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René Girard
(1924 -)
Archiviste-paléographe
français.
Professeur de littérature française aux États-Unis
Il
vit et enseigne aux États-Unis. Il analyse les grandes structures des
comportements à travers les romanciers européens. Qualifié de « Hegel du
christianisme », il est animé d’une foi intense mais développe sa pensée
et ses interprétations en dehors du contexte religieux.
* * *
Deux des clés de
sa réflexion : le désir médiatisé (l’objet du désir est désigné par les
autres) et la fascination (donc, le tabou) du mimétisme. La violence est le
fondement de toute société. Le rite religieux est le fondement de toute
culture. La religion chrétienne a radicalement bousculé ces fondements en
substituant l’amour à la violence.
Professeur
de littérature dans une université de Californie, il a la très haute ambition
de nous révéler les origines de toute civilisation, en particulier de la
civilisation occidentale. Girard nous révèle essentiellement trois
secrets :
la violence est le fondement de toute société ;
‚ le rite religieux est le fondement de toute culture ;
ƒ la Révélation chrétienne a radicalement bousculé ces fondements en
substituant l’amour à la violence.
Pourquoi
avoir choisi Stanford et la Californie? C’est que les universités américaines
sont l’équivalent de nos monastères du Moyen Âge, ou de ce que fut autrefois la
Sorbonne. L’architecture de Stanford est un pastiche de cette vieille Europe
monastique : le département de littérature où enseigne René Girard est
logé dans un faux cloître bâti au début du siècle, adossé à une chapelle
pseudo-italienne de la même époque. L’éloignement de Paris permet ici de se
consacrer entièrement à la réflexion et à l’écriture, sans baigner dans
l’atmosphère superficielle de l’intelligentsia parisienne. Mais ne croyons pas
que tout à Stanford ne soit que recueillement. Girard évite, par de savants
détours, de croiser des groupes d’étudiants dépenaillés, plus amateurs de
sensations fortes ― rock et marijuana ― que d’étude de textes.
Girard s’indigne de l’incroyable complaisance des universitaires américains
envers cette jeunesse barbare. « Mes
collègues, ajoute-t-il, n’ont pas
l’esprit de résistance ; ils veulent être en accord avec la foule… »
La
première grande « découverte » de Girard ― révélée en 1961 dans
Mensonge romantique et vérité romanesque
― c’est qu’au commencement de toute société, il y a la violence ;
mais pas l’agression barbare et anonyme! Notre violence est fondée sur ce qu’il
appelle le désir mimétique,
l’imitation : nous ne désirons que ce que l’autre désire. Dans À la recherche du temps perdu, explique
Girard, le jeune Marcel Proust avoue ne vouloir devenir écrivain que par
imitation du héros, Bergotte ; tous les personnages du livre sont des
snobs, c’est-à-dire des imitateurs. Dans le roman de Cervantès, c’est par
imitation du héros romanesque Amadis des Gaules que Don Quichotte se fait
chevalier. Chez Freud, c’est le père qui désigne au fils sa mère et le conduit
au complexe d’Œdipe. Plus près de nous, dans la société de consommation, ce
sont nos voisins qui désignent l’objet que, par imitation, nous allons désirer.
Une fois ce désir mimétique repéré, Girard est capable de le déceler dans
n’importe quel texte significatif : la clé ouvre toutes les serrures.
L’ordre social est fondé sur la différence : chacun, dans la société,
tient un rôle, une place. L’imitation vise à créer
l’ « indifférenciation ». Et c’est quand les rôles sont
bouleversés qu’apparaît la crise.
Le
désir mimétique conduit à la violence et menace de détruire le groupe, la
société. À l’évidence, souligne Girard, la société moderne vit une crise
d’indifférenciation généralisée : fin de la différence entre les peuples,
les classes, les rôles, les sexes! « Je
constate que la société moderne est capable de supporter, sans crise, un degré
d’indifférenciation supérieur aux sociétés traditionnelles mais je constate que
la société moderne est bien en crise. »
La
question fondamentale qui se pose donc à toute société est de canaliser le
désir mimétique et la violence qu’il entraîne. Comment? « En faisant dévier la violence sur un innocent : le bouc
émissaire. C’est, dit Girard, le
sacrifice du bouc émissaire qui va arrêter la crise. »
Le sacrifice du
bouc émissaire fonde l’ordre social
À
peu près toutes les tragédies grecques, rappelle Girard, s’achèvent par le
sacrifice d’une victime ; l’ordre de la Cité, qui avait été troublé par la
crise mimétique, est rétabli par le sacrifice. C’est par la désignation de
cette victime, le bouc émissaire, que se refait l’unité du groupe et que la crise
est évacuée. Mais, insiste Girard, le plus important est le mode de désignation
de la victime. Le groupe qui se livre au « lynchage
originel » doit ignorer que la victime est innocente ; il faut
que le groupe la croie coupable, et désignée de manière divine.
Dans
de nombreuses sociétés primitives, raconte Girard, la victime est choisie au
terme d’un jeu de hasard. Dans les textes de l’Antiquité grecque, elle porte
des signes : elle est boiteuse ou borgne, ou rousse ou trop blonde, ou
trop intelligente. Bref, le bouc émissaire s’autodésigne par le fait qu’il est
différent. Une fois le bouc émissaire exécuté, l’unité du groupe se ressoude,
la crise a été évacuée, canalisée vers un tiers. Ce lynchage originel est,
selon Girard, le fondement de toute société. L’acte fondateur de la société
humaine ne serait donc pas, comme le supposait Jean-Jacques Rousseau, le « contrat social ».
Shakespeare, dit Girard, a mieux compris cela que les philosophes ou les
sociologues : ce n’est pas un hasard si sa tragédie Jules César commence par l’assassinat du dictateur.
Mais
le sacrifice initial ne relève pas seulement de la littérature ; il a
vraiment eu lieu. « Si l’archéologie
le permettait, précise Girard, on
retrouverait, au cœur de toute ville, le lieu de ce premier sacrifice et le nom
de la victime. » Dans la suite des temps, ce premier sacrifice va être
ritualisé, et son origine sera dissimulée : c’est le secret des prêtres.
Et le but des religions est de répéter à l’infini l’acte fondateur, de manière
à préserver l’unité sociale. Nos mythes sont la trace d’événements qui se sont
véritablement produits. Dans le cas où la société serait perturbée par une
crise nouvelle, il ne sera pas inutile, ajoute Girard, de rééditer le lynchage,
de revivifier le sacrifice.
Toutes les institutions
sont d’origine religieuse
Toute
civilisation, dit Girard, est au départ une religion. Toutes les institutions
sont d’origine religieuse et conservent les traces de ces origines
sacrificielles. Prenez l’enseignement : son objet est-il de transmettre
les connaissances? ou n’est-il pas plutôt de pratiquer des rites initiatiques,
d’exclure, de fabriquer des victimes? Prenez le pouvoir politique. On croit
généralement ― c’est la thèse de Voltaire ― que les monarques,
profitent de leur autorité, qu’ils se sont, au fil de l’Histoire, arrogé des
pouvoirs religieux. C’est le contraire! Le monarque n’est pas celui qui
officie ; il est la victime en sursis que le peuple se réserve de
sacrifier. Exemple : Louis XVI, Marie Antoinette, boucs émissaires types, dont
le sacrifice est destiné à refaire l’unité nationale. Mille documents
anthropologiques sur les civilisations primitives montrent clairement
l’identification du monarque et de la victime.
Alors
que depuis trois siècles, la science s’acharnait à réduire la religion à des
intérêts, des peurs, des ignorances, Girard nous dit que les Évangiles rendent
compte « scientifiquement »
de toute l’histoire humaine. Et c’est aussi à partir des Évangiles que, selon
lui, l’Histoire bascule. Car Jésus n’est pas un bouc émissaire comme les
autres. Victime [d’une innocence notoire] et bouc émissaire volontaire [donnant
son consentement], il s’est désigné lui-même [de plein gré]. Sa mort signifie
et annonce que, désormais le mécanisme même du sacrifice, de l’unité sociale fondée
sur la violence, ne fonctionne plus. La Crucifixion est l’ultime sacrifice qui
rend tout sacrifice absurde.
Avant
le Christ, Socrate déjà, rappelle Girard, avait choisi la mort face à ses
juges. Il mettait ainsi radicalement en cause les fondements de la société
grecque. Mais l’événement restait daté et limité. La Révélation chrétienne est
de portée universelle, elle est radicalement autre : avec Jésus, la
victime cesse d’être coupable, le rite sacrificiel n’a plus de sens, la logique
du bouc émissaire s’écroule, les bases même de la civilisation antique
s’effondrent. Le Christ nous oblige à regarder en face la violence destructrice
que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle et
transcendantale ; nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne
l’avons pas compris sans Lui.
S’il
existe encore de la violence, c’est que les hommes résistent à la Révélation.
L’Holocauste en témoigne, mais aussi la perversion du discours : tous les
coupables se veulent, à notre époque, des victimes innocentes! Mais la
Révélation progresse quand même : plus la violence s’aggrave, plus le
sacrifice devient absurde ; plus il est évident que les victimes sont
innocentes, plus il devient clair que la violence est inutile.
Dans
cette perspective, l’arme nucléaire rend la violence à peu près impossible. Ne
serait-elle pas la dernière étape avant que les hommes ouvrent enfin les yeux
et ne substituent la nécessité du pardon à la logique de la violence, comme le
leur demande le Christ?
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René Girard (1923- )
Le sacré régule la
violence humaine
Selon le sociophilosophe René Girard toutes les
civilisations ont été fondées sur la violence du "meurtre fondateur",
une violence qui a pour but de mettre fin à la violence mimétique des Hommes,
une violence aujourd'hui désamorcée par l'Amour du Christianisme. De fait l'on
constate que la violence sacrée persiste.
(Des
extraits de "Celui par qui le scandale arrive" (Desclée de Brouwer,
Paris, octobre 2001.) (06 novembre 2001 :
Propos recueillis par Henri Tincq, après les attentats du
11 septembre 2001 sur le WTC et le Pentagone)
1.
Violence mimétique et Amour chez René Girard
L'être
humain est un imitateur, mais l'être humain est également un être de désir.
L'être humain étant un être de désir souhaite s'approprier les objets, les
autres et la considération des autres. Le problème c'est que le désir
d'appropriation de l'un se heurte au désir d'imitation appropriative de
l'autre, et c'est ainsi que naît la rivalité pour l'objet, pour l'autre et la
considération de l'autre, l'envie et la jalousie qui conduisent à la haine, aux
conflits et à la violence. Il faut donc résoudre les conflits. Jusqu'au Christianisme
c'est la violence sacrée qui permet de résoudre les conflits. Aujourd'hui, nous
dit René Girard, la solution c'est l'Amour du Christianisme.
A/
La solution de la violence sacrée.
L'imitation
appropriative, ce que Girard appelle la "mimésis d'appropriation", en
menaçant la cohésion sociale du groupe par l'affrontement généralisé des
imitateurs, conduit la Société à pratiquer le rite de l'émissaire, qui dans les
sociétés archaïques prend la forme des sacrifices humains.
Pour que la société retrouve la paix, il faut polariser toutes les haines sur
une victime arbitraire, qui peut être innocente mais qui est perçue comme étant
coupable, et qui sera porteuse d'une discorde qu'elle polarise et qui
disparaîtra avec elle si le rite réussit.
Une
première civilisation du rite à conduit dans certaines religions à remplacer
les victimes humaines par des animaux : ainsi le rite du bouc émissaire dans le
Judaïsme, bouc qui est chargé des péchés d'Israël le jour de la fête des
Expiations et est chassé dans le désert.
Mais,
selon Girard, la civilisation définitive du rite est celle du Christianisme et
elle ne résulte pas de la lecture généralement admise du Nouveau Testament, qui
est la lecture dite "sacrificielle" mais d'une nouvelle lecture, qui
est la sienne, qui est une lecture "non sacrificielle" du Nouveau
Testament, texte que Girard voit comme étant le texte le plus subversif de
l'Histoire.
L'interprétation
sacrificielle de la Passion du Christ, de sa mort sur la croix, c'est l'Epître
aux Hébreux qui la présente le plus clairement.
Le Christ s'offre en sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. Le
Christ en assumant tous les péchés du Monde et en s'immolant lui-même, est la
dernière victime émissaire et pour l'éternité. En conséquence l'imitation
devient maintenant possible car la réalité mimétique qui conduit à la violence
intersociale est conjurée. Désormais l'imitation appropriative est un facteur
de progrès et non plus la cause fondamentale du déchaînement de la violence.
Gràce au Christ l'humanité peut faire un pas décisif vers les grandes
découvertes modernes et l'instauration d'une société qui favorise la rivalité
économique, sociale et politique.
B/
La solution de l'Amour du Christianisme
La
position de René Girard est tout à fait contraire à cette lecture
sacrificielle.
Pour
lui le Nouveau Testament aurait été incompris pendant deux mille ans. En
réalité le Nouveau Testament démasque les rites du sacrifice, de la violence,
et par là rend ses mécanismes inopérants. Dans la religion primitive pour que
le sacrifice de la victime émissaire soit socialement efficace il faut qu'elle
soit perçue comme étant coupable. C'est parce que la foule sacrifiante est
convaincue de la culpabilité de la victime émissaire que l'ordre social peut
être rétabli. Or Jésus-Christ ne cesse de proclamer l'innocence des victimes et
c'est en victime innocente proclamée qu'il est immolé. En proclamant
l'innocence des victimes émissaires Jésus-Christ détruit l'efficacité du rite
de l'émissaire. Désormais la paix sociale ne peut résulter que de la
non-violence, que de l'amour du prochain et même de ses ennemis. Le message
christique oblige donc les hommes à choisir entre l'amour et la non-violence
d'une part et le déchaînement de la "violence mimétique" dans un monde
guetté par l'apocalypse nucléaire d'autre part. Lorsque le message aura été
compris par tout le monde la paix et la prospérité régneront...
2.
La persistance de la violence sacrée
De
fait la violence sacrée persiste aujourd'hui dans certaines sociétés
traditionnelles.
Ainsi
dans la société shi'ite de l'Ayatollah Khomeiny. C'est une violence dont
l'objectif est interne et externe.
Il
est interne parce que la violence sacrée s'applique au monde musulman : "La
foi et la justice islamique exigent de ne pas laisser survivre, dans le monde
musulman, les gouvernements anti-islamiques ou ceux qui ne se conforment pas
entièrement aux lois islamiques. L'instauration d'un ordre politique laïque
revient à entraver la progression de l'ordre islamique. Tout pouvoir laïque,
quelle que soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forcément un
pouvoir athée, oeuvre de Satan ; il est de notre devoir de l'enrayer et de
combattre ses effets. Le pouvoir "satanique" ne peut engendrer que la
"corruption sur la terre", le mal suprême qui doit être
impitoyablement combattu et déraciné. Pour ce faire nous n'avons d'autre
solution que de renverser tous les gouvernements qui ne reposent pas sur les
purs principes islamiques, et sont donc corrompus et corrupteurs ; de démanteler
les systèmes administratifs traîtres, pourris, tyranniques et injustes qui les
servent. C'est non seulement notre devoir en Iran, mais c'est aussi le devoir
de tous les musulmans du monde, dans tous les pays musulmans, de mener la
Révolution Politique Islamique à la victoire finale."
Il
est externe parce que la violence sacrée s'applique au monde non musulman : "La
guerre sainte signifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut
qu'elle soit déclarée après la formation d'un gouvernement islamique digne de
ce nom, sous la direction de l'Imam ou sur son ordre. Il sera alors du devoir
de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de
conquête dont le but final est de faire régner la loi coranique d'un bout à
l'autre de la Terre. Mais que le monde entier sache bien que la suprématie
universelle de l'Islam diffère considérablement de l'hégémonie des autres
conquérants. Il faut donc que le gouvernement islamique soit d'abord créé sous
l'autorité de l'Imam afin qu'il puisse entreprendre cette conquête qui se
distinguera des autres guerres de conquête injustes et tyranniques faisant
abstraction des principes moraux et civilisateurs de l'Islam."
"L'Europe (l'Occident) n'est qu'un ensemble de dictatures pleines
d'injustices ; l'humanité entière doit frapper d'une poigne de fer ces fauteurs
de troubles si elle veut retrouver sa tranquillité. Si la civilisation
islamique avait dirigé l'Occident, on ne serait plus contraint d'assister à ces
agissements sauvages indignes même des animaux féroces."
René
Girard est l'auteur de nombreux ouvrages, qui développent tous le même thème : Mensonge
romantique et vérité romanesque, Grasset, Paris, 1961, Hachette-Pluriel
n°8321 ; La Violence et le sacré, Grasset, Paris, 1972, Hachette-Pluriel
n°8352 ; Des Choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset,
Paris, 1978, Le Livre de poche, essais n°4001 ; Le Bouc-émissaire,
Grasset, Paris, 1982, Le Livre de poche, essais n°4029 ; Critique dans un
souterrain, L'Age d'Homme, Lausanne, 1984, Le Livre de poche, essais n°4009
; La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris, 1985, Le Livre de
poche, essais n°4084 ; Shakespeare : Les feux de l'envie, Grasset,
Paris, 1990 ; Quand ces choses commenceront, Arléa, Paris, 1994 ; Je
vois satan tomber comme l'éclair, Grasset, Paris, 1999 ; Celui par qui
le scandale arrive, Desclée de Brouwer, Paris 2001.
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René Girard, philosophe et anthropologue : "Ce qui se
joue aujourd'hui est une rivalité mimétique à l'échelle planétaire"
Le
terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance
avec l'Occident. L'islam fournit le ciment qu'on trouvait autrefois dans le
marxisme. Son rapport mystique avec la mort nous le rend plus mystérieux
encore.
"votre
théorie de la "rivalité mimétique" peut-elle s'appliquer à l'actuelle
situation de crise internationale ? - L'erreur est toujours de raisonner dans
les catégories de la "différence", alors que la racine de tous les
conflits, c'est plutôt la "concurrence", la rivalité mimétique entre
des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c'est-à-dire le désir
d'imiter l'autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence.
Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde "différent" du nôtre,
mais ce qui suscite le terrorisme n'est pas dans cette "différence"
qui l'éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire
dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humains
sont essentiellement des rapports d'imitation, de concurrence. "Ce qui se
vit aujourd'hui est une forme de rivalité mimétique à l'échelle planétaire.
Lorsque j'ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux
bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d'emblée à un niveau
qui est au-delà de l'islam, celui de la planète entière. Sous l'étiquette de
l'islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde
de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec
l'Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d'étrangers que
d'Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens
employés, par la connaissance qu'ils avaient des Etats-Unis, par leurs
conditions d'entraînement, les auteurs des attentats n'étaient-ils pas un peu
américains ? On est en plein mimétisme.
-
"Loin de se détourner de l'Occident, écrivez-vous dans votre dernier
livre, ils ne peuvent pas s'empêcher de l'imiter, d'adopter ses valeurs sans se
l'avouer et sont tout aussi dévorés que nous le sommes de la réussite
individuelle et collective." Faut-il comprendre que les
"ennemis" de l'Occident font des Etats-Unis le modèle mimétique de
leurs aspirations, au besoin en le tuant ?
-
Ce sentiment n'est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la
fortune personnelle, on sait qu'un homme comme Ben Laden n'a rien à envier à
personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation
intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la
Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l'autre, et il
n'en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des
immigrés s'intègrent avec facilité, alors que d'autres, même si leur réussite
est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents.
Parce qu'ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des
humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier
chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports
individuels encore proche de la féodalité.
-
Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui s'est passé,
puisqu'ils vivent en permanence ces rapports de concurrence.
-
L'Amérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. L'idéologie
de la libre entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive.
Ces rapports de concurrence sont excellents si on en sort vainqueurs, mais si
les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour ou l'autre, les vaincus
renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle est
malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A
cet égard, c'est l'islam qui fournit aujourd'hui le ciment qu'on trouvait
autrefois dans le marxisme. "Nous vous enterrerons", disait
Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant... Ben Laden, c'est
plus inquiétant que le marxisme où nous reconnaissions une conception du
bonheur matériel, de la prospérité et un idéal de réussite pas si éloigné de ce
qui se vit en Occident.
-
Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de
l'islam ? Si le christianisme, c'est le sacrifice de la victime innocente,
iriez-vous jusqu'à dire que l'ilamisme est la permission du sacrifice et
l'islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette
notion de "modèle" qui est au cœur de votre théorie mimétique ?
-
L'islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette
religion n'a rien à voir avec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort
qui, d'un certain point de vue, est plus positif que celui que nous observons
dans le christianisme. Je pense à l'agonie du Christ : "Mon Père, pourquoi
m'as-tu abandonné ! (...) Que cette coupe s'éloigne de moi." Le rapport mystique
de l'islam avec la mort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les
Américains prenaient ces islamistes kamikazes pour des "cowards"
(poltrons), mais, très vite, ils ont changé d'appréciation. Le mystère de leur
suicide épaississait le mystère de leur action terroriste.
" Oui, l'islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve
aussi la théorie du mimétisme et du modèle. Les candidats au suicide ne
manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer. Alors imaginez ce
qui se passe aujourd'hui quand il a, si j'ose dire, réussi. Il est évident que
dans le monde musulman ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de
sainteté.
-
Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l'Eglise, de
la "semence" de chrétiens...
-
Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier.
Le chrétien peut s'apitoyer sur lui, mais il n'envie pas sa mort. Il la redoute
même. Le martyr sera pour lui un modèle d'accompagnement, mais pas un modèle
pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l'islam, c'est différent. On meurt
martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation
politique du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse
pantois. Est-il propre à l'islam ? On fait souvent référence à la secte des
hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la mort aux infidèles,
mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l'analyser.
Il faut seulement le constater.
-
Iriez-vous jusqu'à dire que la figure dominante de l'islam est celle du
combattant guerrier et que dans le christianisme c'est celle de la victime
innocente, et que cette différence irréductible condamne toute tentative de
compréhension entre ces deux monothéismes ?
-
Ce qui me frappe dans l'histoire de l'islam, c'est la rapidité de sa diffusion.
Il s'agit de la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps.
Les barbares s'étaient fondus dans les sociétés qu'ils avaient conquises, mais
l'islam est resté tel qu'il était et a converti les populations des deux tiers
de la Méditerranée. Ce n'est donc pas un mythe archaïque comme on aurait
tendance à le croire. J'irais même jusqu'à dire que c'est une reprise -
rationaliste à certains points de vue - de ce qui fait le christianisme, une
sorte de protestantisme avant l'heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect
simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d'un
grand nombre de peuples à l'état tribal en les ouvrant au monothéisme juif
modifié par le christianisme. Mais il lui manque l'essentiel du christianisme :
la croix. Comme le christianisme, l'islam réhabilite la victime innocente, mais
il le fait de manière guerrière. La croix, c'est le contraire, c'est la fin des
mythes violents et archaïques.
-
Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs d'une violence structurelle,
parce qu'ils ont fait naître une notion de Vérité unique, exclusive de toute
articulation concurrente ?
-
On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels,
mais les textes ne prouvent pas qu'ils le sont. On dit que les Psaumes de la
Bible sont violents, mais qui s'exprime dans les psaumes, sinon les victimes
des violences des mythes : "Les taureaux de Balaam m'encerclent et vont me
lyncher"? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l'extérieur,
mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont
typiques de la violence qui pèse sur l'homme et du recours que celui-ci trouve
dans son Dieu.
"
Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes,
mais d'où vient réellement la menace ? Aujourd'hui nous vivons dans un monde
dangereux où tous les mouvements de foules sont violents. Cette foule était
déjà violente dans les Psaumes. Elle l'est dans le récit de Job. Elle demande à
Job de se reconnaître coupable : c'est un vrai procès de Moscou qu'on lui fait.
Procès prophétique. N'est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis
rejeté au moment de la Passion ? Ces récits annoncent la croix, la mort de la
victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l'Antiquité.
"
Est-ce si différent dans l'islam ? Ils contiennent aussi de formidables
intuitions prophétiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes
et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier sacrifié à Abel est le
même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu'il épargne son fils.
Parce qu'Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne
sacrifie pas d'animaux, il tue son frère. Autrement dit, l'animal sacrificiel
évite le meurtre du frère et du fils. C'est-à-dire qu'il fournit un exutoire à
la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de
certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci
d'antagonisme et de séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre
notre interprétation négative.
-
Vous insistez dans votre dernier livre sur l'autocritique occidentale, toujours
présente à côté de l'ethnocentrisme. "Nous autres Occidentaux,
écrivez-vous, sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre
ennemi." Cette autocritique subsiste-t-elle après la destruction des tours
?
-
Elle subsiste et elle est légitime pour repenser l'avenir, pour corriger par
exemple cette idée d'un Locke ou d'un Adam Smith selon laquelle la libre
concurrence serait toujours bonne et généreuse. C'est une idée absurde, et nous
le savons depuis longtemps. Il est étonnant qu'après un échec aussi flagrant
que celui du marxisme l'idéologie de la libre entreprise ne se montre pas
davantage capable de mieux se défendre. Affirmer que "l'histoire est
finie" parce que cette idéologie l'a emporté sur le collectivisme, c'est
évidemment mensonger. Dans les pays occidentaux, l'écart des salaires s'accroît
d'une manière considérable et on va vers des réactions explosives. Et je ne
parle pas du tiers-monde. Ce qu'on attend de l'après-attentats, c'est bien sûr
une idéologie renouvelée, plus raisonnable, du libéralisme et du progrès."
*
Propos recueillis par Henri Tincq, Le Monde, 06 novembre 2001, p. 20
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René
Girard, né le 25 décembre 1923 à Avignon, vit depuis 1947 aux Etats-Unis, où il
a enseigné à l'université Stanford (Californie). Les attentats du 11 septembre
l'ont laissé, d'abord, "engourdi".Dans cet entretien au Monde,
l'anthropologue essaie pour la première fois d'analyser un événement où il
reconnaît ses propres thèses sur la rivalité mimétique et le sacrifice du bouc
émissaire comme instrument de résolution des cycles de violence. Depuis trente
ans, ses ouvrages ont été traduits dans le monde entier : La Violence et le
Sacré (Grasset, 1972) ; Des choses cachées depuis la fondation du monde
(Grasset, 1978) ; Je vois Satan tomber comme l'éclair (Grasset, 1999). Sa
conviction chrétienne s'affermit au fil d'une œuvre dense qui peut se révéler
une clé de lecture de la menace terroriste actuelle. Pour lui, la violence
n'est pas d'abord politique ou biologique, mais mimétique. Dans un ouvrage qui
vient de sortir en France chez Desclée de Brouwer - Celui par qui le scandale
arrive (194 p., 19 EURO , 124,63 F) -, René Girard revient sur sa conviction
que la croix - la mort du Christ - annonce la victoire sur les mythes et
régressions les plus archaïques.
Henri Tincq