Avant la perception : l'espace conceptuel de la sensation selon la philosophie
Université du Québec à Montréal
Contribution aux Actes STP-2002
Toute théorie cognitive postule l'existence d'un processus qui permet à un agent de saisir « cognitivement » quelque chose de son environnement. Dans la modélisation de cette saisie, chaque discipline offrira un ensemble de concepts qui proposeront une architecture de ce processus complexe. Pour sa part, la philosophie distinguera diverses étapes ou moments qu'un sujet ou un agent traversera s'il veut atteindre la connaissance. Ainsi, par exemple, il y aura la sensation, la perception, la conceptualisation, la compréhension, etc.
Malgré les désaccords qu'elle aura sur ces distinctions, la philosophie postulera habituellement l'existence d'un tout premier moment : celui de la sensation proprement dite. Ce concept jouera de fait un rôle important dans les théories de la connaissance. Il sera utilisé pour penser la passerelle entre le monde extérieur et le monde intérieur de l'agent. Pour construire sa connaissance du monde, tout agent cognitif devra mettre en oeuvre des opérations via des organes spécifiques, c'est-à-dire des sens, qui ont pour fonction de recevoir ou de capter des données sensibles (sense data).
Mais les philosophies divergeront sur la fonction que l'on assigne à ces sens, sur leur nature et sur ce qu'ils produisent dans un agent cognitif (c'est-à-dire la sensation). De fait, lorsqu'on étudie les nombreuses définitions qu'on donne en philosophie à ce concept de sensation, on découvre rapidement des positions divergentes. Voici quelques exemples de définitions que la tradition philosophique a données au concept de sensation :
Nous pourrions présenter de nombreuses autres définitions de ce concept de sensation. Malgré des variations importantes, elles ont toutes en commun de chercher à préciser la nature de la relation par laquelle un agent entre en contact cognitif avec son environnement. Les définitions que nous avons choisies illustrent assez bien les principaux angles sous lesquels la tradition philosophique aborde cette question. De fait, on peut y distinguer deux grandes conceptions de la sensation (Tinoco, 1997). On aura ainsi une première conception, souvent dite empiriste ou naturaliste, qui pense la sensation (la sensation1) comme un processus causal qui affecte les organes de captation - les sens - d'un agent cognitif. Dans cette conception, la philosophie s'intéressera surtout aux conditions qui permettent la saisie par les organes de captation des objets de l'environnement. La position d'Aristote (citation 1) en est un excellent prototype. Ce sera aussi la position de plusieurs philosophes contemporains (Armstrong, 1968; Drestske, 1984; Churchland, 1988; etc.).
Par opposition, une seconde conception, dite souvent intentionnaliste ou interprétative, voit la sensation2 comme la sortie cognitive de ces capteurs sensibles. Elle est « ce que l'agent ressent ». Elle produit ce que Moore, Russell, Price, Fodor ou Robinson, et plusieurs autres, à la suite de Berkeley, appelleront les données sensibles c'est-à-dire « ce qui est donné dans la sensation » Ici, la sensation2 est l'expérience interne des opérations des organes sensibles : les qualités secondes. Elle présente à l'agent cognitif ce qui est saisi du monde par les capteurs sensibles. La position de Berkeley en est le prototype (citation 6).
Bien que ces deux conceptions présentent des différences importantes, il faut voir qu'elles demeurent toutes deux distinctes d'un autre concept lié à cette problématique, à savoir celui de perception. En effet, dans le premier cas, la sensation1 ne touche que le processus de saisie première des objets du monde par les organes de captation de l'agent cognitif. Ce processus demeure toujours antérieur à la perception et ne se confond pas avec elle. Dans le cas de la sensation2, la distinction demeure, quoique plus floue. Elle fournit les premières formes de la perception sans pourtant se confondre avec cette dernière. (voir ci-dessus les citations d'Épicure (citation 1), de Merleau-Ponty (citation 7) ou de Fodor (citation 8)). Dans les deux cas, toutefois, la perception est une opération seconde. Elle s'applique aux données de la sensation. Cependant, on verra souvent entre la sensation et la perception une question de degré. Ainsi, une théorie de la vision, par exemple, mettra en jeu un modèle de la perception visuelle, lequel inclura une modélisation des capteurs visuels dont le mécanisme sera spécifique et différent de la perception visuelle. En ce sens, une modélisation de la sensation se situera en amont d'une modélisation de la perception comme telle. Et la sensation lui sera présupposée.
Dans les analyses qui suivront, nous étudierons plus en profondeur les deux conceptions de la sensation que nous avons dégagées plus haut. Nous chercherons à dégager comment et pourquoi la philosophie défend ces deux conceptions en apparence opposées. En effet, sous le concept de sensation, la philosophie, dans son effort de modéliser les premiers contacts d'un agent cognitif avec son environnement, met en place un espace conceptuel dans lequel toute théorie cognitive naviguera et qu'elle déploiera en trois vecteurs principaux.
En effet, elle devra trouver des réponses à trois types de questions. D'abord, une question d'ordre sémiotique : de quelle nature est le lien entre l'objet externe et l'état interne dans l'agent cognitif ? C'est-à-dire, comment l'objet est-il présent dans l'agent ? Ensuite, une question de type ontologique : de quelle nature est cet état interne ? Est-il de même nature que l'objet externe qui l'a provoqué ou en est-il différent ? La troisième question est de type épistémique : est-ce que cet état interne nous livre vraiment quelque chose du monde extérieur ? Peut-on se fier à ce processus ?
L'intérêt de cette étude est de voir que ce type d'espace conceptuel se retrouve encore aujourd'hui dans toutes les sciences cognitives qui doivent, elles aussi, modéliser ce contact cognitif d'un agent avec son environnement. Chacune y apportera sa réponse. Mais toujours, chacune devra se positionner par rapport à ces trois dimensions. Cette analyse nous permettra de mieux voir la contribution originale des théories philosophiques de la sensation et de la perception au processus de la cognition.
La dimension sémiotique de la sensation
La première question à laquelle une théorie cognitive de la sensation sera confrontée est celle de relation entre les états internes de l'agent et les objets de l'environnement. Autrement dit : comment les sens rendent-ils présents ces objets à un agent ? La réponse classique consiste à affirmer que l'objet externe est présent dans l'agent, mais sous une nouvelle forme (voir citation 1 d'Épicure).
Et l'expression classique pour exprimer cette " re-présence nouvelle » cognitive fut toujours et demeure encore celle de représentation. On dira ainsi que l'objet extérieur est « re-présenté » dans l'agent cognitif. Ainsi, l'agent saisit par ses sens cet objet. Il ne manipule pas l'objet original (le représenté), mais un quelconque substitut de cet objet. Ce substitut est précisément l'objet sous sa nouvelle forme (le représentant). C'est le vecteur sémiotique de cet espace conceptuel.
En termes techniques, pour reprendre la formulation augustinienne, on dira alors que " aliquid stat pro aliquo », ou, selon la formulation frégéenne ou peircienne, " something stands for something else " ou brentanéenne comment « quelque chose est-il à propos de quelque chose d'autre ? »
Nos deux théories de la sensation préciseront chacune à sa manière ce vecteur sémiotique.
La sensation1 comme indice
La première conception, celle de la sensation1, voit cette relation de représentation comme un processus causal. On dira ainsi qu'un sens est " affecté », « modifié » par un objet (proximal ou distal) qui se trouve dans son environnement. Par exemple, pour Épicure ou encore Aristote, la sensation est essentiellement une impression au sens premier de ce terme : le résultat de quelque chose effectuant une pression sur autre chose.
Et cette relation causale assure que l'état interne renvoie à l'objet externe. Dans la scolastique classique, on distinguait nettement la species expressa de la species impressa. La première est l'effet causal de l'objet sur un des sens. La seconde est la présence interne non sensible de l'objet, c'est-à-dire « sa forme ». Si bien que l'âme est dite informée.
Pour Descartes, chacun des sens réagit comme la cire à l'empreinte de la main. Il y a une sorte de « pénétration de l'objet » dans l'agent cognitif. Mais c'est avec Locke que la thèse causale apparaîtra de façon formelle. Chez lui, la sensation est l'effet causé dans l'agent par l'objet. Kant, parlera de l'Empfindung, c'est-à-dire de l'affectation physique de l'objet sur le sens, à savoir la modification matérielle que provoque l'objet sur les organes sensibles.
Dans les termes techniques de la sémiotique peircienne, ce genre de représentation correspond à un type particulier de signe : l'indice.
« Un indice est un signe qui réfère à l'objet qu'il dénote en raison du fait d'être affecté par celui-ci. » Peirce, CP: 2:231.
" L'indice est lié physiquement à son objet, ils forment une paire organique mais l'esprit qui l'interprète n'a rien à faire avec ce lien. » Peirce, CP 2. 299, Écrits p. 165.
Ainsi, dans ce type de conception, la fonction de la représentation sensible est d'indiquer quelque chose d'autre en raison d'un rapport de causalité.
Dans les théories naturalistes contemporaines de la sensation. (Dretske, 1984 ; Milikan, 1984; Dennett,1978; Searle, 1992; etc.), on retrouvera cette même conception où le concept d'indication sera traduit en termes d'information, lequel ne fait que retraduire la relation de causalité en termes de probabilité.
« Talking about information is yet a third way of talking about the fundamentally important relation of indication or natural meaning ». Dretske, 1982, p.58.
Mais tout le problème de ce concept d'indice repose sur la nature de ce lien causal. Est-il algorithmique et computationnel (Fodor et Pylyshyn, 1988) ? Probabiliste et informationnel (Dretske, 1982; Evans, 1982) ? Téléonomique (Milikan, 1984) ? Dynamique et connexionniste (Churchland, 1989; Varela, 1988) ? numérique ou analogique (Gibson, 1950; Dretske 1982) enfin est-il interne ou proche du capteur sensible (théorie de « l'embodiment » ou en est-il plus éloigné c'est-à-dire dans le cerveau (Varela 1988, Clark.1997) ?
De plus, doit-on rendre synonyme information et représentation sensorielle ? Ce qui est loin de faire l'unanimité. Car il ne faut pas confondre la représentation avec l'information qu'elle véhicule.
" We convey information by using signs that have a meaning corresponding to the information we wish to convey. But this practice should not lead us to confuse the meaning of a symbol with the information or amount of information carried by the symbol." Dretske, 1982: 44
Sensory states have been used as a model for representational states, the idea presumably being that sensory states represent the world to the subject. Recent philosophical literature has not distinguished internal representations from internal presentations, and has been trying futilely to give a theory of content for internal presentations, the distinction between representation and presentation is a distinction between standing for and providing information about. (Grush (2000)5)
La sensation2 comme « symbole »
Le concept de sensation2 ne s'intéresse pas avant tout processus causal comme tel, mais à son résultat : le représentant (que l'on appelle aussi les « données sensibles »). D'un point de vue philosophique, ce n'est que ce à quoi un agent a accès. C'est ce qui lui est donné. Mais ces données sensibles entretiennent-elles aussi un lien avec le monde extérieur.
Au niveau de la sensation, la forme la plus classique et la plus intuitive que l'on donnera à ces « données sensibles » sera celle d'une image. Démocrite disait, par exemple, que nos sens construisent des images (eidola). Zénon en parlait en termes de fantasmes (phantasia). Aujourd'hui, dans la psychologie populaire ou intuitive, on pensera souvent la représentation sensible comme une activité qui produit une sorte d'image interne " mentale ". Par exemple, si on se ferme les yeux et qu'on touche, sent et goûte à une pomme, surgira (souvent) une image mentale de la pomme.
Ce que crée alors la sensation dans les termes de la sémiotique peircienne est une forme iconique de représentation. Cette conception pose évidemment tous les problèmes classiques de l'iconicité que Wittgenstein (1922) a si bien explicité : quelle est la base de la similarité qui construit l'image elle-même ? Et surtout, est-ce que nos sens produisent nécessairement et toujours des « images » ? Pour certains (Dretske, 1982) peut-être faut-il comprendre cette relation de similarité, non pas en termes de représentation iconique, mais de représentation analogique.
La forme la plus achevée de cette position sémiotique est cependant celle de Berkeley. Selon lui, la représentation au niveau de la sensation sera essentiellement celle d'un symbole.
« Les sensations ne sont que des symboles d'action hors de nous. » Berkeley. (*1903),p.122. Et la forme philosophique classique de cette position sera celle de la théorie des « données sensibles » (sense-data). Ce sont là des représentations de ce qui les cause.
On retrouvera aujourd'hui ce type de formulation dans plusieurs théories cognitives, surtout celles de type psychologique et philosophique (Fodor, 1982; Johnson-Laird, 1988; etc.) et d'intelligence artificielle (Newell et Simon, 1978; Pylyshyn, 1984). Ici, le représentant sensible crée par « transduction » des états internes que l'on appelle alors des « symboles » physiques, lesquels, par des règles combinatoires, permettent des constructions complexes de symboles. Ceci ouvre la voie à une conception langagière de la représentation sensible. Cette conception rencontre évidemment ses propres difficultés. Par exemple, elle ne règle pas la nature du lien entre le représenté et le représentant. Car, si le lien n'est pas causal, de quelle nature est-il ?
Ainsi, à la question de la nature des liens entre un agent cognitif et l'objet externe, ces deux traditions philosophiques répondent par une thèse sémiotique. La relation est de nature représentationnelle. Ce concept de représentation permet de distinguer l'état interne créé dans la cognition de l'objet externe et d'affirmer qu'il existe un lien nécessaire entre les deux, sans par ailleurs se prononcer nécessairement sur la nature de ce lien (similarité, causalité, conventionnalité, action, etc.). C'est probablement pour cette raison que le concept de représentation demeure si utile. En raison de sa généralité, il permet de sauvegarder la mise en correspondance absolument nécessaire entre un état interne et un objet externe sans avoir à se compromettre sur la nature de la sémiotique de la représentation. C'est en raison de ce haut degré de généralité que la théorie des « sense data" et les théories cognitives l'exploiteront si généreusement. Ces théories doivent quelque part soutenir que la sensation entretient un lien entre un quelconque « représentant » (symbole, icône, état, information, code, feature, etc.) et un objet externe. En ce sens, elles sont toutes confrontées au vecteur sémiotique.
La dimension ontologique de la sensation dans la tradition philosophique
La deuxième dimension de l'espace conceptuel à laquelle la théorie philosophique de la sensation est confrontée porte sur la nature de l'état interne créé par la sensation. De quel type d'entité s'agit-il ? Quelles en sont les propriétés ? Ici encore, nos deux conceptions s'affronteront sur la nature de cette entité. La première soutiendra que la sensation est un état physique parce qu'il est issu d'un processus causal. La seconde soutiendra que la sensation est un état mental reposant sur un processus interprétatif. Ainsi, ces deux conceptions s'engageront-elles sur un plan ontologique. C'est-à-dire qu'elles définiront un statut d'existence spécifique des états que produit la sensation En termes quiniens, dans leur modélisation, c'est-à-dire qu'elles mettront en oeuvre des variables qui réfèrent un type d'objet dans un quelconque monde Pour les uns, ce monde est physique et matériel ; pour les autres, il est mental et intentionnel.
La sensation comme état physique
Comme nous l'avons vu précédemment, la sensation1 est pensée comme un processus causal qui se réalise dans les organes, c'est-à-dire dans les différents sens. Mais ce processus produit un état interne dans l'agent cognitif qui possède des propriétés ontologiques particulières à savoir : elles sont spécifiques, différentielles, individuelles et spatio-temporelles.
Spécificité.Une première propriété de l'état interne dans cette perspective causale est qu'il est spécifique, c'est-à-dire que chaque état est propre à l'organe ou au sens qui le produit. Ainsi toutes les qualités d'un objet ne sont pas saisies dans leur globalité, mais sont décomposées selon la nature spécifique de chaque organe de sensation. En philosophie, on reconnaît ainsi que l'oeil est sensible à la lumière et à la couleur ; l'ouïe, au son et le goût, à l'acidité, à l'amer, au sucré, etc. Les propriétés de l'objet qui causeront dans les sens ces états seront dites les qualités premières de l'objet. De plus, ces différentes qualités pourront varier en intensité. Par exemple, une lumière peut être plus ou moins forte, un goût plus ou moins prononcé. Enfin, pour certains, ces entités sont si fines qu'elles seront dites atomiques (Démocrite, Epicure).
Ainsi, la sensation décompose l'objet en de multiples dimensions (qualités, propriétés, caractéristiques) que les traductions formelles contemporaines traduiront en « features ». Par exemple, les « features » auxquelles l'oeil est sensible sont radicalement différentes de celles auxquelles l'est l'odorat. Ainsi, chaque état interne est le résultat d'une déconstruction de l'objet selon des facettes spécifiques.
Différentialité. La deuxième caractéristique de cet état interne est qu'il est en interrelation avec les autres états internes. En effet, dans ce modèle causal, la majorité des positions philosophiques postuleront, souvent explicitement d'ailleurs, une interdépendance entre les états causalement produits. Autrement dit, ces états internes, bien que produits de manière spécifique par chaque sens, ne sont pas autonomes, mais interdépendants les uns par rapport aux autres. Qui plus est, leur interdépendance est différentielle. C'est-à-dire que l'une ou l'autre dimension de l'objet reconnue spécifique n'est saisie que par opposition à une autre dimension de l'objet. Par exemple, l'oeil peut difficilement saisir la couleur d'un objet si (directement ou par expérience acquise) il y a eu un toucher qui en saisit la texture. Par opposition, un objet sonore ne présentera jamais une couleur. Il faut ici relire Condillac, qui, avec sa métaphore de la statue, en arrivait à penser qu'il serait difficile pour cette statue de saisir la forme de l'objet sans le toucher, de le goûter sans le voir, de l'entendre sans y toucher.
« J'ouvre les yeux à la lumière, et je ne vois d'abord qu'un nuage lumineux et coloré, Je touche, j'avance, je touche encore : un chaos se débrouille insensiblement à mes regards. Le tact décompose en quelque sorte la lumière; il sépare les couleurs, les distribue sur les objets, démêle un espace éclairé, et dans cet espace des grandeurs et des figures, conduit mes yeux jusqu'à une certaine distance, leur ouvre le chemin par où ils doivent se porter au loin sur la terre et s'élever jusqu'aux cieux : devant eux, en un mot, il déploie l'univers. » Condillac, Traité des sensations. (1947*)p. 312.
C'était aussi le problème de Molyneux, qui demandait si un aveugle de naissance qui ne connaissait les objets que par les autres sens pouvait, s'il recouvrait la vue, les reconnaître uniquement par la vision.
Ainsi, sur le plan ontologique, un état interne est un état spécifique, mais il s'agit d'un état de nature différentielle. Il est produit par l'interaction des sens. Il y a donc une structure, mais d'interdépendance différentielle.
Individualité. La troisième propriété des entités que pose ce modèle causal est celle de l'individualité. En effet, pour la majorité des philosophes, l'« impression physique », c'est-à-dire l'excitation sensible ou le « stimulus » est toujours un événement individuel qui crée un état interne singulier. À chaque occurrence (token) d'une excitation correspond une réaction spatio-temporelle unique. Par exemple, à un certain instant, l'oeil réagit à une excitation lumineuse unique. Chaque excitation d'un organe sensible est donc une occurrence particulière d'un événement. La conséquence est que l'état interne produit n'est jamais un état synthétique, général, universel, etc. Il est une entité ou un événement hic et nunc C'est un « token » et non un « type » d'entité.
« a sensory mechanism operates to associate token physical excitations (as input) with token physical descriptions (as output); a sensory mechanism is a device which says" yes" when excited by stimuli exhibiting certains specified values of physical parameters and no otherwise. » Fodor, 1978, p. 46
Sur le plan ontologique, ceci signifie que les états internes créés dans le processus de la sensation sont des entités singulières et non des entités générales.
Spatio-temporalité. La dernière propriété, corollaire des précédentes, est que les états produits sont inscrits dans le temps et l'espace. Descartes, Leibniz parlent de cette propriété en termes d'étendue. Et Kant voit le temps et l'espace comme conditions a priori de l'expérience sensible.
En termes contemporains, on peut comprendre cette propriété de la manière suivante : un organe sensible particulier à savoir un cône ou un bâtonnet, traitera nécessairement son information soit de manière séquentielle, soit de manière parallèle. Par exemple, l'ouïe saisira un son séquentiellement : la variation des amplitudes vibratoires de l'air et parallèlement : la multitude de stimuli qui arrivent de manière simultanée. La spatialité signifie qu'un organe sensible traitera nécessairement son information en localisant l'objet quelque part. Ainsi l'oeil informera l'agent cognitif sur la position de l'objet dans l'espace. Le distal et le proximal sont constitutifs des capteurs visuels. Et on pourra concevoir que ce traitement est proche ou éloigné du capteur lui-même.
Ainsi ce modèle causal est complexe sur le plan ontologique. Il postule implicitement que l'expérience sensible construit des états internes qui sont des entités spécifiques, différentielles, individuelles, et spatio-temporelles.
La sensation comme état mental
La deuxième conception de la sensation (la sensation2) ne s'intéresse pas au processus causal comme tel, ni dans ses origines ni dans sa dynamique. Pour plusieurs, l'analyse causale n'est pas révélatrice de la véritable nature cognitive de la cognition.
« I do not think that a causal analysis can give a satisfactory account of the objects of our sensory experience. » Dretske: 1984 : 154
Une théorie causale est avant tout une problématique scientifique et non pas philosophique.
« The notion of sense data or sensation itself is really a part of a scientific theory of perception, not a philosophical theory... Philosophers often have to rush in where behaviorists fear to tread. » Sellars 1989 p. 119.
Ce qui relève de l'enquête philosophique sont les résultats de ce processus, à savoir ce que l'on appelle dans cette tradition » les données sensibles » (sense data) qui, elles, comme nous l'avons vu plus haut, possèdent des caractéristiques « symboliques » entendues dans le sens d'un état caractéristique des états mentaux.
Sur le plan ontologique, les états internes créés par ce processus de la sensation seront des états mentaux parce que ce sont des états qualitatifs, intentionnels et interprétatifs.
Qualitativité. Les états internes créés spécifiquement par les organes sensibles sont des données dont la nature est essentiellement qualitative. Ce sont des qualia, c'est-à-dire des qualités secondes au sens classique du terme, à savoir des données saisies mais présentes phénoménologiquement à l'agent. Par exemple, même si le rayon lumineux est constitué de photons et que l'organe de la vue les capte par les bâtonnets et les cônes de la rétine, ce qui est la donnée sensible est une certaine couleur et une certaine luminosité. C'est-à-dire un état interne en tant que réaction ressentie (consciente ou non) subjectivement.
« Qualia is a philosopher's term for denoting those intrinsic or monadic properties or our sensations discriminated in introspection. The quale of sensation is typically contrasted with its causal, relations, or functional features. » Churchland, The Neurocomputational perspective, 1989, p 23.
Dans un sens technique, cette propriété particulière sera traduite en termes d'aspectualité. Les « sensations » sont comprises comme des « aspects » des objets (Chisholm). Ce sera la vision adverbiale de l'expérience sensible. Pour Dummett et Strawson, ces sensations2 seront des perspectives différentes sur le monde.
Intentionnalité. Les états internes sont des représentations de nature intentionnelle. À ce titre, elles seront contraintes avant tout par des lois logico-sémantiques plutôt que par des lois naturelles. C'est ainsi que, entre autres choses, les données sensibles ne seront pas facilement substituables l'une à l'autre même si causalement elles possédaient une même origine. On dira, par exemple, qu'une même cause pourrait produire dans un agent cognitif deux données sensibles différentes, sans que l'agent sache qu'elles renvoient au même objet. C'est une des caractéristiques essentielles de tout état produit par la sensation.
Interprétativité. Bien que les données sensibles puissent être vues comme des données produites directement par les sens, les états internes, eux, sont compris comme résultant d'un travail de construction ou d'interprétation (Price, 1932; Robinson, 1994). Ici, ce ne sont pas les propriétés premières de l'objet qui produisent cet état interne c'est-à-dire que le donné sensible ne dépend pas avant tout comme le soutient la théorie causale, de l'objet matériel comme tel, de la spécificité de l'organe qui le capte, mais de la perspective, de l'angle, sous lequel l'agent cognitif la " ressent » et des inférences que l'interprète y applique. comme par exemple de l'interaction avec les nombreuses autres modalités de traitement cognitif, entre autres, de la mémoire, de l'attention, de la motivation, de la conceptualisation et même du langage. C'est pourquoi, un même stimulus pourrait ne pas produire les mêmes données sensibles dans un même agent (selon les circonstances et le contexte) et aussi dans deux agents différents. Dans cette perspective, on dira que la donnée sensible est une expérience interprétative privée. Enfin, il faut préciser que cette interprétation ne sera pas toujours vue par tous les philosophes comme un processus conscient. Ce sera d'ailleurs un débat important au sein de cette approche.
La dimension épistémologique de la sensation dans la tradition philosophique
La dernière dimension de l'espace conceptuel que les théories philosophiques de la sensation mettent en place est de nature épistémologique, si ce n'est de nature épistémique. En effet, une problématique constante dans les théories de la sensation est celle du statut de vérité ou de fiabilité de ce que les organes sensibles révèlent à l'agent cognitif. C'est-à-dire quelle attitude l'agent cognitif doit-il entretenir par rapport aux résultats du processus de sensation ? Ainsi se posera la question de la fiabilité ou de la non-fiabilité des données produites par les sens. Autrement dit, la connaissance acquise par la sensation est-elle vraie ou fausse ? certaine ou incertaine ? Et, sur cette question, les deux mêmes positions s'affronteront. Corollairement d'ailleurs aux positions ontologiques et sémiotiques déjà soulignées plus haut.
La non-fiabilité de la sensation
La première conception - celle de la sensation1 - assurément la plus classique en philosophie, soutient qu'on ne peut se fier aux données de la sensation. Elles n'assurent pas la certitude. Les « données sensibles » (sense data) sont des constructions. Elles sont le résultat d'interprétations et d'inférences. En conséquence, elles sont une source importante d'illusions et d'erreurs. De plus, elles sont très souvent indéterminées et peu précises. Et il arrivera très souvent même qu'on ne pourra dire si une donnée sensible est vraie ou fausse. Le membre fantôme est un exemple régulièrement cité. Il y a là une donnée sensible. Mais qu'est-ce au juste qui est vrai ? certain ? La donnée comme sensation ressentie ou la donnée de quelque chose ? En ce sens, on ne peut fonder la connaissance vraie sur la sensation.
Une des conséquences de cette position est qu'il faut trouver ailleurs la source du jugement de vérité ou d'erreur. Et cet ailleurs est habituellement placé dans les opérations de second degré qui en appellent aux croyances, des désirs ou aux stratégies d'action. Il n'y a connaissance que s'il y a un jugement qui consolide ou confirme ce que produit la sensation. Dans cette perspective, l'architecture cognitive se complexifie. Les données sensibles sont soumises à des tribunaux qui décident de leur vérité ou de leur fausseté.
La fiabilité de la sensation
La seconde conception, celle de la sensation2, est l'inverse de la précédente. Elle soutiendra que la sensation est sans aucune erreur : ce qui cause une affectation des organes sensibles ne peut être erroné. Une sensation dépend directement de sa cause. Ce qui affecte la rhodopsine de la cellule d'un cône ou un bâtonnet ne peut être qu'un photon. En conséquence, s'il y a erreur, cela relève d'autre chose.
Mais cette position implique aussi la complexification de l'architecture cognitive. Les sens ne sont pas le lieu du jugement de vérité ou de fausseté. Et un modèle causal de la sensation devra bien distinguer l'entrée des données réalisées par les sens de leur validation. Cette validation pourra relever d'un mécanisme de contrôle (la perception située (Clark, 1997) l'action incarnée (Varela, 1988), la satisfaction de contraintes multiples (Thagard, 2002)).
Ainsi, dans l'espace conceptuel de l'analyse de la sensation, la philosophie en vient à postuler un autre niveau de traitement. Elle complexifie ainsi l'architecture cognitive en distinguant nettement ce qui est du ressort de la sensation de ce qui est relève de la validation de ce qu'elle produit.
Conclusion
Comme on le voit, les théories philosophiques de la sensation sont complexes et ne s'entendent pas sur des dimensions importantes du processus par lequel un agent cognitif entre en contact avec son environnement. Mais malgré cette divergence, la philosophie construit un espace conceptuel spécifique. La philosophie montre ici sa dynamique propre. Cet espace conceptuel est constitué de trois dimensions que nous avons appelées ici sémiotique, ontologique et épistémologique.
Dans cet espace à trois dimensions, la philosophie met ensemble un certain nombre de propositions qui doivent maximiser la cohérence. Et dans le cas de la sensation, ces diverses propositions peuvent se regrouper en deux catégories : celles qui défendent une position empiriste et celles qui soutiennent une position interprétative ou intentionnaliste.
Nous pourrions représenter topologiquement ces trois axes ainsi : sur l'axe sémiotique, la conception varie de l'indiciel au symbolique; sur l'axe ontologique, la conception varie du physique au mental; sur l'axe épistémologique, elle va de la fiabilité à la non-fiabilité. On pourrait alors représenter l'ensemble des propositions relativement à ces trois axes.
On voit, nous l'espérons, pourquoi ces deux positions, lorsque placées sur nos trois axes créent des regroupements de concepts et de propositions qui entre eux semblent maximiser une cohérence (Thagard, 2002).
L'intérêt de dévoiler cet espace est de montrer que, si on s'interroge sur la question cognitive de la sensation, l'on devra offrir des propositions qui se situent dans l'un ou l'autre de ces axes. Nous croyons que toute théorie cognitive de la sensation sera confrontée à un tel espace. La philosophie n'est pas une science empirique. Elle ne fait que dévoiler les dimensions dans lesquelles une explication doit se déployer. C'est ce que nous révèlent ici les positions empiristes et interprétatives de la sensation.
Ainsi, premièrement, une théorie cognitive de la sensation devra expliquer quel type de relation un état cognitif sensible entretient avec son environnement. Ou elle soutient que les organes sensibles, c'est-à-dire les capteurs, fondent la relation avec le monde parce que le rapport est causal ou elle trouve une autre origine à cet état interne cognitif. Soit cet état est donné directement par un quelconque grand programmeur (La Raison, Dieu, etc.), soit l'agent cognitif intervient lui-même et le modifie.
Deuxièmement, une théorie cognitive devra préciser la nature particulière des états internes qui sont créés. Ou bien ces états internes obéissent à une quelconque loi de la nature (position naturaliste) ou ils obéissent à d'autres lois (sémantiques, logiques, etc.).
Troisièmement, une théorie cognitive de la sensation devra distinguer entre la réaction sensible que peut avoir un agent cognitif et les jugements qu'il appliquera sur ces sensations. Il lui faudra maintenir que les données captées par les organes de sensation sont des états internes spécifiques qui entretiennent une certaine distance par rapport à ce qui les cause. Sinon tout ce qui cause des réactions de la part de ces capteurs génèrera une connaissance vraie.
Ces trois axes détermineront deux grandes conceptions sur la sensation. De fait, on les retrouve aujourd'hui dans les sciences cognitives, où on distingue de plus en plus entre la sensation1 et la sensation2 (Clementz, 2000). Par exemple, en intelligence artificielle, les capteurs sont modélisés comme obéissant strictement à des lois naturelles physiques, sinon même mathématiques. Ils seront vus comme des automates. Ce qui n'empêchera pas d'autres chercheurs (Marr, 1982; Kosslyn, 1980;Paivio, 1971; Edelman, 1999; Pylyshyn, 1984) de s'intéresser surtout à la manipulation des données issues des capteurs.
Pour terminer, on peut se demander pourquoi ces deux positions existent. Quel est leur centre de gravité ? Très souvent en philosophie, ces deux grandes positions théoriques seront vues essentiellement comme opposées et contradictoires. Alors que peut-être sont-elles, de fait, complémentaires.
Une métaphore peut nous aider à voir comment ces deux positions sont complémentaires. Imaginons une centrale thermique qui reçoit par une technologie complexe de l'information d'une chaudière centrale. Deux discours apparemment contraires peuvent être tenus ici. On peut décrire l'ensemble du processus par les relations « causales » qui vont de la chaudière à la salle de contrôle ou bien décrire le tout par ce que « lit » le contrôleur sur son tableau de bord.
Il en va de même dans les problèmes cognitifs. Les propositions forment deux positions parce qu'elles peuvent entrer dans deux types de discours qui maximiseront la cohérence explicative. Dans un premier cas, on pourra décrire le processus comme une séquence d'événements causalement reliés. Le tout est vu de l'extérieur, c'est-à-dire comme si une troisième personne observait le processus La description sera « objective, quantifiable et partageable ». Elle pourra être une « explication » du pourquoi, par exemple, sur le tableau de bord, les instruments de « lecture » sont disposés de telle ou telle manière ou, dans le cas de la sensation, pourquoi les capteurs transmettent leur information.
La seconde approche décrit le processus, du point de vue de l'intérieur, c'est-à-dire du point de vue de l'agent qui ressent les effets des sensations. Par exemple, dans notre métaphore, c'est le point de vue de l'ingénieur qui réagit aux signaux de son panneau de contrôle. Mais ce type de discours postule une activité complexe d'interprétation qui est essentiellement liée aux croyances antérieures de l'agent. La description privilégie ce qui est signifiant. Ce type de discours rencontre évidemment les difficultés d'accéder à de l'inobservable. Dans ce second discours, la description est plutôt subjective, qualitative et interprétative. Elles pourrait être une explication du pourquoi l'agent agit de la manière dont il le fait.
Pour les uns, le premier discours est le seul qui soit valable. Il est le seul qui se prête à une approche scientifique, et qui évite de nous mettre dans une chaîne interprétative sans fin. Pour les autres, au contraire, c'est le deuxième discours qui est le seul valable parce qu'il est le seul à nous expliquer le comportement de l'agent (et non le mécanisme de la sensation) et pourquoi, de tous les objets qui peuvent affecter potentiellement des capteurs seuls certains sont pertinents (signifiants) pour lui.
Pour nous, ces deux discours ne sont pas contradictoires ni incompatibles. Ils ne sont que deux polarisations de cohérence. Et il est très difficile de les unifier en ce que les deux posent des problèmes de types différents. Il nous semble que toute théorie cognitive de la sensation sera aussi confrontée au même dilemme. Dans sa modélisation, d'une part, elle voudra dans un discours (naturaliste) expliquer quels sont les mécanismes de cette relation de l'agent au monde. Mais d'autre part, elle devra expliquer dans un discours interprétatif pourquoi ces données produites par la sensation sont signifiantes pour cet agent.
Si la philosophie veut cependant continuer à contribuer à cette théorie cognitive, chacune des positions précédentes devra revoir la compréhension qu'elle a du discours qui lui est opposé. Le discours interprétatif devra revoir la compréhension qu'il a de la nature causale du processus qui, chez lui, demeure très souvent intuitif et relève d'une vision « populaire » et non scientifique de la sensation. Le discours naturaliste devra aussi revoir sa compréhension du processus d'interprétation qui demeure souvent trop simplificateur et caricatural (homoncule).
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