voir aussi 'La raison des langues'            Jean-Emmanuel Tyvaert

CIRLEP EA 2071

Université de Reims Champagne-Ardenne

pour les Actes 2000 de STP

Trois dilemmes philosophiques et leur résolution linguistique


Introduction

Pour qui médite son histoire, la philosophie apparaît coutumière de problématisations de type alternatif où s'opposent deux positions s'exacerbant mutuellement. L'intensité et la profondeur des débats ainsi délimités montrent alors que toute solution en termes de sélection d'une seule des deux positions en compétition serait erronée et qu'il faut plutôt rechercher un dépassement des arguments échangés qui fasse place à ce qu'il y a de plus convaincant en chacun d'entre eux. Toute la question est alors suspendue à la découverte d'un point de vue qui transcende la querelle, ce qui ne va pas de soi si on admet que le questionnement philosophique est par définition indépassable.

Arguant du fait que le débat philosophique est rendu possible par l'usage d'une langue, quelle qu'elle soit, nous allons indiquer comment, selon nous, la reconnaissance d'une subordination (même partielle car limitée à l'expression) de la pensée à la langue invite à se donner un point de vue qui (à ce titre) domine les positions philosophiques et permet de les articuler lors même qu'elles semblent être devenues absolument inconciliables.

On considérera trois des grandes alternatives des systèmes philosophiques, soient les oppositions « empirisme versus rationalisme », « nominalisme versus réalisme », « logique versus rhétorique ». L'ordre de leur présente évocation n'est pas fortuit dans la mesure où l'on verra qu'il permet de faire intervenir de manière de plus en plus insistante des considérations d'ordre linguistique. Il n'échappera à personne que, ce faisant, on révoque en doute la domination largement admise de la pensée sur la langue qui fait de la langue (au mieux) l'expression de la pensée, en subordonnant ici de manière délibérée (au moins à titre de contribution à la réflexion) l'interrogation philosophique à l'investigation linguistique. Les langues, considérées dans leurs lexiques et leurs morphosyntaxes, sont ici conçues comme des matrices où s'élabore et s'étalonne l'activité intellectuelle (qu'on ne cherche pas pour autant à cantonner uniquement dans l'exercice de la capacité de langage).

Les suggestions qui seront proposées rassemblent de manière synthétique des positions défendues ces derniers mois dans différentes communications et divers articles encore à paraître, ou bientôt présentées et rédigés. La présente contribution constitue donc une sorte de survol, forcément rapide, d'un ensemble de suggestions théoriques qui trouvent ici une occasion de se fortifier mutuellement en prenant place dans une conception générale qui les positionne de manière organique les unes par rapport aux autres.

Nous allons donc, tout en restant évidemment actuels, « survoler » l'histoire de la philosophie et de la linguistique en commençant dans l'espace moderne et contemporain qui s'étend de Descartes à Foucault où se déploie la controverse entre « rationalistes » et « empiristes », pour progressivement élargir le champ du débat en faisant appel aux contributions, essentielles, du Moyen Age et de l'Antiquité. On rappelle que l'objectif n'est pas de proposer une histoire de la philosophie, mais de faire réfléchir aujourd'hui, sur la base de quelques observations qu'on jugera peut-être quelque peu inhabituelles.

On aura compris à l'avance la témérité du propos qui soumet à la critique un écrit programmatique certainement ouvert encore à de nombreux amendements. Si sa divulgation, qui peut être considérée comme prématurée, « donne à penser », nous en serions heureux.

Nous progresserons dans l'exposition de notre analyse en évoquant les oppositions signalées pour les soumettre à un examen d'ordre linguistique en proposant à chaque fois quelques thèses à prétention explicative dont l'intrication mutuelle apparaîtra de plus en plus forte et évidente au fil du propos.

1. Empirisme versus Rationalisme

Le terme « rationalisme » sera employé ici au sens de « la linguistique cartésienne » (Chomsky 1969), où l'auteur redéfinit la notion de langue comme grammaire générative (c'est-à-dire, intuitivement, comme forme apte à engendrer toute expression langagière bien formée) rendant compte de la compétence des sujets parlants, dispositif attaché à l'esprit humain saisi dans une perspective cognitive. On notera que l'esprit comme spécificité humaine reprend la position de l'âme dans le dualisme cartésien (la nouveauté tenant en fait à la naturalisation du dit esprit dans l'organe cérébral). Il s'ensuit un innéisme de principe (qu'on pourrait juger néoplatonicien), où la mise en oeuvre, par les sujets de l'espèce, de structures spécifiques d'analyse et de représentation installe le langage humain au coeur de la problématique. D'un strict point de vue linguistique, les propositions datent quelque peu en ce qu'elles reposent sur un postulat qui fait des phrases les objets primitifs supposés mais non définis du dispositif génératif. Du point de vue psychologique, tout semble ordonné à une capacité innée : les diverses perceptions ne jouent de rôle que celui de déclencheur de l'ensemble du système. La part de ce que nous pouvons appeler le monde des faits, et singulièrement en lui le monde des faits langagiers, est alors considérablement réduite. Tout se passe comme si dans l'équilibre à établir entre le monde (extérieur) des faits sensibles (éventuellement très complexes), le monde (social) des régulations linguistiques, le monde (individuel) des capacités cognitives, l'accent était délibérément porté sur le dernier. Si cela se comprend au moment où il fallait, de toute évidence, proclamer la thèse rationaliste, on peut penser qu'il ne doit plus en être de même après les dizaines d'années au cours desquelles, bien que la réflexion se soit nourrie en particulier des résultats d'une recherche méticuleuse portant sur l'acquisition du langage (Fayol & Kail, 2000) et se soit ainsi sérieusement nuancée, la thèse s'est transformée en dogme.

Le terme « empirisme » sera utilisé ici comme réactif aux positions que nous venons d'évoquer, étant entendu qu'il ne s'agira en aucun cas de prétendre que toute connaissance, y compris les plus élaborées, provient des seules sensations. On sait que lorsqu'il restreint la métaphysique à l'étude de l'entendement humain, Locke a rendu compte de la fixation des « idées premières » au moyen du lexique entendu comme étiquetage nécessaire (ce qui semble faire appel à la langue, mais de manière en fait très faible puisqu'il ne peut ensuite éviter de faire appel à l'activité raisonnante pour rendre compte de l'élaboration des « idées secondes » : Vienne, 1994, 423-424). On se retrouve alors dans une position embarrassée puisqu'un certain cartésianisme vient se superposer à une approche initialement sensualiste, ce qui ne manque pas de conduire à des apories insurmontables. On ignore souvent qu'une intuition de Condillac (celui de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines et non pas celui du Traité des sensations) suggère d'utiliser la langue, en sa structure même (Trotignon, 1998), comme moyen d'engendrement des idées secondes (conçues comme réflexions débattues) à partir des idées premières (identifiées comme sensations nommées). L'exercice langagier apparaît alors comme indispensable au développement des connaissances, ce qui revalorise le pôle (social) de la langue naturelle dans le dispositif de la cognition. La problématique sous-jacente est ici celle du développement des capacités cognitives, mesuré à la fois dans l'histoire des connaissances lentement maîtrisées par l'espèce et dans l'histoire des sujets, avec une attention toute particulière portée au rôle des formulations langagières, entendues, identifiées, analysées, produites, soumises et critiquées.

La « théorie du prototype » peut alors être utilisée pour approfondir la réflexion dans la mesure où elle tente de rendre compte de la catégorisation, c'est-à-dire de la fixation des « idées premières ». On néglige souvent le fait que la dite théorie exige à la fois un fait mondain et un fait langagier, en conjuguant une ostension valant désignation dans le monde des phénomènes sensibles d'un objet permettant la constitution autour de lui de la classe d'objets qui relèvera de la catégorie, et une énonciation valant proposition de dénomination scellant l'identification catégorielle. Nous suggérons d'introduire le néologisme « ostenciation » pour rendre compte de manière unifiée des deux aspects mondain et langagier ainsi observés. L'illustration emblématique de la fondation de la catégorie oiseau suppose à la fois la disposition d'un oiseau, par exemple un moineau, cible occasionnelle d'une ostension, et la formulation, assumée par un énonceur, d'une expression langagière qui pourrait être un oiseau, c'est ça ou encore ça, c'est un oiseau. On insiste ici particulièrement sur la concomitance, dans l'ostenciation, des deux actes d'ostension et d'énonciation, la langue étant utilisée en quelque sorte pour commenter dans l'instant un geste en l'accompagnant d'une formulation idoine. De même, la fondation de la catégorie jaune s'appuiera sur une ostenciation liant de manière inséparable la désignation d'un objet jaune et l'énonciation d'une séquence qui pourrait être ça, c'est jaune. Le plus souvent on en reste là, sans mobiliser en aucune manière une analyse linguistique pourtant bien éclairante. En effet, les deux énoncés, s'ils se ressemblent comme expression d'une identification (rôle du verbe ‘être') entre un objet du monde et un composant de la séquence langagière, diffèrent quand au format de ce composant. Dans le premier cas il s'agit d'une séquence où se suivent un déterminant (indéfini) et un substantif (séquence 'un oiseau'), dans le deuxième d'une séquence réduite à un seul mot qui est un adjectif (séquence 'jaune'). Il nous semble qu'il y a là adaptation remarquable de la langue aux différenciations catégorielles générales qui distinguent d'une part les « objets » (qui existent et qui relèvent d'une catégorie précise) et d'autre part les « propriétés » (qui ne sont pas présentées comme existantes mais qui sont susceptibles de venir qualifier tel ou tel objet) : dans le premier cas il y a détermination et dénomination du déterminé, dans le deuxième, il n'y a pas de déterminant mais seulement dénomination en attente d'application sur un existant pourvu qu'il soit dénommé. Outre le fait qu'ainsi se trouvent distingués dans le même acte d'une part objet et qualité, d'autre part nom et adjectif, on insistera sur l'exemplification qui s'ensuit de l'intuition condillacienne. Pour saisir ce qu'est dans le monde un oiseau jaune, il n'est pas recommandé de s'enfermer dans une généralisation saugrenue de la théorie du prototype en exigeant une ostenciation appropriée. Il suffit d'admettre que la séquence ‘un oiseau jaune', en ce qu'elle rapproche dans l'ordre de la langue un nom et un adjectif, est interprétée, concomitance oblige, en rapprochant un objet et une qualité. Nous considérerons qu'il s'agit d'un premier exemple de construction d'une « idée seconde », exemple qui suffit à montrer que la langue, par sa structuration, contribue à l'élaboration des idées complexes en les débarrassant d'une obligation de perception sensible immédiate qui est évidemment intenable. Le point important est évidemment ici de bien reprérer le rôle de la langue interférant avec une activité purement cognitive.

Nous poserons alors la double thèse suivante. Au commencement, il y a, par ostenciation, établissement de références (les premières du genre) liant ordre de la langue et ordre des réalités sensibles. Ensuite, une fois éprouvée la capacité référentielle, cette capacité se déploie non plus sur la base d'ostenciations mais du fait des facilités offertes par la structuration de la langue. Notre double thèse pourrait être évaluée de plusieurs façons. Par exemple, on pourrait revenir sur l'inanité des positions du Condillac du Traité des sensations (où l'auteur se révèle beaucoup moins clairvoyant) puisque l'apologue de la statue qui y est développé prive l'artefact, doté de différentes capacités perceptives sélectionnées, de toute insertion dans une société parlante, insertion indispensable à l'élaboration des idées complexes (en soulignant le fait que la perception des formulations linguistiques d'autrui par le sujet en début de développement est nécessaire à sa maturation cognitive). On pourrait aussi s'intéresser au statut du verbe qui revient dans la formulation de procès commentés (maman mange, papa mange, bébé mange, tu manges, etc.) au travers de l'expression de sensations externes ou internes avec une interrogation bienvenue sur le rôle des « pronoms de personne » (les pronoms véritablement personnels au sens psychologique : ‘je', ‘tu', et ‘il' uniquement quand ce ‘il' est un ‘je' en puissance). La permanence du marquage personnel (au sens fort ici visé) pourrait en effet contribuer à affermir et à éprouver la conscience de soi à travers la stabilité de l'auto-désignation (conscience aussitôt accompagnée de l'angoisse existentielle apparemment proprement humaine dès que l'identification de cette permanence rend manifeste sa limitation physique qui révèle l'ouverture devant les sujets de la béance de la mort).

On retiendra de ce premier développement la possibilité de créditer la capacité de langage d'un rôle efficace dans l'accès aux idées complexes (et à la conscience de soi). Nous soulignons seulement ici le fait qu'au centre de la réflexion se trouve l'idée de la nécessaire rencontre d'un « matériel » mental très général (exceptionnellement développé selon des prédispositions liées à l'espèce) au niveau duquel il faut placer les structures innées contrôlant les observations, associations et évaluations déclenchées par les faits mondains y compris ceux qui sont d'ordre langagiers, et d'un « logiciel » exprimé avec une très grande variété dans les différentes langues maternelles. En particulier, il faut accorder une grande attention au fait que les capacités cognitives et langagières se développent, et que ce double développement se fait dans une société parlante où les adultes transmettent une compétence linguistique qui les dépasse comme individus.

Nous sommes ainsi invités à approfondir l'examen du rôle des langues dans l'élaboration de la cognition humaine.

2. Nominalisme versus Réalisme

Le terme « réalisme » fait référence à une postulation de réalité effective des objets constitués par l'entendement. Dans sa version forte, cette postulation revient à professer l'existence des idées cognitivement élaborées et linguistiquement formulées, ce qui constitue un enjeu délibérément métaphysique. De manière moins provocatrice et plus actuelle, on pourrait reprendre la postulation visée en considérant qu'elle revient à accorder en logique à la « théorie des modèles » le même statut qu'à la « théorie de la démonstration » (théories qui, intuitivement, explicitent et accentuent la distinction linguistique entre sémantique et syntaxe). D'un point de vue cognitif, il ne va pas de soi de souscrire à ce point de vue pour autant qu'il semble que les items cérébraux sont des réalités effectives matériellement identifiables : si on observe des états et des changements d'états dans l'encéphale, il est difficile d'utiliser ces observations pour naturaliser directement les composants de la pensée eux-mêmes. Il est plus sage d'essayer de vérifier « l'incarnation » de la pensée dans des opérations cérébrales (étant entendu là encore qu'on ne peut inférer de ce programme une position métaphysique de principe qui dénierait toute forme d'existence à la pensée en soi). D'un point de vue linguistique, on est amené, dans un inévitable premier temps, à examiner les phrases déclaratives descriptives en ce qu'elles passent pour être des représentations vérifiables ou falsifiables de phénomènes ressentis, en ce qu'elles sont le type de formulation langagière adapté, via l'analyse vériconditionnelle, au traitement de l'association intuitivement fondée à partir des interactions observées entre « l'ordre du texte » et « l'ordre du monde ».

Le terme « nominalisme » se prête lui aussi à une réduction de type logique (sans qu'on puisse là encore déduire nécessairement de sa profession une dénégation de l'existence des idées ou de la pensée en soi : il faut ici comprendre que le nominalisme déclare seulement que, les idées existant ou non, les sujets humains peuvent les atteindre dans l'exercice de leurs langues qui deviennent alors, en cas d'admission de leur existence, des moyens donnés à l'espèce de les reconnaître dans un effort d'appropriation qui lui soit attribuable) en définissant ce qu'on devrait appeler un « a-réalisme » plutôt qu'un « anti-réalisme ». Les idées deviennent alors les émanations de la langue (particulièrement du lexique des noms soit dit en passant), les concepts n'ayant d'existence de ce point de vue que dans la mesure où les sujets les ont introduits, définis et nommés, dans l'exercice de leur capacité cognitive et linguistique. D'un point de vue philosophique, on ne peut ici faire l'économie d'une réflexion sur la problématique référentielle en ce qu'elle s'interroge sur la nature de la relation entre une description langagière et un fait mondain en fonction d'une association entre items linguistiques et items susceptibles d'être perçus.

Les linguistes sont fort embarrassés dès que s'ouvre cette réflexion du fait qu'il leur est difficile d'embrasser tous les aspects de la référence (Kleiber, 1981, 11-13 ; Milner, 1989, 332-336). Selon qu'on met en avant le mot (singulièrement le nom) ou bien le texte (singulièrement la phrase, réduite ici à une configuration déclarative descriptive), on évoque des correspondants mondains référentiellement associés de natures très différentes comme le montre une évaluation logique : s'il est possible de déclarer vrai ou fausse une représentation textuelle adaptée, cela est impossible pour une représentation lexicale (sauf à lui substituer une déclaration du type cela s'appelle de telle manière, qui nous ramène au premier cas de figure).

Nous proposons alors (au moins pour ce qui relève de l'analyse) de distinguer deux types de référenciation en dédoublant la problématique : nous parlerons soit de « référenciation textuelle » (engageant, dans le cadre des réductions posées, une vérification logique), soit de « référenciation lexicale ». Pour nous (et nous donnerons des arguments en faveur de notre position) la référenciation textuelle est première en ce qu'elle scelle une association entre un texte auto-suffisant (donc susceptible d'être énoncé et entendu, ce qui est important pour s'aligner sur les considérations développées dans la section précédente) qui, dans le cadre de cet exposé, consistera en une phrase déclarative descriptive (en écartant toute considération en termes d'émotion ou d'intention), et un fait du monde sensible. Le formatage propositionnel (sur lequel nous reviendrons dans la section suivante) dispose, relativement l'un à l'autre, un argument et un prédicat (au sens logique) et suscite une déclaration de vérité (positive ou négative) qui « force » l'établissement de l'association texte-monde (on pourrait soutenir que de tels textes réfèrent du seul fait qu'ils sont l'expression de propositions qui sont nécessairement dotées d'une valeur de vérité dont l'identification explique et justifie l'établissement de la référenciation).

Du point de vue linguistique, on mobilisera à nouveau l'approche développementale utilisée dans la section précédente, en nous intéressant aux phrases déclaratives descriptives employées par l'adulte commentant des événements que son enfant perçoit. Nous restreignons alors notre attention aux phrases (qu'on appellera dorénavant des « phrases primitives ») déclaratives descriptives (i) à deux constituants immédiats (révélés par un examen strictement formel), (ii) sémantiquement indépendantes de toute autre phrase (elles véhiculent un « sens complet » à elles seules), (iii) prenant sens en situation d'énonciation (penser au cas d'ostenciation), (iv) ne faisant appel, le cas se révélant nécessaire à une complète compréhension, qu'au contexte situationnel au moyen de désignations purement déictiques (toute anaphore ruinerait l'indépendance sémantique revendiquée).

De telles phrases sont construites selon un patron binaire dont les éléments, appelés respectivement « argument » et « prédicat », peuvent être identifiés sans qu'il soit fait recours à des considérations logiques (le prédicat n'est pas d'abord une propriété, ni l'argument un objet) ou à des considérations grammaticales (le prédicat n'est pas d'abord organisé en vertu d'un fonctionnement verbal, ni l'argument en vertu d'un fonctionnement nominal). Il est indispensable de procéder ainsi du fait de notre perspective développementale : l'enfant ne peut savoir a priori ce qu'est une propriété ni ce qu'est un syntagme verbal puisqu'il ne l'a pas encore découvert. Il suffit ici de mobiliser (dans le cadre d'une première exploitation dont on n'a pas à exiger qu'elle soit absolument irréprochable et définitive) l'opposition formelle entre « termes L » (pour « termes lexicaux ») et « termes G » (pour « termes grammaticaux ») en prenant soin d'éviter toute sollicitation prématurée des notions élaborées de lexique et de grammaire. Sont considérés comme mots L ceux dont la classe de substitution dans des textes bien formés (donc formulables devant l'enfant) ne peut être rapidement circonscrite : on dit que de telles classes sont « ouvertes » en ce sens qu'il semble toujours possible d'y adjoindre de nouveaux substituts. Sont considérés comme mots G (c'est ici la clé du dispositif) ceux dont la classe de substitution est rapidement circonscrite : on dit que de telles classes sont « fermées » en ce sens que très vite on établit l'inventaire définitif (et restreint) de ses membres.

Considérons alors une phrase primitive au sens de la définition donnée. On observe immédiatement une différence entre ses deux constituants réguliers en termes d'opposition G/L. Un des deux composants n'admet pas de substitut constitué entièrement de mots G (on dira qu'il résiste à la « délexicalisation » en au moins un de ses constituants propres) : ce sera le prédicat (caractérisé ici de manière purement formelle). Un des deux composants admet des substituts constitués entièrement de mots G (on dira qu'il succombe à la « grammaticalisation ») : ce sera l'argument. Ce double test (qui se réduit en fait à un seul test à deux applications) permet d'identifier argument et prédicat dans des phrases primitives aussi différentes que le contenu de l'exposé devient technique et il pleut. Dans la première, ‘le contenu de l'exposé' est argument (grammaticalisation totale par pronominalisation), tandis que ‘devient technique' est prédicat (résistance à la délexicalisation confinée dans le mot ‘technique' puisqu'ici ‘devient' est un auxiliaire d'attribution qui relève des mots G. On souligne que, conformément à notre définition des phrases primitives, la pronominalisation de ‘technique' en ‘le' n'est pas admissible puisque l'interprétation complète de la phrase il le devient exige l'exploitation du pronom anaphorique attribut).

On signale au passage qu'il serait intéressant d'appeler « Verbe » (avec un ‘V' majuscule) le mot qui résiste à la délexicalisation dans le prédicat pour le distinguer des « verbes » (avec un ‘v' minuscule) de la grammaire scolaire. En effet, si ce mot, formellement très singulier, est souvent un « verbe » (un verbe « sémantiquement plein » dont le lexème se positionne dans une classe de substitution « ouverte »), il peut être aussi (comme Verbe) un adjectif attribut, tandis qu'un « auxiliaire » porte alors les marques de mode temps et personne : on découvre alors les ressorts formels de la conception classique du verbe (Foucault, 1966, 107-111) qui joue sur des assimilations du type il court = il est courant.

Quoi qu'il en soit, le point important semble bien être l'identification dans le prédicat d'un mot qui résiste à la délexicalisation. Par cette résistance, ce mot refuse d'entrer dans des paradigmes purement grammaticaux qui le localiserait à l'intérieur de la langue en soi, en dehors de toute capacité d'évocation extralinguistique. Il constitue donc le « sanctuaire référentiel » de la phrase, l'ultime point de la séquence langagière refusant l'enfermement à l'intérieur de la grammaire, qui justifie à lui seul l'établissement d'une référenciation textuelle : si il devient technique est une phrase dotée de capacité référentielle comme l'est il pleut, cela tient à la présence conservée des mots ‘technique' et ‘pleut'. La sémantique en soi n'est peut-être que cette potentialité référentielle expérimentée, localisée formellement dans les séquences linguistiques, nécessairement attachée en son principe à des marques libres de tout enfermement dans des classes de substitution restreintes à vocation d'expression de relations syntaxiques.

Les phrases primitives apparaissent ainsi être organisées selon un schéma remarquable qui est binaire du point de vue syntaxique (mise en relation linéaire de deux constituants) et asymétrique du point de vue sémantique (caractérisation différentielle des deux constituants en vertu d'une propriété relevant finalement de l'ordre sémantique). Le pôle prédicatif abrite un mot qui est l'ancrage textuel de la référenciation.

L'approfondissement de l'examen de la structuration de la langue rend manifeste la présence de ce schéma syntaxiquement binaire et sémantiquement asymétrique à d'autres niveaux de l'analyse. C'est le cas de toute évidence pour les syntagmes (effectivement) nominaux. Soit un syntagme simple (c'est-à-dire sans expansion) de ce type : il est constitué de deux mots, l'un (le déterminant) étant grammatical (donc grammaticalisable), l'autre (le nom déterminé) étant indélexicalisable (tant qu'on désire examiner effectivement un tel syntagme nominal). De plus le nom est évidemment le sanctuaire sémantique du syntagme puisqu'il en constitue le seul mot L. Si on maintient que le sanctuaire sémantique est ancrage linguistique d'une référenciation qui associe la séquence linguistqique à une représentation relevant d'un monde extralinguistique (le monde des faits sensibles au cas où le terme linguistique de la référenciation est une phrase primitive), on peut penser que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la structuration binaire et asymétrique du syntagme (effectivement) nominal, pousse à établir une référenciation qui projettera le nom vers un monde extralinguistique. Comme il est exclu que ce monde soit le monde des faits sensibles car son accès via la référenciation exige un formatage linguistique de type propositionnel requérant le niveau phrastique, il s'agira d'un autre monde extralinguistique. Nous pensons que cet autre monde, qui est un mode extralinguistique second, est le monde des concepts.

Ce qui importe ici, c'est que c'est la langue, de par sa structure, qui fait inventer (on pourrait dire, pour respecter le point de vue réaliste, qui fait découvrir) le monde des concepts à côté du monde des percepts, celui de l'entendement à côté de celui de la sensibilité, celui de la pensée à côté de celui de la réalité. Il est alors exigible de bien distinguer les mots (du lexique) trouvant leurs références dans le monde de la pensée (par référenciation lexicale) et les textes (de la langue intégralement saisie) trouvant leurs références dans le monde de la réalité (par référenciation textuelle).

Nous poserons alors la double thèse suivante. On doit considérer comme distincts les deux mondes extralinguistiques que nous venons de décrire, étant entendu que l'exercice du langage conduit à l'un et à l'autre selon des modalités différentes. C'est la structure des langues, ordonnée autour d'un même schéma syntaxiquement binaire et sémantiquement asymétrique, qui conduit le sujet à identifier de manière différentielle les deux mondes.

Au-delà d'une phase développementale où le dispositif est mis en place, demeure un système référentiel clivé qui joue en permanence dans nos discours dès qu'est posée la question de l'articulation de la bonne définition du nom-concept (en termes lexicaux) avec la bonne adéquation d'un texte (mentionnant le dit nom) visant un fait que l'on cherche à comprendre au moyen du concept associé, sans savoir s'il est le meilleur concept pour ce faire.

Ce clivage entre lexique et texte conduit à reprendre les diverses schématisations triangulaires qui cherchent à positionner d'un point de vue sémiotique les items relevant de la langue, de la pensée et de la réalité. Jusqu'à présent, ces figures schématiques échouent dans leur tentative de mise en ordre, ce qui n'est pas pour faciliter la réflexion (Rastier, 1991, 75-79). Nous pensons que cet échec est lié au fait que, toutes, elles négligent qu'il y a deux ordres d'items à placer sur deux plans triadiques qu'il est indispensable de distinguer. Une première triade qui ne prend vraiment sens qu'au plan lexical (en termes de langue) met en correspondance mot, concept et chose (et, en vertu de sa dimension lexicale, elle se découvre opératoire surtout selon l'arête mot-concept en négligeant inévitablement la chose, spécialisation qui introduit à la fois à la syntaxe formelle de Carnap et à la sémantique lexicale de Saussure, et qui trouve sa raison dans la coupure cartésienne séparant les activités spirituelles des activités corporelles). Une deuxième triade qui ne prend vraiment sens qu'au plan textuel (en termes de langue) met en correspondance texte, phénomène (au sens de représentation mentale du fait mondain), et fait (et, en vertu de sa dimension textuelle, elle se découvre opératoire surtout selon l'arête texte-fait en négligeant inévitablement le phénomène (au sens précisé ci-dessus) ignoré par le commun des mortels, spécialisation qui rend compte de la conception naïve de l'efficacité langagière).

On découvre alors que les deux triades ainsi décrites permettent de relier les faits sensibles à l'appareillage conceptuel avec lequel nous essayons de les comprendre. Il n'y a pas de passage direct de l'un à l'autre et il est nécessaire de passer par la langue pour établir la relation (critique) cherchée : du fait au texte selon l'arête efficace de la deuxième triade, du texte au mot dans l'interrogation linguistique de leurs rapports, du mot au concept selon l'arête efficace de la première triade (et réciproquement).

La question devient donc celle du positionnement théorique et du placement pratique des mots dans les textes.

3. Logique versus Rhétorique

Le terme « rhétorique » est ici employé pour désigner l'art du développement des textes, libéré en principe de toute exigence de cohérence logique pour couvrir à la fois, comme possibilité la sophistique voire le surréalisme.

Par opposition, le terme « logique » met en avant l'exigence de cohérence, souvent saisie en termes de compatibilité (on devrait plutôt parler de non-incompatibilité), dont on rend compte par la mise en oeuvre du compositionnalisme qui permet de la valider pas à pas.

On observera que ce qui est souvent présenté comme un défaut des langues naturelles (relaté en non-univocité de termes et des relations qui provoquerait irrémédiablement leur irrationnalité) peut être vu comme une qualité qui les fait surpasser les langages artificiels. Le compositionnalisme qui est au principe de l'approche logique est en fait très fruste en ce qu'il fait intervenir la syntaxe comme un mécanisme opérant sur une donne sémantique simple, posée comme définitive, sans voir que l'interprétation est conditionnée par des influences sémantiques jouant en dessous du plan symbolique, influences qui modifient en permanence les diverses significations en fonction de considérations textuelles et contextuelles avant toute connexion syntaxique. Les langages artificiels disponibles sont des langages de bas niveau dans la mesure où cette richesse interprétative est inutilisée alors même qu'elle est parfaitement rationnalisable.

Un des problèmes sous-jacents est celui du lien entre phrase et proposition : on sait bien que si le format d'expression langagière d'une proposition est bel et bien une phrase, il est par ailleurs des phrases qu'on ne saurait réduire à des formulations propositionnelles. En faisant l'effort de distinguer grammaire et logique, il faut comprendre pourquoi et comment ces deux disciplines sont confondues le plus souvent. La question est fondamentalement celle de la saturation sémantique des phrases isolées qui mentionnent plusieurs termes lexicaux en fonction d'un impératif logique d'interprétation via la référenciation textuelle, alors qu'une phrase est grammaticalement bien construite même si, à part le Verbe (se reporter à la section précédente pour apprécier la majuscule), tous ses termes sont de type G et donc sans potentialité désignative intrinsèque (penser aux phrases pronominales).

En fait, il est très difficile de définir l'entité ‘phrase' en grammaire pure (nous pensons qu'il s'agit d'une tentative chimérique). Les données observables sont des textes où, au mieux, on observe des « condensations locales » de termes organisées autour de Verbes. Ces condensations, dont les limites sont difficilement assignables sauf exercice d'école (Combettes, 2000), ne deviennent des « phrases » que lorsqu'un esprit de système pousse à rapporter tout composant textuel à une condensation et à une seule.

Il paraît plus judicieux de partir des données effectives en commençant par réfléchir sur la plus simple et la plus primitive du point de vue développemental qui est alors (conformément aux idées présentées dans les sections précédentes) ce que nous avions appelé une « phrase primitive », et que nous appellerons maintenant une « séquence (langagière) primitive ». Puisqu'une telle séquence est organisée selon le schéma organisationnel syntaxiquement binaire et sémantiquement asymétrique que nous avons mis en évidence, on peut concevoir des « proto-textes » où se suivraient de telles séquences, dans lesquelles on constaterait toujours l'amarrage à un mot interne à la langue, un mot G, d'un mot renvoyant à son extériorité expérimentée, un mot L.

Il n'est pas inintéressant de rappeler ici comment on conçoit généralement la constitution des « phrases complexes » (la complexification vise ici une hiérarchisation de prédications, à distinguer de l'extension qui enrichit les constituants des phrases qui peuvent demeurer simples, c'est-à-dire ne compter qu'une seule prédication, ou être complexes au sens exact du terme), non pas comme compilation articulée de phrases simples mais comme contraction intégrative en une phrase (complexe) de plusieurs phrases plus simples se succédant (Hagège, 1986, 68 ; Haudry, 1994, 111). Si l'exemple de la mise en oeuvre des relatives dans les langues indo-européennes est une bonne illustration du phénomène, on doit être attentif aux analogies formelles entre marques interrogatives, relatives et anaphoriques-déictiques, telle qu'elles sont révélées par une comparaison entre sanscrit, grec ancien et latin (Le Goffic, 2000).

Ce processus peut être illustré jusqu'à la caricature (fallacieuse) en mobilisant une formulation proverbiale du type  qui dort dîne qui résulterait d'un proto-texte du type il-lui dîne / il-lui (le même ‘lui') dort (on notera l'apparition nécessaire d'une liaison anaphorique). Plus sérieusement, mais encore de manière très approximative, on peut se demander si l'exposé qui est déjà dense se complique encore ne provient pas de quelque proto-texte qui serait quelque chose comme l'exposé se complique encore / le dit exposé est déjà dense par « intégration relative ».Quoiqu'on pense de la valeur d'un exemple aussi approximatif, ce qui importe consiste ici à s'apercevoir que les deux séquences postulées dans le proto-texte sont bâties toutes les deux sur le schéma organisationnel syntaxiquement binaire (et sémantiquement asymétrique) déjà rencontré : un argument suivi d'un prédicat (en n'approfondissant pas pour l'instant la dimension sémantique : on prendra garde ici au fait que le schéma proposé est un artefact analytique abstrait qui structure des énoncés où les positions repérées sont occupées par des syntagmes le plus souvent lexicalisés).

L'hypothèse tentante est alors la suivante : les « proto-textes » seraient des successions de « séquences primitives ». Il ne s'agit pas de reprendre directement la thèse quelque peu mythique de la « parataxe primitive », mais de la réinventer en la fondant correctement sur des observations syntaxiques et sémantiques générales réservant la possibilité de la plus grande variété de réalisation langagière en termes de syntaxes particulières. Une ébauche de confirmation (intégrant la dimension sémantique du dispositif) peut être avancée en radicalisant l'hypothèse pour constater qu'elle rend compte non seulement de la constitution de phrases complexes mais aussi de la constitution des phrases simples étendues, et même des phrases simples telles qu'elles apparaissent généralement, c'est-à-dire comme structure à double lexicalisation (ce qui va nous conduire à comprendre la nature de la proposition).

Considérons la phrase le conférencier boit un verre d'eau, il est possible de la faire dériver textuellement du proto-texte le conférencier boit (= le conférencier boit quelquechose) / le dit quelquechose est un verre d'eau (on a récupéré la structuration objet dans le prédicat, par intégration de deux séquences primitives qui sont toutes deux exactement succession d'un terme grammatical et d'un terme lexical). Mieux : la phrase le conférencier boit peut être dérivée du proto-texte un quelqu'un boit / le dit quelqu'un est le conférencier … On découvre progressivement la force de l'hypothèse qui impose aux proto-textes d'être des successions de séquences « terme G — terme L » uniformément structurées (en notant la possibilité d'en déduire une possible hiérachisation des indications sémantiques, qui accorderait la primauté au Verbe, indication sémantique minimale).

Il s'ensuit que le schéma organisationnel syntaxiquement binaire et sémantiquement asymétrique n'est pas seulement au principe du positionnement relatif des concepts et des choses quand on l'applique à la phrase primitive et au syntagme effectivement nominal mais aussi le « patron formel » des énoncés premiers qui sont finalement autant d'amarrages à des indices grammaticaux de désignations indépendantes. Serait-ce l'état premier des langues des hommes ?

Nous pouvons maintenant poser la troisième et dernière des trois doubles thèses annoncées. Le texte s'organise en phrases (simples, simples étendues, complexes, complexes étendues) par un seul processus de contraction opérant par intégration de multiples « séquences primitives » concaténées. En particulier, la phrase propositionnelle et la proposition ne sont ni une primitive linguistique ni une primitive cognitive. En effet, cette séquence propositionnelle met en relation deux mots L, et provient donc de la contraction de deux séquences primitives, l'une présentant comme Verbe le prédicat (logique), l'autre (toujours comme Verbe) l'argument (logique). On voit que l'aspect parataxique du proto-texte doit alors être compris comme succession de séquence G-L, avant toute projection intempestive de catégories syntaxiques inexistantes à ce stade.

On pourrait alors soutenir que la proposition fut découverte (ou encore inventée) de par l'usage de proto-langues jouant du rapprochement de termes ayant visées désignatives, ce qui quand on y réfléchit ne devrait surprendre personne. Dans l'analyse qui précède, une phrase propositionnelle n'apparaît plus comme une phrase primitive puisqu'elle rapproche deux termes L qui sont censés apparaître chacun à son tour au fil d'un proto-texte dans deux séquences primitives distinctes. C'est le mécanisme linguistique d'intégration qui réalise la saturation sémantique de la position argumentale tenue par un terme G dans la séquence primitive exprimant dans son terme L une référenciation de type textuel, au moyen d'une quasi-anaphore ramenant d'une seconde séquence primitive un terme L qui du coup change de statut référentiel, en échangeant son type textuel pour un type lexical, position argumentale oblige. On s'aperçoit ainsi que l'intégration fait passer du monde référentiel premier au monde référentiel second, et qu'il ne s'agit pas du tout d'une opération banale.

Nous pensons que c'est ici qu'entre en jeu la notion de cohérence, linguistiquement introduite par le mécanisme quasi-anaphorique et logiquement certifiée par la potentialité de validation en vérité. On peut alors comprendre la raison profonde du mécanisme de contraction, au-delà d'une justification un peu courte en termes de réduction de l'expression. En poussant à bout l'hypothèse qui veut que les « séquences primitives » (réduites ici à des séquences de type G-L) soient indépendantes, elles n'ont pas à entrer, tant qu'elles sont isolées, dans une cohérence (comprise comme une non-incompatibilité). Il se pourrait alors que l'inscription poursuivie dans des phrases soit une démarche de recherche de cohérence (ce qui conduirait à penser qu'une contradiction dans une phrase ne serait pas acceptable alors qu'au fil d'un texte l'incompatibilité de plusieurs phrases serait possible … N'est-ce pas ainsi que nous parlons ?

Conclusion

Le rapide parcours proposé aura mis en évidence l'urgence qu'il y a à mobiliser une approche linguistique dans la philosophie première. La portée de cette « révolution linguistique » pourrait être assez grande. On en prendra pour preuve le fait que les suggestions formulées permettent, entre autres choses, de déverrouiller l'opposition kantienne entre « ce qui est (en soi) » et « ce qui apparaît » sur la base d'une réflexion à partir de l'opposition linguistique entre lexique (inventaire structuré des noms de concepts) et texte (corpus des expressions de faits) : l'exercice langagier permet de critiquer les termes lexicaux au moyen de la réflexion sur leurs usages en discours, ceux-ci approchant sans cesse « ce qui apparaît », ceux-là étant des ébauches toujours inadéquates de « ce qui est (en soi) ». Autrement dit, une même conception du langage (humain, c'est-à-dire « subjectivisé ») dans son rapport doublement nécessaire à la pensée (pas de pensée sans langue, pas de langue sans pensée), pour peu qu'on l'arrime aux textes fournis par les discours, permet de dépasser non seulement les apories du sensualisme anglo-saxon mais aussi celles de l'idéalisme allemand.

Quelques points de méthode ont été suggérés et il importe d'expliciter certains d'entre eux comme la nécessité de bien distinguer Logique et Grammaire (pour apprendre à se méfier du travail fondé exclusivement sur des exemples sémantiquement saturés).

De nombreuses simplifications ont été effectuées comme une première réduction à une linguistique des énoncés descriptifs non modalisés (l'analyse proposée conduit évidemment à considérer la modalisation comme antérieure à la proposition car elle peut porter sur une séquence primitive : une expression « Verbale » peut toujours être modalisée par celui qui l'énonce), ou encore une deuxième réduction à un positionnement de la réflexion dans des langues à ordre des mots et à opposition verbo-nominale. Nous pensons néanmoins que la poursuite de l'abstraction analytique nous a permis, bien qu'en utilisant ici une seule langue, de nous rapprocher d'un niveau explicatif peut-être universel (penser à l'exploitation qu'on pourrait faire de la succession des séquences construites à partir d'un terme G et d'un terme L dans le proto-texte comme éventuel tiers terme universel en deçà des catégorisations fonctionnelles de telle ou telle langue).

On a cherché en fait à toujours soumettre ensemble les langues et la pensée à une même interrogation en postulant que la langue est le moyen humain par excellence « d'agir la pensée » et non de seulement « la subir » de manière animale (comprendre que « segments de langue » et « segments de pensée » ne se font pas face comme représentations d'un contenu à représenter, mais que la langue permet à celui qui en use tout remaniement de sa propre pensée toujours en mouvement dans son ordre et dans son incarnation cognitive, et toute suggestion de remaniement de celle d'autrui). L'acquisition d'une langue est ainsi toujours maîtrise par le sujet de ce qui le fait sujet.

On nous permettra d'insister sur trois prises de position qui informent l'ensemble de la réflexion présentée et que nous avons évoquées à l'occasion ou seulement suggérées.

Premièrement, nous affirmons la supériorité des langues naturelles sur les langages artificiels (en ce qu'elles permettent par exemple la gestion de l'incohérence, ou encore le façonnage des significations au-delà de l'inventaire fixé dans le lexique par interrogation concertée des lexèmes à un niveau subsymbolique, et surtout le positionnement du sujet dans le dispositif sémiotique).

Deuxièmement, nous critiquons de ce fait toute fixation a priori des concepts, qui ne sont que des entités mentales et lexicales à définir et à redéfinir encore et toujours avec la plus grande minutie, entités émergeant de discours qui eux ne respectent pas toujours l'impératif de rigueur. On peut tout au plus espérer que la fixation des concepts se réalise historiquement et discursivement, et améliore notre capacité d'intervention dans le monde en termes d'efficacité, au moins (et peut-être au plus) secteur disciplinaire par secteur disciplinaire Rastier, 1991, 125-126). Ce sont donc nos textes, tous nos textes, qui sont à la source de notre intelligence du monde et il importe que nous demeurions attentifs à cette source, au plus près d'elle, sans se glorifier trop vite d'en avoir extrait une logique qui n'est sans doute qu'une première tentative de mise en ordre.

Troisièmement, la clé de l'ensemble se trouve évidemment dans notre expérience du temps car s'il faut du temps pour que l'enfant puisse acquérir sa langue maternelle, s'il faut du temps pour que l'espèce mette en ordre ses connaissances, il faut aussi du temps pour comprendre le phénomène à la fois cognitif (donc individuel dans le respect des capacités dont est dotée l'espèce) et langagier (donc social dans le respect de la variété des systèmes et des usages qui en sont fait) qui inspire ces émergences, et suivre, pour en déceler le sens, son déploiement historique.

Bibliographie 

1. Références citées dans le présent texte :

Chomsky, 1969

Noam Chomsky / La linguistique cartésienne / Paris / Seuil / 1969

Combettes, 2000

Bernard Combettes / « Apparition et développement de la phrase dans les textes de la fin du Moyen Age et du début de l'Age Classique »  / communication présentée à la Journée Scientifique Les phrases dans les textes (Reims 4 février 2000) / texte à paraître dans les Actes / Reims / PUR-cirlep

Condillac, 1746

Etienne Bonnot de Condillac / Essai sur l'origine des connaissances humaines / Edition Le Roy / Corpus général des philosophes français / Paris : PUF / 1947-1949

Condillac, 1754

Etienne Bonnot de Condillac / Traité des sensations / Edition Le Roy / Corpus général des philosophes français / Paris : PUF / 1947-1949

Fayol & Kail, 2000

Michel Fayol et Michèle Kail / L'acquisition du langage / Paris / PUF / 2000 (2 volumes.)

Foucault, 1966

Michel Foucault / Les mots et les choses / Paris / Gallimard / 1966

Kleiber, 1981

Georges Kleiber / Problèmes de référence : descriptions définies et noms propres / Paris / Klincksieck / 1981

Hagège, 1986

Claude Hagège / La structure des langues / Paris / PUF / 1986

Haudry, 1994

Jean Haudry / L'indo-européen / Paris / PUF / 1994

Le Goffic, 2000

Pierre Le Goffic / « La phrase et le développement de la subordination » / communication présentée à la Journée Scientifique Les phrases dans les textes (Reims 4 février 2000) / texte à paraître dans les Actes / Reims / PUR-cirlep

Milner, 1989

Jean-Claude Milner / Introduction à une science du langage / Paris / Seuil / 1989

Rastier, 1991

François Rastier / Sémantique et recherches cognitives /Paris / PUF / 1991

Trotignon, 1998

Pierre Trotignon / « Condillac » / Dictionnaire des philosophes / Paris/ Encyclopaedia Universalis et Albin Michel / 1998 / pp. 373-375

Vienne, 1994

Jean-Michel Vienne / « Locke » / Gradus Philosophique / Paris / GF-Flammarion / 1994 / pp. 413-428

2. Articles de l'auteur du présent texte en rapport avec la problématique abordée et classés dans l'ordre de leur élaboration progressive :

Tyvaert, 1998

Jean-Emmanuel Tyvaert / « Le lexique et l'ajustement entre les textes et les phénomènes » / Communication présentée au colloque EUROSEM 1998 (Fontaine-sur-Aÿ 2-5 juin 1998) / in La lexicalisation des structures conceptuelles Actes publiés par H.Dupuy-Engelhardt et M.J.Montibus / Reims / PUR-cirlep / 2000 / pp. 303-327

Tyvaert, 1999a

Jean-Emmanuel Tyvaert / « Le rôle de la structure des langues dans l'accès différencié aux choses et aux idées » / conférence invitée au IVe Colloque International de Linguistique Comparée (Leipzig 7-9 octobre 1999) / texte à paraître dans les Actes

Tyvaert, 1999b

Jean-Emmanuel Tyvaert / « Le rôle de la langue dans la tentative de maîtrise du monde par la parole » / communication présentée au Colloque International Perception du monde et perception du langage (Strasbourg 15-17 octobre 1999) / texte à paraître dans les Actes.

Tyvaert, 2000a

Jean-Emmanuel Tyvaert / « L'être en langue : une analyse sémantique de l'opposition verbo-nominale en termes de capacité référentielle assortie de considérations épistémologiques portant sur les conditions d'une cognition véritablement naturelle » / à paraître dans Sémiotiques n° 16

Tyvaert, 2000b

Jean-Emmanuel Tyvaert / « Prédicat et argument, verbe et nom : observations générales » / communication présentée à la Journée Scientifique L'opposition verbo-nominale en Acte (Reims 5 mai 2000) / texte à paraître dans les Actes / Reims / PUR-cirlep

Tyvaert, 2000c

Jean-Emmanuel Tyvaert / « L'invention des parties du discours » / Communication présentée EUROSEM 2000 (Fontaine-sur-Aÿ 13-16 juin 1998) / texte à paraître dans les Actes / Reims / PUR-cirlep / 2000 / pp. 303-327

Tyvaert, 2000d

Jean-Emmanuel Tyvaert / « Réflexions épistémologiques et programmatiques sur la place des langues dans la cognition humaine » / Editorial pour InCognito / numéro 18, hiver 2000-2001 / Grenoble / 2000