Richard Foreman
(abécédaire)
par
Anne Bérélowitch
Extraits
Acteurs
Je me rends compte que je suis attiré par un style de jeu proche de celui
des acteurs du cinéma muet, parce qu'il repose essentiellement sur la
gestuelle. L'exagération, l'artificialité de ce style de jeu le
rendent souvent plus profond et pénétrant que le jeu naturaliste.
L'exagération nous semble risible, parce qu'elle exprime en fait une
dimension cosmique, une profondeur de sentiment qui n'a pas sa place dans notre
société dominée par le rationalisme scientifique et le
réductionnisme psychologique. Mais, dans mes spectacles, ce mode de jeu
ne choque pas, parce qu'il est cohérent avec le reste de la mise en scène,
et devient un moyen d'exprimer l'angoisse et la folie qui sont tapies au fond
de nous (
).
A l'époque de mes premiers spectacles, je demandais aux acteurs de parler
comme un instituteur qui dicte des exercices d'écriture à un élève
au tableau. Ils pouvaient prendre un ton autoritaire, mais ne devaient jamais
jouer une réplique illustrative : je voulais faire véritablement
entendre les mots du texte, pas les noyer dans un déluge d'émotions.
Je leur demandais de regarder les spectateurs droit dans les yeux, comme pour
leur vriller le spectacle dans le crâne. Je ne les considérais
pourtant pas du tout comme des marionnettes. Au contraire, leurs maladresses
étaient les bienvenues. Je leur demandais juste d'exécuter le
plus simplement possible les mouvements que je leur demandais. Mais un jour,
j'ai senti que j'étais allé au bout de ce que je pouvais faire
avec des non-acteurs. Les textes que j'écris maintenant exigent un savoir-faire
et une intensité que des interprètes inexpérimentés
n'ont tout simplement pas.
Décors, espace
La scène est un lieu de déploiement du texte, un gymnase où
exercer le psychisme, l'esprit et le corps. Elle est usine, salle d'examen,
laboratoire. Si la mise en scène ne fait pas fonctionner tous ces aspects,
elle supprime l'une des dimensions de l'acte théâtral. Tous les
éléments qui entrent en jeu dans la fabrication du théâtre,
rideaux, décor, plateaux mobiles, lumières, bruits, corps, tous
contribuent à la richesse (sémantique) de l'espace scénique.
Ne jamais céder à la tentation d'utiliser cette richesse pour
tenter de convaincre le spectateur qu'il
assiste à quelque chose de
« réel »,
qu'il s'agit d'autre chose que la danse intérieure qui vous habite, exprimée
sous une forme concrète et organisée...
La plupart des metteurs en scène conçoivent le plateau comme le
lieu où se déploie l'action alors que pour moi il s'agit d'une
chambre d'échos qui permet d'amplifier la musique de l'action, d'en révéler
les multiples nuances. La scène est un espace clos à l'intérieur
duquel l'action rebondit, circule entre différents objets. La composition
procède toujours de la tension entre un cadre et l'énergie contenue
dans ce cadre, qui voudrait s'en échapper pour circuler librement. Je
conçois l'action dans mes pièces comme un jet d'impulsions projetées
vers l'extérieur, qui se heurtent aux limites du cadre (le décor)
et rebondissent vers le centre de la scène, porteuses, à chaque
rebond, d'une nouvelle nuance.
J'ai d'ailleurs utilisé très souvent des fils pour découper
l'espace scénique et introduire des lignes qui dissèquent l'image,
modifient la perspective et portent le regard vers des éléments
qui, sans cela, passeraient inaperçus. En règle générale,
lorsqu'un acteur entre en scène, vous regardez son corps qui traverse
le plateau, et si ce corps vous paraît intéressant ou désirable,
cela fait naître instantanément des fantasmes de situations réelles
où vous entrez en relation avec lui. Mais si un fil coupe votre champ
de vision, on peut espérer que vous serez amené à remarquer,
par exemple, que vous portez un regard sur les deux moitiés de corps
séparées par le fil - d'ailleurs visuellement intéressant
en tant que tel -.Ce qui vous laisse le choix entre différentes façons
de percevoir ce corps qui traverse la scène.
Nu(e)s
Un jour, à Paris, je suis allé au Crazy Horse Saloon, une boîte
de strip-tease chic, et j'ai découvert avec intérêt qu'ils
étaient confrontés à un problème théâtral
extrêmement délicat. Ils devaient présenter un show de quarante-cinq
minutes, sans autre élément pour distraire le public que le spectacle
de corps nus et harmonieux. Facile, me direz-vous. Sauf qu'il n'y avait aucune
simulation de l'acte sexuel, ni rien qui fît appel à une identification
directe du public. Ils devaient trouver différentes manières de
présenter phénoménologiquement ces corps, sans le support
d'une quelconque anecdote. Les problèmes auxquels ils étaient
confrontés étaient très proches de mes propres préoccupations.
Et il faut dire que le résultat était particulièrement
inventif. C'est ce que j'ai vu de mieux comme théâtre phénoménologique.
Zen
Pour expliquer la différence entre art oriental et art occidental, je
me sers parfois d'une analogie qui illustre assez bien la particularité
de ma démarche. Un enfant reçoit en cadeau une toupie sur laquelle
sont peintes plusieurs images. L'enfant les regarde une à une, fasciné
par leur beauté. Alors, quelqu'un passe par là et lui montre comment
faire tourner la toupie. En tournant, elle émet un léger vrombissement
et les différentes illustrations se fondent en une seule tache de couleur.
L'enfant s'abîme maintenant dans la contemplation de ce tourbillon, oubliant
les images arrêtées qu'il admirait tout à l'heure. Ce que
je cherche à créer par mon art, c'est le vrombissement, le mouvement
et le flou de cette toupie tourbillonnante et non les images qu'on y distingue
lorsqu'elle s'immobilise, privée de vie.
Ed. Actes Sud Papiers /Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, Paris, 1999