Friedrich Max Müller fut l'un des mythologues qui domina sa discipline durant toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Allemand d'origine, étudiant à Leipzig, il n'en devint pas moins l'une des figures les plus populaires de l'Université d'Oxford où il enseigna la philologie comparée durant plus de quarante ans. Souvent malmené (entre autres par Durkheim [1912] et par Cassirer [1953]), il se voit aujourd'hui à nouveau mentionné par-ci par-là, et de manière pas entièrement négative (Detienne 1981 ; Olender 1989), mais toujours à propos de deux initiatives perçues tout au long du vingtième siècle comme intellectuellement malencontreuses : l'introduction par lui de l'adjectif "aryen" et sa théorie du mythe comme pathologie de la langue. Pour évoquer cette dernière, Cassirer prenait soin d'ailleurs de s'excuser : "Il pourrait sembler vain de revenir à de telles conceptions, abandonnées depuis longtemps par la linguistique et la mythologie comparée de notre époque... " (Cassirer 1973 [1953] : 13).
Or, si l'on relit Müller, on s'aperçoit qu'il n'était pas seulement un écrivain savoureux mais aussi un penseur d'une grande acuité. Qu'on en juge.
Voici par exemple en quels termes il présentait sa théorie du mythe comme pathologie de la langue :
"La mythologie est inévitable, elle est naturelle, elle est une nécessité inhérente au langage pour autant que nous reconnaissions dans la langue la forme externe de la pensée, la pensée dans sa manifestation : en réalité, elle est l'ombre obscure que la langue projette sur la pensée, et qui ne disparaîtra pas avant que la langue ne vienne à se confondre entièrement avec la pensée - ce qui ne se produira évidemment jamais. (...) La mythologie, au sens le plus élevé, est le pouvoir qu'exerce la langue sur la pensée dans chacune des sphères de l'activité mentale, et je n'hésite pas à envisager l'histoire entière de la philosophie - de Thalès à Hegel - comme un combat ininterrompu contre la mythologie, une protestation constante de la pensée contre la langue." (Müller 1900 : 168-169).
L'application la plus fameuse que fit Müller de sa théorie porte sur les noms des dieux. Ces noms sont en effet souvent des témoins de formes archaïques de la langue, ils permirent à d'antiques "philologues sauvages", bondissant d'une étymologie populaire à une autre, de les "expliquer" en multipliant à l'infini les récits relatifs aux aventures des dieux ainsi dénommés.
Il se fait cependant que par "mythologie", le philologue teuto-britannique visait bien davantage que les exploits de divinités diverses : pour lui, la mythologie englobait en effet tout ce qui apparaissait dans le contexte de son époque comme superstition, pensée "non-positive" - au sens d'Auguste Comte. Voici par exemple l'application qu'il faisait de sa théorie à quelques concepts parfaitement profanes :
"Quand l'homme voulut, pour la première fois, saisir et exprimer une distinction entre le corps, et quelqu'autre chose à l'intérieur de lui-même, mais distincte du corps, un nom qui se proposa à lui de manière évidente fut "souffle". Le souffle apparaissait comme quelque chose d'immatériel et de quasi invisible, et il était lié à la vie qui infuse le corps, puisque, sitôt le souffle interrompu, la vie du corps s'éteint. (...) Quand (le souffle) eut assumé la signification de cette partie immortelle dans l'homme, il retint cependant le caractère d'une chose indépendante du corps, conduisant ainsi à la conception de l'âme non seulement comme être sans corps mais opposée au corps de par sa nature même. Dès que cette opposition s'établit dans la langue et la pensée, la philosophie entreprit d'expliquer comment ces deux puissances hétérogènes pouvaient agir l'une sur l'autre - comment l'âme pouvait influer sur le corps, et comment le corps pouvait déterminer l'âme. Des systèmes philosophiques matérialistes et spiritualistes naquirent, et ceci afin d'éliminer une difficulté auto-infligée, afin de faire se rejoindre ce que la langue avait séparé : le corps vivant et l'âme vivante. La question de savoir s'il existe une âme ou un esprit, s'il existe dans l'homme quoi que ce soit qui se distingue du simple corps, est indépendante de cette phraséologie mythique." (ibidem : 172, 175).
On l'aura compris, la théorie du mythe comme pathologie de la langue est beaucoup moins sotte qu'on ne le suggère aujourd'hui. Elle me semble même rendre compte très adéquatement d'une dimension particulière de l'histoire de la physique. Il existe en effet dans l'évolution de ce domaine, un processus récurrent : l'"apothéose" soudaine (datable) d'une notion accédant au statut de concept théorique, c'est-à-dire, à sa détermination désormais sans équivoque comme variable au sein d'une modélisation mathématique. Or, ce processus rappelle de manière étrangement inquiétante la pathologie décrite autrefois par Müller.
J'envisageais de faire un jour la preuve de sa pertinence pour des concepts comme "accélération", "masse" et "énergie" (avec l'aide précieuse de l'histoire critique de la mécanique d'Ernest Mach [1893]), quand une fée me dispensa de tant de peine puisque je tombai fort heureusement sur un article écrit par Georges Lochak : "La géométrisation de la physique", dont je propose à la lecture le passage suivant qu'il suffit sans doute de lire avec légèreté, sans trop se préoccuper de son contenu exact, mais tout en gardant à l'esprit la théorie hérétique de Max Müller :
"... lorsqu'on cherche à exprimer sous forme relativiste une certaine théorie physique, on ne cherche absolument pas, par le menu, quels sont les différents termes qu'il faudrait modifier ou rajouter dans les équations pour exprimer telle ou telle propriété relativiste : on recherche d'emblée l'invariance par rapport au groupe de Lorentz (exprimant la symétrie interne de la théorie) et c'est cela qui devra 'automatiquement' renfermer toutes les modifications de détail. (Or,) les lois de symétrie font surgir certaines grandeurs mathématiques dont la présence s'impose à nous, au début comme celle d'objets un peu incongrus, voire encombrants et inutiles, mais dont l'interprétation nous révèle, pour certains d'entre eux, des propriétés physiques nouvelles ou des objets physiques entièrement nouveaux ; tandis que d'autres de ces grandeurs mathématiques restent longtemps rebelles à toute interprétation dans l'espace physique et conservent leur mystère.
Le cas le plus criant est celui de l'équation de Dirac, où l'on s'aperçoit que la conservation du moment cinétique n'est assurée que si l'on admet que l'électron possède une rotation propre (sur lui-même) : le spin, dont l'existence était déjà connue quand Dirac écrivit son équation, mais qu'il n'y avait pas consciemment introduite. De même, l'équation nous impose un certain type de solutions qui furent jugées, au début, plutôt étranges et embarrassantes, mais dont on finit par comprendre, qu'elles représentent le positron, anti-particule de l'électron, dont l'existence, aujourd'hui certaine, n'avait même pas été soupçonnée jusque-là. Mais inversement, d'autres grandeurs comme les deux 'invariants' de Dirac, s'imposent tout autant, mais leur signification reste mystérieuse. De même, la décomposition hydrodynamique du tenseur d'énergie de Dirac comporte certains termes qui font image et qui donnent à penser que cette décomposition a un sens, mais il en est d'autres, liés aux deux invariants et qui, sans doute pour cela gardent leur secret." (Lochak 1988 : 188-189).
Les choses se passeraient donc en gros de la manière suivante. Voici le mot "A", mot à la réputation bien établie : sa signification est stabilisée - fixée dirait Peirce - par sa connexion stricte (formelle) avec d'autres concepts. Autrement dit, "A" est un concept théorique. Voici maintenant le mot "B". Il traîne dans les raisonnements des physiciens depuis un bon moment, mais sa réputation n'est pas sans équivoque : il est ce que le philosophe allemand Wolfgang Stegmüller appelle une notion pré-systématique (Stegmüller 1976 : 42). Le sentiment s'impose qu'il faut faire quelque chose pour lui (ce qui veut dire que le moment est venu pour "B" de son apothéose) : sa signification va être fixée une fois pour toutes. Le savant professeur D*** établit alors la formule suivante :
B = A x C
ou bien
B = n A exp 4 / e exp C
etc.
"B" a désormais statut de concept théorique, sa réputation est faite.
"Oui mais", direz-vous, "qu'en est-il maintenant de 'C' ?" Eh bien, "C", c'est une notion pré-systématique. "Cela signifie- t-il qu'il va falloir s'occuper très sérieusement de lui ?" Parfaitement ! Et nous voilà repartis pour un tour...
La physique comme pathologie de la langue ? Non, non, rassurez-vous, la physique contrôle à tout moment sa démarche par une référence extérieure : par le recours à l'expérience empirique qui décidera de la validité d'une hypothèse. Repassons à ce propos la parole à Georges Lochak qui se charge de vous rassurer entièrement sous ce rapport :
"En se développant ainsi, la physique théorique creuse un fossé entre elle-même et l'expérience car, bien qu'elle continue de rendre compte ou de prévoir des faits, son langage et ses modes de pensée s'éloignent de plus en plus du langage et de l'intuition physique habituels, ou bien elle impose à l'expérience son propre langage et ses concepts qui, descendant des raisonnements abstraits où ils ont pris naissance, acquièrent une espèce de surréalité. (...) En somme, malgré les succès prévisionnels de la théorie, les ponts qui la relient à l'expérience sont de plus en plus longs, étroits et fragiles, faute de savoir associer des images (autres que celles de la géométrie abstraite) aux calculs qui fournissent les prévisions ; je doute que l'on puisse indéfiniment continuer de la sorte en fermant les yeux sur cette difficulté. " (ibidem : 195-196).
Comment ? Georges Lochak ne serait pas parvenu à vous rassurer entièrement ? Si tel est le cas, je crains bien que votre cas ne soit sans appel : vous faites sans doute partie de ces personnes à la nature intrinsèquement inquiète dans les rangs desquels se recruteront toujours les esprits désespérément sceptiques.
Cassirer, E.
1973 (1953) Langage et mythe, à propos des noms
de dieux, Paris : Minuit
Detienne, M.
1981 L'invention de la mythologie, Paris :
Gallimard
Durkheim, E.
1968 (1912) Les formes élémentaires de la
vie religieuse, Paris : P.U.F.
Lochak, G.
1988 "La géométrisation de la physique", in
Logos et théorie des catastrophes. A partir de l'oeuvre de
René Thom, Genève : Patino, 187-197
Mach, E.
1960 (1893) Die Mechanik in Ihrer Entwicklung
Historisch-Kritisch Dargestellt, trad. amér. : La Salle
(Ill.) : The Open Court
Müller, F. Max
1900 On the Philosophy of
Mythology <1871>, in Chips from a German Workshop, vol.
IV. Essays on Mythology and Folk-Lore, London : Longmans, Green
and Co.
Olender, M.
1989 Les langues
du paradis, Aryens et Sémites : un couple providentiel,
Paris : Gallimard / Seuil
Stegmüller, W.
1976 The
Structure and Dynamics of Theories, New York : Springer Verlag