Emission "Corpus occasionnel"

de Charlie Nestel

Fréquence Paris Pluriel

avec Charlie et Marie

 

Février 1996

Durée : 1H ( Extraits)

1ere partie

porte jaune


 

Marie : Aujourd'hui nous recevons Ghislaine Gohard pour un spectacle intitulé

"La porte jaune ou le corps révélateur"
qui aura lieu au Centre Culturel Boris Vian - Les Ulis, le 13 Février 96 à 20h30.

Le titre du spectacle est "la porte jaune ou le corps révélateur". Qu'est-ce que la porte jaune, que représente-t-elle ?

Ghislaine Gohard :
La porte jaune est une porte entrouverte, au début du spectacle, et qui s'ouvre sur un monde où le corps se transforme, se déstructure et se restructure pour essayer de remodeler un corps avec une image projetée et puis c'est ce grand questionnement qu'est l'apport des nouvelles technologies et ce que cela va générer. Tout cela c'est derrière.

Marie : Donc en fait c'est un peu la porte des nouvelles perceptions ?

Ghislaine Gohard :
Oui. Quelles sont les nouvelles perceptions de notre corps à travers tout ça.
Spécifiquement, ce que j'ai cherché à développer en envoyant les images diapos ou vidéo en direct pendant le spectacle (la notion de direct est importante pour moi), c'est la relation avec le danseur de façon à ce qu'il ait une conscience différente du mouvement de son corps. Par exemple au moment même où il effectue un geste, on travaille ensemble de façon à ce qu'il pense vraiment à l'image qu'il déclenche afin de développer une gestuelle "étendue", dans cette conscience-là, et qu'il fasse corps avec le mouvement des images déclenchées.
J'ai découvert là une relation unique qui implique que je sois très liée avec les danseurs dans mes mouvements d'image pour que l'image devienne comme le prolongement du corps.

Marie : Oui et tu es toi-même ancienne danseuse ?

Ghislaine Gohard : J'ai fait de la danse classique jusqu'à l'âge de onze ans.

Charlie : Et tu pratiques les arts martiaux, Ghislaine...

Ghislaine Gohard : Oui. Ou plus exactement, le Shintaïdo, issu des arts martiaux.

Charlie : Qu'est ce qui t'a poussée à travailler davantage sur le corps avec des danseuses plus particulièrement qu'avec des danseurs dans ton parcours et en tant que personne qui vient de la vidéo ?

Ghislaine Gohard : Ce sont des rencontres. Oui, c'est vrai que, la première fois que j'ai travaillé avec une danseuse c'était Anne Bataille à Montpellier qui m'avait proposé de travailler avec elle en vidéo sur une musique de Pascal Comelade. Donc cela a commencé comme ça et puis après Catherine Langlade, que je connais depuis très longtemps, à l'époque où elle démarrait le groupe Lolita Danse au début des années 80 qui s'est dissous plus tard et ensuite on a travaillé ensemble. Cela s'est fait en fait comme ça. On a toujours eu envie avec Catherine Langlade de faire des expériences, de chercher quelque chose ensemble, danse et image. Donc on a continué comme ça.

Charlie : Est-ce que tu peux expliquer ton propre parcours ?

Ghislaine Gohard : Je viens de la vidéo. Au départ, j'ai commencé par les Beaux-Arts. J'ai débuté par la peinture et tout de suite après j'ai fait un acte très important pour moi car déterminant pour la suite, j'ai fait une performance pour rompre avec la peinture dans ce cadre-là. En fait c'était un petit peu pour moi montrer le désir que j'avais de travailler dans une autre dimension, en l'occurrence la troisième pour y inclure la notion du temps, de la durée et puis le "live". Et à partir de là, j'ai travaillé l'image parce qu'il a fallu enregistrer ces performances pour laisser une trace de cet acte éphémère, donc j'ai travaillé avec le film, la photo et puis après j'ai continué avec la vidéo parce que j'étais très préoccuppée par tout ce qui était signal et langage codé. Et donc tout cela ça m'a ouvert des portes si je puis dire, de nouvelles possibilités avec en plus l'arrivée de l'ordinateur et j'ai continué plus tard à partir de 1990 dans le spectacle qui est vraiment pour moi le travail des cinq sens.

Marie : D'accord, les cinq sens. Alors pourquoi avoir choisi de mettre en association la vidéo et la danse et par là-même qu'est-ce que te révèle le corps alors justement ?

Ghislaine Gohard :
Le mot révélation est juste parce que ce que je cherche, c'est vraiment une révélation à travers d'autres possibilités qui peuvent émerger soudainement comme ça en travaillant, en recherchant autre chose avec le corps et l'image comme une nouvelle communication. Disons, le corps dans un autre environnement qui n'est pas forcément celui que l'on peut toucher tous les jours.

Charlie: Alors, je sais que tu connais Stelarc qui travaille sur des capteurs qu'il met sur des endroits sensibles et fait manipuler son corps par d'autres à distance. Tu connais Atau Tanaka qui fait l'inverse, qui fait de la musique avec l'intériorité de son corps. Tu ne te situes ni dans la problématique de Stelarc ni dans celle d'Atau Tanaka...

Ghislaine Gohard : Je me sens plus proche de celle d'Atau Tanaka dans le sens où elle correspond plus à ma vision d'un corps-interface qui par le geste démultiplie et amplifie les possibilités dans ma relation à l'autre à travers le développement d'un imaginaire en direct stimulé par les vides et les pleins du geste ; le dit et le non-dit en quelque sorte...
J'ai découvert ça avec Catherine Langlade. Au départ je voulais travailler avec des ordinateurs. Que cela soit eux qui soient l'interface entre les danseurs et moi pour déclencher les images d'une manière précise. Et en fait cela ne s'est pas fait pour des tas de raisons et du coup j'ai découvert une autre relation avec les danseurs qui m'a intéressée tout à fait en impliquant mes émotions et ma sensorialité en direct et maintenant j'aimerai bien intégrer ce vécu avec les machines en étant l'interface amplifiée et amplificatrice.
En ce qui concerne Stelarc je trouve très courageux ce qu'il fait. Que ce soit celle d'Atau Tanaka ou de Stelarc, je soutiens ces démarches-là car elles reposent forcément la question du corps aujourd'hui en explorant aussi de nouvelles possibilités à venir, quitte à déranger...
Ce que j'aimerais vraiment développer et je dirai même déployer, c'est un nouveau corps qui vient de l'intérieur. Pour Stelarc, le corps est terminé. Pour moi, il y a un prolongement, il y a quelque chose qui commence de nouveau effectivement mais qui est de l'ordre de l'immatériel et c'est ça qui m'intéresse de travailler, c'est qu'est ce qui se trame dans la relation puisque maintenant on prend conscience que c'est là que ça se passe, dans une dynamique de communication. Nous sommes dans un monde de communication. Et c'est vraiment qu'est ce qui se trame que ce soit à travers les réseaux, à travers tous ces nouveaux moyens de communication que l'on utilise, qu'est ce qui se trame là-dessous et quelle est la notion nouvelle du corps qui est développée dans nos rapports entre nous, dans notre langage quel qu'il soit...Qu'est ce qui est dit véritablement...

Charlie : Ce qui m'a sensibilisé dans ce que tu dis c'est que j'ai remarqué que dans beaucoup de discours féminins concernant les nouvelles technologies on parle de pensée-corps qui s'oppose à la pensée logos dite logarchie et en mettant souvent d'après elles les hommes dans le monde du corps externe, du dehors, et pas celui du dedans qui se projette dans un nouvel environnement. Est-ce que tu veux dire par là que Stelarc est encore dans un corps qui est celui du dehors ?

Ghislaine Gohard : "Encore", je ne sais pas, encore, qu'est-ce que cela veut dire cette notion de durée..

Charlie : Tu veux dire ça parce que ce n'est pas lui qui pilote son corps, ce sont d'autres, donc ce n'est pas l'intériorité qui est en jeu c'est ça ?

Ghislaine Gohard : Non, je dis encore, je ne sais pas, parce que cela pourrait vouloir dire est-ce qu'il en est encore là ?...Non, c'est aussi intéressant d'autres perceptions ; j'aime bien les points de vue différents. Peut-être parce que c'est un homme qu'il a cette vision-là, effectivement. Je pense que comme on travaille avec les prolongements de nous-mêmes et donc ce que l'on est par nature, de par notre propre structure, notre véhicule qui est un corps différent, forcément cela implique que l'on ait des perceptions ou visions différentes des choses... Quant à cette idée de se faire manipuler par d'autres à distance, moi, je préfère avoir le contrôle...