avec Charlie et Marie
Marie : Aujourd'hui nous recevons
Ghislaine Gohard pour un
spectacle intitulé
"La porte jaune ou le corps
révélateur"
Le titre du spectacle est "la porte jaune ou le corps révélateur". Qu'est-ce que la porte jaune, que représente-t-elle ?
Ghislaine
Gohard :
La porte jaune est une porte
entrouverte, au début du spectacle, et qui s'ouvre sur un
monde où le corps se transforme, se déstructure et se
restructure pour essayer de remodeler un corps avec une image
projetée et puis c'est ce grand questionnement qu'est l'apport
des nouvelles technologies et ce que cela va générer.
Tout cela c'est derrière.
Marie : Donc en fait c'est un peu la porte des nouvelles perceptions ?
Ghislaine
Gohard :
Oui. Quelles sont les nouvelles
perceptions de notre corps à travers tout
ça.
Spécifiquement, ce que j'ai
cherché à développer en envoyant les images
diapos ou vidéo en direct pendant le spectacle (la notion de
direct est importante pour moi), c'est la relation avec le danseur
de façon à ce qu'il ait une conscience
différente du mouvement de son corps. Par exemple au moment
même où il effectue un geste, on travaille ensemble de
façon à ce qu'il pense vraiment à l'image qu'il
déclenche afin de développer une gestuelle
"étendue", dans cette conscience-là, et qu'il fasse
corps avec le mouvement des images
déclenchées.
J'ai découvert là une
relation unique qui implique que je sois très liée avec
les danseurs dans mes mouvements d'image pour que l'image devienne
comme le prolongement du corps.
Marie : Oui et tu es toi-même ancienne danseuse ?
Ghislaine Gohard : J'ai fait de la danse classique jusqu'à l'âge de onze ans.
Charlie : Et tu pratiques les arts martiaux, Ghislaine...
Ghislaine Gohard : Oui. Ou plus exactement, le Shintaïdo, issu des arts martiaux.
Charlie : Qu'est ce qui t'a poussée à travailler davantage sur le corps avec des danseuses plus particulièrement qu'avec des danseurs dans ton parcours et en tant que personne qui vient de la vidéo ?
Ghislaine Gohard : Ce sont des rencontres. Oui, c'est vrai que, la première fois que j'ai travaillé avec une danseuse c'était Anne Bataille à Montpellier qui m'avait proposé de travailler avec elle en vidéo sur une musique de Pascal Comelade. Donc cela a commencé comme ça et puis après Catherine Langlade, que je connais depuis très longtemps, à l'époque où elle démarrait le groupe Lolita Danse au début des années 80 qui s'est dissous plus tard et ensuite on a travaillé ensemble. Cela s'est fait en fait comme ça. On a toujours eu envie avec Catherine Langlade de faire des expériences, de chercher quelque chose ensemble, danse et image. Donc on a continué comme ça.
Charlie : Est-ce que tu peux expliquer ton propre parcours ?
Ghislaine Gohard : Je viens de la vidéo. Au départ, j'ai commencé par les Beaux-Arts. J'ai débuté par la peinture et tout de suite après j'ai fait un acte très important pour moi car déterminant pour la suite, j'ai fait une performance pour rompre avec la peinture dans ce cadre-là. En fait c'était un petit peu pour moi montrer le désir que j'avais de travailler dans une autre dimension, en l'occurrence la troisième pour y inclure la notion du temps, de la durée et puis le "live". Et à partir de là, j'ai travaillé l'image parce qu'il a fallu enregistrer ces performances pour laisser une trace de cet acte éphémère, donc j'ai travaillé avec le film, la photo et puis après j'ai continué avec la vidéo parce que j'étais très préoccuppée par tout ce qui était signal et langage codé. Et donc tout cela ça m'a ouvert des portes si je puis dire, de nouvelles possibilités avec en plus l'arrivée de l'ordinateur et j'ai continué plus tard à partir de 1990 dans le spectacle qui est vraiment pour moi le travail des cinq sens.
Marie : D'accord, les cinq sens. Alors pourquoi avoir choisi de mettre en association la vidéo et la danse et par là-même qu'est-ce que te révèle le corps alors justement ?
Ghislaine
Gohard :
Le mot révélation est
juste parce que ce que je cherche, c'est vraiment une
révélation à travers d'autres
possibilités qui peuvent émerger soudainement comme
ça en travaillant, en recherchant autre chose avec le corps
et l'image comme une nouvelle communication. Disons, le corps dans un
autre environnement qui n'est pas forcément celui que l'on
peut toucher tous les jours.
Charlie: Alors, je sais que tu connais Stelarc qui travaille sur des capteurs qu'il met sur des endroits sensibles et fait manipuler son corps par d'autres à distance. Tu connais Atau Tanaka qui fait l'inverse, qui fait de la musique avec l'intériorité de son corps. Tu ne te situes ni dans la problématique de Stelarc ni dans celle d'Atau Tanaka...
Ghislaine
Gohard : Je me sens plus
proche de celle d'Atau
Tanaka dans le sens où elle
correspond plus à ma vision d'un corps-interface qui par le
geste démultiplie et amplifie les possibilités dans ma
relation à l'autre à travers le développement
d'un imaginaire en direct stimulé par les vides et les pleins
du geste ; le dit et le non-dit en quelque sorte...
J'ai découvert ça avec
Catherine Langlade. Au départ je voulais travailler avec des
ordinateurs. Que cela soit eux qui soient l'interface entre les
danseurs et moi pour déclencher les images d'une
manière précise. Et en fait cela ne s'est pas fait pour
des tas de raisons et du coup j'ai découvert une autre relation
avec les danseurs qui m'a intéressée tout à fait
en impliquant mes émotions et ma sensorialité en direct
et maintenant j'aimerai bien intégrer ce vécu avec les
machines en étant l'interface amplifiée et
amplificatrice.
En ce qui concerne Stelarc je trouve très courageux ce qu'il fait. Que
ce soit celle d'Atau
Tanaka ou de Stelarc, je soutiens ces démarches-là car
elles reposent forcément la question du corps aujourd'hui en
explorant aussi de nouvelles possibilités à venir,
quitte à déranger...
Ce que j'aimerais vraiment
développer et je dirai même déployer, c'est un
nouveau corps qui vient de l'intérieur. Pour Stelarc, le corps est terminé. Pour moi, il y a un
prolongement, il y a quelque chose qui commence de nouveau
effectivement mais qui est de l'ordre de l'immatériel et c'est
ça qui m'intéresse de travailler, c'est qu'est ce qui
se trame dans la relation puisque maintenant on prend conscience que
c'est là que ça se passe, dans une dynamique de
communication. Nous sommes dans un monde de communication. Et c'est
vraiment qu'est ce qui se trame que ce soit à travers les
réseaux, à travers tous ces nouveaux moyens de
communication que l'on utilise, qu'est ce qui se trame là-dessous
et quelle est la notion nouvelle du corps qui est
développée dans nos rapports entre nous, dans notre
langage quel qu'il soit...Qu'est ce qui est dit
véritablement...
Charlie : Ce qui m'a sensibilisé dans ce que tu dis c'est que j'ai remarqué que dans beaucoup de discours féminins concernant les nouvelles technologies on parle de pensée-corps qui s'oppose à la pensée logos dite logarchie et en mettant souvent d'après elles les hommes dans le monde du corps externe, du dehors, et pas celui du dedans qui se projette dans un nouvel environnement. Est-ce que tu veux dire par là que Stelarc est encore dans un corps qui est celui du dehors ?
Ghislaine Gohard : "Encore", je ne sais pas, encore, qu'est-ce que cela veut dire cette notion de durée..
Charlie : Tu veux dire ça parce que ce n'est pas lui qui pilote son corps, ce sont d'autres, donc ce n'est pas l'intériorité qui est en jeu c'est ça ?
Ghislaine Gohard : Non, je dis encore, je ne sais pas, parce que cela pourrait vouloir dire est-ce qu'il en est encore là ?...Non, c'est aussi intéressant d'autres perceptions ; j'aime bien les points de vue différents. Peut-être parce que c'est un homme qu'il a cette vision-là, effectivement. Je pense que comme on travaille avec les prolongements de nous-mêmes et donc ce que l'on est par nature, de par notre propre structure, notre véhicule qui est un corps différent, forcément cela implique que l'on ait des perceptions ou visions différentes des choses... Quant à cette idée de se faire manipuler par d'autres à distance, moi, je préfère avoir le contrôle...