Jean-Baptiste Berthelin (répondant à Francis Rousseaux) : Je ne puis m'empêcher de songer au résumé que donne Bob Dylan du début de l'épisode d'Abraham infanticide potentiel :

Que votre volonté soit faite, sur la Terre comme au Ciel God said to Abraham, "Kill me a son"
Abe says, "Man, you must be puttin' me on"
God say, "No." Abe say, "What?"
God say, "You can do what you want Abe, but
The next time you see me comin' you better run"
Well Abe says, "Where do you want this killin' done?"
God says, "Out on Highway 61."


Ici, la transcendance est volontairement gommée. Il faut noter l'ironie du "do what you want, but" qui condense le paradoxe du libre arbitre. Cependant, je pense surtout à une autre chanson qui nous servira davantage à éclairer ce trouble phénomène de la substitution d'un animal à un enfant.

« Brave Margot », par Auguste Renoir

Un personnage de l'univers de Brassens, Margoton la jeune bergère, adopte un chat et le nourrit au sein. Je note que, si elle peut allaiter, elle vient de donner naissance à un enfant. Je note qu'à la fin de l'histoire, elle prend un mari. J'en déduis que l'enfant est illégitime, et a probablement été abandonné.

Comme Abraham, Margot effectue sur l'animal un geste qui aurait dû porter sur son enfant. A l'opposé du patriarche, la jeune bergère donne la vie à l'animal, et non la mort, du moins dans un premier temps.

Témoin du sacrifice d'Isaac : le Créateur, et peut-être son Ange. Témoins du geste de Marguerite : toute la population masculine du village. Notamment, et c'est là une indication cruciale :

Pour voir ça, Dieu le leur pardonne,
Les enfants de choeur au milieu
Du saint sacrifice abandonnent
Le saint lieu.


On en tire l'information que la bergère n'assiste pas aux offices, ce qui est explicable par sa probable excommunication lors de l'abandon de son enfant. Mais surtout, elle détourne, fût-ce involontairement, les petits garçons de leur mission sacramentelle, qui est justement la double commémoration de l'holocauste ovin (dans le cas d'Abraham) et humain (dans le cas du Crucifié). Comme le rappelle Pierre Gripari (dans L'enfer de poche, 1981), le Créateur du monde est plus cruel avec lui-même qu'avec Abraham. Il n'hésite pas à faire couler le sang de son enfant unique. Et, prenant cet enfant au mot, il boit le sang qui ruisselle au pied de la croix.

La profanation est totale. Dieu le leur pardonne doit être entendu à l'optatif, et non à l'indicatif. Quitter le Saint des saints pour voir une paire de seins, pour assister au repas d'un animal, c'est se tromper de communion, c'est l'hérésie.

Les citoyennes de la commune, gardiennes de l'ordre et jalouses de leur pouvoir de séduction, finissent par massacrer l'animal. Donc le chat de Marguerite rejoint le bélier d'Abraham au martyrologe des créatures innocentes. Cependant, les ovins sont par coutume élevés en vue de leur abattage, alors que les chats sont davantage destinés à mourir de leur belle mort. L'action des citoyennes est donc elle-même une transgression, pour laquelle la bergère pourrait crier vengance.

Elle se contente de pleurer, puis de prendre un mari (probablement parmi ses admirateurs de naguère). C'est pourquoi, déclare Brassens, on oublia l'événement, ce qui traduit le fait qu'il n'a pas la valeur archétypale du sacrifice d'Isaac. Mais, tout oublié qu'il soit, les vieux le racontent à leurs descendants. Ce sont les mythes absents de la mémoire qui font le plus parler d'eux.

En conclusion, faire d'un petit chat un bouc expiatoire n'institue pas une religion nouvelle, ce n'est qu'un geste de préservation de l'ancien monothéisme, avec ce qu'il comporte de discrimination anthropocentrique. Il faut noter que le choix de l'espèce animale impliquée dans une histoire n'est pas indifférent. Qu'Abraham trouve un chaton, que Margot nourrisse un agneau, et la symbolique fonctionnerait autrement. Pour voir ce que donne un récit avec un genre d'animal choisi au hasard, le lecteur pourra consulter notre page consacrée à un entretien imaginaire de Yake Lakang avec Cochonfucius.














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