source :
http://aleph.asso.fr/Textes/Maier.html.
De Gaulle, le sinthome ?
Corinne Maier
Tout le monde sait qui est De Gaulle : un militaire, un homme seul qui
lança à Londres le 18 juin 1940 un appel pour continuer la
guerre, un politique, un législateur qui nous donna la constitution de 1958
qui régit encore aujourd'hui nos institutions, un écrivain enfin,
auteur des Mémoires de guerre.
Voilà un homme animé dès le plus jeune âge par la
certitude d'avoir un destin ; convaincu pendant la guerre d'incarner son
pays, et de communiquer avec lui par un échange de voix ; soutenu
par une conception très particulière de la France, au chevet de
laquelle lui-même jouerait un rôle providentiel. Car, toute sa vie,
il fut animé par une mission, et une seule : celle de sauver la
France. Autant dire qu'un personnage comme celui-ci, on n'en trouve que dans
les bandes dessinées - du reste, lui-même, qui ne manquait pas
d'humour, disait qu'il n'avait qu'un seul rival international : Tintin.
Le Général de Gaulle est incontestablement exotique ; la
dimension de surprise face au personnage ne m'a jamais quittée. A
l'origine, il y a eu cette question : ce type-là, qui était
sa statue (comme le dit un de ses proches), qui a vécu son existence
comme une oeuvre d'histoire, n'était-il pas bizarre ? C'est là
que l'hypothèse d'un sinthome joycien prend tout son sens. Hasard
amusant : pour Lacan, la figure topologique du triskèle, où
trois éléments consistent sans faire noeud (il en parle dans RSI),
est illustrée par la Croix de Lorraine (« si on la
dessine de la bonne façon », dit-il). Celle-ci est, comme
chacun sait, le symbole gaullien par excellence. Alors, peut-on dire,
paraphrasant Lacan parlant de Joyce, De Gaulle le sinthome ?
Plusieurs éléments vont dans ce sens.
-
L'élection : De Gaulle a toujours eu le sentiment
d'être élu dans sa mission de faire l'histoire, d'être au
service de la France. Alors qu'il a quinze ans, il rédige une dissertation
où, déjà, il est le « général
de Gaulle », et commande victorieusement l'armée
française face à l'armée allemande. Beaucoup plus tard,
il écrira dans les Mémoires de guerre qu'il se sent
« remplir une mission qui dépasse de très haut sa
personne, servir d'instrument au destin ». Election,
prédestination, sont les deux mamelles du gaullisme. Cela nous fait
penser à ce que Lacan disait de Joyce, à savoir qu'il
« s'est senti impérieusement appelé dans ce qu'il a
écrit ». De Gaulle, lui, s'est senti appelé dans ce
qu'il a fait, dans son oeuvre d'histoire.
- Le sentiment d'être unique : De Gaulle se veut,
se sait, un personnage « hors de toutes les
séries », il l'écrit dans les Mémoires
d'Espoir. Dès sa jeunesse, il se sent d'une autre espèce, un
« homme nouveau » dont le pays, croit-il, saluera avec
espoir l'avènement. Du reste, quand il parle de lui dans les
Mémoires de guerre, il ne nous dit pas qui il est, d'où il
vient : quelle importance, puisqu'il est patriote avant tout ? De
Gaulle ne se voulait pas un héritier. Au point où les
événements l'ont porté, il se présente comme ceux
qui n'ont ni aïeuls ni descendants, et composent seuls toute leur race.
Il n'appartient qu'au peuple de France, et se décrit au début des
Mémoires, sans autre précision, comme un « petit Lillois
de Paris ». On peut mettre cela en parallèle avec un James
Joyce déclarant dans Portrait de l'artiste
« façonner dans la forge de son âme la conscience
incréée de sa race ». Ces deux hommes qui ne ressemblent
à personne ne sont-ils pas le produit d'une auto-création ?
- Une position d'hérétique :
De Gaulle est à sa
façon un
hérétique, à l'instar d'un Joyce désigné
du même qualificatif par Lacan.
Il ne cesse de se démarquer des hommes politiques classiques, ces petits
hommes dont « la tête de dépasse pas des fourrés
de la démocratie ». Est
révélatrice son identification à
Jeanne d'Arc,
figure même de
l'hérétique
et brûlée comme telle. Cette révolte du Général
culmine le 18 juin 1940, mais s'était déjà exprimée
avant, puisqu'il avait réussi à se fâcher avec beaucoup de
gens. Car cet homme, élevé dans un milieu plutôt
conventionnel, et façonné par une armée qui ne l'est pas
moins, est, paradoxalement, un non-conformiste. Il n'hésite pas à
prendre le contre-pied de la doctrine prônée par les
« grands chefs », fait scandale à l'Ecole de guerre,
défend dans les années trente les divisions
cuirassées ; puis, en pleine guerre, il ose, violant les
règles hiérarchiques et l'obligation de réserve, adresser
en 1940 à quatre-vingts personnalités civiles et militaires un mémoire
critiquant les plans de l'état-major. Dans l'armée, cela ne se fait
pas. La vie du Général est avant tout une série de
« querelles » : avec l'establishment
militaire, avec les hommes de Vichy, les dirigeants américains, les
parlementaires de la République. Beaucoup plus tard, il s'exclamera :
« il n'y a qu'un seul révolutionnaire en France, c'est
moi ! »
- De Gaulle le héros : dans toutes les phases
de sa carrière, De Gaulle a été un artiste
se regardant agir. On voit, au
fil de son oeuvre écrite, à quel point il s'est
préparé à son
« rôle », qui est un rôle de héros. Le
lecteur assiste au fil des pages
des Mémoires à la naissance d'un personnage
historique, d'un De Gaulle
à la troisième personne. On relève dans les
Mémoires de guerre plus de
cent cinquante occurrences de De Gaulle disant De Gaulle, ou
Général de
Gaulle. Tout se passe comme si Charles passait progressivement
à la trappe. Il dit « je », mais il ne parle pas de
lui. La mission
qu'il a remplie dans « le plus grand drame de
notre Histoire » lui
confère le droit de rejoindre en ses écrits la parole
magistrale de ses premiers discours de
Londres : « Moi, Général de Gaulle ».
Et, de volume en volume, le phénomène s'amplifie : prudent
encore dans le premier tome, L'Appel, il s'affirme dans le second,
L'Unité, pour triompher dans Le Salut - il persistera
plus tard dans les Mémoires d'espoir. C'est que, une fois devenu
une figure de l'histoire, Charles se fige dans son personnage, s'y englue.
Au point, peut-être, de se prendre pour ce personnage historique
qu'il est devenu le 18 juin 1940 : « Général
de Gaulle ». Alors que par parenthèse il n'a jamais
été vraiment général, seulement
« général de brigade à titre
temporaire », ce qui est beaucoup moins élevé dans la
hiérarchie militaire. Et peut-être ce nom, Général
de Gaulle, qui lui servira de bannière pendant toute sa carrière
politique, est-il à ses yeux son véritable nom, son nom d'histoire,
comme on dit de certains qu'ils ont un nom de guerre. Du reste, devenu
président de la République, son papier à en-tête
portera encore en majesté ce nom, Général de Gaulle.
- Le nom propre : examinons de plus près le
rapport au nom
du Général : De Gaulle a avant tout la particularité
de porter un nom
qui est aussi celui de son pays, puisque la Gaule, c'est la France, - du moins
c'est son nom d'avant, son nom d'origine puisque la Gaule, comme certains
historiens d'aujourd'hui l'ont montré, est avant tout une construction
imaginaire servant à forger une identité nationale. Le nom propre
est considéré comme un signifiant sans signification, mais on peut
se demander si le Général ne se serait pas identifié
au signifié de son nom propre, afin de le magnifier. De Gaulle,
De Gaule, De la France ? A ce compte-là, le Général
serait tout sauf un « sans-nom », comme l'est le
névrosé qui, selon Lacan, est importuné par son nom propre.
Pour autant, dire que le père de De Gaulle était
« carent », comme Lacan le dit du père de Joyce, est
aller trop loin. Certes, la famille De Gaulle se caractérise par un
relatif effacement du père, mais on ne peut en dire plus. Une chose
curieuse, toutefois : adolescent, Charles écrivait à son
père en signant non seulement de son prénom, mais de son nom tout
entier, Charles de Gaulle. Ce qui est sûr, c'est que cet homme était
animé par la volonté de se faire un nom, de jouer un rôle
dans l'histoire de France. Tout comme Joyce, qui selon Lacan était
poussé par le désir de se faire un nom en littérature afin
de compenser la carence paternelle.
Questions : Là où Joyce parvient à se faire un nom
par l'art, De Gaulle y parviendrait-il par l'Histoire, qu'il écrivait
toujours avec un H majuscule ? Autre question : Général
de Gaulle est le nom de l'oeuvre d'histoire de Charles, mais ce nom est-il encore
celui de De Gaulle fils, j'entends fils de son père ? Autre question
encore : là où Joyce a voulu « se faire
être un livre », comme le dit Lacan, De Gaulle n'aurait-il pas
tenté de « se faire être la France » ?
Autant de questions sans réponse ; ce qu'on peut dire, c'est que
De Gaulle sans la France n'est plus personne ; en 1968, quand le lien
pathétique qui l'unit à son pays se rompt, débordé
par l'agitation de la rue, il est complètement abattu, il part et se
réfugie en Allemagne. De Gaulle sans la France est un homme sans nom.
Conclusion : fou ? on s'en fout.
Refermons le dossier du sinthome ; on ne sait, et on ne saura jamais, si
la « structure » de De Gaulle était sinthomale - au
sens joycien du terme. Mais au fond, ce sinthome dont Lacan parlait à
propos de Joyce, qu'est-ce que c'est, sinon peut-être un moyen habile
d'esquiver la question de savoir si Joyce était fou - question à
laquelle Lacan se garde bien de répondre. De même pour le
Général de Gaulle : fou ou pas, on s'en fout. Par contre,
il semble bien que sa trajectoire, et le fait qu'avec une quasi-unanimité
les Français l'aient élu comme
« grand homme politique du vingtième siècle »
(des sondages le prouvent), soit symptomatique.
De quoi ? D'un certain rapport au lien social et à l'histoire,
fondé sur quelques idées maîtresses : la capacité
de certains à dire « non » dans une situation qui
semble désespérée ; le poids du signifiant
maître ; le rôle du sauveur, de l'homme providentiel, qui se
situe en position d'exception ; au-delà peut-être, l'attente
d'un homme ou d'une femme, qui parle la France, pour la faire exister en
l'incarnant. Le Général de Gaulle est donc un symptôme
français, au sens de la manière dont notre beau pays jouit et
souffre du politique. Je dis souffre, car il n'y a pas que du positif dans
la geste gaullienne : il y a aussi de l'autoritarisme, de la raideur, et
la certitude presque risible d'avoir raison seul, et avant les autres.
Qu'on me permette pour finir cette note personnelle : ce que je trouve beau
en France, c'est l'amour de ce pays pour des personnages inspirés,
flamboyants, Jeanne d'Arc, De Gaulle, tous deux totalement identifiés
à un destin général. La France est peut-être un pays
qui aime les fous - les fous d'Histoire.