Emission "Corpus occasionnel"

de Charlie Nestel

Fréquence Paris Pluriel

avec Charlie et Marie

porte jaune

 

Février 1996

Durée : 1H ( Extraits)

3e partie


Charlie : Avant de parler de toucher, tu disais aussi que les danseurs avec qui tu travailles ressentaient ton énergie à distance.

Ghislaine Gohard : Oui. Pour moi cela se rapproche du ma ça.

Charlie : Et donc moi cela me rappelle les textes que j'ai lus par hasard dans une vieille revue du Centre Pompidou (je ramène toujours mes lectures de merde, excusez-moi !) qui s'appelle Traverses sur le boucher zen qui décrivait que le boucher zen doit découper la viande dans les interstices alors que le boucher occidental tranche et donc est-ce qu'il n'y a pas une autre approche qui est peut-être orientale et qui se met en valeur avec les technologies nouvelles où le nouveau toucher dans le vide qui existe entre les corps...

Ghislaine Gohard : Qui n'est pas vraiment un vide...

Charlie : Donc une énergie comme pourrait dire Miros, et non pas dans l'acte de trancher les corps ou de les pénétrer à la manière occidentale.

Ghislaine Gohard : Tout à fait. Et en même temps, par exemple le japonais n'arrête pas de trancher.

Charlie : Ah, oui ?

Ghislaine Gohard : Il coupe, il tranche. Dans les arts martiaux par exemple ce n'est que ça. Tout est dans l'art de trancher.

Charlie : Le boucher zen doit découper entre. Il ne doit pas trancher la viande. Il doit la désosser sans toucher. Il doit travailler sur les interstices.
En même temps cela me rappelle les théories de la "cyberculture" et de la cybernétique de Wiener qui dit que l'énergie est dans ce qu'il appelait l'interzone. Dans les vides entre la matière et que c'est dans l'interzone que l'énergie circule le mieux et que l'information circule le mieux. Donc ce nouveau toucher est-ce qu'on peut le qualifier d'information ? Je ne sais pas.

Ghislaine Gohard : Oui, bien sûr parce que c'est quelque chose qui est là. C'est une information. Tout est information. On en prend d'ailleurs conscience de plus en plus. C'est une information nouvelle. Qu'est-ce que l'on va en faire ? Comment va t-on l'intégrer ?...

Charlie : Dernière question : Miros est venu chez moi m'installer un programme qui transforme les CD audio en image complètement fantastiques... On connaît quelqu'un à Paris VIII qui fait l'inverse qui produit du son à partir d'images et donc quand on est rentré dans ce monde de l'information n'y a-t-il pas interaction finalement entre les cinq sens qui en produit un sixième qui peut nous donner des émotions tactiles, visuelles et autres qui serait un sixième sens que l'on pourrait qualifier d'information. Je ne sais pas ce que vous en pensez tous les deux... Ce serait peut-être ça ce nouveau corps dont tu parles.

Miros : Quand tu parles du corps, je crois que tu parles d'image du corps...

Ghislaine Gohard : Parce que je suis dans la représentation, forcément.

Miros : ...Donc le corps, qu'est ce que l'on voit ? On voit une image...on garde une image. Comment tu expliquerais cette perception ? Parce que moi j'entends parler d'énergie et d'image...

Ghislaine Gohard : Pour aller un peu plus au bout de ce que je voulais dire depuis tout à l'heure c'est que ce qui est en train d'émerger pour moi cela a à voir avec cette notion nouvelle du corps qui est maintenant on peut presque dire, à travers la télévision, le téléphone, tous les nouveaux réseaux de télécommunications, avec tout ce qui se passe, on peut presque dire maintenant : "j'ai mal à la Bosnie". C'est dans ce sens-là que je dis il y a un nouveau corps. Il est forcément dans nos connexions entre tous. On est tous reliés, connectés maintenant, d'une façon ou d'une autre technologiquement parlant et on commence à prendre conscience qu'il y a quelque chose qui se passe qui est beaucoup plus grand que le corps que l'on a, celui que l'on a perçu jusqu'à maintenant.

Marie : C'est un peu ce que disait Godard : "Je ne veux pas sentir seulement les choses mais ce qui est entre les choses aussi".

Ghislaine Gohard : J'aime bien Godard. Un jour je l'ai entendu dire à la télévision qu'il détestait la télévision parce qu'elle annonce toujours de mauvaises nouvelles. J'ai pensé à lui quand j'ai réalisé il y a deux ans une speakerine numérique destinée à la télévision et qui n'annonce que des bonnes nouvelles.

Marie : Christian Lemonnier, vous vouliez rebondir?

Christian Lemonnier : Oui. Le propos qu'est-ce qui est vrai dans l'image m'interpelle puisque l'on en parlait dans l'émission précédente mais le point de détail qui m'a vraiment touché c'était justement sur le toucher de la lumière. Parce qu'à un moment tu racontais que les danseurs te disaient qu'ils te "sentaient" comme si c'était un toucher...

Ghislaine Gohard : Moi, j'interprète ça comme un toucher oui...

Christian Lemonnier : Alors, moi je le crois aussi mais parce que c'est une lumière vidéo qui est réversible, comparable à un regard. Un spot de théâtre, ce n'est pas un regard alors que justement la projection vidéo sur un corps...

Ghislaine Gohard : C'est tout de même un regard qu'a le créateur lumière...

Christian Lemonnier : Oui mais il n'y a pas le côté réversible où l'oeil, d'un côté voit... On sait très bien que lorsque l'on regarde quelqu'un on le touche. Donc c'est le fait que la projection lumineuse est regard et je me demande dans quelle mesure cela peut marcher sur les réseaux parce que là il y a quand même interaction dans le spectacle. Et c'est ça ma question : est ce que tu penses que cela peut marcher dans un réseau qui n'est pas un cadre de spectacle, ce toucher ?

Ghislaine Gohard : Je crois qu'il est différent forcément parce que dans un spectacle on voit des choses alors que sur le réseau on ne voit pas. On est obligé de deviner, d'imaginer, c'est encore autre chose mais c'est intéressant. Qu'est-ce que l'on va créer ? On cherche forcément. Comme je disais tout à l'heure il y a des symboles pour tenter de remplacer les expressions du corps et essayer de se rapprocher de ce que l'on veut signifier quand on dialogue sur un réseau. Donc c'est intéressant : où va se trouver ce nouveau toucher ? D'ailleurs, quand j'entends parler les gens qui conversent beaucoup sur les réseaux, immanquablement, ils se rencontrent après. Ils sont obligés parce qu'ils ont trop besoin de voir, de toucher, d'entendre, de sentir... on a cinq sens. Comment va-t-on suppléer à tout ça ; qu'est-ce que l'on va créer encore d'autre ? C'est ça que je trouve intéressant personnellement.

Marie : J'aimerais que tu nous répondes un peu à la question de ta place, toi, parce que d'une certaine façon, tu projettes ta création, en tout cas, ce que tu as fait, sur le corps d'un autre. La question c'est : où est-ce que tu replaces ton corps à toi ?

Ghislaine Gohard : Où je me place ? Je suis dedans, dans la relation. Dans la danse. C'est ce qui m'intéresse en fait, le mouvement, et comment cela agit et me transforme. Comment je vais répondre à ça, quelle est l'interaction, comment cela fait écho en moi et qu'est-ce que je vais faire. C'est vrai que j'aimerais bien continuer ; revenir à une performance où à ce moment-là j'effectuerais une transformation en direct....

Marie : Ghislaine, tu peux nous replacer le morceau que l'on vient d'écouter ?

Ghislaine Gohard : C'est un passage où dans le spectacle il y a une référence aux trois singes de la sagesse chinoise : celui qui ne parle pas, n'entend pas et ne voit pas. Et là-dessus je projette des images sur les dos des danseurs assis pendant qu'eux font toute une gestuelle en rapport avec la communication. Et ces images sont en fait un feed-back électronique à l'intérieur duquel il y a des images de synthèse en 3D qui interviennent d'une manière symbolique et qui racontent un peu la question de nos origines, tout dans la symbolique, autour de la communication. Et j'en ai fait une bande vidéo qui s'appelle "Moksha (Language is a virus)" en rapport avec William Burroughs et ça part en fait de ces fameuses portes de la perception dont parle William Blake : "Si les portes de la perception étaient nettoyées, toutes choses apparaîtraient à l'homme telle qu'elles sont : infinies". Donc, il y a tout ça dans le spectacle, dans "La porte jaune ou le corps révélateur", il y a ça dans cette bande. J'ai voulu extraire du spectacle cette bande justement pour bien montrer ça.
Ce "feed-back" en question, ce rapport avec le langage, le langage virus dont parle William Burroughs et puis...Aldous Huxley.

Charlie : Ghislaine, je te remercie beaucoup d'être venue à l'émission.