Informations, représentations, connaissances, et significations :

des objets en question dans les sciences cognitives

 

Danièle Dubois pour les Actes STP-2002

 

Entre lui (l'objet) et l'observateur, il n'y a pas cet intervalle étanche que postulent le positivisme et avec lui, toutes les vieilles doctrines pour qui l'univers et l'homme en viennent à se juxtaposer comme deux entités plus ou moins distinctes.... car il n'y a pas d'observation désincarnée de toute action physique, pas plus qu'il n'y a d'intelligence sans organe ni d'homme sans corps.

Henri Wallon (1959)

Le réel et le mental Journal de psychologie 1935 N°5-6

 

Ce travail concerne les relations entre langage et « cognition »; et s'efforce de contribuer à identifier le jeu des contraintes respectives entre les ‘données' issues de la sensibilité et les formes issues des systèmes sémiotiques (linguistiques et particulier). En d'autres termes, on tentera d'identifier dans quelle mesure les catégories sémantiques construites à partir des contraintes de la perception sont également (ou non ?) régies par des contraintes des formes linguistiques, en particulier lexicales. On sera donc amené à travailler à partir des contrastes et variations entre les diverses modalités sensorielles (vision, audition, olfaction) et la diversité des modes d'inscription en langue (diversité des langues, mais aussi diversité des formes lexicales à l'intérieur d'une même langue, le français en l'occurrence).

 

1. De la psychophysique au « traitement de l'information » :
une manière de raconter l'histoire des sciences cognitives.

 

Ce travail s'inscrit en effet dans la problématique des sciences cognitives, en raison de sa thématique même (langage et cognition !), et de l'histoire du groupe (LCPE) au sein duquel ces problématiques se sont développées.

Bien que la question des liens entre le « sensible et l'intelligible » soit un haut lieu des questions philosophiques, nous éviterons ce terrain pour cadrer notre travail dans les perspectives empiriques (voire expérimentales) qui se sont développées en même temps et au sein la psychologie « scientifique », d'abord et plus récemment de la « psychologie cognitive ».

 

1.1. Mesures sensorielles et évaluations subjectives.

Le premier « paradigme » identifiable pour aborder cette question est celui de la psychophysique. Il s'agit, de manière rapide, d'identifier sinon de « mesurer » l'évaluation subjective (= psychologique) de phénomènes objectifs. En d'autres termes, de situer sur une métrique psychologique des « réponses » à des stimulations, en regard des mesures de ces stimulations données par les sciences de la nature. (exemples : échelles de Fechner, établissements des Db, Dba etc …)

Le « sujet » psychologique est alors conçu comme un instrument de mesure « imparfait » introduisant des « distorsions », « écarts » par rapport aux mesures objectives (considérées comme « vraies »).

Du point de vue des méthodes,

Ces travaux ont ainsi permis, à partir de tels couplages « stimulus-réponses », d'acquérir des connaissances sur les propriétés des récepteurs des diverses sensibilités (principalement visuels et auditifs).

 

1.2 "Révisés cognitifs" : un contraste « côte Est /côte Ouest »

 

Né dans les années 60 sur la côte Est (des Etats-Unis), avec le rejet du behaviorisme, le paradigme cognitiviste réinterprétera le couple S/R en termes de traitement de l'information d'entrée ("input") conduisant à produire une sortie ("output") du système cognitif.

côte Est …

Le paradigme psychophysique ne sera cependant guère modifié dans sa mise en place expérimentale. Il référera aux traitements périphériques « d'entrée », ou « premières étapes » du traitement de l'information, ou encore aux traitements « de bas niveau ».

Les premiers modèles étaient en effet modulaires et séquentiels, et tendaient à identifier les étapes du traitement de « l'information », du message sensoriel au traitement sémantique, en considérant ainsi principalement les processus ‘bottom-up', d'entrée, ou de bas niveaux, « jusqu'aux » processus centraux ou de « haut niveau » (cf  Fodor, 1983 : « modularité de l'esprit »).

Une telle conception du cognitif s'appliquait tant au traitement de l'information linguistique (traitements phonologique, syntaxique, lexical, sémantique à partir des conceptualisations de la grammaire générative) qu'à celui de l'information sensorielle, ainsi unifiés à travers précisément la notion d'information. Celle-ci serait en effet contenue tant dans les stimuli sensoriels que dans les matériaux linguistiques, et les processus de perception comme ceux de compréhension auraient à l'en extraire.

 

…côte Ouest 

La migration vers l'ouest du cognitivisme (dans les années 70) est marquée par un déplacement des intérêts, en ce qui concerne le langage, des aspects syntaxiques (Chomsky, 1957) aux « composantes » lexicales et sémantiques (Mc Cawley, Lakoff, Fillmore parmi d'autres) et corrélativement en psychologie et en intelligence artificielle, par le développement des modèles de mémoire sémantique (Collins & Quillian, Lindsay, Norman, Rumelhart …) (voir Dubois 1991, Rastier 1991 parmi de nombreux autres pour des exposés plus détaillés).

Les taxinomies s'instaurent alors comme parangon des structures cognitives en mémoire tant naturelle qu'artificielle, ce qui conduit au développement de recherches sur la catégorisation « naturelle » ou « écologique » (Rosch) qui allaient s'opposer à la conception logiciste et calculatoire de la tradition qualifiée d'« intellectualiste » (Neisser) de la côte Est.

Ainsi par exemple, les premiers développements des recherches sur la catégorisation des couleurs (Berlin & Kay, Rosch (Heider à l'époque)) : les couleurs comme catégories cognitives fondées sur la perception sont structurées à partir de couleurs focales désignées par des termes de base, et correspondent à un découpage « naturel », c'est-à-dire attesté par les sciences « naturelles », à la fois la physique de la lumière (continuant d'assurer la métrique objective des phénomènes du monde) et la biologie (la physiologie restant le domaine explicatif (causal) de l'extraction et des premières étapes du traitement de "l'information colorée")
(cf. Dubois et al. 1997).

La conception dominante n'en reste pas moins celle d'un postulat référentiel de la désignation lexicale, d'un « mapping » entre les mots et les choses, à travers en particulier la référence constante, lors de la quantification des « bonnes réponses » dans les questionnements expérimentaux, au « veridical label »(Dubois et Rouby, 2002).

En bref, les deux paradigmes, psychophysique et cognitiviste, s'appuient sur des présupposés implicites identiques, d'une part celui d'une transparence ontologique de l'objet (du monde) (qui « contient » de l'information) pour un sujet (sans doute organisme physiologique mais à peine psychologique, en tant que système de traitement de cette information, sans plus value ni valeur ajoutée). D'autre part, lorsque le langage est impliqué, le sens du mot comme étiquette posée sur les choses est alors donné par la référence à la « chose » désignée, produisant un effet que nous qualifierons d'illusion référentielle, (reprenant l'adage philosophique antique selon lequel « les mots ont un sens parce que les choses ont une essence cf. Rastier, 1991 et 1995).

 

Une vieille histoire donc, mais quelques problèmes

Il s'agit donc là, au-delà des différences géographiques, d'une vieille histoire dont notre tradition intellectuelle, fût-elle cognitive, ne semble pas s'être remise.

Le développement des expérimentations construites selon de tels paradigmes conduit cependant, dans certains domaines « sensibles », à nombre de difficultés :

Ainsi, quels paramètres, donnés par les descriptions physiques sont-ils pertinents, par exemple en acoustique, pour le timbre ? Alors que les humains repèrent rapidement et sans trop d'expertise un son de violon d'un son de piano, par exemple, la description des paramètres discriminants entre les deux sons n'a rien d'évident pour la physique (Castellengo 1994, Guyot et al 1996). De même, pour les bruits de l'environnement, « on » reconnaît facilement le bruit d'une voiture, voire si on est expert le bruit de « sa » voiture alors que, là encore, la description physique n'a rien d'immédiat ou de trivial (Schafer 1977, Maffiolo et al 1998).

Dans le domaine olfactif, de même, à une description chimique peuvent correspondre plusieurs « odeurs ». Par exemple, deux odeurs différentes peuvent être identifiées par les humains pour une « même » molécule, selon l'orientation (droite ou gauche) des chaînes de carbone (L-carvone vs D-carvone), ou, selon la concentration, une même molécule peut susciter ce qui est identifié (et désigné) comme « une odeur florale », ou « une odeur de mandarine », ou encore « une odeur de pourri ». En d'autres termes, alors que la « propriété du stimulus » serait dimensionnelle, en termes d'intensité ou de concentration par exemple, (au moins dans la description qu'en donne la science physique ou chimique), le jugement « subjectif » serait catégoriel .

Sans répondre directement à ces questions, on présentera simplement quelques données qui instaurent la complexité des phénomènes cognitifs et leur spécificité comme « réalités ». On se centrera, faute de place sur quelques données relatives à l'acoustique, ou à l'olfaction (et plus largement exposées par ailleurs, cf en particulier Dubois 2000).

 

2. Expressions en langue et représentations subjectives des phénomènes sensibles :

 

Il est en effet possible de montrer que, si les phénomènes acoustiques (ou olfactifs) représentent un seul « objet », pour les sciences physiques (ou chimiques) (dans la mesure précisément où la visée de la science physique est bien précisément de donner une description univoque (vraie) du phénomène), les choses s'avèrent plus complexes dans le registre des « représentations cognitives ». En particulier si on s'attache et que l'on « prend au sérieux » la possibilité de leurs dénominations, plurielles et non univoques.

 

2.1.Des formes nominales ?

 

Le déclenchement de ce questionnement a été en effet suscité par la prise de conscience que, dans le domaine olfactif, la relation « d'évidence » entre le mot et la chose ne tenait pas. De fait, il s'est rapidement imposé lors des recherches qui attachaient une attention plus précise aux formes lexicales des réponses qu'il n'y a pas, pour les odeurs, de « veridical label » proprement dit. Celles-ci ne sont pas désignées par des termes spécifiques, comme les termes de couleurs. Une de nos premières questions a donc été d'identifier les formes lexicales qui permettent aux locuteurs francophones de désigner (sinon dénommer) leurs sensations olfactives.

Un bref inventaire a ainsi pu être établi à partir de divers corpus (définitions, énumérations de types d'odeurs) (cf. David, et al., 1997), ainsi que d'une demande systématique de dénomination de flacons odorants (Dubois & Rouby, 2002) dont les principaux résultats sont les suivants :

  • « quelque chose + ce que/qui « : plus de 30 % des occurrences
  • >
  • 8,5% des énoncés incluent le verbe pouvoir :
    « Dans notre environnement, on peut peut-être distinguer les odeurs en trois catégories… »(T 0-18)
  • des noms de sources odorantes (« véridiques » ou non)

sources attendues : citron -> citron

source spécifiée (hyponyme ?) : citron -> citron très doux

source générique (hyperonyme ?) : citron -> fruit

cohyponyme : orange -> citron vert

cohyperonyme : citron -> fleur, nourriture ?

autres … : citron -> bonbon, condiment, biscuit espagnol, chamallow…



Il ne s'agit pas de la « dimension olfactive » de l'objet, mais de la dénomination de l'objet-source probable ou possible lui-même (bien que le stimulus soit lui-même une représentation d'une seule « dimension » odorante et non la présentation d'un objet). Il s'agit de noms de sources, connues et considérées plus ou moins typiques (probables) de l'odeur ressentie. Le statut de l'odeur serait donc constitué à travers une telle dénomination comme indice de l'objet (cf J. G. Meunier dans la présente publication).

Dans le domaine acoustique, le paysage nominal est quelque peu différent : on a en effet pu recueillir, à travers divers questionnements impliquant (ou non) des stimulations acoustiques :

En outre, lorsqu'on demande simplement à des locuteurs francophones d'énumérer des bruits, on observe, comme en olfaction :

  • des noms simples de sources : voitures, portes (ellipses ? de « bruits de voitures » et de « bruit de porte »
  • mais aussi, et de manière cette fois contrastée vis-à-vis des formes référant à l'odeur, des noms construits, sur des verbes :

    des termes référant à des événements globaux « circulation » « ambiance »

    - des événements dont une composante peut être sonore : frottement, démarrage, freinage, ouverture

    Sans pouvoir ici entrer dans les détails, il apparaît donc que même si on s'en tient au seul répertoire des formes nominales, celui-ci est complexe, et que la réduction de l'expression des phénomènes acoustiques aux seules formes simples laisserait échapper nombre de phénomènes langagiers et sémiotiques qu'il nous semble intéressant de prendre en compte.

    2.2. Des adjectifs déverbaux

     

    De plus, si on élargit l'analyse aux formes autres que les seules formes nominales, les données enrichissent à nouveau la réflexion.

    On obtient, dans le domaine auditif, quelques adjectifs qui « fonctionnent » comme les adjectifs de couleurs : des formes simples qui peuvent avoir statut de catégorie « adjectif » mais aussi de catégorie nominale comme « grave », « aigu » (on peut dire « ce son est grave » tout comme « il y a trop de graves », par exemple).

    Mais, en contraste avec la dénomination des couleurs caractérisée par ces formes adjectivales simples (les « termes de base » sur lesquels Berlin & Kay ont fondé leur théorie universaliste de la dénomination des couleurs), on observe, tant dans le domaine olfactif qu'auditif, nombre de formes adjectivales construites sur des verbes, à partir d'une diversité de suffixes :

    - agréable, désagréable, insoutenable, insupportable,

    - nuisible, nocif, nociceptif, répulsif , agressif,

    - plaisant, piquant, , gênant, polluant, écoeurant, répugnant, malodorant, repoussant, suffocant,

    On a pu argumenter par ailleurs (Dubois 2000, David 1997, 2002) que ces constructions lexicales suggèrent que les odeurs comme les bruits se trouvent ainsi constituées (représentées) comme effets du monde pour (sur) le sujet, et non comme une entité posée comme objectivité, ce que construiraient les formes nominales simples qui donne (ou posent) l'existence des choses indépendamment de l'observateur ou du sujet qui les éprouve.

    En résumé, la diversité des formes lexicales, dont il convient de poursuivre l'inventaire et l'analyse, conduit à proposer l'hypothèse que le langage contribue à instaurer les phénomènes mondains en une diversité d'objets cognitifs aux statuts « ontologiques » divers (des phénomènes ou événements physiques, des sources, des effets).

    En effet, si les données sur la seule modalité olfactive permettent d'émettre l'hypothèse d'une relation entre le statut sémiotique de l'odeur comme indice de l'objet et son expression en langue en tant qu'effet, on ne peut décider si les particularités de la modalité olfactive (à savoir son statut d'indice renvoyant à une source) sont imputables aux constructions langagières (à l'absence de terme spécifique) ou aux propriétés physiologiques spécifiques de ce « sens chimique » (nature de récepteurs, spécificité liée aux propriétés chimiques (et non mécaniques) des stimulations, caractère gazeux et non solide donc des stimuli, propriétés physiologiques du système olfactif …) (Holley). Par contre, dans la mesure où les phénomènes acoustiques peuvent susciter, à travers la diversité de leur formulation en langue, une diversité de représentations, tantôt davantage semblables aux odeurs (en termes de source et d'effet) tantôt davantage semblables aux couleurs (en tant que « qualia » susceptibles d'une description physicaliste), cela suggère l'hypothèse d'une contribution des inscriptions linguistiques dans la construction des catégories cognitives.

     

    3. Des couleurs encore

    Cette hypothèse a commencé à se trouver confirmée par un retour et par la reprise des recherches sur la diversité des dénominations des sensations visuelles (Dubois et al, 1997 a et b) et en particulier des couleurs (Dubois 1997, Dubois & Grinevald, 2000). En effet, si on étudie systématiquement les dénominations données à des pastilles de couleurs produites à des fins de commercialisation : couleurs pour artistes (aquarelles et peintures à l'huile) ou couleurs de décoration (peintures laques brillantes ou satinées), on peut remarquer que des pastilles de « même » couleur sont désignées soit de manière identique mais dans des proportions différentes, soit de manière différente sur les deux types de nuanciers (cf tableau ci-dessous).

    Ainsi par exemple, les couleurs pour la décoration sont davantage décrites par des noms de sources typiques (canard, pomme…) (Couleur de X, comme les odeurs), alors que sur les nuanciers des peintures pour artistes, les couleurs sont désignées comme matériaux colorants, pigments, matière (comme de la couleur et des couleurs) :

    a. décoration :

       

    - source typique

     

    35 %

    objet concret

    bleu canard, vert pomme

     

    objet symbolique

    rouge signal

     

    - intensité

    vert foncé, bleu pâle

    25 %

    - localisation

    rouge basque, bleu breton

    25 %

         

    b. artistique :

       

    - source

    rouge rubis

    2 %

    pigment

    rouge au cadmium clair,

    28 %

     

    vert oxyde de chrome

     

    - propriété du pigment

    extra fin, véritable, pur

    7 %

    - intensité

    vert anglais extra clair

    14 %

    - localisation de la source

    rouge vermillon de Chine, laque vert d'Orient

    8 %

    - personnage

    vert Véronèse, rouge Hélios

    3 %

    - marque

    rouge Sennelier

    1 %

     

    Cette dernière recherche nous permet d'identifier un « chaînon manquant » qui nous donnerait une intelligibilité aux variations dans la conceptualisation et la dénomination des mêmes phénomènes physiques : ce serait en fonction de la diversité des pratiques auxquelles sont soumis ou donnent lieu les phénomènes mondains (les couleurs, les odeurs, les phénomènes acoustiques) que les sujets humains construisent des représentations cognitives et des connaissances diverses. Ces constructions cognitives, individuelles sont accompagnées de discours qui permettent d'établir un consensus, une normalisation dans la désignation des objets en question (en pratique) (Mondada et Dubois, 1995). Les discours, comme « matérialités symboliques » participeraient ainsi à la construction des représentations, et ce à différents niveaux du fonctionnement linguistique. En ce qui nous concerne plus précisément, on s'attachera à identifier dans quelle mesure la lexicalisation, sous la diversité des formes nominales, adjectivales, simples ou construites … contribue à différencier des objets nominaux, des qualia, des effets, des événements etc ….

    En bref, ce serait à travers les pratiques en général y compris les pratiques langagières, c'est-à-dire à travers une relation sensible à la fois individuelle et partagée que se construiraient notre conceptualisation et notre connaissance du monde. Plus spécifiquement, on pourrait avancer l'hypothèse suivante : c'est l'absence de pratique(s) d'autonomisation des odeurs, à la différence des pratiques de teintures ou de manipulation des produits colorants, qui a conduit à des constructions cognitives différentes entre les odeurs (conceptualisées et dénommées comme indice d'un objet source), et les couleurs (devenues, dans l'histoire des hommes et des techniques, des objets du monde et des formes linguistiques autonomes) (cf par exemple Histoire du bleu, Pastoureau 2000) (Note : L'autonomisation des odeurs commence cependant à se manifester via l'explosion des produits odorants (produits d'entretien, cosmétiques, alimentaires) qui « détachent » et autonomisent donc l'odeur de sa source naturelle (cs de la pomme, du pin)

    Les phénomènes acoustiques, quant à eux, selon qu'ils sont inscrits comme indices de la présence d'un objet (dans la pratique quotidienne) ou comme phénomène sonore identifié comme tel (tant dans la pratique de la musique, de la parole que dans celle des sciences physiques, en acoustique) acquièrent et sont désignés soit comme bruits (bruit de X-source), soit comme sons (grave ou aigu par exemple).

     

    En guise de conclusion :
    quel paradigme en sciences cognitives ?

     

    Il s'agit dans ce court exposé, ni d'un bilan exhaustif ni a fortiori d'un panorama (ou modèle ! !) définitif des rapports entre langage et cognition sensible mais plus simplement mais un programme de recherches qui, partant de la diversité des formes linguistiques s'interroge sur leur rôle dans la construction des « ontologies » ou plus modestement de la diversité des modes d'appréhension sensible et individuelle du monde et du mode de construction de nos connaissances sur le monde.

    Ce faisant, nous nous sommes cependant écartés du modèle cognitiviste « classique » pour lequel l'humain est un système de traitement extérieur au monde dont il « extrait l'information préexistante », monde dont les sciences physiques donneraient LA description univoque et vraie. Nous sommes ainsi conduits à réinstaurer l'humain au centre d'un environnement auquel il donne sens à la fois à partir de sa sensibilité individuelle, mais dans le même temps et de manière incontournable à partir des pratiques partagées par la (les) communauté(s) y compris linguistiques auxquelles il appartient. Dans ce cadre, les descriptions et les constructions cognitives des sciences physiques ne constituent qu'un des modes possibles (certes pas n'importe lequel) de connaissance du monde.

     

    Dernière hypothèse :
    relativisme linguistique ou enjeu politique ?

    Si nous sommes conduits à poser comme irréductible la diversité des connaissances humaines, en raison même de la diversité de leurs modes de constitution, et donc y compris en raison de la diversité même des langues, peut-être ne s'agit-il finalement que d'un effet langagier ? En effet, s'il nous est possible en français de construire une conceptualisation des connaissances dans leur diversité en particulier à travers l'usage de cette forme lexicale au pluriel (la connaissance, vs les connaissances), les langues anglaises ne peuvent traiter que de « knowledge » comme d'un concept « massif », unitaire que l'on ne peut pas diversifier, mais tout au plus segmenter (pieces of knowledge) …CQFD ?

     

     

    Eléments de Bibliographie

     

    Castellengo, M. (1994) La perception auditive des sons musicaux, in A. Zennati (ed) Psychologie de la musique, Paris, PUF.

    David, S. (1997) Construction d'objets sensoriels et marques de la personne, in Dubois (ed) Catégorisation et cognition : de la perception au discours, Paris, Kimé.

    David, S. (2002) Linguistic expressions of odors in French, in C. Rouby et al (eds) Olfaction, Taste and Cognition, Cambridge University Press, pp 82-99.

    David, S., Dubois, D., Rouby, C. Schaal, B. (1997) L'expression des odeurs en français : analyse morphosyntaxique et représentation cognitive. Intellectica, 24.

    Dubois, D. et Rouby, C. (2002) Names and Categories for Odors: The veridical label revisited, in C. Rouby et al (eds) Olfaction, Taste and Cognition, Cambridge University Press, pp 47-66.

    Dubois D. (Ed) (1991) Sémantique et Cognition. Paris : Ed. du CNRS.

    Dubois, D. (1993) "Lexique et catégories naturelles : représentations ou connaissances", Cahiers de Praxématique, 21, numéro spécial, Lexique et représentation des connaissances, 105-124.

    Dubois D. (Ed) (1997) Catégorisation et Cognition, Paris, Kimé.

    Dubois D. (1997) Cultural belief as non trivial constrains on categorization: evidence from colors and odors, BBS, 20, 188.

    Dubois, D., & Grinevald, C. (1999). Pratiques de la couleur et dénominations, Faits de langues, Ophrys, 14. p.11-25.

    Fodor, J. (1983) The Modularity of Mind, Cambridge, MIT Press, ed. fr 1986, La modularité de l'esprit, Editions de Minuit.

    Guyot, F., Castellengo, M., Vogel, C. et Maffiolo, V. (1996) Une méthode d'étude de la qualité acoustique de sons réels complexes, Acoustique et technique 7 23-26.

    Maffiolo, V., Castellengo, M. & Dubois, D. (1998). Qualité sonore de l'environnement urbain: sémantique et intensité, Acoustique et technique, 16, 14-21.

    Mondada, L. & Dubois, D., (1995) "Construction des objets de discours et catégorisation : une approche des processus de référenciation", Tranel, 23, déc. 1995, 273-302.

    Pastoureau, M. (2000) Bleu : histoire d'une couleur, Paris, Editions du Seuil.

    Rastier, F. (1990) La triade sémiotique, le trivium et la sémantique linguistique, Actes sémiotiques, 5-39.

    Rastier, F. (1991) Sémantique et recherches cognitives, Paris, PUF.