oui, les catégories...

Sens communs et Catégories sémantiques naturelles

Danièle Dubois
pour STP
54 Bd Raspail, salle 215
le 30 avril 2002 à 18 h.

c'est psychosémiotique      

séminaire animé par
Jean-Baptiste Berthelin
et Francis Rousseaux.

voir aussi le texte
des Actes
.

Les concepts de « catégorie » et de « catégorisation », respectivement structures de base et processus élémentaire de la pensée humaine, sont au coeur des problématiques des sciences cognitives contemporaines, aussi bien en psychologie qu'en linguistique ou en IA. La nouveauté de l'approche cognitive a été de substituer à un modèle logique des concepts hérité de la tradition classique, une approche fondée sur les notions de « prototype » et de « typicalité », sans que cela ne vienne remettre en cause la conception essentiellement référentielle du sens des mots. Le paradigme fondateur des sciences cognitives envisage en effet la cognition comme un « système de traitement de l'information », et met par conséquent l'accent sur les processus individuels de perception dans la construction des représentations et des connaissances du monde.

Cependant, assimiler la cognition à du « traitement d'information » ou à de la « manipulation de symboles » conduit à occulter les phénomènes sémiotiques spécifiques de la cognition humaine, en particulier ceux qui se manifestent dans les langues. De récentes données empiriques, concernant les catégories cognitives issues de diverses modalités sensorielles (vision, olfaction, audition), rendent aujourd'hui problématique la réduction de la cognition au seul traitement d'une information qui serait préexistante dans le monde. Ces nouvelles données suggèrent au contraire que les catégories résultent de constructions sémiotiques complexes, qu'il s'agira d'identifier à travers la mise en place de procédures de questionnement adaptées à leurs spécificités.

On abordera donc l'étude des catégories cognitives comme structures « naturelles » dans les différentes modalités sensorielles résultant du jeu de deux ordres de contraintes indissociables dans le fonctionnement cognitif : celui de la sensibilité et de la mémoire individuelles d'une part, celui du symbolique partagé des systèmes linguistiques d'autre part.

Le domaine olfactif nous servira de lieu de déconstruction du modèle cognitif qui présuppose l'adéquation des mots aux choses dans la mesure où il n'est pas possible d'appliquer à ce domaine ni les paradigmes expérimentaux ni les conceptualisations élaborées dans le domaine visuel. En effet, les catégories olfactives ne sont pas inscrites en langue (française) dans des formes lexicales qui en permettent la stabilisation collective, et se trouvent de ce fait cantonnées dans le registre du subjectif individuel. Les régularités et les invariances des structures catégorielles en olfaction sont dès lors à rechercher à la fois dans les variations des représentations individuelles, construites et mémorisées à partir des perceptions, et dans la variation des représentations collectives, inscrites dans une grande diversité des structures et pratiques langagières.

Le domaine auditif permettra d'élargir l'identification de la diversité des processus de catégorisation et de désignation des catégories. En effet, dans ce domaine sensible, un « même » phénomène physique peut conduire à des catégories différentes selon les processus cognitifs et langagiers qu'on y applique : soit la stimulation acoustique est perçue (et subie) comme un effet du monde, non pris en charge et « objectivé » par les formes linguistiques partagées, soit les processus d'interprétation interviennent pour identifier des objets du monde, signifiants dans la langue et la culture. Les phénomènes acoustiques peuvent ainsi donner lieu à des catégories cognitives tantôt proches des catégories olfactives, tantôt semblables aux catégories visuelles.

L'étude des catégories dans les modalités olfactives et auditives met ainsi en éviden ce la spécificité d'un modèle cognitif élaboré en considérant la seule modalité visuelle : cette spécificité réside à la fois dans la stabilité des perceptions visuelles et dans l'existence de formes lexicales qui en permettent la dénomination. L'origine exclusivement « visuelle » de ce modèle cognitif lui interdit donc de constituer un modèle général et exclusif du mode de constitution des connaissances humaines. En particulier, ce modèle conduisait à postuler une objectivité au monde sensible, qui serait extérieur au sujet et que viendraient désigner des formes langagières simples : des mots, voire des noms. L'étude des catégories olfactives et auditives suscite une analyse renouvelée de la diversité des principes de catégorisation et des modes de construction des catégories, analyse fondée sur la prise en compte de la diversité des relations entre les catégories cognitives et leur expression en langue.

Cette approche permettra de retravailler les distinctions entre nature et culture, entre individuel et universel. On évaluera en particulier les ambiguïtés actuelles d'un programme de « naturalisation » des phénomènes sémiotiques selon que l'on parte des a priori épistémologiques de la philosophie « continentale » ou des perspectives du cognitivisme. Les conséquences épistémologiques et méthodologiques de ces diverses prises de position seront envisagées en regard des échanges pluridisciplinaires en sciences cognitives. On argumentera que les avancées spectaculaires des neurosciences et des technologies de visualisation de l'activité du cerveau qui entretiennent une division radicale entre sciences de la vie et sciences de la culture entravent le développement d'une psychosémiotique, tout autant que celui, en linguistique, d'une sémiotique « naturelle » des cultures.

On dessinera donc en conclusion les perspectives d'un programme de recherche dans lequel les expertises linguistiques et psychologiques pourront se développer en réinstaurant la multiplicité des plans d'analyse des « couches de l'être » construisant la diversité des pratiques qui établissent une grande diversité des rapports sensibles à un monde tout autant social et symbolique que physique.