avec Charlie et Marie
Marie : Justement quand tu dis que tu essaies de
développer quelque chose qui est intérieur, enfin
interne au danseur, justement toi aussi tu arrives en
élément extérieur puisque que tu projettes une
image. Parce que ce que l'on n'a pas dit c'est que les images sont
projetées sur un écran, sur la porte et sur les corps
des danseurs...
Donc justement comment tu travailles
ce rapport interne et externe ?
Ghislaine Gohard : C'est vrai, il y a plusieurs notions là qui interviennent. Quand l'image est extérieure sur un écran c'est plus la notion de décor là. Effectivement ça intervient dans la recherche que l'on fait, inévitablement, mais moi ce que j'aime bien c'est vraiment travailler l'image comme une nouvelle enveloppe. C'est-à-dire que quand je travaille avec un danseur souvent c'est en duo image et danse et ce que j'ai bien aimé, un jour, plusieurs fois les danseurs m'ont dit "c'est assez extraordinaire comment on te sent". Je suis à dix ou quinze mètres d'eux, je projette mes images et à ce moment là on est obligé de se connecter vraiment fort pour que la magie se passe, pour qu'il y ait une espèce d'alchimie (puisque moi je les suis au "poil" près à l'image),et cela m'a intéressé qu'ils me disent qu'à ce moment là qu'ils me "sentent" énormément à distance...
Marie : Ces images quelles sont-elles ? Ce sont des images que tu as créées toi-même ?
Ghislaine
Gohard : Oui, j'ai
créé la plupart des images et j'ai fait également
intervenir à un moment donné, Eric Parachini qui est
monteur vidéo et qui fait des recherches qui m'ont beaucoup
intéressée puisqu'il travaille sur le feed-back et le
parasite électronique. J'ai utilisé une partie de ses
images pour faire un feed-back qui plonge dans les corps des danseurs
auquel j'ai rajouté des éléments symboliques de
synthèse en trois dimensions.
Il y a aussi une partie dans la
porte avec des diapos d'Eric Würtz plus proche de la peinture ;
beaucoup de matières, un corps-matière...
Marie : Donc quelque part tout se fait à l'intérieur c'est à dire que même l'image en elle-même c'est une force autant que le corps à l'intérieur.
Ghislaine Gohard : Oui et puis cela renvoie effectivement à l'intérieur du corps.
Charlie : Ghislaine, on se connaît et on connaît un tas de gens qui tournent autour de ce que l'on appelle la "cyberculture" ; cela ne veut rien dire, je ne sais pas c'est les médias qui appellent ça comme ça. J'ai lu dans Libération et vu dans pas mal de lieux qu'aujourd'hui de plus en plus, plus on va vers le virtuel, plus se pose la problématique du corps et plus il y a des gens qui sont dans le "cyber" qui travaillent avec des chorégraphes...
Ghislaine
Gohard : Effectivement,
puisque la notion du corps tel que l'on l'a connu jusqu'à
maintenant est en train de disparaître. Déjà sur
les réseaux, on remarquera que l'on est obligé de coder
notre langage pour simuler les expressions de notre visage avec des
petits "smileys". Je trouve ça intéressant. Il n'y a
plus de corps mais on essaie de le remplacer parce que
inévitablement on se rend compte que c'est très bien
tout ça mais cela ne remplace pas nos expressions, les trucs
que l'on sent en direct, et donc qu'est-ce que l'on va inventer?
Tout cela m'intéresse complètement parce que
effectivement on essaie de trouver un nouveau
langage.
La preuve dans les réseaux.
Il y a, à mon avis un nouveau corps qui se crée, qui se
"trame". J'aime bien utiliser la notion de trame. C'est pour cela que
dans une installation vidéo qui s'appelle "TV METAMORPHOSE",
je montre un corps (celui de Catherine Langlade) qui se transforme
dans une télévision qui devient hologramme. Et cet
hologramme est produit par un tissu, un tulle comme le tutu des
danseuses, un tulle froissé dans une télévision
vide et la projection de ce corps mutant je dirai (j'ai envoyé
un effet électronique à Catherine Langlade qui l'a fait
travailler sur la moitié de son corps en direct), fait comme
un cocon en pleine transformation à l'intérieur de
cette télévision. D'où le nom "TV METAMORPHOSE".
Et suivant comment on se déplace autour de l'installation, on
a différents points de vue de cette image dans les plis du
tissu.
Il y a une trame, une autre trame
qui n'est plus celle de la vidéo classique parce qu'il n'y a
plus d'écran. J'ai travaillé différemment. Et
pour moi, il y a plein de choses là-dedans. La notion d'un
nouveau corps qui se déploie ou qui va se déplier.
Déplier dans le même sens que l'entend le physicien
David Bohm qui parle d'un univers impliqué.
J'aime bien la notion d'un nouveau
corps qui va se déployer maintenant.
Marie : Ce qui est intéressant c'est quand tu dis nouveau corps, dans le mot corps tu as l'air, enfin, j'ai l'impression, que tu insères aussi bien la notion d'habillage c'est à dire quand tu parles du tissu justement, du tulle; donc en fait le corps ne devient plus simplement humain mais il prend une notion aussi quand tu parles du tulle qui se déplie etc,...
Ghislaine Gohard : Oui, parce que c'est le meilleur moyen que j'ai trouvé pour le faire apparaître. Il faut bien un support dans l'espace.
Charlie : Comme écran ...
Ghislaine Gohard : Mais différent. On croit que c'est une vraie télé dans l'installation mais quand on regarde de plus près, c'est une fausse.
Marie : Donc de la même manière, dans ton
spectacle, tu habilles et tu travailles sur le corps. Donc c'est
l'image en fait c'est ça ?
Ghislaine
Gohard : A un moment par
exemple dans le spectacle, il y a une danseuse, Laurence Levasseur,
qui travaille derrière un store vénitien et elle joue
avec la photo projetée de son corps et elle-même,
réellement derrière, en ouvrant et fermant les lamelles
et cela fait encore un corps différent parce qu'elle joue avec
le vrai et le faux. Bon, tout ça, voilà, le jeu avec le
support c'est ça...
Ce qui m'intéresse c'est
quelle est la notion du vrai et du faux maintenant.
Charlie : Et l'identité aussi.
Ghislaine Gohard : Oui, parce que tout est là. C'est la notion d'identité. C'est ce qui m'intéresse de développer. Il y a une nouvelle identité qui se crée. Forcément, cela nous repose la question de l'identité d'une manière amplifiée.
Charlie : Si, à travers toutes les installations d'un certain nombre de personnes qui travaillent dans le virtuel (on ne va pas citer des noms) se pose le problème du statut du nouveau corps compte tenu de cette interaction avec ce corps et cet environnement virtuel, et si remettre en cause l'image traditionnelle du corps comme signe d'identification de l'identité sexuée, est-ce que cette identité sexuée se retrouve davantage dans ce qui serait de l'ordre de nouveaux signes, d'un nouveau langage et d'une nouvelle intériorité ?
Ghislaine Gohard : Oui, c'est bien la question aussi que pose Stelarc dans le problème de l'évolution. Vers quoi va-t-on évoluer ? Est-ce que c'est un corps sexué ou non ... Je ne me préoccupe pas vraiment de la question. Nous sommes des êtres humains. Pour moi, c'est un corps en général. Je crois que, effectivement ; il y a quelque chose, je vais encore parler de trame parce que pour moi cela a voir avec la relation, c'est dans la relation que cela va se passer. A mon avis, homme ou femme tout ce qui se passe émergera d'une nouvelle relation. Maintenant, ce que cela va donner, ce n'est peut-être pas forcément l'androgyne, je ne sais pas...
Marie : Quand Charlie parlait d'identité, l'une des trames, on peut parler de trame encore, de ce spectacle c'est de fonder un corps, c'est à dire que les quatre danseurs, le magicien et les projectionnistes, au fond, vont développer une nouvelle perception corporelle mais est-ce qu'elle n'est qu'une ou est ce que chacun a un corps et va se déplacer et avoir plusieurs idées ou est-ce que votre but c'est de former une unité avec tout ça ?
Ghislaine Gohard : Je crois que l'on recherche l'unité à travers nos multiplicités, nos différences. C'est là où cela me semble intéressant tout ce qui se passe, qui se joue dans la relation. Qu'est-ce que l'on cherche tous et qu'est-ce que cela va former... On est en plein dedans.
Charlie : Voilà, Marie est venue à mon secours
parce que je fouillais dans mon sac pour chercher le dernier Bloc-Note
de l'art contemporain parce que je trouvais que ce que tu dis
rejoint totalemement l'éditorialiste sur la différence
sexuelle qui dit que la différence sexuelle n'est pas de
l'ordre du représentable, elle n'est pas dans un cataloguable,
elle est peut-être dans une praxis et une interaction, donc
dans un agir et c'est là que ce ça se passe. Cela
rejoint totalement ce que tu dis. Il est sorti l'autre bouquin de
Jeanne Hyvrard "La pensée-corps" qui dit qu'il ne peut y avoir
ce dépassement que de
l'intériorité.
Alors, pour rebondir sur ton
dialogue avec Marie, tu prétends qu'à distance, les
personnes avec qui tu travailles sentent un toucher. Donc il y a
aussi une mutation sensorielle puisqu'en projetant des diapos sur un
corps, donc ce qui est de l'ordre du visuel pour le spectateur, c'est
vécu par les danseurs comme étant un
toucher...
Ghislaine Gohard : Je parle d'un toucher parce que c'est effectivement comme un nouveau toucher qui se développe, une nouvelle façon de sentir. Alors quand les danseurs me renvoient à ça, cela me parle parce que je sens ça aussi dans ce que j'ai pu expérimenter ailleurs. Dans la danse, dans le spectacle j'ai senti ça et cela me fait penser aussi aux autres pratiques avec des technologies actuelles où il y a un nouveau toucher qui se développe aussi et donc voilà. Je suis autour de ça. Dans les nouvelles perceptions, les sensations.
Charlie : Au téléphone, tu disais que tu voulais développer davantage cette idée du nouveau toucher et là tu ne développes pas trop. Tu n'as peut-être plus envie...
Ghislaine Gohard : Parce que l'on parle beaucoup du spectacle c'est vrai.
Je peux parler par exemple pour cette installation "TV METAMORPHOSE", j'ai entendu "c'est la seule vidéo que l'on a envie de toucher". Pourquoi, parce que j'ai inclus...
Charlie : De la matière.
Ghislaine Gohard : De la matière qui sort de l'écran. Il n'y a plus d'écran et puis c'est très fin comme tissu déjà, on a envie de le toucher avec cette image qui fait irréelle et holographique. Déjà, un hologramme on a envie de le traverser et celui-là on sent que l'on peut le palper mais c'est encore autre chose parce qu'il y a un tissu très très fin. Et puis, bien sûr, dans les réseaux de communication, moi je vois un nouveau toucher dans le sens où l'on est tous interconnectés, on a des émotions, on a des sensations, on recherche quelque chose, il y a quelque chose qui se partage, quelque chose qui se crée qui rejoint un peu pour moi cette notion orientale typiquement japonaise qui est la notion du ma que j'ai pu expérimenter personnellement en pratiquant un art corporel qui s'appelle shintaïdo qui veut dire "nouvelle voie du corps". Cette notion du ma qui est en fait, comment peut-on définir cela, l'intervalle qui existe entre deux personnes ou plusieurs qui communiquent. Ce que l'on fait actuellement, on parle et il y a quelque chose qui se "trame" au milieu et qui inclut la notion d'espace et de temps.
Miros : On a dit plein de choses, là tu parles d'énergie...
Charlie : Miros, qui fait le générique de l'émission.
Miros : Moi, je voudrais revenir à cette projection que tu fais. Quelle différence tu fais entre le fait que tu projettes de la vidéo et un éclairagiste qui met en valeur des danseurs. Pour moi il n'y a pas de différence. Explique-moi.
Ghislaine Gohard : D'abord les images sont fabriquées différemment. Une lumière, tu peux mettre une teinte, tu peux faire quelques effets avec des gobos, des formes découpées. Là, l'image je la travaille dans une régie, je tourne des choses auparavant. La matière vidéo, c'est ce que je travaille depuis quelques années ; il y a une vidéo qui est faite au final et qui est projetée. Le support est différent suivant les choix, cela peut être sur la peau nue... L'image ne sert pas à mettre en valeur des danseurs (pas plus que la lumière systématiquement). Elle signifie.