Paris, Novembre 2000
Dans Le Monde diplomatique de septembre 2000 Jacques Testart, directeur de recherche à l'INSERM et président de la Commission française du développement durable, a publié un long article intitulé « Les experts, la science et la loi ». A partir d'une critique des usages du principe de précaution adopté par la loi Barnier de 1995, l'auteur fait des propositions de nature politique, tout en ayant soin de ne pas s'exclure de la communauté scientifique.
Quand le principe de précaution stipule que « l'absence de certitude ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées pour prévenir des dommages graves et irréversibles », Jacques Testart remarque que l'usage en consacre une conception réduite selon laquelle la décision politique est fondée sur l'avis d'experts scientifiques chargés d'apprécier les risques d'une nouvelle technologie, la démarche évinçant les citoyens du processus décisionnaire. Et Testart de prétendre que cette réduction, si elle est admissible en régime permanent (s'agissant de décisions classiques), devient indéfendable dès que l'environnement ou l'espèce humaine est en jeu, les scientifiques ne pouvant mesurer l'impact de leur recommandation ailleurs que dans un monde idéal, loin des incertitudes qu'introduisent les actions des hommes.
Selon Jacques Testart, l'hégémonie du discours scientifique dans la construction de la décision politique conduit à abandonner le principe de responsabilité cher à Hans Jonas et à renoncer ainsi à la possibilité de se détourner d'un projet pour des raisons morales. Comme antidote à cette tendance lourde et jugée fâcheuse, Testart propose la mobilisation ad hoc de savoir profane et la participation directe de citoyens volontaires tirés au sort et réputés candides et indépendants, un peu à l'image des jurés dans le domaine judiciaire. Le comité consultatif ainsi constitué construirait un avis en consultant à son aise toutes les parties (sans restriction aux experts scientifiques), engageant l'intuition, le bon sens, mais aussi l'esthétique et la sentimentalité de ses membres.
Uexküll, dans son ouvrage Mondes animaux et mondes humains, introduit la notion d'entour (Umwelt) pour désigner le monde perçu et vécu en tant qu'il est interprété, laissant à François Rastier le soin de distinguer trois différentes zones de l'entour : une zone identitaire, une zone proximale et une zone distale. Si pour un amant la frustration de la présence « en chair et en os » de l'être aimé, lorsque manque la coïncidence proximale des corps, est vécue poétiquement comme absence, il faudrait sans doute requalifier ce vécu comme présence distale, pour rendre compte que l'être aimé est présent en esprit mais absent de l'entour proximal. Selon Rastier en effet, le propre de l'entour humain est son extension à la zone distale, caractérisée par l'imaginaire.
Le fait d'aprésenter la zone distale de l'entour peut laisser croire à la présence virtuelle du rêveur là-bas, présence à laquelle il ne manquerait somme toute que l'actualité. Si nos amants séparés ne s'y trompent pas, qui font l'expérience que leur présence là-bas est seulement possible et soumise comme telle à des conditions de possibilité et des contraintes de réalisation (ne serait-ce que l'incompossibilité pour des « impénétrables » à être situés au même lieu), il n'en demeure pas moins que la zone distale peut quelquefois fonctionner comme miroir aux alouettes. D'où un premier principe de réalité, déjà énoncé par Lacan : il y a de l'impossible. Et nous précisons : il y a de l'impossible, vécu comme frustration, signant le caractère d'étrangeté de la zone distale de l'entour.
Si le premier principe de réalité n'opère pas dans le rêve ou le rêve éveillé, c'est précisément que la zone identitaire se déploie alors jusque dans la zone distale pour l'investir, donnant à éprouver le virtuel comme actualité, mettant le réel hors circuit et suspendant du même coup la frustration.
« Où suis-je ? », questionne celui qui revient à lui après un évanouissement ou un sommeil perturbé. C'est le repli de la zone identitaire au périmètre du corps propre, certes mobile mais toujours situé, qui atteste le retour opérant et douloureux du principe de réalité. Essayez donc d'exprimer avec des mots ce que vous éprouvez à l'instant où vous prenez conscience de vous éveiller. C'est un exercice fantastique, en limite existentielle. A lui seul, il dit bien que l'essentiel est inexprimable.
En effet, comment décrire ce qui est définitivement singulier ? Tout dire est description, donc déplacement plutôt que circonscription. Le singulier, par essence, ne se laisse pas reconnaître : toute catégorisation signifie une désingularisation, qui ne peut donc que déplacer la vie en singularité de la conscience. C'est pourquoi le commentaire est un genre si différent de la création : en désignant une origine, on s'efforce de suspendre la question à jamais ouverte de l'indicible.
D'où un deuxième principe de réalité, déjà énoncé par Wittgenstein à la fin du Tractatus logico-philosophicus : il y a de l'indicible.
Mais déjà « Où suis-je ? », comme question adressée, dit l'effort aporétique pour sortir du cantonnement de la vie en singularité propre à la conscience, originairement à l'étroit dans la sphère identitaire de l'entour. Un procès en singularisation ne peut que se manifester sans se révéler à lui même. Ainsi la manifestation est-elle à jamais impuissante à exprimer de quoi elle est la manifestation. Il s'agit alors d'enrôler l'émergence des manifestations dans une activité infinie allant se déployant pour engendrer des formes éventuellement concurrentes, mais toujours croissant et se multipliant. L'idéal est d'originer l'activité sur un principe de génération formelle qui fera également fonction de principe de différenciation.
L'application d'un tel principe génétique constitue un attracteur de manifestations et engendre des formes corrélatives à l'infini, allant se différenciant. Et rien ne permettrait d'établir définitivement que l'ordre formel ainsi engendré ne dit rien de la nature de ce qu'il manifeste. D'où un troisième principe de réalité, pointé par Marcel Conche lorsqu'il s'exclame « Que peut l'infini du nombre contre l'infini qualitatif du sans issue ? » : il y a place pour l'illusion. La culture nomme le paysage différencié de ces dispositifs d'arraisonnement de la manifestation au format d'activités elles-mêmes différentielles, infinies et normatives, qui instituent l'arrière-plan du sens. Pour s'en passer, la science a besoin de tout le monde
Examinons un dire comme celui-ci : « Je pourrais ne pas être ici ». Ce dire ne se contente pas d'affirmer la potentialité d'être là-bas, dans certaines circonstances à venir, ni d'affirmer l'actualité distale d'une existence là-bas, ailleurs, ni encore d'affirmer la possibilité révolue d'une orientation vers un ailleurs. Ce que vise ce dire, c'est l'affirmation que ici existerait sans le disant. Il s'agit de signifier la contingence définitive de la présence en affiliant son essence à une coïncidence ou à un arbitraire. En toile de fond apparaît une situation particulière (abstraction faite de la présence), d'autant plus générale qu'elle se donne comme indifférente à la présence, et qui entend réduire la vie singulière de la conscience qui l'éprouve.
C'est ainsi que sont constituées les situations, comme modèles abstraits : toute situation particulière se donne en rapport hiérarchique à une situation plus générale. Le réel, c'est ce qui reste et qui fait souche, ce qui est indifférent à ma présence et résistant à mon absence. Les situations sont constituées comme toiles de fond du singulier qu'elles sont conçues pour réduire, donnant lieu à une activité autoréférente et infinie de classement hiérarchique. Le statut contingent de la présence est à la fois origine de la réduction du singulier à une situation particulière et moteur de la démarche de classement hiérarchique des situations selon leur généralité. Ce principe prescrit un mode de déploiement gnoséologique (on peut penser ici à la définition qu'Aristote donne de la science dans sa Métaphysique : la science est le discours qui parle des choses en tant qu'elles sont générales et non en tant qu'elles sont singulières).
Comment établir la hiérarchie des situations dans la pratique ? Il s'agit de venir surprendre à répétition la situation et d'évaluer ainsi son indifférence récurrente à la présence, en se faisant prêter main forte par la communauté des alter ego : ce qui est reconnu par tout le monde comme ne dépendant de personne sera réputé universel. Remarquons bien qu'il est nécessaire de mobiliser tout le monde, au moins comme expérience de pensée, pour caractériser le caractère d'universalité d'une situation.
Il faut redire que l'activité que nous venons de décrire est factice. En effet, elle repose sur l'assimilation artificielle entre un éprouvé qui engage une aprésentation de la zone distale, qui existe sous condition d'une identité hic et nunc, et la possibilité de réaliser une présence proximale à ce que le distal aprésente, qui réside sous des conditions de possibilité d'une tout autre nature. Dès lors que la notion de présence apparaît qui signe un doute sur la présence essentielle et sans nom, l'illusion peut fonctionner, et donner naissance à un principe génétique qui réalise un programme infini de réduction progressive de l'indicible et de l'impossible.
Examinons maintenant un autre dire étrange : « Nous pourrions être ailleurs ». Ce dire déclare que les ailleurs sont tous virtuellement habités par tout le monde, et que nous avons un devoir solidaire d'enregistrer ces virtualités comme quasi-actuelles. Cette attitude, aussi factice que la première et reposant cette fois sur une déclaration de contingence de l'absence, institue cette fois le champ d'action politique, en cherchant à réduire la singularité par le privé, toujours en rapport ensembliste au public. L'activité politique, elle aussi infinie, vise à établir des rapports de force sur la base de l'évaluation stratégique du caractère public d'une situation. Les champs d'action politiques sont également conçus comme arrière-plan du singulier, et mobilisés pour le réduire, de façon autoréférente. Cette activité s'origine au même lieu que la précédente, mais une impulsion originaire la fait se déployer autrement, engageant d'autres modes d'action (on peut penser à la distinction dextrogyre vs lévogyre en chimie organique).
Ce qui est prétendu universel, valant sans personne, constitue un excellent candidat pour valoir pour tout le monde. Ainsi, l'activité politique usera volontiers d'universaux scientifiques. Ce qui est prétendu public, valant au pluriel, désigne un lieu de débat et d'investigation scientifique prometteur. Aussi l'activité scientifique logera-t-elle volontiers dans les carrefours d'espaces publics. C'est ainsi que les Nouvelles technologies de l'information et de la communication sont actuellement désignées aux chercheurs scientifiques comme un espace de recherche prioritaire.
Ainsi l'activité scientifique et l'activité politique ont mêmes conditions de possibilité, ce qui éclaire l'imbrication radicale de ces types d'activité : les généralités scientifiques sont des heuristiques naturelles pour instituer des espaces publics, et les espaces publics sont candidats naturels à la mobilisation dans l'établissement des normes scientifiques. Rien d'étonnant à l'enrôlement réciproque.
Il est temps de revenir sur les propositions que fait Jacques Testart dans « Les experts, la science et la loi ». Un certain nombre de remarques s'imposent.
1° Le but de l'article est politique
Deux régimes politiques sont distingués dans l'analyse : un régime de type « représentation parlementaire » classique qui fonctionnerait sur un mode nominal en situation (classique) de recours à des technologies maîtrisées, et un mode nouveau, réservé aux situations imposant le recours au principe de précaution, et qui reposerait sur un principe de démocratie directe. Qui ne voit que la distinction entre ces deux régimes est purement formelle et provisoire, la différence entre les technologies « à risque » et les technologies « classiques » était davantage une différence de degré qu'une différence de nature ? Au fond, Jacques Testart fait des proposions politiques qui visent à l'établissement d'une démocratie directe (pilote), et prononcent la possibilité de réviser à terme le rôle et la structure du Parlement, qui serait en quelque sorte déprofessionnalisé. Il se pourrait au passage que les partis politiques n'y résistent pas.
2° L'argumentaire développé dans l'article est typiquement scientifique
Au nom d'une analyse scientifique du caractère néfaste de l'hégémonie scientifique, Jacques Testart parvient à démontrer l'importance de procéder à des aménagements politiques, ce qui constitue finalement une forme subtile de prescription par la science de la politique. Et c'est sans doute pourquoi l'auteur veille à ne pas tenir des propos sortant du cadre admis par la communauté scientifique : il s'agit tout autant d'une position stratégique que d'une précaution professionnelle. Le scientifique dénonce ici l'hégémonie de la science pour finalement prescrire une nouvelle organisation politique, se rapprochant plus « scientifiquement » de l'idéal démocratique.
3° L'article illustre à son insu la parenté entre la science et la politique
Le discours de Jacques Testart s'appuie implicitement sur la notoriété scientifique et la puissance évocatrice de sa discipline, la génétique, pour défendre la possibilité d'une suspension des actions politiques courantes (« Quand les actions des hommes précipitent des effets irréversibles, on quitte la découverte ou la maîtrise pour s'enferrer dans une possible dévastation »). Une politique scientifique rencontre ici une science politique, par le biais d'une polémique autour de la figure de l'expert.
L'expert est convoqué au lieu de la situation, puis révoqué une fois son expertise rendue. Ainsi l'expert est d'abord celui qui vient, et qui endosse un mode de venue sur ordre, mandatée. Pour le commanditaire d'une expertise, l'expert, à peine acclimaté à la situation particulière, délivre son expertise. « C'est donc qu'il savait avant de venir, et ne vient ici que pour livrer son savoir au plus près de la situation, au lieu exact du mandat » croira-t-on. Quand la situation menace d'envahir l'entour proximal même du commanditaire, la venue de l'expert réaffirme la solidité du principe d'abstraction radicale de la présence : l'expert vient au fond témoigner du caractère contingent de sa venue. Il savait virtuellement discerner cette situation particulière et la relier au faisceau des expériences possibles alors même qu'elle était distale pour lui. L'expert est en position de témoin, non pas de la situation, mais de l'attitude scientifique. Sa présence, paradoxalement requise, est censée en premier lieu réaffirmer la puissance de cette attitude et la vanité de toutes les autres. La présence de l'expert désigne le type d'interprétation qui sera proposé. Comment l'illusion est-elle possible ? L'expert savait-il réellement avant de venir ? Les experts sont-ils malhonnêtes ? L'expert est convoqué pour une mission d'extrapolation à laquelle il procède. Il est sous mandat d'hospitalité, en posture théorique, il saisit la situation par le biais d'un arsenal théorique prédéterminé. Il n'assume pas sa présence autrement que comme coïncidence professionnelle, et se trouve dégagé de toute responsabilité autre que thématique (on peut penser au cas limite d'Adolf Eichmann, décrit par Hannah Arendt ou présenté par le film « Le spécialiste »). L'expert nous rassure dans la mesure où, à travers le paradoxe de sa nécessaire présence, il affirme la filiation commune de nos activités infinies. Le problème survient quand la présence de l'expert ne nous rassure plus. Jacques Testart propose alors la formule censée nous sauver : Nous sommes tous des experts !
Dans le noyau originaire, il n'y a pas de situation, car il n'y a aucune possibilité de rien mettre à distance. La situation ne saurait être qu'instituée, c'est-à-dire artificialisée par le besoin de dire l'indicible. Et même la notion limite de situation qui s'impose mise en avant par Alain Badiou dans son « Abrégé de métapolitique » est une allégorie. Instituer des procédures morphogénétiques qui opérationnalisent systématiquement la différenciation des formes qu'elles engendrent s'appelle représenter le monde. Les représentations du monde qui représentent de surcroît la différenciation des mondes possibles sont appelées des modèles. L'informatique nomme l'artéfacture de tel modèles lorsqu'ils sont simulables par une machine de Turing (un ordinateur). Et il se trouve que pour simuler de tels modèles (hors temps) les ordinateurs pulsent du temps-machine, frère symbolique de l'effort, lui même métaphore de la présence. Si la contingence de la présence (resp. absence) est à la fois origine de la réduction du singulier à une situation particulière (resp. privée) et moteur de la démarche de classement hiérarchique des situations selon leur généralité (resp. publicité), reste à situer l'informatique quelque part dans le champ des pratiques normatives, de manière qui éclairerait la synthèse qu'elle opère entre les dispositifs scientifique et politique.
Les programmes informatiques sont certes des textes interprétés par les programmeurs qui les écrivent mais ils sont aussi, de façon homonyme bien qu'en un sens très différent, interprétés par d'autres programmes qui les réalisent ultimement comme calcul effectif. C'est ainsi que des modèles formels (sous condition qu'ils possèdent certaines « bonnes » propriétés) peuvent être opérationnalisés par le truchement d'un ordinateur, cette machine qui concrétise la machine abstraite de Turing dans une architecture physique du type de celle proposée par Von Neumann. Ecrire des programmes informatiques est une activité soumise à cette double contrainte de rédaction, faisant droit d'une part à la relecture critique (l'écriture) par un programmeur (qui n'est autre que l'initiateur du projet lui-même en phase de conception, mais parfois aussi un de ses collaborateurs quand le projet est vaste), et exigeant d'autre part le respect de règles syntaxiques et algorithmiques garantissant la légalité du programme en phase de compilation et sa terminaison en phase d'exécution. Reste que cette double contrainte est surdéterminée par la visée modélisatrice du programmeur, qui prétend produire un artefact dont l´opérationnalisation modélise un phénomène plus ou moins complexe. Ainsi, si programmer consiste à la fois à produire un artefact et à modéliser un phénomène (et à ce double titre, programmer est une activité sociale ancestrale), l'art de la programmation consiste à penser ces deux activités comme une seule, consistant à réaliser des modèles effectifs de phénomènes donnés, de façon prédictive et traçable. Et les hackers, ces mordus de la réalisation de programmes, sont sans doute fascinés par la possibilité de faire converger tant de contraintes hétérogènes au travers d'une activité vécue comme cohérente, spécifique et irréductible.
Au plan de la méthode, la programmation a d'abord été marquée par la scolastique : l'écriture des programmes était subordonnée à leurs conceptions globale puis détaillée (on peut faire le parallèle avec le plan du texte traditionnel, sans lequel il fut longtemps inconcevable d'écrire la moindre ligne), elles-mêmes subordonnées à l'analyse et la spécification des problèmes à modéliser (cette étape étant à rapprocher du positionnement stratégique des textes littéraires, visant à préciser l'effet qu'on en attend sur les lecteurs). Par la suite, comme pour le développement des outils de « traitement de textes », des environnements techniques de programmations sont apparus qui ont permis au programmeur de s'affranchir de la tyrannie du « cycle en V » (analyse et spécification du besoin --> conception globale et détaillée --> réalisation --> tests unitaires et tests d'intégration --> validation de la satisfaction des besoins) et des paradoxes engendrés par sa stricte observance. La programmation devint vite une activité concurrente davantage incrémentale et créative. De la même manière que l'usage des logiciels de « traitements de textes » a transformé l'acte d'écriture en abolissant incidemment la rupture méthodologique fond / forme, ou encore que l'usage des outils de présentation d'information multimédia a généralisé la notion d'arrière-plan graphique issue du théâtre et de l'opéra, la programmation par objets a ouvert une transformation en profondeur de l'activité de programmation elle-même, en facilitant l'usage de prototypes et de maquettes pour préciser progressivement la spécification des besoins et l'adéquation des « solutions ».
Mais revenons sur la programmation comme cadre scientifique théorique. Certains remarqueront à juste titre que beaucoup de modèles mathématiques ne sont pas « computationnels », au sens ou ils sont théoriquement non explicitables par des algorithmes qui terminent. D'autres ajouteront que le caractère formel d'un ensemble de descriptions ne manifeste en rien l'aptitude de cet ensemble à faire fonction de modèle utile. D'autres encore s'étonneront que des programmes interactifs très simples semblent modéliser adéquatement des activités complexes avec une facilite déconcertante et un succès incontesté, comme ceux qui proposent la métaphore du bureau et des dossiers/fichiers aux employés de bureau. Ils ont également raison, et Turing lui-même le pressentait en proposant son fameux test qui devait marquer l'histoire de l'informatique : l'interactivité personne-ordinateur est une sorte de dialogue allégorique, d'un genre nouveau, dont la maïeutique attend toujours son Socrate ; il s'agira de comprendre comment l'interactivité du dialogue personne-ordinateur facilite l'émergence de modèles utiles à partir d'effectivités computationnelles parfois triviales, l'ordinateur apparaissant comme un interlocuteur certes borne, mais dont la « bonne volonté » systématique est telle qu'elle incite l'utilisateur à la persévérance et le conduit subrepticement à opérer une personnification de la machine.
Cependant, si les ordinateurs ne peuvent opérationnaliser que des formalismes computationnels et nous condamnent à ne rien dire des autres, si les modèles utiles ne sont pas nécessairement formels et si les descriptions formelles ne sont pas nécessaires pour élaborer un modèle interactif utile, comment fixer un cadre théorique pour la programmation ? Il faut comprendre que si les programmes informatiques (nécessairement formels) peuvent parfois donner lieu à des simulations qui participent d'une certaine façon (pour l'heure mystérieuse) à l'effectivité de modèles utiles, c'est parce qu'un modèle utile est utile à quelqu'un, et que le phénomène à modéliser n'est pas extérieur à l'usager du modèle. C'est ainsi par exemple que la répétition du « même », si facile à produire à l'aide d'algorithmes, peut se manifester à l'usager comme coopération interactive, si tant est que la personne reconsidère à nouveaux frais la dernière production de la machine pour en paramétrer la prochaine. C'est de cette façon que fonctionnent actuellement la plupart des outils de recherche documentaire, le système artificiel donnant plus à penser qu'il ne prétend penser.
Quant à l'acquisition des connaissances comme processus constructif de modélisation, le fondement en est similaire : des symboles sensés dénoter des connaissances élémentaires sont manipules sans présomption de leur sens par des procédures se réduisant ultimement à du calcul, mais leur interprétation contextuelle, réputée possible, reste à la charge de la personne : tout le problème consiste alors à faire en sorte que le «réputé possible » ne se démente pas, la machine étant ainsi supposée proposer du sens nouveau par variation contextuelle raisonnable (logique) du sens ancien.
C'est ainsi que lorsqu'on cherche à réaliser un système d'aide informatisée à la décision multiparticipant en situation de crises, on pourra s'intéresser à la manière dont les décideurs interprètent la manière dont ils interprètent les différents messages qu'ils émettent ou reçoivent.
On peut voir l'insertion de simulations informatisées dans nos processus de décision au travers de la question de la présence. Les simulations informatiques résident dans la sphère distale de l'entour, sous condition de l´opérationnalisation effective des programmes certes, mais surtout de l'interprétation proximale qui l'enrôle. Mais pour abstraire des simulateurs dans la sphère du distal, il a fallu que des programmeurs réalisent ces objets concrets que sont les programmes. La désingularisation qu'opère le programmeur lorsqu'il reconnaît un déploiement comme phénomène particulier (en lien avec l'universel) avant de le traduire par un ensemble de programmes exécutables en s'efforçant d'en absenter le vécu, cette désingularisation ouvre la virtualité (et même la possibilité, sous condition de disposer d'un ordinateur) de convoquer singulièrement la présence du futur usager du système.
[Diderot34] Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien, Larousse, 1934.
[Jorion00] Paul Jorion, « Le mathématicien et sa magie : théorème de Gödel et anthropologie des savoirs », Cahiers STP Maison des Sciences de l'Homme, décembre 2000.
[Lamartine79] Alphonse de Lamartine, "Graziella", Folio Gallimard, 1979.
[Nicolle01] Anne Nicolle, « Science et technique, l'évolution des rôles », Journées de Rochebrune 2001, à paraître.
[Pirsig78] Robert Pirsig, Traité du Zen et de l'entretien des motocyclettes, Seuil, 1978.
[Rastier96] François Rastier, Représentation ou interprétation, perspective herméneutique sur la médiation sémiotique, Presses universitaires de Grenoble, 1996.
[Testart00] Jacques Testart, « Les experts, la science et la loi », Le Monde diplomatique, septembre 2000.
[Thoreau22] Henry David Thoreau, Walden, Gallimard, 1922.
[Aristote93] Aristote, Métaphysique, Garnier Flammarion, 1993.
[Bachimont98] Bruno Bachimont, « Des machines qui pensent aux machines qui donnent à penser », thèse de doctorat, 1998.
[Badiou98] Alain Badiou, Abrégé de métapolitique, L'ordre philosophique, Seuil, 1998.
[Cardon00] Alain Cardon, « L'informatique, science ou technologie ? Un formidable défi pour l'IA ! », Bulletin de l'AFIA, n° 42, juillet 2000.
[Conche00] Marcel Conche, « Penser la Nature », Collège international de philosophie, conférence du second semestre 2000.
[Heidegger62] Martin Heidegger, Le principe de raison, Tel Gallimard, n° 79, 1962.
[Uexküll56] Uexküll, Mondes animaux et mondes humains, Denoël, 1956.