éteindre le vrai sentiment du beau est celle qui confond ce qui plaît aux sens avec ce qui plaît à l'intelligence.
Cette phrase de Joseph de Maistre (1753-1821), ouvre la porte au doute. En effet, l'esthétique ne peut s'inscrire dans l'universalité que si l'oeuvre d'art s'écarte de l'événementiel, voire même du social. C'est pour cette raison que pendant longtemps la musique a distancé la peinture. Quand Blaise Pascal nous dit qu'il n'aurait pas inventé la peinture parce qu'il ne voyait pas l'intérêt de doubler les objets par leurs images, il conforte Kandinsky, lequel affirme que l'objet nuit en peinture. Pascal est en avance sur son temps. Il est regrettable qu'il n'eût pas fréquenté l'école péripatéticienne que Covy n'a pas encore créée, car il eût pu prendre acte que le nombre en art est la dernière expression abstraite. Aujourd'hui, nous voyons autrement que nos prédécesseurs, nous sentons autrement qu'ils ne sentaient, nous jugeons autrement qu'ils ne jugeaient. Sommes-nous si différents ?
La valeur en art n'est ni un objet, ni une idée, ni un concept, ni un sentiment, ni une sensation, puisqu'elle est ce pouvoir qui nous fait changer d'idées, changer de concepts, changer de sentiments, changer de sensations.

       On a plus l'habitude de la vie que de l'art, d'où le succès des oeuvres qui donnent une apparence à la vie, écrit lucidement le poète Reverdy.
Mais, ajoute Emmanuel Kant : l'appréciation du beau est une affaire de goût et l'art devrait procurer la même satisfaction désintéressée que la beauté naturelle.

       Aujourd'hui, le jugement esthétique tend à devenir impersonnel, alors que le sentiment esthétique reste essentiellement personnel. Ce n'est qu'une illusion, car celui qui se préoccupe de l'opinion des autres, non seulement juge comme eux, mais s'efforce de sentir comme eux. Ainsi le jugement est sous la dépendance du milieu social : Panurge se frotte les mains.