Le sentiment océanique
Francis Rousseaux pour les Actes 2000 de STP
La philosophie reconnaît à la notion de puissance une productivité conceptuelle : confer Parménide, Aristote, Leibniz, Nietzsche, Schelling, Fichte, Hegel, pour épingler insolemment quelques grandes figures particulièrement concernées par le thème de la puissance. Mais si la puissance s'éprouve et se discute, son existence ne se prouve pas logiquement, malgré les efforts récurrents des théologiens. Pour prendre acte de la puissance et l'enregistrer, il faudrait pouvoir réduire le hasard à la coïncidence.
L'essence de la puissance est de se manifester dans un ordre. Mais l'ordre est toujours singulier, et ne saurait prouver logiquement la puissance qui l'originerait : il faudrait pour cela écarter la possibilité du hasard. C'est la problématique du virtuel, développée par Bergson ou Deleuze. Comment montrer que l'ordre manifesté, singulier, est un particulier originé dans une puissance désignable ? Comment exhiber la puissance autrement que dans sa régression empirique ? C'est aussi une question qui a passionné les existentialistes, en dissidence de leur inspiration phénoménologique.
« Un jour Moïse, l'un de ceux qui menaient la vie solitaire, reçut de ce saint père l'ordre d'aller chercher de la bonne terre à un endroit donné pour servir à la culture des légumes. Moïse se rendit au lieu indiqué et se mit ardemment à l'oeuvre pour accomplir l'ordre qu'il avait reçu. Quand vint le plein midi, l'endroit se trouva brûlé par une chaleur excessive qui le transformait en une fournaise ardente ; on était en effet au dernier mois de l'année. Moïse n'en pouvant plus et fatigué par le transport de la terre, pensa devoir prendre un peu de repos. Il s'étendit sous un gros rocher et s'endormit, comme il est naturel. Mais le Dieu ami des hommes, qui ne veut pas qu'aucun de ses vrais serviteurs souffre un préjudice, protégea Moïse du danger qui le menaçait, comme il a coutume de le faire. Je vais vous raconter comment.
Le grand Jean, notre père, se tenait
comme d'habitude dans sa cellule, recueilli en lui-même et
en Dieu. Il fut surpris par une sorte de sommeil très
léger. Il vit alors devant lui un homme d'aspect
vénérable, qui le réveilla et le
réprimanda de s'être laissé aller au
sommeil ; il lui dit :
« Jean, comment peux-tu dormir ainsi, sans aucun souci,
alors que Moïse est en danger ? »
Revenant aussitôt à lui, Jean saisit l'arme de la
prière en faveur de son disciple. Quand celui-ci revint
vers le soir, il lui demanda :
« Ne t'est-il rien arrivé de funeste ou
d'imprévu ? »
Le disciple répondit :
« Un énorme rocher a failli m'écraser et me
broyer complètement, tandis que je dormais profondément
en-dessous. Mais j'ai cru t'entendre m'appeler, et j'ai bondi hors
de l'endroit, très ému et tout troublé. Et
aussitôt, j'ai vu ce rocher se détacher et tomber sur le
sol. » Et l'ancien, dans sa profonde humilité, ne
parla pas à son disciple de sa vision, mais en secret il
remercia et loua Dieu avec des cris et des violents élans
d'amour. »
[3], prologue § 8 et 9, page 22
Si dans l'esprit des moines du Sinaï des premiers siècles, la coïncidence entre la prière de l'higoumène et la mystérieuse imprécation à destination du disciple endormi ne fait aucun doute, nous serions plus critiques aujourd'hui. La preuve n'est pas l'épreuve. Et l'hypothèse que les deux événements ne soient tout simplement pas immédiatement consécutifs dans le temps, mais beaucoup moins dépendants, devrait être examinée (on mobiliserait par exemple les différentes causes aristotéliciennes).
Encore moins la puissance se calcule-t-elle. Que peut l'infini du nombre contre l'infini qualitatif du sans-issue ? (Marcel Conche, "Penser la Nature", séminaire
2000 du Collège international de philosophie). Ainsi lorsque Jean-Yves Caro ([7]) prétend « simuler le fonctionnement des schèmes de perception de la puissance », il inscrit son travail dans les champs disciplinaires de l'économie et de la science cognitive, plutôt que dans celui de la philosophie politique. La démarche vise l'exploitation scientifique d'une attitude subjective (déterminer un ordre sur la puissance des nations).Par contraste, nous irons interroger la puissance à l'endroit où son économie se radicalise, là où elle est réputée absente des âmes et concentrée en la surpuissance de Lucifer : en Enfer. Nous accompagnerons le premier des visiteurs de l'Enfer, Dante.
1. La divine comédie, Alighieri Dante
« Par moi on va dans la cité dolente,
par moi on va dans l'éternelle douleur,
par moi on va parmi la gent perdue.
Justice a mû mon sublime artisan,
puissance divine m'a faite,
et la haute sagesse et le premier amour.
Avant moi rien n'a été créé
qui ne soit éternel, et moi je dure éternellement.
Vous qui entrez laissez toute espérance."
Ces paroles de couleur sombre,
je les vis écrites au-dessus d'une porte;
aussi je dis : « Maître, leur sens m'est dur. »
Et lui à moi, en homme qui savait mes pensées :
« Ici il convient de laisser tout soupçon;
toute lâcheté ici doit être morte.
Nous sommes venus au lieu que je t'ai dit,
où tu verras les foules douloureuses
qui ont perdu le bien de
l'intellect » »
[1],
Chant
Chez Dante, la figure du Christ est au centre du Jugement dernier : derrière lui, trois univers bien distincts, le Paradis, l'Enfer et le Purgatoire. Le Paradis est l'avenir recherché par les mortels, l'Enfer l'univers où le mal subi n'en finit pas de dédommager le mal commis. Théodicée élémentaire.
Le damné sait, subit, et ne peut que gémir de remords. A l'occasion de la visite exceptionnelle d'un mortel, comme celle rendue par Dante accompagné par Virgile, il ne peut que témoigner du drame perpétuel qu'il éprouve dans sa chair torturée. Mystérieusement, l'espérance semble l'avoir définitivement quitté, conformément à l'inscription dantesque de la porte de l'Enfer.
La pensée du damné est tout entière regret de n'avoir pas, en son temps de vivant désormais révolu, repoussé la possibilité de commettre le mal. Le mal subi, récurrent, convoque éternellement les questions « Pourquoi ? » et « Pourquoi moi ? », provoquant mécaniquement la réponse réitérée « Parce que tu as commis le péché », qui s'impose au damné.
Pour Dante, la puissance est soumission à la logique. Et l'Enfer est la conséquence logique (ô combien paradoxale !) de la non-conformation à la logique.
L'Enfer de Dante est pétri d'une rustique pédagogie divine. La gestion du mal fait retour à ce qu'elle était avant la Loi du talion, à ceci près que l'explosion de la violence a lieu ailleurs que sur Terre.
Le mortel aspire à sa conversion (une fois pour toutes) et désire être touché par la vraie vie dans cette vie-ci, pour « toute la vie durant ». Mais son espérance comme vertu théologale réside radicalement dans le motif du Paradis. Le savoir de la possibilité de l'Enfer menace le mortel dans son présent, et vise à prescrire sa conduite face au mal toujours à portée.
La vie du damné ressemble à bien des égards à celle du dandy chez les mortels (cf. Oscar Wilde ou Guy de Maupassant), occupé à enregistrer le cours infini des transactions humaines : le nouveau, c'est « un de plus », « ça ne vaut pas mieux », « ça ne vaut pas la peine », tout revient au même dans une équivalence généralisée, appelant à la transcendance abstraite d'un lendemain meilleur sous le signe de la vraie vie ou du vrai amour, qui soustraira la négativité de la souffrance et de l'injustice. En dernier recours, la mort viendra (et le Paradis, à la grâce de Dieu), comme possibilité ultime
A ceci près qu'en Enfer, l'étrange savoir d'une double infinité (l'éternel retour de la souffrance et la perpétuelle suspension de la mort comme fin) coupe court à toute procrastination.
Reste une question centrale, qui va maintenant nous occuper. Pourquoi ceux qui, comme Ulysse, Hannibal ou Attila rencontrés en Enfer, ont le goût de l'aventure, seraient-il résignés au point de s'interdire toute rébellion ? On les a bien vus témoigner à la demande de Dante, ce qui prouve bien qu'ils ont soif d'autre chose Quant aux autres, ils ne devraient pas tarder à penser le singulier de leur situation sans issue, et à la transcender par là. Qu'est-ce qui interdit si sûrement la rébellion dans l'Enfer dantesque ?
2. Osiris est un dieu noir, André Breton
« C'est là, à
cette minute poignante où le poids des souffrances
endurées semble devoir tout engloutir, que l'excès
même de l'épreuve entraîne un
changement de signe qui tend à faire passer
l'indisponible humain du côté du disponible
et à affecter ce dernier d'une grandeur qu'il
n'eût pu se connaître sans cela (
).
Il faut être allé au fond de la douleur humaine,
en avoir découvert les étranges capacités,
pour pouvoir saluer du même don sans limites
de soi-même ce qui vaut la peine de vivre. La
seule disgrâce définitive qui pourrait
être encourue devant une telle douleur, parce qu'elle rendrait
impossible cette conversion de signe, serait de lui opposer
la résignation (
). Il n'est pas, en effet, de
plus éhonté mensonge que celui qui consiste
à soutenir, même et surtout en présence
de l'irréparable, que la rébellion ne sert de rien.
La rébellion porte sa justification en elle-même,
tout à fait indépendamment des chances qu'elle a
de modifier ou non l'état de fait qui la détermine.
Elle est l'étincelle dans le vent, mais l'étincelle
qui cherche la poudrière. Je vénère le
feu sombre qui passe dans tes yeux chaque fois que tu reprends
conscience du tort insurpassable qui t'a été fait
et qui s'exalte et s'assombrit encore au souvenir des
misérables prêtres essayant de t'approcher
à cette occasion. »
[2]
La rébellion est la puissance en puissance, l'étincelle dans le vent qui cherche la poudrière. Quand Breton prône une éthique de la lutte et l'éviction de la résignation des conduites humaines, il propose un mode de conversion de la puissance aux limites de son existence.
Osiris, quand il désigne la voie de la résurrection et le trépas comme passage, est un dieu noir, qui nous trompe. Il faut savoir inventer des envers à la situation, pour se sauver. A sa limite existentielle, la puissance de l'
UN doit mobiliser la puissance du MULTIPLE .La puissance de l'
UN se déploie sans constituer d'altérité, par glissement, en situation toujours singulière, sans jamais mettre à distance. Elle liquide la forme, la logique, la politique, la science et cantonne la philosophie (cf. le surhomme de Nietzsche).Mais pour construire une cathédrale, il faut désigner le chantier comme LA situation, et insister sur le mode particulier de la construction d'un manque à construire différentiel à un plan. Et c'est seulement ainsi qu'on peut construire les oeuvres d'art sans artiste que sont les cathédrales. La multiplicité des situations ouvre à la politique et à la science, la philosophie se voyant assigner la tâche infinie de relier le singulier au multiple.
Bien sûr, aux limites, le dogme prétendant qu'une situation peut être délibérément choisie parmi une multitude en déshérence et en excès ouvre du même coup au pouvoir de désigner et d'ordonner le multiple. Le risque est permanent de voir le
MULTIPLE tenir lieu d'UN , et le singulier réduit à un particulier qu'on n'a de cesse de tenir sous la généralité. La puissance est alors le pouvoir abstrait qui se mesure exactement à la généricité des situations maîtrisables par simple application.Autant dire que la notion de puissance est sous condition d'une mesure de généricité des situations. Les situations sont hiérarchisées a priori. La puissance confère un ordre : c'est ainsi par exemple que la puissance militaire vise l'invulnérabilité par la conquête.
Aux limites cependant, la cathédrale en cours de construction peut s'effondrer, et la situation se donner solidement sous forme d'un éprouvé irrémédiable qui demande « Pourquoi ? », et qui ne se satisfait pas de la réponse scientifique « Parce que le moment de renversement est en rapport quadratique à la hauteur, et non pas linéaire ». Ainsi, la manoeuvre achoppe si l'édifice s'effondre, révélant la béance entre la situation vécue et l'édifice, renvoyant le
MULTIPLE à l'UN, qui seul peut lui prêter sens (cf. « L'effondrement de la nef de Beauvais »).Pour Breton, le geste d'abolir la résignation nous sauve, et constitue l'altérité, l'adversité et la diversité. La puissance se manifeste dans le discernement des situations où la rébellion s'impose, et l'Enfer est résignation, prescrit par l'opinion, c'est-à-dire le mensonge des misérables prêtres.
Cette attitude lève au moins une question difficile : que se passe t-il lorsque l'endroit de la situation se donne sans envers possible, comme lorsqu'un homme marche vers sa mort concrète et arbitraire ?
3. Le zéro et l'infini, Arthur Koestler
« Roubachof marchait dans sa cellule. Autrefois, il se serait pudiquement privé de cette espèce de rêverie puérile. Maintenant, il n'en avait pas honte. Dans la mort, le métaphysique devenait réel. Il s'arrêta près de la fenêtre et posa son front contre le carreau. Par-dessus la tourelle, on voyait une tache bleue. D'un bleu pâle qui lui rappelait un certain bleu qu'il avait vu au-dessus de sa tête, une fois que, tout enfant, il était étendu sur l'herbe dans le parc de son père, à regarder les branches de peuplier qui se balançaient lentement contre le ciel. Apparemment, même un coin de ciel bleu suffisait à provoquer « le sentiment
L'homme révolté, selon Camus, dit à la fois
NON à ce qui est et OUI à ce qui doit être : au point aveugle où s'immobilise l'existence, où se ferme le monde et où s'abîment les significations, il réclame une nouvelle institution du sens.Ainsi, l'enfermement propre au souffrir (le damné ne peut ni reposer en soi, ni fuir au devant de soi) pourrait ouvrir à l'altérité, et offrir subrepticement une voie d'évasion.
« Il est essentiel à la souffrance d'être en souffrance d'un Autre. L'autre est à la fois perdu et retrouvé : perdu comme interlocuteur du discours quotidien (le souffrant est seul), retrouvé comme le lieu absent des possibilités suspendues par le mal et comme l'allocutaire indéterminé d'un appel visant son objet « à vide ». Cette indétermination explique la multiplication des figures de l'altérité. »
[5]Aux limites, on a vu des hommes marcher dignement vers leur fin arbitraire (par exemple Roubachov, le héros de Koestler), alors même que pour eux, l'endroit de la situation se présentait sans envers. L'espérance n'a pas besoin d'un ailleurs possible pour s'exercer, et la pensée d'un homme souffrant peut lui ouvrir un monde.
Certes l'homme marchant vers sa fin concrète envie l'animal, réputé ne pas penser. Mais il ne peut, en cela, le mimer. Il lui faut impérativement éviter la pensée dévastatrice de l'impuissance de sa pensée : Roubachov y parviendra en pensant l'infini astronomique avec un détenu de la cellule voisine connaissant le morse.
Et si l'Enfer était précisément « la pensée de l'impuissance de la pensée ? »
Réfléchissons-y Cette pensée renvoie la situation éprouvée à sa clôture, qu'elle place du même coup sous le signe de la douleur. Bien plus sûrement que la mise en scène dantesque, cette pensée signe l'essence de l'Enfer.
Si la pensée de l'impuissance de la pensée signifie le dévalement infernal, il faut tenir que la puissance (de la pensée) se manifeste dans la non-pensée de cette pensée, ce qui en pose la fragilité essentielle. La puissance est originairement suspendue à la possibilité de son manque. La puissance reste « en puissance. »
4. Sur Dante, Witold Gombrowicz
« Par moi, l'on va dans la Cité sans fond,
éternité qui poursuit son abîme,
par moi, l'on va où le Mal éternel
s'infecte lui-même, se ronge et s'avilit,
par moi, l'on va parmi la gent perdue,
race increvable
»
[6], pages
Dans l'Enfer vu par Gombrowicz, la malfaçon doit régner en abîme, et l'ordre hiérarchique laisser place à une récursivité déroutante (pages
142 , puis 145 -146 ). Et si d'aventure du café devait être servi il serait froid (cf. le célèbre dessin de Larson).L'argument théorétique de Gombrowicz est que le diable règne trop sérieusement dans l'Enfer de Dante pour incarner le mal métaphysique, nécessaire à la modernisation de la théodicée médiévale. Le démon dantesque fait trop bien les choses, et l'éternel cycle de souffrances suivies de regrets compulsifs, bien que conforme à notre expérience de la nature impérative de la douleur, ne lui laisse aucun rôle transcendantal.
Mais l'intuition cachée qui pousse Gombrowicz à suggérer la complexification de la structure infernale de Dante est que celle-ci, en l'état, risque de s'avérer trop plate, simple, ennuyeuse (répétitive et itérative) pour garantir la « pensée unique » des damnés. Il faut traiter la difficulté (cf. Aristote, Plotin, ) à penser la transcendance comme « inclusion du dehors dans mon monde » (Gilles Deleuze et sa synthèse disjonctive).
Et Gombrowicz de penser que la meilleure façon de prévenir le retour inopiné de l'espérance au sein même de l'Enfer est encore de déranger perpétuellement les conditions de possibilité de l'enfermement radical, en ouvrant des chausse-trapes. Le tortionnaire apprend vite (Wolfgang Sofsky, Traité de la violence) à ajouter le vice à la torture qu'il inflige, en la donnant sur les modes imprévisibles de la cruautés. Provocation du Polonais en exil qui a fui la seconde guerre mondiale et l'occupation soviétique ? Certes. Mais pas seulement.
La thèse, structuraliste, ne semble parvenir qu'à repenser les modalités formelles de l'Enfer, sans dévoiler son essence. Mais elle prépare la possibilité théorique d'une immanence dans la transcendance : quelque chose travaille du dedans de la structure, il y a un néant agissant, un peu comme dans la grâce immanente au marxisme, ou dans un historicisme qui prétend qu'il y a de l'extériorité radicale dans l'histoire, et non pas seulement un même s'améliorant (un progrès) ou un nihilisme de la fin de l'histoire. Il peut y avoir de la subjectivité humaine mutante, entre changement de degré (le progrès du « pareil au même ») et changement de nature (la conversion, avec le problème inhérent du « toute la vie »).
Ainsi Michel Foucault prétend-il s'adonner à la philosophie par curiosité, mais surtout pour s'égarer de la connaissance, se déprendre de soi-même, parvenir à changer, ne plus avoir la même pensée. L'intensité non banale (qui n'est pas une simple augmentation du degré dantesque) se fait mutation en limite : j'ai à sentir quelque chose, mais je sens que pour y parvenir, je dois changer mon sentir.
Il s'agit bien de « penser pour changer son penser », au contraire de l'auberge espagnole. La puissance consiste alors à nouer un renouveau subjectif autour de ces noyaux d'intensité non banale. Il n'y a pas de risque, car le risque suppose le même de celui qui risque et de celui qui fait le bilan.
Quelles sont les conditions de possibilité de cette création de subjectivité par mutation ? Comment la penser ? C'est typiquement la méditation de Gombrowicz lorsqu'il transforme la mémoire comme stockage des souvenirs en la question du rapport changeant aux souvenirs (cf. Sur Dante, pages
147- 148). Et c'était déjà la préoccupation de Nicolas de Cues au XV ème siècle lorsqu'il nous donnait sa « Docte ignorance » ou son « Guide du penseur ou du non-autre ».« Communier avec le passé, c'est l'élaborer à grand-peine et sans cesse, c'est l'appeler sans trêve à l'existence Mais, comme nous « lisons » ce passé grâce aux traces qu'il nous a laissées, et que celles-ci dépendent du hasard, du matériau même plus ou moins friable, et tellement tributaire d'accidents divers survenus au cours du temps qui amène ces traces jusqu'à nous, alors ce passé ne peut être que chaotique, accidentel, fragmentaire ( ). Le passé est donc un scénario fabriqué de bribes voilà ce qu'il est Et cela nous donne tout de même à réfléchir, ce désir que nous avons de disposer malgré tout d'un passé entier, complet, vivant, rempli de personnages, bien concret, et que ce besoin soit en nous aussi fortement ancré »
[6], pages 147 et 148Et pour Gombrowicz encore, c'est la souffrance qui motive l'homme à penser sa pensée, contre l'indifférence :
« Car la réalité est ce qui nous résiste, c'est-à-dire ce qui fait mal. Et l'homme réel est celui qui a mal ( ). Supprimez la douleur et l'univers deviendra indifférent " »
[6], pages 152 et 1535. Structure de la puissance : pour une méthodologie quantitative, Jean-Yves Caro
1. La société de nations est hiérarchisée par une saisie synthétique des caractéristiques relatives de chaque nation appelée puissance.
2. Les principaux opérateurs de cette saisie synthétique sont les schèmes de perception de la puissance dont sont porteurs les producteurs de l'opinion autorisée des différents pays.
3. La perception de la puissance d'une nation acquiert une dimension d'opinion publique qui sensibilise les individus au rang de leur pays dans la société des nations.
4. Les attributs observables de la puissance sont, d'une part, multiples et, d'autre part, variables dans le temps, mais ils ressortent très généralement de déterminants fondamentaux relativement invariants : militaire, économique et technologique.
5. La hiérarchie de la puissance a des conséquences très concrètes dans les relations internationales : le rang d'un pays constitue un enjeu politique. [7]
On pourrait croire qu'il est nécessaire de savoir définir et mesurer pour pouvoir ordonner, mais il n'en est rien. Chacun est bien en peine de définir et mesurer la puissance d'une nation, mais les Français interrogés par Jean-Yves Caro proposent aisément un classement des nations selon leur puissance, et le font de manière concordante (l'étude qu'il a réalisée projette de mener également l'enquête en Grande-Bretagne pour y confronter les résultats français).
L'enquête demande ensuite de classer des déterminants (qualitatifs) de la notion de puissance nationale, supposés pertinents (armement nucléaire, diplomatie, histoire, ), et les personnes interrogées accomplissent cet exercice langagier de façon à nouveau concordante.
L'exploitation de l'enquête consiste alors à rechercher une combinaison mathématique des déterminants et une valorisation (quantitative) de ces déterminants qui permette de retrouver par le calcul, avec une précision moyenne satisfaisante, l'ordre subjectif des puissances (ici, le pays tend à représenter subrepticement la nation).
Jean-Yves Caro propose ensuite de simuler ce qu'il appelle « le fonctionnement des schèmes de perception de la puissance ». L'auteur veut calculer la puissance et la mesurer (on ne peut pas ne pas penser à Hölderlin et à son obsession du calcul de l'oeuvre). Il fait correspondre des quantités avec un ordre sur une qualité. L'impuissance vue par cet économiste : le hasard et le désordre narguant le qualitatif.
La simulation, en ouvrant au mode de l'analyse de la valeur, permettrait typiquement de rationaliser la politique internationale d'une nation, en argumentant par exemple pour l'allocation d'une cagnotte fiscale à des mesures visant tel abaissement du taux de chômage plutôt qu'à l'acquisition d'un deuxième porte-avions nucléaire, s'il est montré que l'incidence attendue sur le rang national dans l'ordre de la puissance est meilleure.
L'enquête que soumet Jean-Yves Caro à un échantillon de ses concitoyens ressemble un peu à celle que le Christ adresse à l'assemblée s'apprêtant à lapider la femme adultère, et on pourrait en dire à peu près la même chose qu'en dit René Girard : loin de traduire une perception personnelle, le classement proposé par les personnes interrogées (des dignitaires, comme dans l'assemblée enveloppant la femme adultère) reflète l'opinion commune et
CONSTITUE la puissance d'une nation (fiction opérationnelle politique par excellence) comme son rang dans le classement des puissances, tel qu'évalué par l'opinion publique. La première question posée aux dignitaires aurait tout aussi bien pu être : « A votre avis, quel est le classement des puissances qui va ressortir de l'enquête ».Jean-Yves Caro est en butte à cette question ontologique, et va s'en sortir d'une manière originale. Il va exhiber un ordre sur la puissance, pensant ainsi prouver l'existence de la puissance. La récursion paraît infinie, et le propos tautologique. [8], pages
7 à 53.Seul un Jean Climaque, higoumène du Sinaï, peut sortir de telles circularités :
« J'ai vu la haine rompre les liens d'une longue habitude de fornication, et, par la suite, le ressentiment, chose étonnante, empêcher que la liaison brisée se renoue. Quel spectacle surprenant ! Un démon guérir d'un autre démon !! Mais peut-être est-ce là l'effet d'une sage économie divine, et non des démons. »
[3],Mais Jean-Yves Caro opère par le truchement ingénieux de l'opinion des différentes classes de personnes qu'il interroge. Car l'ordre sur la puissance est proposé par des personnes qui appartiennent à des classes bien typées (des militaires, des auditeurs de l'
IHEDN et des économistes), et qui n'auront de cesse de s'inscrire par anticipation à leur classe d'appartenance, en « trouvant la même chose que les autres », un peu comme les lycéens devant un exercice de mathématique sont rassurés de « trouver comme leur camarade. »Est-ce à dire que ces personnes sont soumises à l'opinion et qu'elles font bon accueil aux lieux communs dans leur
MULTIPLICITE en déshérence ? L'acte d'accusation serait trop lourd. Car ces gens sont réellement troublés de « trouver comme l'autre », tout comme d'ailleurs le chercheur qui ne cache pas son émotion en constatant les concordances. Il y a primat de l'ETRE -D'ACCORD.Ainsi, pour montrer la puissance essentielle en existence, les témoins requièrent l'étonnement de leur coïncidence en un même lieu. Il y a réellement transcendance de l'
UN du lieu commun à l'oeuvre. Mais cet UN du lieu commun est aussi immanent, car il enveloppe celui qui en situe l'endroit. Et c'est ce lieu qu'ils codéterminent, à la fois transcendant et immanent, qu'ils actualisent chemin faisant. Le lieu commun est de surcroît mobile. Le « même » se mêle à « l'autre » aristotélicien (laquo; On appelle puissance le principe du changement en un autre en tant qu'il est autre », écrivait Aristote dans sa Métaphysique).Aussi le champ philosophique peut-il adresser le travail inauguré par Jean-Yves Caro, au travers des questions : Quel nouveau type de constitution est à l'oeuvre ? Y aurait-il là quelque chose comme cette intensité non banale indicatrice de la subjectivité en mutation ?
6. Bibliographie
[1] Alighieri Dante, La divine comédie : l'Enfer, publié à Florence en
1314, Edts GF-Flammarion, 1992[2] André Breton, Douleur et rébellion : Osiris est un dieu noir, publié en
1944, Edts Arcane n° 17, 1944[3] Jean Climaque, « L'Echelle sainte », écrit au Sinaï vers
660, Edts Spiritualité orientale et vie monastique, 1987[4] Arthur Koestler, Le zéro et l'infini, écrit à Paris entre Octobre
1938 et Avril 1940, Edts Calmann-Lévy, 1945[5] Jérôme Porée, « Mal, souffrance, douleur », article du Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, pages
904 à 911, Edts PUF, 1996[6] Witold Gombrowicz, « Sur Dante » dans Contre les poètes, pages
141 à 167, écrit à Vence en 1966 pour Kultura, Journal III, Edts Complexe, 1988[7] Jean-Yves Caro, « Structure de la puissance : pour une méthodologie quantitative », numéro d'Avril
2000 , Revue « Annuaire Français des Relations Internationales », 2000