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OUBLIER FOUCAULT ?
Docteur Gaston JOSSE
Séminaire Professeur LAXENAIPE (MARS 1995)
Il est bien évident que même si j'ai lâché un peu à la volée le titre de mon intervention, ce n'est pas tout à fait un hasard.
Il y a quelque temps, j'ai participé à un "Groupe FOUCAULT" qui m'a beaucoup apporté, mais je dois avouer qu'aujourd'hui, malgré mes 20 ou 30 kg de documents, je suis beaucoup moins au point sur la question que voilà deux ou trois ans.
Le premier écrit de FOUCAULT que j'ai lu (j'avais alors un petit penchant pour la clinique quelque peu littéraire des phénoménologues) c'est son introduction à l'ouvrage de BINSWANGER : REVE et EXISTENCE. Ce n’est pas tant la profondeur de sa pensée qui m'avait frappé que son style éblouissant, rigoureux, minutieux, qui rapidement vous emporte par sa force de séduction et sa puissance analytique. J'étais donc tout prêt à recevoir les commentaires de C. CLEMENT affirmant que FOUCAULT n'est peut être pas un grand philosophe mais qu'il a une grande facilité d'écriture.
Cependant, après la mort de l'auteur de L’HISTOIRE DE LA FOLIE, je me suis penché sur l'oeuvre (naïvement et fort superficiellement sans aucun doute) pour conclure, à l'égard de ma propre gouverne qu'il était à la fois un grand philosophe (tourmenté, luxuriant) et un grand écrivain (fluide et sans faille).
IL va de soi, que, pour cette intervention, nous n'avons pu envisager "L'ENSEMBLE
FOUCAULT" qui est une montagne écrasante pour un non philosophe. Cependant, dans un
premier temps, nous avons brièvement retracé les grandes lignes de l'oeuvre foucaldienne, peut
être pour rafraîchir votre mémoire, mais surtout pour rafraîchir la mienne.
Plus avant, nous avons interrogé "L'HISTOIRE DE LA FOLIE A L'AGE CLASSIQUE"
et parallèlement, les histoires qu'elle a entraînées, notamment les réactions publiées dans la revue
« L'EVOLUTION PSYCHIATRIQUE » (année 1971, tome XXXVI, avril-juin) sous le titre "LA
CONCEPTION IDEOLOGIQUE DE L'HISTOIRE DE LA FOLIE DE M. FOUCAULT".
La publication, de ces rapports critiques faisait suite aux journées nationales de « l'EVOLUTION
PSYCHIATRIQUE » tenues à TOULOUSE en 1969.
Notre chapitre suivant est intitulé, forme très générale : "POUVOIR - THERAPIE -
SUJET".
Il nous entraîne vers la définition de deux modèles institutionnels : LE MODELE
ASILAIRE et le MODELE ANALYTIQUE, et nous permet d'aborder la position de FOUCAULT à
l'égard de la psychanalyse (nous nous sommes référé ici à la thèse de Denis EME, BESANCON,
1988, "POUVOIR ET THERAPEUTIQUE")
Cela nous mènera, si vous n'êtes pas trop endormi, à une brève conclusion.
HISTOIRE CRITIQUE DE LA PENSEE
(D'après Marie-Françoise COTE-JALLADE)
A l'envisager superficiellement, l'œuvre de M. FOUCAULT (1926-1984), pourrait
apparaître comme celle d'un historien des mœurs.
Pourtant, s'il reconnaît mener des études d'histoire, il refuse paradoxalement pour lui-même
l'appellation d'historien.
En effet, l'histoire au sens classique suppose à la fois continuité et intelligibilité.
FOUCAULT montre qu'il n'en est rien car, à certaines époques, une culture bascule de ses assises
traditionnelles et "en quelques années, parfois, cesse de penser comme elle l'avait fait jusque là et se
met à penser autre chose et autrement".
IL ne fait pas non plus une histoire des mentalités (par exemple, de la joie, de la peur, du
corps, etc ... ) car cela suppose à la fois une continuité des sentiments et des notions que l'on
envisage, et de l'homme qui en est le support.
Or, FOUCAULT affirme que ni les uns ni les autres ne sont des invariants, qui, au prix de
quelques modifications, traverseraient les âges. En bref, si histoire il y a, ce sera une "histoire" des
discontinuités et des ruptures. Si études "d'histoire" il y a, elles auront un objet nouveau : l'ensemble
des discours qui constituent L'EPISTEME d'une époque, qui déterminent (le plus souvent dans leur
anonymat), ce qui est pensable.
L'ARCHEOLOGIE:
Michel FOUCAULT nomme ARCHEOLOGIE cette description des discours
(scientifiques, juridiques, littéraires, etc .... ) effectivement prononcés.
L'ARCHEOLOGIE Foucaldienne n'évoque pas l'idée de fouille. "... Je ne veux pas,
dit FOUCAULT, rechercher au dessous du discours la pensée des hommes, mais j'essaie de
prendre le discours dans son existence manifeste...... " (Magazine littéraire, N' 28)
Ainsi, l'enquête archéologique ne prétendra pas faire l'histoire de la psychiatrie, mais
s'efforcera d'analyser ce qui a rendu possibles les discours sur la folie.
1NTERROGER LES EVIDENCES:
Michel FOUCAULT veut interroger les évidences, savoir comment la pensée
s'affranchit et se met à penser autrement.
Ainsi, par exemple, il mettra en lumière les fondements temporaires de nos évidences
actuelles sur la folie. Cette démarche, après NIETZCHE, est dite GENEALOGIE (entendue
comme point de départ des problèmes actuels, comme HISTOIRE DU PRESENT).
Ce présent, nos idées présentes, ne sont que des PROBLEMATISATIONS, une
façon particulière, passagère, de poser les problèmes qui entrent, en fonction des discours et des
pratiques, dans le jeu du VRAI et du FAUX pour devenir "OBJET DE PENSEE".
Comment se sont trouvées problématisées, sont devenues "pensables" la folie et la
maladie par les pratiques sociales du XVII et XIXème siècle, voilà ce que mettront en lumière
l'H. de F. à l'âge classique", et "N.DE LA CLINIQUE".
Sans doute s'agit-il d' UNE HISTOIRE DE LA VERITE, mais d'une histoire
discontinue, sans moteur ni explication causale définitive, sans finalité.
ARCHEOLOGIE DU DISCOURS PSYCHIATRIQUE
La période historique envisagée dans L'HISTOIRE DE LA FOLIE sera comprise entre deux
limites : entre 1656 (création de l'hôpital général) et 1793, (libération par PINEL des enchaînés
de l'hôpital BICETRE).
LA FOLIE affirme, M. FOUCAULT, n'est pas un fait médical, mais un fait de
civilisation, c'est à dire qu'elle a été constituée comme objet de pensée à un moment donné de
l'histoire.
Avant l'âge classique, la folie fait partie intégrante de l'existence humaine. Le
Moyen Age la considère comme un prodige, "SURCROIT DEMONlAQUE à l'œuvre de
DIEU", mais aussi signe et rappel de l'au-delà, c'est à dire porteuse d'un savoir.
C'est au cours de la RENAISSANCE qu'on voit apparaître, vis à vis de la folie, une
attitude critique. La folie reste une parole, mais elle est mise à distance, elle ne réside plus au
cœur même de la raison et de la vérité et , progressivement, va s'organiser le silence et la
ségrégation de la folie.
Ce que va subir cette dernière, c'est une AGRESSION RATIONALISTE. Le
rationalisme classique (à partir de DESCARTES dans "LES MEDITATIONS
METAPHYSIQUES", (point de vue critiqué par DERRIDA dans "L'ECRITURE ET LA
DIFFERENCE : SEUIL) n'a pu se fonder qu'en excluant la folie comme son autre, et en la
condamnant à l'exil. La raison se constitue, mais suivant le principe du partage
(raison/déraison), et de l'exclusion par, dit BLANCHOT, "Ces gestes obscurs par lesquels une
culture rejette quelque chose qui sera pour elle l'EXTERIEUR".
Survient le grand renfermement, faisant suite aux lieux laissés libres par les
léproseries. S'agit-il d'un progrès médical où d'une avancée de l'humanisme ? Aucunement,
nous dit FOUCAULT, "le geste qui enferme a des significations politiques, sociales,
religieuses, économiques, morales..." (lutte contre la mendicité et l'oisiveté, -source de
désordre-, impératifs de travail, ordre moral, etc...
Au XVIIIème siècle, vient le moment où on sépare la folie de la délinquance. Nait
l'ASILE, prenant une valeur thérapeutique. Tout est en place pour 1 'apparition du discours
psychiatrique, fier de son humanisme et de son positivisme, mais que M. FOUCAULT va
démystifier, démystification qui passe par la figure de PINEL qui en est le symbole mythique.
Le fou est infantilisé, enfermé dans un contrôle ininterrompu, dans un système de valeurs
et de répressions morales. Il est enfermé dans sa maladie, réduit à n'être plus qu'elle, à n'être qu'un
objet de science censé venir illustrer les savoirs et les classifications des manuels (et ceci jusqu'à la
révolution psychanalytique).
Sur le silence imposé aux fous, le XVIIème siècle avait installé le monologue de la
raison sur la folie, le XIXème installera, lui, le MONOLOGUE DU DISCOURS PSYCHIATRIQUE.
La vérité de la folie ne nous atteindra plus.
En somme, comme la folie, la pensée rationnelle est un fait de civilisation, dans la
mesure où les "espaces" de la raison et de la déraison ne sont pas donnés une fois pour toutes mais
tracés et délimités par un besoin d'ordre et de jeux de pouvoir.
LES AUTRES OUVRAGES
Je passerai très rapidement sur les autres ouvrages.
N. DE LA CLINIQUE (1963)
N. DE LA CLINIQUE montre que la grande coupure dans l'histoire de la médecine
moderne, est le moment où l'expérience clinique est devenue anatomo-clinique (BICHAT).
"LES MOTS ET LES CHOSES" (1966)
poursuit la recherche de la constitution du sujet occidental à travers les savoirs qui le prennent pour
cible.
Il ne s'agit pas d'une histoire des idées et des sciences, mais ".. d'une étude qui s'efforce de
retrouver à partir de quoi connaissances et théories ont été possibles, selon quel espace d'ordre s'est
constitué le savoir". Or, cet ordre a varié. Le fond à partir duquel nous pensons, n'a pas le même
mode d'être que les espaces de pensée antérieurs. L'épistéme a changé, ( l'épistéme étant entendu
comme ensemble des relations pouvant unir à une époque donnée, les pratiques discursives qui
donnent lieu à des figures, des sciences, des systèmes formalisés, etc ... )
Pour la pensée classique, l'homme n'est pas pensable. Au XIXème, il devient tout à coup
objet d'un savoir. (L'épistème étant redistribuée, naissent les sciences humaines) mais cet objet de
savoir est contingent (lié au changement des dispositions de savoir) précaire (si la configuration
actuelle disparaît, la figure de l'homme peut quitter la scène du savoir).
Ainsi, certaines de nos illusions sont ruinées:
- celles d'un progrès continu
- celles d'une pensée qui serait sans leurre et sans aliénation
M. DE CERTEAU dit: " les failles du temps n'autorisent plus la pensée actuelle à se
croire la vérité de ce qui a précédé, elle n'a plus ni ce repos ni ce recours. Elle connaît donc un
risque sans garantie. L'hétérogène est, pour chaque culture, le signe de sa fragilité en même temps
que sa cohérence propres" (ETUDES : 1967)
"SURVEILLER ET PUNIR " et "LA VOLONTE DE SAVOIR "
envisageront plus particulièrement le point de vue du pouvoir et des assujettissements.
La prison "n'est pas si nécessaire que cela" et ses "buts vont bien au-delà de la punition"
De l'ars-erotica, d'autre part, (VOLONTE DE SAVOIR), nous sommes passés à une
sciencia sexualis pour un formidable quadrillage des consciences. Quadrillage car le POUVOIR
n'est pas seulement centralisé, et juridico discursif Le pouvoir central , dit la LOI, les
micropouvoirs disent la norme. Mais, en plus, le POUVOIR PRODUIT: des discours, des
savoirs.... "Par exemple, le pouvoir valorisant le corps comme objet de savoir, donne naissance
à des disciplines comme l'hygiène sociale, la démographie, la psychologie. Il est donc bien à
l'origine d'une production de vérité. Mais ce pouvoir savoir, parce qu'il définit la norme, parce
qu'il définit aussi et surtout celui qui s'en écarte, fait de ce même corps le lien et l'instrument de
son exercice... "
L'HISTOIRE DE LA SEXUALITE ("VOLONTE DE SAVOIR" "L'USAGE DES PLAISIRS"
"LE SOUCI DE SOI" (1 984)
est toujours une recherche de la constitution du sujet occidental, et, notamment, de
la naissance du sujet moral.
M. FOUCAULT abandonne ici l'analyse des procédures d'objectivation pour
celle des procédures de subjectivation.
"Ce n'est pas, dit-il, (au moins du IVème siècle avant J.C. jusqu'au Ilème siècle
après J.C.) l'interdit qui est à l'origine de la problématisation du sexe. Le champ de la morale
est autrement plus large que celui des codes et de la loi: c'est dans une société sans interdit
majeur que l'on voit naitre la préoccupation morale et il se trouve que c'est souvent dans les
domaines où les comportements sont les plus admis et les plus libres que les réflexions des
moralistes sont les plus nombreuses et les plus rigoureuses..."
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Je passe sur le M. FOUCAULT militant, homme de terrain, nous invitant à en finir
avec la figure de l'intellectuel porte parole ou conscience représentative de champs sociaux qui
ne sont pas les siens.
COMMENT POURRAIS-JE RESUMER CE MICHEL FOUCAULT ?
(C'est impossible, bien que SICHERE nous y invite: REVUE TEL QUEL -N' 86-)
Il n'y a, chez lui, ni intimidation, ni thèse, mais un retour à la brume de la question, sans
subjectivité régnante transcendantale, sans sol définitif où un discours pourrait prendre appui.
La tentation de M. F. est de postuler une pureté primitive de la folie qui courrait le long
de l'histoire une étrange et silencieuse présence, quelque chose qui n'est peut être pas si loin de cette
CHAIR (esthésiologique) dont parlait MERLEAU - PONTY dans ses derniers textes (une sorte de
théologie négative).
Cette tentative FOUCALDIENNE n'est qu'une limite, qu'il n'atteint pas véritablement.
Quant à L'INTERDIT et la TRANSGRESSION, ces grandes figures discontinues,
contingentes, de la domination (VOLONTE DE SAVOIR), il faut les voir heurtées, enchevêtrées.
Il y a tout de même une séparation première (raison/déraison) constituante, avec
l'émergence même de l'ordre symbolique en deçà duquel et hors duquel il ne peut y avoir même de
"fou", puisqu'il n'y a pas d'homme (proche de LACAN, de BENVENISTE). DERRIDA ajoute "C'est
grâce à cette oppression de la folie que peut régner une pensée finie ("L'ECRITURE ET LA
DIFFERENCE").
".... quelque chose, quelqu'un parle, là où l'immense chape maîtrisante des discours et des
pouvoirs veut les faire taire : c'est là notre unique certitude, inentamable...... " (SICHERE (à
rapprocher de l'ORDRE DU DISCOURS avec ses appropriations et ses interdits, et de la notion
d'HABITUS et de CHAMP chez BOURDIEU).
Pour terminer ces généralités, il nous faut souligner le concept de philosophie, et la
notion d'instance subjective.
a) Il n'y a pas de pensée posant une légitimité absolue. La philosophie ne peut être ni
transcendantale ni phénoménologique. Elle doit toujours contester son arrogance en appelant
d'autres régimes de signes, et interroger le présent comme KANT, HEGEL, NIETZCHE, (dans cette
mesure, je suis Kantien, HEGELIEN, NIETZCHEEN dit M.F. à LOUVAIN).
b) L'instance subjective est l'effet "PASSIF" d'un certain nombre de protocoles d'assujettissement
(ce qui ne veut pas dire nécessairement oppression mais plutôt procès).
Ces procès d'assujettissement engendrent des SUJETS soit des modes historiques de représentation de
soi, et de "pratiques de soi". "Le sujet scintille, à la surface de socles incertains (TV) "
En bref, si nous voulions, comme il est d'usage, retenir les mots clés de l'œuvre foucaldienne, nous
retiendrions volontiers : dispositif, problématisation, pratiques, figures, espaces d'ordre, mutations,
précarités, quadrillages, assujettissements (dans les 2 sens du terme), procédures, stratégies,
tactiques.....
CONCEPTION IDEOLOGIQUE DE
L'HISTOIRE DE LA FOLIE
DE MICHEL FOUCAULT_
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Revenons, maintenant, aux critiques avancées lors des journées nationales de
l'EVOLUTION PSYCHIATRIQUE.
Ces critiques n'ont pas surgi sur un terrain vierge.
Les psychiatres marxistes, ou "compagnons de route" n'avaient pas oublié que le
rationnel HEGELIEN était réel et que la "PHENOMENOLOGIE de L'ESPRIT" consacrait "le
triomphe de la philosophie des lumières reconnaissant la puissance de la raison éclairant l'homme"
(A. GUEDEZ : "FOUCAULT" Editions Universitaires). IL n'empêche que la raison psychiatrique a
vacillé dans le large après guerre. LACAN déchiffrait les morts et les mots qui parlent en nous ;
avec LEVY STRAUSS les mythes ne nous pensaient plus, mais de quelques manières se pensaient
entre eux. M. FOUCAULT choisissait l'archéologie pour saisir le moment où la pensée rationnelle
se distancie et réfutait tout discours ayant une origine secrète (CAHIERS POUR L'ANALYSE : N'9)
pour "accueillir chaque moment du discours dans son irruption d'événement sans remonter à un
premier moment solennel à partir duquel un savoir aurait été possible".
D'autre part, dès 1960, la vague de l'anti-psychiatrie (pour laquelle M.
FOUCAULT ne cachera pas ses sympathies : cf ENTRETIENS TELEVISES à L'UNIVERSITE DE
LOUVAIN) effleure la psychiatrie française avec ses préfixes "ANTI" (anti-diagnostic, anti-institutionnel,
anti-thérapeutique) avec aussi la triade de ses trois violences dénoncées : celle de
l'amour parental, celle des pronostics destructeurs, celles des démarches intempestives interrompant
"un voyage dans l'espace intérieur qui conduit, à la fin, à une sagesse supérieure..." (LAING : LA
POLITIQUE DE L'EXPERIENCE). Cette ANTIPSYCHIATRIE ANGLO-SAXONNE, quelque peu
SARTRIENNE, trouve en France divers échos : M. MANNONI dénonce les "Polices adaptatives"
("LE PSYCHIATRE, SON FOU, et la MALADIE" ... ), GENTIS stigmatise les murs de l'asile,
OURY lacanise sa psychothérapie institutionnelle. Ailleurs, BATESON souligne la notion de double
lien, MARCUSE (avec CARMICHAEL) participe au "Congrès International de la dialectique de la
libération", SZASZ ("LE MYTIIE DE LA MALADIE MENTALE"), proteste contre le programme
proposé au sujet, BASAGLIA ("L'INSTITUTION EN NEGATION") tente (dans un esprit qui n'est
pas celui de M. FOUCAULT) d'articuler folie et conditions socioculturelles, situant la genèse de la
maladie mentale dans la misère du peuple et l'hégémonie exhibitionniste de la société bourgeoise.
Un mouvement général se dessine : mai 1968, mouvement hippie,
voyages à KATMANDOU, Congrès des infirmiers se réclamant de PUSSIN (le surveillant de
PINEL) et fortement contestataire à l'égard du pouvoir médical, et plus tard immense congrès à
TRIESTE, chez BASAGLIA, où se retrouve dans une atmosphère de fête, la frange jeune, remuante,
et tumultueuse de la psychiatrie.
La psychiatrie classique, et, les maîtres de sa tradition ne peuvent rester
indifférents à ce tohu-bohu. Les "Grandes Voix", progressivement, se mobilisent. L'ANTIPSYCHIATRIE,
alors, devient une "borborigmo-thérapie" les anti-psychiatres anglais sont voués
aux monastères contemplatifs, OURY et GUATTARI se voient renvoyés à leurs phalanstères
fouriéristes, sont stigmatisés les oublis (ou présumés tels) de l'ETHNO-PSYCHIATRIE, de
l'INCONSCIENT, de la SOUFFRANCE qui serait le signe d'un bouleversement pathologique radical
tel que C. BLONDEL l'avait, déjà, esquissé (C. BLONDEL : "LA CONSCIENCE MORBIDE").
Le traité des hallucinations, de H. EY, paru en 1972, mais annoncé plus tôt,
est très éclairant quant à l'état de ces idées d'hier., (qui sont aussi celles d'aujourd'hui), car il
s'agit d'un véritable traité de psychopathologie qui montre quelle est l'ossature théorique classique de
la psychiatrie. C'est de l'analyse même du système perceptif et de son articulation avec l'être
conscient que H.EY tente de démontrer que L'être, psychique contient l'hallucination mais que cet
être psychique a une fonction (c'est une fonction de la conscience) anti-hallucinatoire "... le
phénomène hallucinatoire est dans l'ordre de la vie psychique. ce que le cancer est relativement à la
logique de l'être vivant : Uri désordre, c'est-à-dire l'inversion du mouvement néguentropique..."
A partir de cette idée fondamentale, sont développées trois thèses .
1) Celle de l'hétérogénéité radicale du phénomène hallucinatoire. H.EY faisant
référence à C. BLONDEL mais aussi (comme chez J. LACAN) à une critique de JASPERS et de sa
conception de la compréhension.
2) Celle du partage de la pathologie hallucinatoire en deux catégories: une pathologie
proprement neurologique, les EIDOLIES hallucinosiques, hallucinations compatibles avec la raison,
et une pathologie proprement psychiatrique : celle des hallucinations délirantes.
3) Celle, enfin, de 1a négativité du trouble hallucinatoire. L'hallucination
qui apparait comme un phénomène positif (phénoménologiquement,
cliniquement), est en fait toujours dépendante d'une désorganisation de l'être
conscient.SOUFFRANCE qui serait le signe bouleversement I)attiologiqiie
C'est sur ce terrain que se sont développées, en 1969, les critiques de
"L'HISTOIRE DE LA FOLIE" de M. FOUCAULT.
Cette histoire " ... fait suite, dit H.EY, à un long travail de sape qui
prépare la psychiatrie à se faire le HARA-KIRI auquel devrait nous contraindre l'idée que le savoir
psychiatrique et son action portent à faux, n'ayant pour objet qu'une illusion..". "..il y a longtemps,
dit toujours H. EY, que nous avons pu apprécier l'extraordinaire érudition, le courage intellectuel, le
style et la lucidité de M. FOUCAULT. Sa traduction du "GESTALTKREIS" de VON
WEISZAKER, la somptueuse préface de "REVE ET EXISTENCE" de BINSWANGER, l'intérêt qu'il
a toujours pris aux problèmes fondamentaux de la psychopathologie et de la psychanalyse, en ont
fait "un des nôtres" pourrais-je affirmer, si précisément ce ne serait pas pour lui un honneur que de
partager l'imposture de la raison , au nom de laquelle nous condamnerions la DERAISON..."
(EVOLUTION PSYCHIATRIQUE", 01) cit.)
La première des grandes argumentations critiques fut menée par G.
DAUMEZON sous le titre de "LECTURE HISTORIQUE DE L'HISTOIRE DE LA FOLIE".
G. DAUMEZON exprime son embarras devant la "... constante confusion entre la folie, catégorie
du langage banal et quotidien, et les troubles mentaux que nous sommes obligés de
soigner..." Il conteste d'autre part la séquence "LEPROSERIE - NEF DES FOUS - HOPITAL
GENERAL - ASILE", et trace une frontière entre la folie romanesque de M. F. et la pathologie
mentale "Irréductible" aux appréhensions plus ou moins romantiques. Enfin, il avance 4 arguments
:
1) Les catégories pathologiques auraient été très tôt perçues et la conscience collective en
aurait tenu compte ne serait-ce que dans l'extinction de la pratique de la sorcellerie.
2) FOUCAULT aurait méconnu PINEL qui aurait eu un rôle non de délivreur de fous, mais
celui ayant consisté à séparer le trouble global et les troubles partiels.
3) L'histoire Foucaldienne est faite d'a priori nécessaire pour soutenir ses thèses, les thèses
donc précédent l'argumentation.
4) Absolument rien ne permet d'affirmer comme l'écrit M.F. que PINEL avait pour but de
"…rendre moins visible l'espace asilaire..."
Avec H. EY, on aborde une critique plus théorique.
Selon l'organo-dynamisme de l'auteur du TRAITE DES
HALLUCINATIONS (disciple de DE CLERAMBAULT et de JACKSON) un désordre organique
serait le processus générateur des psychoses, ces psychoses s'organisant à des niveaux inférieurs de la
vie psychique, ce qui donne un sens à chaque forme d'existence pathologique. Ainsi, la psychiatrie
est bien une branche des sciences médicales mais son objet est distinct de celui de la neurologie : la
neurologie a pour objet la désintégration des fonctions neuropsychiques de base ; la psychiatrie
("Pathologie de la liberté") a pour objet la maladie mentale qui, tout en étant conditionnée par un
désordre cérébral, représente une organisation de la vie de relation s'adaptant, par une sorte de
défense, aux conditions de la régression strictement neurologique.
"... Que nous le voulions ou non, écrit H. EY, le fondement même du
savoir et de l'action psychiatriques dépend essentiellement et uniquement de la notion de maladie
mentale... l'enjeu du débat... (avec M. FOUCAULT) est très clair :
ou bien la maladie mentale est une réalité pathologique naturelle,
malheureuse atténuation de la responsabilité de l'homme, ou bien elle est un artéfact culturel,
scandaleux effet de la répression sociale..." (Op. cit.)
H. EY aborde également une critique de l'histoire Foucaldienne. La
naissance de la psychiatrie, pour lui, n'est pas " ... l'effet du rationalisme du siècle des lumières et de
l'impérialisme autocratique...", la date de la psychiatrie correspond à la RENAISSANCE ou un "être
autre" individuel a surgit comme l'ont souligné ERICH FROMM ("EL MIEDO DE LA
LIBERTAD") CASSIRER ("L'INDIVIDU ET LA COSMOLOGIE DANS LA PHILOSOPHIE DE
LA RENAISSANCE") et DILTHEY ("LE MONDE DE L'ESPRIT").
Ce qui constitue l'événement, c'est l'avènement du sujet comme centre
d'une indétermination ayant son organisation propre, " ... et même lorsque depuis HEGEL et MARX
jusqu'à HEIDEGGER et SARTRE... l'homme est "ex-centré" ou "décentré" jusqu'à tomber (chez M.
FOUCAULT) hors de lui-même... C'est encore de lui dont il est question dans l'image renversée des
iconoclastes.... " (Op. Cit.)
C'est quand l'homme s'engage dans sa liberté propre que surgit le
phénomène de la folie en tant que maladie qui doit être jugée naturelle, c'est-à-dire dépendant
essentiellement d'un accident de la nature de l'homme telle qu'elle est organisée dans son corps.
Ainsi, (IIIème CHAP. de H.F.) la déraison n'a pas été captée dans les
espèces de maladies mentales, mais c'est la raison qui est captée par FOUCAULT. Le délire, certes,
est implicite ou impliqué dans toutes les modalités de l'esprit humain, mais il y a un "PONT AUX
ANES"
de toutes les théories anti-psychiatriques. Il s'agit. en effet de savoir " ... comment et pourquoi
l'homme gonflé d'une déraison commune à tous passe à la déraison du délire particulier à quelques
uns". Or, M. FOUCAULT ne pouvant répondre nie cette individualité du délire particulier en
faisant un usage abusif du concept d'aliénation tiré de MARX et de HEGEL.
Sur un point, H. EY est d'accord avec M. FOUCAULT lorsque celui-ci
dénonce le supposé "bienfait" de l'internement en tant que mesure de libération. Il est vrai, dit H.
EY, que PINEL en "libérant les aliénés" les a par avance livrés à la loi de 1838 (aujourd'hui celle de
1990).
Toujours sous le même "chapeau" ("LA CONCEPTION
IDEOLOGIQUE de "L'HISTOIRE DE LA FOLIE" de M. FOUCAULT") le troisième grand
intervenant sera le Dr SZTULMAN qui intitule ainsi son intervention : "FOLIE OU MALADIE
MENTALE ? ETUDE CRITIQUE, PSYCHOPATHOLOGIQUE ET EPISTEMOLOGIQUE DES
CONCEPTIONS DE M. FOUCAULT".
Selon SZTULMAN (assistant de psychopathologie à l'université de
TOULOUSE) M. FOUCAULT s'est finalement désintéressé du "fou", de celui que nous appelons
malade, et qu'il n'a jamais écouté. SZTULMAN, plus avant, tente de définir ce qu'il en est du normal
et du pathologique. Le normal ne serait ni statistique, ni un idéal, ni l'adaptation à la société d'un
moment (opinion de DEVEREUX : "ETHNO-PSYCHIATRIE COMPLEMENTARISTE"). Le
normal (il reprend M. CANGUILHEM sans le citer) doit laisser place à l'intégration active. Le
pathologique lui, est aliénation de la liberté de l'individu et ne doit pas être confondu avec
l'anormalité qui peut être une simple déviance.
Devant cette affirmation que la révolution s'est saisie de la folie pour la
transformer en maladie, SZTULMAN va chercher des arguments dans les recherches
d'anthropologie et d'ETHNO-PSYCHIATRIE. Ces arguments (il suit ELLENBERGER) sont classés
en 4 rubriques :
1) On n'a trouvé aucune civilisation considérant comme non
pathologique les démences, les arriérations, les crises de fureur. Seule
varie la tolérance.
2) il y a bien une spécificité des maladies mentales, mais masquée par les spécificités des réactions
culturelles (aussi la fureur des BERSEKS de Scandinavie serait tolérée).
3) Les maladies mentales ont une clinique bien établie.
4) Tous les modèles étiologiques sont dogmatiques. Il n'y a pas un
modèle organo, psycho, ou socio-génétique, mais pluridéterminisine à pondération variable suivant
les cas.
SZTULMANN en arrive ainsi à sa critique épistémologique. Il n'y a
pas, dit-il, (contrairement à ce que laisserait penser M. FOUCAULT) de véritable rupture entre les
différents moments de la pensée ; peu vraisemblable d'autre part est l'hypothèse de FOUCAULT
selon laquelle il n'y aurait pas de contradiction interne à l'intérieur d'un même moment de la
connaissance. Enfin, sont abordées les notions "d'absence de l'homme" chez FOUCAULT, et de
liberté :
"Proclamons, dit-il, que, pour nous, l'homme n'est pas mort, non plus que l'angoisse que fait naître
en nous, devant la submersion de la maladie mentale, la perte de cela seul qui compte : sa liberté et
son bonheur".
*
* *
A la suite de ces trois interventions (DAUMEZON, H. EY,
SZTULMAN), s'ouvre une large discussion.
. M.POROT s'interroge sur la folie dont parle M. FOUCAULT. Il
rappelle que, ayant connu ce dernier lors des réunions de l'organisation d'hygiène mentale de
CLERMONT-FERRAND, il n'a pu que constater qu'au nom des grands principes, l'auteur de
L'HISTOIRE DE LA FOLIE, "… a déstructuré ce qui avait été péniblement organisé". Il conclut
ainsi : "...On a dit bien souvent que la peur de passer pour un imbécile poussait les gens à accepter les
pires sottises. C'est pourquoi il faut savoir gré à "L'EVOLUTION PSYCIIIATRIQUE" (l'avoir
consacré sa séance annuelle à la réfutation des conceptions idéologiques de M.
FOUCAULT..."
M. AUBIN souligne certains apports positifs de
M. FOUCAULT, notamment la notion qui consiste à privilégier les réactions globales de
l'individu dans la perspective de GOLDSTEIN (au-delà des concepts d'hétérogénéité de C .
BLONDEL) et de l'homogénéité phénoménologique (un réel hommage rendu au "'TEMPS VECU"
de MINIKOWSKI). AUBIN insiste sur les constantes (celles du tableau maniaque par exemple) qui
traversent civilisations et sociétés, et qui contredisent l'aspect culturel, Foucaldien, des maladies
mentales.
KAMMERER s'étonne de l'erreur que commet FOUCAULT quand il
fait naître la psychiatrie à l'âge classique alors qu'elle remonte à la Renaissance. Après quelques
considérations sur la raison, l'ordre, et l'irrationnel des HIPPIES ou de l'exaltation de la drogue, il
présente M. FOUCAULT comme un anti-psychiatre " ... parce que toute sa philosophie s'inscrit
dans le courant révolutionnaire, dans le sillage de MARCUSE... IL EST (M. FOUCAULT), un héros
fascinant d'intelligence, luciférien... (mais) les psychiatres doivent lui savoir gré d'aiguiser leur
vigilance et de les stimuler à la révision permanente de leurs concepts".
EUGENE MINKOWSKI souligne que la notion de liberté a pour
corollaire celle d'aliénation. Il stigmatise le peu de données cliniques chez M. FOUCAULT, et rend
hommage aux modernes "sciences humaines" à l'origine du renouveau d'humanisme du Xxème siècle.
siècle. Il reprend, plus loin. ses thèses bergsoniennes sur le "temps
vécu", à dissocier du temps de l'histoire, qu'il oppose au structuralisme
de FOUCAUL'I', et souhaite que l'on cherche cependant que soient
repérés les points d'intersection du structuralisme et de la
phénoménologie.
J. ROUART suit H. EY lorsque celui-ci affirme que la maladie mentale
est de l'ordre de l'individuel et s'oppose à la thèse socio-génétique. " ... Paraissant (je cite) se dégager
des thèses de M. FOUCAULT."
J. SUTTER, enfin, souligne les affirmations "à priori" de M.
FOLJCAULT et suit G. DEMAUZON qui, dit-il. " ... nous a bien montré de quelle façon M.
FOUCAULT étend l'histoire sur le lit de PROCUSTE pour lui arracher des aveux conformes à ses
thèses".
Nous ne reprendrons pas, point par point, les critiques adressées à
FOUCAULT et à son "HISTOIRE DE LA FOLIE". Ce n'est pas spécifiquement, notre visée,
d'autant plus que certains reproches auraient sans doute été révisés à la lecture des œuvres plus
tardives.
Nous relèverons cependant les critiques adressées à 1'HISTORIEN, à la
fonction d'Historien dont M. FOUCAULT serait dépourvu . Certes, FOUCAULT lui-même refuse
cette appellation, tout en reconnaissant mener des études d'Histoire (introduction de
"I'ARCHEOLOGIE du SAVOIR", préfacé de "L'IMPOSSIBLE PRISON", articles des numéros 101
et 102 du "MAGAZINE LITTERAIRE") mais là, cependant, réside le premier contre-sens des
psychiatres de 1969 (et, pour un certain nombre de psychiatres d'aujourd'hui FOUCAULT ne fait
peut-être pas œuvre historique, mais il nous invite à considérer comme fait historique, ce quelque
chose qui a été dit de la folie à un moment donné. L'enquête archéologique prend ce discours dans
son existence manifeste, sans recherche d'une pensée qu'il cacherait, loin des abstractions et des
hypothèses explicatives. Ce qui est mis en lumière, ce sont, de ces discours, "leur condition
d'apparition, les formes de leur cumul et de leur enchaînement, les règles de leur transformation,
les discontinuités qui les scandent..." ("MAGAZINE LITTERAIRE", n' 29). L'HISTOIRE DE LA
FOLIE n'est donc pas une HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE, mais l'archéologie des conditions
d'apparition de cette histoire.
Le projet et la méthode ont été mal saisis. Là où l'on attendait une
totalité, un sens, à des éléments épars, on trouve des ruptures et des discontinuités, bousculant le
dogme de la paisible continuité. Là où l'on cherchait des balises auprès des individualités, des
grandes figures de l'histoire (EMPEDOCLE... HIPPOCRATE ... Jean WIER... PINEL... DE
CLERAMBAULT... FREUD... EY ... ) on trouve des discours anonymes et, de prime abord,
disparates.
Le second contre-sens a été le concept d'EPISTEME. Il fallait saisir, en
effet, que le terme d'EPISTEME est employé par M. FOUCAULT pour désigner les conditions du
savoir d'une époque, "... l'ensemble des relations pouvant unir, à une époque donnée, les pratiques
discursives qui donnent lieu à des figures épistémologiques, à des sciences, éventuellement à
d'autres systèmes formalisés. ("ARCHEOLOGIE DU SAVOIR").
Ce second contre-sens en entraîne un troisième: celui qui consiste à
accuser M. FOUCAULT de nier la folie d'aujourd'hui et son cortège de souffrance. FOUCAULT s'en
est expliqué (P. VEYNF, "COMMENT ON ECRIT L'HISTOIRE" - SEUIL).
La folie est un fait de civilisation (ce qui ne signifie pas qu'elle a une sociogénèse)
Après "l'agression rationaliste" (Marie-Françoise COTE-JALLADE : "M. FOUCAULT" dans
"PENSEURS D'AUJOURD'HUI" ; "Chronique sociale" LYON) survient le partage raison/déraison
qui fait que la folie "ne sera plus que ce que la raison et les gens raisonnables en disent" (ib.) Si le
malade est enfermé dans sa maladie, réduit à n'être plus que celle-ci, parlé comme objet de science
illustrant les classifications, cela ne signifie pas que la folie n'existe plus et que la souffrance qu'elle
engendre est occultée. C'est peut-être, d'ailleurs, parce que sa vérité ne nous atteint plus, masquée
par le "monologue du discours psychiatrique" que sourd la souffrance. C'est tout au moins une
question.
Ce qu 'avance M. FOUCAULT, c'est que les psychiatres
(il y a bien évidemment des exceptions), que la psychiatrie n'ont pas voulu saisir que nos idées
présentes sur la folie, sont des problématisations, un "ensemble de pratiques discursives (discours)
ou non discursives (pratiques concrètes) qui fait entrer quelque chose dans le jeu du vrai et du faux
et le constitue comme objet de pensée (MAGAZINE LITTERAIRE N' 107, P. 18), pour une
période transitoire.
Pour conforter la pensée psychiatrique classique, il fallait croire à des invariants, à un
homme monolithique, à une raison éternelle, voire à des figures parentales qui ne sont pourtant
nullement, nous citons DELEUZE, "... des organisateurs, mais des inducteurs ou des stimulis de
valeur quelconque..." ("L'ANTI-OEDIPE"). Classiquement, a fortiori, croire à de tels invariants
oblige à s'appuyer sur une histoire traditionnelle "platement événementielle", se présentant
naïvement comme vraie et définitive. Cette histoire là est confortable, rassurante, et n'entraîne
pas à trop interroger nos certitudes. Pour elle, la psychopathologie est ancrée chez les anciens, et
si la clinique est un temps branlante, PINEL reprend la tradition. Le M.A. n'aurait pas amalgamé
systématiquement folie-péché et folie-maladie, pas plus que l'ancien régime n'aurait largement
confondu les,correctionnaires, les vénériens, les sodomites et les insensés. Depuis HIPPOCRATE
(voire depuis EMPEDOCLE) l'espace de clarification et de classification serait tracé et si la folie
est parfois apparue comme le paradigme des péchés du monde, J. WIER, médecin du DUC DE
CLEVES, a surgi pour réfuter les superstitions, laissant la place au XVIIème siècle à un discours
médical (LAZARE RIVIERE en FRANCE, BURTON à OXFORD), qui, toute chose égale par
ailleurs, n'aurait jamais véritablement été abandonné. "LE DISCOURS DE LA METHODE", "LE
TRAITE DES PASSIONS DE L'AME" orientent vers un ordre plus affiné. PINEL survient, avec
sa "NOSOGRAPHIE PHILOSOPHIQUE DES MALADIES NERVEUSES" et son "TRAITE
PHILOSOPHIQUE SUR L'ALIENATION MENTALE".
Figure . emblématique, héros, il repousse COUTHON avec grandeur,
libère les fous de leurs chaines, propose une classification sur un versant
comportemental, reprend à son compte le traitement moral, reçoit enfin, 30 ans plus tard,
l'immense hommage de HEGEL, écrivant :"l'écrit de PINEL sur cette matière doit être considéré
comme le meilleur que l'on possède". ESQUIROL, l'élève, classe plus avant encore et enferme.
Après quelques interrogations (à la fin du XIXème et au début du XXème) sur les conceptions
organiques (dont la P.G. est le modèle) et les théories de la dégénérescence de MOREL, sont
précisées les notions de psychoses et de névroses. Enfin, naturellement si l'on peut dire, émergent
au sommet de cette pyramide, trois modèles : le modèle biomédical, le modèle psychanalytique, le
modèle psychosocial. Le fleuve est à son estuaire.
Certes, sont ici caricaturés E. EY et quelques autres, qui ont apporté des
retouches à cette succession réconfortante mais il s'agit là, cependant, de l'histoire officielle. Elle
n'est pas faite pour penser autrement qu'on ne pense. Elle ne remet pas en question nos évidences.
Elle n'envisage pas l'histoire sociale des catégories de pensée et ce qu'elles
permettent ou interdisent. Ce n'est pas une histoire critique (KANTIENNE) interrogeant les
conditions de possibilité de la connaissance. Le fou y est toujours un autre dans un ordre des
choses aujourd'hui familier.
Ce que les psychiatres ont voulu, semblent avoir désiré, c'est ne pas être
insécurisés, et, pour ce faire, ne pas croire aux fractures radicales de l'histoire, bien que les failles du
temps "…n'autorisent plus la pensée actuelle à se croire la vérité de ce qui a précédé" (Michel DE
CERTEAU, "LES ETUDES" mars 1967).
Les hétérogénéités d'aujourd'hui, pourtant, auraient dû mettre quelque puce
à l'oreille, pour le moins, et faire entrevoir le leurre d'une raison " ... qui n'est qu'un des modes
d'être de l'ordre" ("LES MOTS ET LES CHOSES" P. 12- 13), un ordre psychiatrique qui apparait
parfois bien fissuré si, parmi d'autres antinomies, on réfléchit au problème des classifications, aux
tendances doctrinales contemporaines, ou simplement à la place qui doit être faite à la figure
historique de PINEL. C'est cette réflexion que nous allons brièvement mener, accompagné par M.
FOUCAULT.
A) Lorsque FOUCAULT se gausse de notre nosographie, il serait téméraire de lui jeter la pierre
sans réflexion. Nous savons tous que le problème des classifications n'a jamais été véritablement
réglé. On se perd dans les classifications françaises, allemandes, internationales, (cette dernière
ayant donné lieu en quelques années à dix révisions successives).
Le D.S.M. (Statistical Manual of Mental Disorder, qui date de 1952, et s'inspirerait de la
psychobiologie d'Adolphe MEYER), ne nous satisfait qu'à moitié, et les efforts gestionnaires de nos
ministères tournent à la machine folle lorsqu'ils imposent une adéquation des diagnostics et des
tarifications.
D'autre part, Michel FOUCAULT trouve un très sérieux appui chez ELLENBERGER
(Classifications psychiatriques:Evol. Psy. Juin 1963).
- ELLENBERGER nous rappelle que BACON souligne les idoles "dont le chercheur doit se
détourner" (préjugés, traditions, prestiges des mots ... ), que SPINOZA rédigea un traité sur "La
purification de l'entendement", que BACHELARD ("La.formation de l'esprit scientifique ") insista
sur le rôle perturbateur des facteurs affectifs et inconscients dans la recherche.
ALTHUSSER, lui, évoquait la Philosophie Spontanée des savants.
- La plupart des nosologies scientifiques, selon ELLENBERGER, reposent sur l'idée que les maladies
mentales sont des entités susceptibles d'être groupées dans un classement naturel comme la
botanique ou la zoologie. Or, écrit-il, pour résoudre le problème nosologique, il faudrait faire un
choix entre solutions : les classifications naturelles, le rejet de toutes classifications, les
classifications artificielles.
1) La classification naturelle commence par les classes les plus générales, pour établir
successivement des espèces, des genres, des variétés. (Classification de MNESITHEE, médecin
d'ATHENE, cité par GALIEN).
2) Le rejet de toutes classifications est illustré par le médecin allemand NEUMAN (19ème
siècle) qui affirme : "il n'y a pas de maladie mentale, il n'y a que des malades", et par l'espagnol
LLOPIS ("Psicosis Unica", 1954), qui adopte le principe d'un continuum, basé sur la
phénoménologie des états de conscience allant par degrés insensibles de la conscience la plus claire à
la conscience la plus obscure.
3) Les classifications artificielles s'imposent aux auteurs qui fondent leur classification sur des
méthodes statistiques.
En fait, il y aurait deux variétés d'erreur:
1) L'illusion pragmatioue. qui réduit la classification à une utilité pratique immédiate, telle la
classification de DAQUIN qui classait les aliénés en 6 groupes:
- Les fous furieux (ou "fous à lier")
- les fous tranquilles (à enfermer sans les attacher)
- les fous extravagants (à surveiller constamment)
- les fous insensés (au comportement imprévisible)
- les imbéciles (à conduire comme des enfants)
- les fous en démence (ayant besoin de soins physiques)
2) L'illusion idéaliste est l'inverse de la précédente.
Les nosologistes qui en sont victimes, si l'on peut dire, échafaudent une classification en faisant
abstraction de l'existence des faits à classer.
ELLENBERGER cite l'anglais BURTON qui ramène tout à la mélancolie en divisant et subdivisant
cette dernière à d'innombrables variétés (BURTON: "Anatomie de la mélancolie")
Je passe sur les classifications socio centriques décrites par DURKHEIM et
M. MAUSS, et sur le dynamisme personnel inconscient qui a amené certains classificateurs à
résoudre leurs problèmes propres par procuration (KRAEPELIN maniait et remaniait sans
cesse sa classification par un mystérieux motif qui poussait certains à l'accuser de régenter la
nosologie psychiatrique de la même façon dont BISMARK manipulait les partis politiques au
parlement prussien),
Ce que je voulais souligner, c'est que le fameux "Jardin des Espèces" de
FOUCAULT n'est pas une idée de hasard et que les "Jardiniers de la Folie" de ZARIFIAN est
quelque peu FOUCALDIEN (qui sont les jardiniers de la folie ? C'est vous, c'est moi. Ce sont
tous ceux, famille, soignants, psychiatres.... qui continuent à pérenniser la folie. C'est la société
toute entière qui, à force de peur, d'obscurantisme, de prétention scientifique, de conservatisme,
a obturé toute ouverture... condamnant la folie à se répéter, victime de son étiquette... à bas les
étiquettes ... ) (P. 211 - 213).
*
* *
B) Les tendances doctrinales de la psychiatrie contemporaine ne sont pas, non plus,
toujours très éclairantes
Les maladies mentales peuvent être considérées comme "l'effet de causes morales" ou de
réaction à des situations malheureuses ou difficiles... Elle peuvent être aussi considérées
comme les manifestations symboliques de l'inconscient pathogène, ou comme une mosaïque
de symptômes mécaniquement produits dans les centres cérébraux, ou (H. EY : Manuel)
livrées naturellement aux analyses existentielles....
C'est l'hétérogénéité qui prévaut, et si FOUCAULT s'interroge sur celle-ci, on
ne peut nier qu'il nous interroge aussi.
C) C'est avec PINEL, que le doute s'est installé, selon M. F. car le grand homme, pour les uns libère
les fous, pour les autres les livre à l'enfermement de la loi de 1838 (aujourd'hui, loi de 1990) ou à
l'omnipotence médicale. Qu'en est-il de cette figure statifiée par l'art officiel devant LA
SALPETRIERE ?
Sans doute a-t-il délivré les fous de leurs chaînes mais dans la mouvance
d'un processus prolongé, à la suite d'une pratique dont on usait déjà en ANGLETERRE, à la suite
également de son surveillant, PUSSIN, qui avait entamé ce processus bien avant l'arrivée de PINEL
à BICETRE (Cf : "PINEL, PERE FONDATEUR, MYTHES ET REALITES" ; GOUREVITCH,
EVOLUTION PSYCHIATRIQUE 56 - 3, 1991, P 595 à 602). Ainsi, l'image du père fondateur se
dégrade quelque peu. Elle se dégrade plus encore avec H. EY pour lequel le héros livre les fous à la
loi mais également conforte le traitement moral de la folie (traitement moral qui n'est pas tout-àfait,
nous le verrons, le simple maniement du transfert individuel ou institutionnel).
Avec M. FOUCAULT, le grand homme est précipité aux enfers car,
selon lui, commence avec PINEL l'apothéose du personnage médical dont la figure reste
thaumaturgique et magique. "Le savoir de ce médecin (je cite DERRIDA parlant de M.
FOUCAULT), n'est pas objectif : c'est une chosification d'ombres magiques" (DERRIDA :
COLLOQUE SUR L'HISTOIRE DE LA FOLIE : PARIS - CHS Ste Anne 1991).
D'autre part, FOUCAULT a relevé, lui aussi, que PINEL supprime peut être
la persécution des fous, mais au prix de les murer dans le silence et de les verrouiller dans la
morale.
PINEL n'est-il que cela ? "Au lieu de l'adorer, il suffit de le lire pour
constater que son action fondatrice a consisté à reconnaître que la folie n'est pas l'envers de la
raison, qu'il n'y a pas de folie intégrale et que cette catégorie qualitative est susceptible d'être
quantifiée..." (M. GOUREVITCH, Op. cité). Il partage, classe, et quantifie, en se reportant "... aux
médecins de l'antiquité qu'il préférait de beaucoup à ses contemporains... tout en louant dans le
Maître de COS l'emploi réussi de la méthode descriptive (G. LANTERI - LAURA - "L'antique et la
racine philosophiques de la psychiatrie moderne": EVOLUTION PSYCHIATRIQUE, Fasc. III sep
1991). Qu'est donc, en définitive, ce grand homme en majesté. Libérateur ? clinicien moderne ?
Gardien de la pensée HIPPOCRATIQUE et de la théorie des quatre humeurs ? Homme du partage
raison-déraison ? Père de l'asile ? Philosophe avisé ? Bienfaiteur ? Philanthrope ? Promoteur de la
psychiatrie morale ? Doctrinaire ? Pourfendeur de la parole et du savoir "fous"?
(1) "NOSOGRAPHIE PHILOSOPHIQUE" (genre botanique) et "TRAITE MEDICO -
PHILOSOPHIQUE DE LA FOLIE" (manie., mélancolie, démence, idiotisme)
MICHEL FOUCAULT répond: PINEL est le catalyseur-fondateur de
l'asile. Sans véritable savoir, il a été père, juge, famille, loi, participant ainsi à l'apothéose tragique
du personnage médical. Tout s'écroule : nos certitudes, nos familières antinomies, nos fragilités.
L'histoire ment, les classifications renvoient aux forfaitures du jardin des espèces la
psychopathologie occulte ses dispositifs fondateurs ; PINEL n'est pas la figure emblématique
ornant l'étendard des aliénistes. Il n'y a plus de fil d'ARIANE, il n'y a pas de fil d'ARIANE.
A la lumière de l'œuvre de M. FOUCAULT, il ne s'agit plus, pour
reprendre la remarque du Dr KAMMERER, d'aiguiser notre vigilance et de la stimuler dans une
révision permanente de nos concepts. Le même étant devenu l'AUTRE, et la raison triomphant, il
n'existe pas de concept pertinent. Diagnostics, étiologies, thérapies... sont fallacieux.
L'ethnocentrisme disparaît, les conceptions évolutionnistes de l'histoire "sont en miettes"
("L'HISTOIRE EN MIETTES" François DOSSE, revue ESPACE-TEMPS, N° 29).
Il n'y a pas à saisir un progrès qui, d'HIPPOCRATE à FREUD et Henry EY nous livrerait aujourd'hui
un "objet folie" enfin analysable en termes scientifiques solides. Les fondations de nos évidences
n'ont plus aucun socle ultime, car, nous citons Paul VEYNE ("FOUCAULT REVOLUTIONNE
L'HISTOIRE" dans "COMMENT ON ECRIT L'HISTOIRE ?" P. 214) " ... La pratique n'est pas une
instance comme le ça freudien., ni un premier moteur (comme le rapport de production). M.
FOUCAULT ne dit pas j'ai découvert une sorte d'inconscient de l'histoire, une instance
préconceptuelle que j'appelle pratique ou discours..."
Il faut nous faire face à trois vérités (P. VEYNE op. cit.)
"... La succession d'hétérogénéité ne trace pas un vecteur de progrès..."
"... Le moteur du kaléidoscope n'est pas la raison, le désir, ou la conscience..."
"… Il ne faut pas fabriquer des rationalismes
rationalisateurs et dissimuler l'hétérogène sous les réifications..."
- Si les "Maîtres" et "Petits Maîtres" de 1969, et leurs successeurs, ont plus
ou moins bien lu M. FOUCAULT où se situer ? L'objectivation de la folie ne commencerait pas,
dans la tradition Hippocratique, avec les maladies de l'âme de l'Antiquité. La psychiatrie
d'aujourd'hui ne pourrait être rattachée, par quelque lien, aux écoles empiriques (faits observés) ou
dogmatiques (essence) de la période gréco-romaine. La folie ne serait pas strictement le fruit de la
"...merveilleuse esthétique et -mystique de la déraison" (H. EY op. cit.) correspondant à la
renaissance. La pensée logique se dégageant progressivement ne serait pas l'invariant qui aurait
permis aux "anomalies singulières et individuelles d'apparaître par leur contraste avec la loi
commune qu'elles transgressent naturellement..." (H. EY op. cit.)
- La voie tracée par M. FOUCAULT est tout autre. Avec lui, il y a "matière
à folie" qui peut faire qu'au sein de la pensée d'un homme, hors toute naturalité, on objective la
maladie mentale. La folie n'étant pas un objet naturel, on ne peut la saisir dans le cours de l'histoire
qu'au travers de ses conditions de possibilité. Virtualité, on l'a cristallisée et, à notre époque, on en a
fait un agrégat d'éléments multiples. C'est un rhizome Deleuzien devenu, aujourd'hui, un arbre.
- Que faire alors de notre discours psychiatrique fier de son humanisme et de
son progressisme, affirmant que la libération des fous passe par l'enfermement ou quelque autre
captation ? Le personnage du psychiatre ne peut même pas, en lui même, être un rassurement du
sujet ou un sujet de rassurement, puisque le malade mental est aliéné dans sa personne, et que TUKE,
PINEL, FREUD... ont, dans leurs dispositifs, dégagé l'espace nécessaire à l'avènement d'une figure
médicale thaumaturgique et omnipotente.
Que reste-t-il, enfin, au psychiatre ? Il lui reste un lien incertain, l'Asile (et
ses pseudopodes) d'où surgissent de fausses rationalités. Il lui reste à saisir que son savoir, loin de
sourdre des observations cliniques et des étiopathogénèses, préexiste à l'objet de ses catégories. Il lui
reste à se déprendre de lui-même, revoir son travail de conjuration des périls de la déraison, son rejet
de l'Autre comme même. Il lui reste à rejeter l'espoir d'un socle immanent supportant son discours.
Il lui reste enfin à voiler les images des pères fondateurs, y compris ceux du "misérable petit secret
oedipien" (DELEUZE : "ANTI-OEDIPE").
Rude tâche ! Les "NON DUPES ERRENT" proférait J. LACAN.
POUVOIR - THERAPIE - SUJET
Cette errance, M. FOUCAULT nous invite à la rechercher dans la
notion de pouvoir et de thérapeutique. A ce propos, nous avons déjà évoqué la thèse du Docteur
Denis EME ("POUVOIR ET THERAPEUTIQUE" op. cit.) distinguant deux modèles l'un où la
thérapeutique se superpose aux phénomènes de pouvoir l'autre où la "guérison" serait liée à la
réduction du pouvoir vers un minimum. L'un serait le modèle aliéniste, l'autre le modèle analytique.
De ce point de vue, un abord critique du pouvoir serait simple. Il
passerait par la figure thaumaturgique (déjà évoquée) du médecin, de PINEL à FREUD quant au
modèle analytique (sur lequel nous reviendrons). D'autre part, pour le modèle aliéniste, il passerait
par tout un courant anthropologique et philosophique ayant pour perspective le rapport de l'individu
à l'ETAT (au pouvoir de l'ETAT et de ses appareils), le rapport du fou à l'appareil médicoadministratif
émanation de l'ETAT. Dans cette perspective, nous reprendrions le vocabulaire de
BASAGLIA décrivant le pouvoir politique, émanation de l'ETAT, sévissant dans l'Asile pour aliéner
plus encore un sujet déjà malade de la société elle-même aliénée. Il s'agirait là d'une analyse élaborée
sous un angle manichéen simple. Le pouvoir serait clairement défini (pouvoir coercitif, pouvoir
d'expert, pouvoir légitime, pouvoir de référence... selon la classification de FRENCH et RAVEL) et,
après une réflexion rude sur le pouvoir médico-administratif, resterait à modifier la loi du 27 juin
1990, (qui régit désormais les asiles,) pour que chacun puisse retrouver la " ... forme pure d'une
liberté perdue qui ne passerait pas par l'illusion individuelle et la répression ..." (M.F. "SURVEILLER
ET'PUNIRII).
M.FOUCAULT ne nous laisse pas cette alternative; aussi, pour éclairer
ce qu'il en est du pouvoir médico-administratif, nous aborderons un instant la polysémie de la notion
de pouvoir et sa difficile conceptualisation, nous référant donc à la thèse de D.EME (op. cit.). Nous
tenterons de confronter cette notion aux pratiques thérapeutiques, aux aléas du savoir, au statut du
sujet, à l'investissement des corps. Au long de ce cheminement, et notamment à son aboutissement,
c'est-à-dire aux synthèses interrogatives qu'il impose, M. FOUCAULT sera notre guide
Les niveaux opératoires sont multiples quant à la notion de pouvoir,
depuis la propriété, physique, d'une substance jusqu'à la puissance politique à laquelle doit se
soumettre un citoyen. En psychiatrie, il parait possible (D. EME op. cit.) dans une " forme
générale", de distinguer sous la notion de pouvoir:
1) La capacité personnelle d'une personne capable d'une action dans des conditions déterminées.
2) La capacité légale déléguant à une personne le droit de déclancher une action.
3) La possibilité d'agir sur quelqu'un, qui introduit la dimension de l'interaction entre deux individus
(influence... ascendant... )
4) Les possibilités d'actions codifiées dans un domaine précis : le pouvoir médical, le pouvoir de
l'institution.
Cette dernière définition appliquée à la psychiatrie, reste vague ; mais
ce qu'elle connote, c'est d'une part la polysémie de la notion de pouvoir et, d'autre part, les
difficultés éprouvées pour l'aborder avec clarté : "à cet égard, il apparait nécessaire de différencier le
concept de pouvoir des usages qui en sont faits, de distinguer les mécanismes de pouvoir des effets
qu'ils produisent..." (D. EME op.cit.).
"... Il faut cesser, dit M. FOUCAULT, de toujours décrire les effets de
pouvoir en termes négatifs : il "exclut", il "réprime", il "refoule", il "censure", il "abstrait", il
"masque", il "cache". En fait, le pouvoir produit; il produit du réel, il produit des domaines d'objets
et des rituels de vérité. L'individu et la connaissance qu'on peut en prendre relèvent de cette
production" ("SURVEILLER ET PUNIR" P. 1 96).
A la lumière du théologico-éthique, s'oppose le pouvoir divin et le
pouvoir profane : "Tout le monde sait en France, que le pouvoir est mystère, qu'il soit pur quand il
est reconnu souverain et céleste, et impur quand on se réfère à la bassesse humaine et à la chose la
plus sale : l'argent". (P. LEGENDRE : "JOUIR DU POUVOIR" Ed. de Minuit, P. 176).
Dans le courant éthologiste, LABORIT trouve une représentation du
pouvoir dans la notion de GROWMING (recherche des puces) qui serait le geste primitif de la
dominance affleurant dans certaines formes de discours argotiques ou populaires.
M. CROZIER, de son côté, avance plutôt ses difficultés à formuler cette
question du pouvoir : " ... Nous nous sommes laissés aller à croire que le problème du pouvoir était
second par rapport à des problèmes plus essentiels, comme celui de propriété ou celui de
développement dont il n'était qu'un instrument ou, au mieux, une justification..." (M. CROZIER,
"LA SOCIETE BLOQUEE" P. 29) et peut-être, ajoute Denis EME, pourrions-nous trouver dans ce
constat la remarque d'EINSTEIN à HEISENBERG : "C'est la théorie qui détermine ce que nous
pouvons observer". (WATZLAWICK: "LE LANGAGE D U CHANGEMENT, P. 137).
Selon MINTZBERG, ("LE POUVOIR DANS LES ORGANISATIONS"),
I'évolution des idées quant au pouvoir s'est faite en 4 étapes:
1) L'organisation va de pair avec le seul chef d'entreprise.
2) L'organisation est un système à buts multiples, le travail d'un "coordinateur au sommet" devant
ramener ces buts à une seule action préférentielle (solution de PAPANDREOU).
3) Une coalition d'individus se livrent à des négociations pour déterminer le but de l'organisation :
une seule autorité est remplacée par de multiples autorités (CYERT et MARCH).
4) Les organisations sont des arènes politiques sans buts propres. L'élément stratégique de base est
l'individu. Ce sont des marchés ou s'échangent des incitations.
Avec RACAMIER, se référant à l'institution psychiatrique, "il existe une
liaison étroite et rigoureuse entre la politique thérapeutique et la politique institutionnelle, alors, la
nécessité d'étude comme celle que propose MINTZBERG se fait évidente... (car) ... les organismes
psychiatriques sont "parmi les plus exposés aux pressions que peuvent exercer sur eux les exigences
les plus personnelles des dirigeants". (RACAMIER, cité par D. EME (P. 21) "LE
PSYCHANALYSTE SANS DIVAN").
Les théories de la communication, sans aborder directement la notion
de pouvoir, gardent ce concept, cependant, sous une forme implicite puisque l'un des axiomes de
PALO-ALTO est que tout échange de communication est symétrique ou complémentaire selon qu'il
se fonde sur l'égalité ou la différence. " ... Le pouvoir est dans les règles du jeu qui ont été établies,
peu à peu, dans le contexte pragmatique de ceux qui s'y trouvaient impliquée..." (SELVIN PALAZ...
"PARADOXE ET CONTRE-PARADOXE").
Sans vouloir réduire, édulcorer, ou faire une caricature , ces conceptions
et définitions du pouvoir ont tendance à considérer celui-ci, à l'inverse de M. FOUCAULT, comme
s'exerçant de haut en bas", ou "du centre à la périphérie", sans chercher à dissoudre la binarité
"POUVOIR-INTERDIT", en gardant, comme implicite, un premier moment du pouvoir et de
l'interdit inscrits en quelque sorte dans le livre des origines
Les psychiatres, nous nous référons ici à un numéro de L'ACTUALITE
PSYCIIIATRIQUE (ACTUALITE PSYCHIATRIQUE : "MYTHE DU POUVOIR ET DU
PSYCHIATRE", N0 9, 1984) n'ont pas toujours eu, comme préoccupation majeure,
l'analyse du pouvoir dans le champ psychiatrique. Les thèmes Foucaldiens du pouvoir multiforme
n'ont guère été envisagés, comme nous l'avons vu, par les "pères fondateurs" ("Re-fondateurs") de
1969. Cependant, l'analyse de "l'objet-folie", et les soucis thérapeutiques, véhiculent implicitement
la notion de pouvoir, ce dernier constituant une part des inconsciences qui nous constituent.
L'optimisme n'est d'ailleurs pas systématiquement rejeté :
" ... Une fois mis en lumière, les règles inconscientes du jeu de pouvoir
et ses méthodes de légitimation, nous devrions être capables de changer fondamentalement les
choses". (Alice MILLER : "C'EST POUR TON BIEN" P. 81, AUBIER - 1 98 4). D'autre part,
fréquemment, les tentatives d'analyse du pouvoir en psychiatrie, font appel à la psychanalyse,
référence dernière.
Les quelques points de vues que nous donnons ici, ne sont en aucune
manière exhaustifs.
BARBIER ("Les pousse à jouir du pouvoir" - Actualité Psychiatrique,
1984), nous dit qu'en psychiatrie, existent deux sortes de pouvoir, celui de Chaman et celui de
l'alchimiste. Ce Chaman se donne comme bon objet, bon objet réparateur. L'alchimiste prescrit.
Dans l'activité (le soins, dans l'institution ou ses extensions, on peut distinguer 3 types de pouvoir :
- le pouvoir infirmier qui renvoie au moi-idéal
- le pouvoir médical lié à l'idéal du moi
- le pouvoir administratif : émanation (le surmoi
Il y aurait conflit entre ces trois repères, conflit qui jouerait au
détriment de l'exigence thérapeutique. La volonté de puissance devrait pourtant céder à cette
exigence , mais en tout état de cause, on peut trouver cohérence et stratégie bénéfiques si, avec
honnêteté et modestie, on ne confond pas le désir du pouvoir et le pouvoir du désir dans son altérité.
P. DELAROCHE, sous le titre "ENTRE L'ABUS-DEPOUVOIR ET
L'IMPUISSANCE THERAPEUTIQUE DANS L'INSTITUTION SOIGNANTE A LA LUMIERE
DE L'EXPERIENCE PSYCHANALYTIQUE", montre que dans l'institution, les rôles sont dissociés,
le patient rétablissant le lien d'une conjonction. "... le pouvoir médical qui ne constitue qu'une
partie du pouvoir thérapeutique voit son aspect imaginaire, à savoir le pouvoir supposé au
thérapeute, diminuer considérablement à l'heure actuelle en raison des progrès techniques de la
médecine. Parallèlement, le pouvoir légal des médecins -au sens de symbolique tel qu'il a été mis en
évidence par LEVI -STRAUSS et LACAN- est de plus en plus sollicité pour tenter de limiter dans le
public l'inflation de thérapeutiques marginales non reconnues scientifiquement, et qui viennent
manifestement alimenter la part de rêve dont sa technicité a dépouillé l'acte médical."
J.C. SCOTTO rappelle le point de vue de l'ANTIPSYCHIATRIE :
violence de l'institution, toute puissance des soignants, psychiatres ("Prostitués de la Société" selon
COOPER), perçus comme l'émanation de la société toute entière. Pour ILLICH ("LA NEMESIS
MEDICALE" Seuil - 1975) la médecine d'aujourd'hui crée des nuisances au lieu d'améliorer la santé.
Les indicateurs de santé sont faux, ou privilégient l'individu malade là où il y a essentiellement un
environnement social intolérable et nuisible. La médecine sert d'alibi à une société pathogène. Au
niveau symbolique, la douleur, la maladie, la mort... ont un sens pour l'homme, mais la médecine
devient une expropriation de la santé. ILLICH enfin, comme DELEUZE et SZASZ, s'effraie de
l'omniprésence du pouvoir médical qui intervient dans les domaines les plus variés.
GENTIS, quant à lui, montre que pour les pères de la psychiatrie
(PINEL, ESQUIROL ... ) au XIXème siècle le principe même du traitement moral place entre les
mains du médecin une autorité absolue. Le médecin incarne la figure de L'UNIQUE. En 1920, avec
"PSYCHOLOGIE DES MASSES et ANALYSE DU MOI", un tournant est pris pour Etienne
TRILLAT ("NOUVELLE HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE" PRIVAT, 1983); date de cette
époque "l'avènement de la psychiatrie et la fin de l'aliénisme... avec les grands cliniciens du début de
siècle, l'aliénisme jette ses derniers feux sur un désastre total : celui de l'utopie institutionnelle rêvée
par PINEL et les théoriciens du traitement moral..." (GENTIS, "PSYCHANALYSE, POUVOIR,
INSTITUTION" op. cit.)
GENTIS ajoute que le psychiatre est "joué" par la machine, assujetti à l'institution, à la loi, dont il
est pourtant le représentant.
Nous en resterons là quant a ces exemples sur le pouvoir psychiatrique.
Nou les estimons suffisamment "parlants". Ils explicitent assez peu les relations du pouvoir, du
savoir, et de la thérapeutique. Mais qu'entendre par thérapeutique ?
Soulignons d'emblée g J'avec M. FOUCAULT le concept de thérapie est
de quelque manière une imposture. Si c'est l'apparition du langage psychiatrique qui pose la folie
comme "maladie", la thérapeutique consisterait dans un premier temps, tout au moins, à soigner ce
discours en le considérant comme une conduite sociale à prohiber. Encore s'agit-il là d'un point de
vue "culturaliste". Ce qui serait à soigner, c'est l'appareil de connaissance et la pratique
institutionnelle concrets. Les soins alors consisteraient à rejeter "l'agression rationaliste" issue de
l'âge classique, à reconsidérer la parole du fou, porteur d'un savoir, à réintégrer l'autre dans le
même, à stigmatiser les significations politiques, sociales, économiques, morales, du geste qui
enferme ou qui capte. La folie faisant alors partie intégrante de l'existence humaine, la thérapie,
de particulière, deviendrait universelle et consisterait à réfléchir sur la condition humaine à travers
l'économie politique, la gouvernementalité , la morale, l'usage des plaisirs, la politique, etc... En
somme, il n'y aurait plus de psychiatrie ni de thérapie psychiatrique.
Il en résulte que les conceptions des exégètes de la triade "Pouvoir -
Savoir - Thérapeutique" ne sont pas un simple malentendu de la pensée de FOUCAULT; il s'agit
chez ce dernier, d'une autre "vision du monde" (TODOROV), d'un autre cosmos -. peut-être d'un
"cosmos de poche" -pour employer l'expression de RUSSEL.
En quoi la coupure est-elle aussi radicale ? Nous allons tenter d'y répondre, au moins partiellement.
Qu'entendre, en premier lieu, par thérapeutique ? Suivant, toujours,
Denis EME (Op. cité) thérapeutique vient du mot grec TIIERAPEUTICOS qui vient lui-même de
THERAPEUEIN qui signifie "soigner". Le ROBERT lui donne deux sens :
1) Ensemble des pratiques et actions qui consistent à soigner.
2) Partie de la médecine qui étudie et met en application les moyens
propres à guérir et à soulager les malades.
"... Dans ce deuxième sens, il fait référence à un ordre de savoir qui qualifie de "thérapeutique"
l'ensemble de ces savoirs et pratiques qu'il a repérés dans son champ. Le concept de pouvoir est ici
retrouvé dans la mesure où l'ordre médical rentre dans un système de pouvoir législatif, judiciaire,
exécutif..." et thérapeutique" (D. EME Op. Cit). Il en est bien ainsi en psychiatrie puisque le
discours médical est assimilé à un ordre qui tend vers l'objectivité d'une science exacte.
"si le mot de guérison, diront certains (cf Bernard de FREMINVILLE : "LA RAISON DU PLUS
FORT", Seuil 1977, p 123) si grave par les espoirs qu'il fait naître, ne doit toujours être prononcé
qu'avec réserve, il ne nous est plus interdit. C'est à traiter les malades que vise essentiellement la
médecine mentale... Les asiles sont devenus des hôpitaux".
Nous n'envisageons pas ici, nous l'aborderons quelque peu plus avant, les
notions de transfert et de contre-transfert mais nous retiendrons qu'il y a un savoir thérapeutique,
que ce savoir est aussi un pouvoir thérapeutique, qu'il s'applique à des sujets supposés, que ces sujets
sont dits "malades mentaux".
Qu'en dire avec FOUCAULT? C'est au généalogiste que nous
nous adressons: "le généalogiste est (étant) un diagnosticien qui examine les rapports entre le
pouvoir, le savoir, et le corps, dans la société moderne". (DREYFUSS et RABINOW : "MICHEL
FOUCAULT, UN PARCOURS PHILOSOPHIQUE" ; Gallimard : 1984). Cette élaboration par
FOUCAULT de la méthode généalogique est un pas qu'il franchit vers une analyse du pouvoir dans
un essai publié en 1971 et intitulé : "NIETZSCHE, LA GENEALOGIE, L'HISTOIRE"). La
description généalogique complète l'archéologie, elle cherche à "repérer la singularité des
évènements, hors de toute finalité monotone" (N.G.H. p.145). Le généalogiste révèle que les choses
sont sans essence " ... ou que leur essence (a été) construite pièce à pièce à partir de figures qui lui
étaient étrangères..." (N.G.H. p.148).
Une première remarque Foucaldienne sera de constater que toute thérapie s'appuie sur
une interprétation puisqu'elle suppose un ordre préalable appliqué aux symptômes (organisés sous la
forme d'un diagnostic), et un autre ordre consistant à adapter une thérapie à la maladie. Dans ces
deux séquences ordonnées, il y a une double interprétation, sous-tendue par une troisième, à savoir
que le bien c'est la santé (telle que l'entend le thérapeute) et que la maladie (rupture, scansion,
précarité ... ) doit être ramenée à ce bien. Ce que cache le symptôme, c'est la figure de l'ordre
naturel dans les choses, et l'ordre sur le fond duquel pense le thérapeute est le même que cet ordre
naturel. Interpréter, est donc bien , ici, mettre au jour un sens caché. Mais, dit M. FOUCAULT
(N.F.M. p.189) "... si l'interprétation ne peut jamais s'achever, c'est tout simplement qu'il n'y a rien
à interpréter. Il n'y a rien d'absolument premier à interpréter, car, au fond, tout est déjà
interprétation et ce qu'on interprète vient d'ailleurs, d'autres gens, d'autres époques, d'autres
systèmes, et non du sens des choses. Interpréter, c'est chercher un sens caché des choses, qui
n'existe pas, c'est une volonté, un pur arbitraire.
Les pratiques, à l'insu de chacun, ici le savoir-pouvoir, qui s'exerce dans le diagnostic et la thérapie
psychiatriques, dissimulent des motivations subjectives alliées à' une prétention à l'objectivité. La
vérité de la science, psychiatrique, dans l'acte thérapeutique, une fois anéantie, restent les jeux de
volonté, de luttes, et de soumissions.
D'autre part, la thérapie s'adresse à un sujet, un sujet particulier, un sujet
malade dont la maladie s'inscrit dans un tableau général mais à laquelle il donne une tonalité
individuelle. L'institution ne s'adresse pas à un groupe constitué de "malades", elle s'adresse à des
sujets, en théorie tout au moins, même si l'on affirme que le délire se résoud dans le social
(RAPPART), que la symptomatologie dépend du collectif, qu'il existe des rapports entre
l'inconscient individuel et l'inconscient collectif (OURY). Notons, en passant, que dans cette
démarche thérapeutique, s'adressant à un sujet supposé, il n'y a pas de réflexion véritable sur
l'étayage de la continuité et de l'individuation. On dit volontiers : "le malade est une personne"
(étant sous-entendu qu'il n'y a pas deux individus semblables comme le dit LEIBNITZ) sans ajouter
qu'il n'y a de science que de l'universel. Notons également que le sujet est supposé émerger au travers
de théories polythéistes ou contradictoires, déjà citées : aliénation radicale (C. BLONDEL),
mosaïque de symptômes par altération cérébrale (BAYLE), variations statistiques en regard du
milieu (ALLPORT) processus régressif de désorganisation (FREUD, EY), etc ... .
Mais, même en évacuant ce problème de la "science psychiatrique"
appliquée, des rapports de la théorie à la pratique (cf A. COMTE), ou de la théorie de la pratique
(BOURDIEU, LANTERI-LAURA : EMC 37006 A10 - 1981), reste le problème des thérapies
individualisées.
Avec M. FOUCAULT, cette discussion n'est pas de mise. Il n'y a pas de
sujet, soignant, soigné, ou si peu " ... Une des différences importantes entre NIETZSCHE et
FOUCAULT (écrivent DREYFUS et RABINOW, Op. Cit, P.161), c'est que, là où NIETZSCHE
semble fonder les institutions sociales dans des tactiques mises au point par des protagonistes
individuels, FOUCAULT dépsychologise totalement cette approche pour faire des motivations
psychologiques non pas la source, mais le produit de stratégies sans stratège".
Il y aurait une première leçon à tirer de cela, c'est que la démarche
soignante, liée au pouvoir, à un savoir (au moins supposé), n'est pas une "appropriation". "Nul
n'est responsable d'une émergence ; nul ne petit s'en faire gloire ; elle se produit toujours dans
l'interstice". ("SURVEILLER ET PUNIR" p.31). Il y a un champ médical (ici institutionnel, mais
la psychiatrie libérale dépend aussi d'un dispositif) qui est le produit de tactiques soignantes qui ont
leur régime propre, où apparaissent des objets et des sujets. Les sujets, soignants, soignés, ne
préexistent pas à ce champ et à ses tactiques. Ils apparaissent sur un champ de bataille"
(DREYFUSS ET RABINOW, Op. cit, P. 162).
Ainsi, dit M. FOUCAULT, le rapport de domination n'est pas plus un
"rapport" que le lieu où elle s'exerce n'est un lieu..." (N.G.H. p 157). Les "soigneuses procédures" de
l'ensemble hiérarchisé administrateurs (c'est-à-dire ETAT), médecins, thérapeutes, soignés, ne sont
pas produites par des sujets, et il est difficile de repérer où elles opèrent. C'est- pourtant la tâche des
actants de l'institution. Ce serait au moins un repère, une balise, mais " ... il n'y a pas de constantes
pour le généalogiste " ... rien en l'homme -pas même son corps- n'est assez fixe pour comprendre les
autres hommes et se reconnaître entre eux..." (N.G.H. p.160)
Dans la machinerie institutionnelle, le pouvoir est donc difficile à
repérer. Il ne peut être saisi au travers des définitions du pouvoir, et du pouvoir psychiatrique, que
nous avons esquissées, puisqu'il s'agit d'une machinerie sans machiniste. Si rien n'est assez fixe, en
l'honime, pour comprendre les autres hommes, il n'est pas envisageable d'évoquer une quelconque
thérapie. Ce qui est fixe, ce sont les micro-pouvoirs institutionnels, aux motivations multiples et
aux histoires particulières. Ces micro-pouvoirs disent les normes locales et ne sont pas toujours, de
manière voyante en tous cas, des interdits.
Leurs stratagèmes sont multiples. Ils se glissent, nous dit
FOUCAULT, dans les interstices du "bio-pouvoir", entre le sexe, la vérité, le corps, l'individu
factice. Le discours institutionnel global n'est d'ailleurs jamais constitué au nom d'une
perspective répressive organisée. Il parle d'un mieux être ("c'est pour votre bien"), de la technoscience
("tout est fait pour vous guérir"), de la vérité ("l'hôpital est une grande maison de verre"),
voire de la liberté ("vous êtes ici chez vous").
Pour mieux illustrer ces liens entre "pouvoir-savoir-sujets évanescents",
nous proposons trois exemples : L'HOMO DISCRIPTUS, LE CIRCUIT DU SUCRE, L'AVEU
MASQUE DU SEXE.
L'HOMO-DISCRIPTUS : l'une des techniques du pouvoir asilaire est
l'inscription. Le fou est mis en pièces par accumulation d'inscriptions. L'HOMO MORBIDUS
devient l'HOMO DISCRIPTUS sans que l'on sache où commence l'un, où finit l'autre. Dans un
travail sur l'accumulation de pouvoir (L'ACCUMULATION DE POUVOIR OU LE DESIR
D'ETAT" RECFIERCHE N' 46, 1982) FOURQUET constate que le pouvoir procède par " ...
accumulation d'enregistrements, multiplication des registres, des rôles, des matricules..." définissant
ainsi des identités partielles. Si l'on prend l'exemple d'une H.D.T. (hospitalisation sur demande d'un
tiers), voici. ce n'est pas exhaustif, où la folie s'inscrit:
- demande d'internement par un tiers
- certificats médicaux, il en faut deux, de médecins extérieurs à l'établissement
- certificats de 24 heures, de quinzaine, mensuels, etc...
- registre hospitalier où sont inscrits ces certificats
- notification au préfet
- notification au procureur, dossier médical avec ses mises à jour, rapports
quotidiens, observations des référents, cahier de pharmacie, registres des
permissions et sorties, rapports sur incidents et conduites divers etc...
LE CIRCUIT DU SUCRE : le circuit du sucre, dans une institution
psychiatrique connue, est également étonnant et parlant.
Deux sucres sont attribués, quotidiennement, par malade. Le sucre est
délivré le lundi. Si une personne entre dans le pavillon après le lundi de livraison et avant le lundi
suivant, le partage du sucre est nécessaire. Par contre, si un malade sort durant ce laps de temps, il
doit être décompté.
Le lundi, donc, la dose totale e sucre arrive dans le service, après un
long circuit:
- 1° temps
inscription de la quantité nécessaire de sucre sur un cahier dit de régime. Signature du surveillant
- 2èrne temps :
un agent des services hospitaliers porte le cahier en question à l'économat. On lui signe une
décharge. Le nombre de sucres demandés est inscrit sur un registre spécial à l'économat.
- 3ème temps :
un bon est délivré aux services de stockage des denrées
- 4ème temps
au service de stockage, on inscrit le nombre de sucres sur un nouveau registre
- 5ème temps
un infirmier est mandé. Il prend le sucre pour être amené au pavillon après avoir signé une
décharge
- 6ème temps :
la quantité de sucre est amenée à son lieu de distribution et gérée, tant bien que mal, par le
personnel, qui doit cependant donner des explications à l'administration quant à cette gestion
Il s'agit bien là d'un assujettissement des corps, d'une pratique
dépendant d'un dispositif plus vaste de pouvoir. Longtemps, personne n'a trouvé à y redire
le circuit du sucre était une évidence.
L'AVEU MASQUE DU SEXE : A la demande d'achat d'un distributeur
automatique de préservatifs, il est répondu:
1) qu'un distributeur coûte trop cher
2) que les malades sont là pour se soigner
3) que les malades peuvent acheter, à titre personnel, des préservatifs
dans les cafétérias tenues par des employés de l'établissement (et donc connus du demandeur).
Ces trois exemples ne sont pas que des anecdotes. Trois pouvoirs s'y
cachent derrière trois nécessités : la nécessité d'une bonne organisation, celle d'une bonne gestion des
denrées alimentaires, celle des impératifs économiques. Il s'agit bien, pourtant, de systèmes
modélisant les conduites , modélisant les corps, ou favorisant l'aveu. Dans le premier exemple,
l'HOMO-DISCRIPTUS, le fou est parlé, écrit, inscrit. Il devient le sujet du code, du formulaire, et
du manuscrit. Son identité est factice. Dans le second exemple, le CIRCUIT DU SUCRE, une
nouvelle vérité est fabriquée. Ce circuit, inclu dans d'autres dispositifs, participe à l'élaboration d'une
norme à laquelle va s'en remettre le malade. Ce dernier va lire dans le "livre" de l'asile, ce qu'il est et
ce qu'il doit devenir. Sans cesse, il déchiffrera ce texte qui lui dit la vérité, et il finira par être luimême
un élément de ce texte. Le troisième exemple, l'AVEU MASQUE DU SEXE, permet, par un
circuit apparemment anodin, d'extraire une vérité du fou aux fins de la déchiffrer et de la codifier.
Ce fou n'est plus son propre arbitre. Il doit déléguer cet arbitrage.
Le pouvoir institutionnel, multiple, protéiforme, Foucaldien en un mot,
" ... subjugue et assujettit" (M.F.).
LA MODELISATION DES CORPS
Si les sujets élidés ne surgissent sur le "champ de bataille,"
institutionnel qu'après la loi, les codes, les rituels, les savoir faire et les faire savoir, peut-être peuton
y rencontrer leurs corps. Une telle rencontre, dans sa pureté,, permettrait le rassurement
qu'engendre la neurobiologie (celle de VON MONAIKOW et de MOURGUE), la psycliobiologie
(celle d'Adolphe MEYER) ou plus récemment la programmation neurolinguistique. Les
chimiothérapies trouveraient également dans cette rencontre une apaisante justification. Mais à
suivre M. FOUCAULT, " ... le corps ne peut même pas servir de base à l'identification propre de
l'homme..."
Dans l'asile, comme dans la prison, comme ailleurs, l'essentiel se joue
dans la prise des corps. La discipline, les règles et tactiques, travaillent le milieu, quadrillent
l'espace, contrôlent l'activité, promeuvent "l'art de la répartition" (Ici, les malades
d'ALZHEIMER, là les psychoses aigües, plus loin, les alcooliques).
Le vécu corporel (MINKOWSKI), le corps esthésiologique (MERLEAIJ-
PONTY), le corps érogène (FREUD), le corps communicant (LACAN), le corps procès
(G. PANKOW), le corps perdu (GRODDECK), le corps neuronal (DEBRAY-RITZEN), etc... sont
les euphémismes qui, dans l'asile, masquent la prise des corps institutionnelle. M. FOUCAULT
nous a montré que " ... les rapports de pouvoir l'investissent (le corps), le marquent, le dressent, le
supplicient, l'astreignent à des travaux, l'obligent à des cérémonies, exigent de lui des signes..."
("SURVEILLER ET PUNIR" P. 30). Le savoir sur ces corps (savoir qui ne recouvre pas
exactement la science de sa physiologie) "... constitue ce qu'on pourrait appeler la technologie
policière des corps..." (S.P. p. 31). L'analyse de cette technologie est à chercher dans les appareils
institutionnels qui, forts de techniques aux genèses enfouies, ou s'appuyant sur la puissance secrète
de valeurs universelles, envisage un corps vicié qu'il faut redresser au regard de normes qui ne sont
jamais interrogées, et contrôle minutieusement ces forces à canaliser.
LA "SCIENCE" PSYCHIATRIQUE
De quelle science s'agit-il alors, en psychiatrie, quand M. FOUCAULT
nous montre que le sol sur lequel est pensée cette science se dérobe, que le savoir est plus que
précaire puisque lié à des configurations qui peuvent disparaître "...comme elles sont apparues..."
("LES MOTS ET LES CHOSES"), que son objet n'est à interroger que dans les pratiques qui l'ont fait
exister ? Nous ne pouvons nous empccher d'évoquer, ici, malgré leur visée différente de celle de M.
FOUCAULT, le mot de G. POLITZER selon lequel 1a psychologie serait devenue scientifique
comme sont devenus chrétiens les indiens d'Amérique du Sud, ou la proposition de J. LACAN
affirmant qu'il faut dire de la psychologie humaine ce que VOLTAIRE disait de l'histoire naturelle
"...à savoir qu'elle n'est pas si naturelle que cela et, pour tout dire, qu'elle est tout ce qu'il y a de plus
anti-naturel..." J. LACAN "LES PSYCHOSES", p. 16 - Seuil).
KUHN a montré que les sociétés savantes se constituent autour de
modèles. Ce groupe se reconnaît dans ces modèles et leur bon usage et il accueille comme non
scientifique ce qui contredit les modèles mais aussi l'homogénéité du groupe. Ces paradigme admis,
"modèles exemplaires", permettent d'intégrer les anomalies qui , au premier abord, ne répondent pas
aux critères paradigmatiques (KUHN - "LA STRUCTURE DES REVOLUTIONS SCIENTIFIQUES").
Les sciences dites "normales" par KUHN tentent donc de réduire les particularités pour les fondre
dans un ensemble. Elles assimilent.
Les sciences "molles", parvenues, en bref les sciences sociales, dont
la psychiatrie, au lieu d'intégrer dans la théorie générale, définissent comme anormales ou
pathologiques les particularités considérées comme inassimilables au système préconçu.
D'autre part, ces sciences sociales ne peuvent se targuer d'être isolées
des dispositifs de pouvoir. Si l'orthodoxie semble s'y établir, c'est : "...parce qu'on a ignoré les
pratiques d'arrière plan et éliminé toutes les sciences rivales..." (DREYFUSS et RABINOW : "M.
FOUCAULT : UN PARCOURS PHILOSOPHIQUE" - Gallimard). Leur tendance est toujours à la
rationalisation et à l'objectivation mais elles ne peuvent échapper au fait que leurs totalisations
sont toujours extérieures au champ de leurs pratiques, même pour leurs variantes les plus
compliquées telles que la sociobiologie ou les démarches cognitives. Elles ne circonscrivent qu'un
objet d'étude artificiel, car artificiellement détaché de pratiques historiques ou d'exercices du
pouvoir.
Nous avons déjà esquissé, dans la ligne de MICHEL FOUCAULT,
comment la psychiatrie n'échappait pas à ces critiques radicales. Dans l'examen clinique,
technique de l'aveu, le psychiatre fait parler. Les symptômes recueillis sont organisés en
syndrome. La pensée du fou est ordonnée, réorganisée, interprétée, pour être de quelque manière
renvoyée au sujet qui n'est plus alors qu'un sujet par délégation. C'est la parole "savante" qui
devient la règle mais cette règle est supposée se tenir hors des problématiques des dispositifs de
pouvoir. Le modèle général est le sujet sain, mais il n'est sain qu'en regard de l'institution qui est
proprement schizophrénique en raison de la multiplicité de ses modèles : modèle médical qui fait
entrer le "trouble" dans son "jardin des espèces" et cherche de bonnes statistiques ; le modèle
administratif (voulant un budget équilibré et un ordre minimum), le modèle infirmier (à la
recherche de la paix professionnelle, d'un "pas d'histoire"). Ce qui parait légitime, légitimé, n'est
qu'ordre, assujettissement, et objectivation .
" ... L'homme connaissable (âme, individualité, conscience,
conduite, peu importe ... ) est l'effet objet...de cette domination observation..." (S.P. P. 312)
Avec Michel FOUCAULT, la psychiatrie est donc une science
douteuse, ignorant ses enchevêtrements dans les effets du bio-pouvoir, n'ayant ni pratique
élaborée, ni objets stables bien qu'objectivés comme tels.
Ainsi, il reste peu de choses à la psychiatrie, au psychiatre, sinon le
vertige et l'angoisse qui devraient les saisir.
Leurs thérapies sont fondées sur un ordre préalable, artificiel, mais
pou.tant dit "naturel". Il n'y a rien à interpréter à partir d'un socle universel . Ce qu'ils construisent
participe à l'effacement du sujet. Leur lieu d'exercice n'est pas un lieu, et ce qu'ils pourraient appeler
un rapport de domination n 'est pas un rapport. Leurs machineries fonctionnent sans machinistes.
Leurs démarches, technologies disciplinaires qui s'ignorent en ignorant leur genèse cachée, redressent
les corps et les esprits dans une visée thérapeutique qui n'est qu'assujettissement. Leurs sciences,
molles pour le moins, ne sont que les effets des dispositifs et tactiques de pouvoir. Pour eux, c'est
une chose de lutter contre la loi, contre un pouvoir centralisé qui s'avance à visage découvert. C'en
est une autre, s'il s'agit, avec M. FOUCAULT :
"... de s'orienter vers une conception d'un pouvoir qui, ... au point de
vue de l'objectif, au privilège de l'analyse... (substitue) ... l'analyse d'un champ multiple et mobile de
rapports de forces où se produisent des effets globaux, mais jamais totalement stables, de
domination ": ("LA VOLONTE DE SAVOIR" ,p 135)".
*
* *
MODELE ASILAIRE - MODELE ANALYTIQUE
Revenons un instant aux modèles asilaires et analytiques décrits
par D. EME.
Dans le modèle asilaire, le malade est considéré comme un
mineur, un grand enfant, "... toujours prêt à se soustraire à la discipline et au régime qu'on lui
impose…" (GIRARD, cité par R. CASTEL - "L'ORDRE PSYCHIATRIQUE".)
Cet aliéné, dans la période post-esquirolienne (marquée à ses
débuts par la loi du 30.6.1938 sur l'internement) est soumis à "l'usage raisonnable de la volonté du
médecin", en bref, à un traitement moral nécessitant :
- L'autorité indiscutée du médecin.
- L'isolement "thérapeutique" ("... pour les aliénés, dit FERRUS, traitement et
liberté ne peuvent aller ensemble ... l')
- L'ordonnancement des lieux (temps, usage, espace ... ) organisé par l'aliéniste.
"Il n'est rien de plus digne que celui qui doit donner de la raison
aux autres; que de se faire de tout selon il dispose un instrument de commandement et de puissance ;
que de convertir les objets les plus matériels en éléments d'autorité morale." ("LA RAISON DU
PLUS FORT" -Seuil- Ulysse TRELAT, B. DE FREMINVILLE 1977).
Avec Michel FOUCAULT, ce modèle asilaire serait toujours en place, soit au
sein de l'asile lui-même, soit dans ses extensions dites "de secteur", soit dans les organismes et
dispositifs qui l'entourent et le surveillent (autorités préfectorales, DDASS, police, etc ... ). Certes, le
pouvoir du médecin n'est plus le même que le pouvoir post-esquirolien, le pouvoir moral s'exerçant,
sur un autre mode, notamment au nom de la science. La puissance de la raison est toujours le
modèle proposé par les soignants. D'autre part, et surtout, la règle de l'Asile est essentiellement la
règle administrative, la folie étant administrée comme on administre l'économat. C'est le versant
économique d'une nouvelle autorité morale. Enfin, les organismes extra-hospitaliers, extrapsychiatriques,
et gardiens des bonnes moeurs, exercent une pression-répression énorme au nom de
l'ordre social.
Autorité médicale, autorité de la science, autorité des nécessités
économiques, autorité des surveillants de la paix sociale, sont les composants du nouvel ordre moral
auquel le fou ne peut échapper. Il serait simple d'illustrer cette affirmation.
Pour les fous, pour les marginaux, pour toutes les micro-machines
aléatoires qui mineraient de quelque manière les machines folles de TINGUELY, nous pouvons
reprendre les termes d'Alice MILLER : "... Ce sont l'ordre hiérarchique et le pouvoir qui déterminent
qu'une action est bonne ou mauvaise... l'opinion du plus fort est toujours la meilleure..." (A.
MILLER - "C'EST POUR TON BIEN" - Aubier, 1984).
Michel FOUCAULT nous a dit, nous dirait, que ce nouvel aliénisme exerce la
puissance de sa raison, de sa pseudo-scientificité, de son économisme, aux fins de prendre le pas
sur les originalités, les ratages, les bégaiements et les fragilités. Il nous dit, il nous dirait,
qu'aujourd'hui comme au 19° siècle, n'interrogeant guère l'épistème de notre époque, "…nous
sommes joués par la machine" (R. GENTIS, op. cit) puisque "… la production du discours est à la
fois contrôlée, sélectionnée, organisée, et redistribuée par un certain nombre de procédures qui
ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser l'événement aléatoire…"
("LORDRE DU DISCOURS")
Ainsi toutes les rationalités discursives sont toujours d'usage, aujourd'hui, dans
les multiples micro-pouvoirs, y compris ceux qui, hors de l'asile, entrainent dans leurs codes
l'expulsion de la folie.
Qu'en est-il alors du modèle analytique qui pourrait nous laisser quelque espoir
puisqu'il est supposé réduire au minimum le "pouvoir-savoir" ?
Dans le modèle analytique, nous dit LEBOVICI, "chaque malade fait l'objet
d'une expérience unique, incomparable, et le dialogue qui s'engage avec lui est le premier temps de
toute thérapeutique… Il n'interroge pas pour accumuler des signes et des symptômes…Il écoute
pour savoir qui il est (le malade), ce dont il souffre, pour reconstituer l'ensemble de ses
expériences vécues, et pour définir les modalités de son organisation psychique…" (LE
PSYCHANALYSTE ET LA PSYCHANALYSE AUJOURD'HUI).
FREUD, d'ailleurs, avait souhaité, et espéré, que les institutions psychiatriques
soient dirigées par un psychanalyste, pour une psychanalyse "dans" et "de" l'institution. Ainsi,
dans l'asile, l'accent serait mis sur I'écoute, sur le respect de la parole et de l'être. Une aventure,
des aventures, suivraient le chemin de l'anti-nosographie, et un service personnalisé permettrait
de résoudre les problématiques du pouvoir. Le travail sur le transfert aurait pour but la résolution
du système dominant-dominé. L'accent , dit D. EME, "... n'est plus mis sur la nécessité du
contrôle de la parole, mais au contraire, sur la tentative de contourner au maximum ce
contrôle..." (op. Cit.)
Ainsi présentée, c'est la parole du patient qui est heuristique, l'analyste,
(J. LACAN l'a maintes fois souligné), ayant alors un rôle de ponctuation..
Nous serions, là, dans un proche idéal, mais avec Michel
FOUCAULT, le danger réside tout de même dans la reconstitution d'un discours entendu.
Ainsi, par exemple, la psychanalyse apparaît parfois comme devant
permettre de satisfaire un désir de toute puissance (CHASSEGUET-SMIRGEL "FREUD MIS A NU
PAR SES DISCIPLES MEMES" - R.F.P., p.159). SEARLES, de son côté, ("L'EFFORT POUR
RENDRE L'AUTRE FOU", "LE CONTRE-TRANSFERT") précise que "... l'OMNIPOTENCE n'est
jamais résolue... nos tendances omnipotentes... demeurant en fait notre plus précieuse source
d'énergie..." . Enfin, RACAMIER, prudent, affirme "...qu'il faut être bien psychanalyste pour ne pas
être psychanalyste à tous propos..." ("LE PSYCHANALYSTE SANS DIVAN" - PAYOT, 1973).
Faire parler ne devrait pourtant pas être ambigu, puisque le symptôme,
avec son quantum d'affect qui le rend pathogène, serait mis à distance par le moyen d'une parole
objectivante. On pense à SPINOZA : "Toute passion cesse d'être une passion quand nous en
prenons une conscience claire...". Mais, faire parler le sexe devient l'instrument d'une catharsis SUR
UN FOND D'UNIVERSALITE (le couple répression/interdit, l'universalité du langage et sa fonction
appolinienne, le meurtre du père. la fonction répressive de l'oedipe, la prohibition de l'inceste... (cf
M . SCHNEIDER : "LE TEMPS, AFFECT, LANGAGE" TOPIQUE.11.12 PUF") et DELEUZE et
GUATTARI d'écrire dans "L'ANTI-OEDIPE" : "... ce que la psychiatrie classique a voulu organiser
dans l'asile, ("la fiction impérative de la famille") tout cela trouve son achèvement dans la
psychanalyse et le cabinet du psychanalyste ("ANTI-OEDIPE" p.323).
Qu'en pense M. FOUCAULT de cette psychanalyse qui pourrait -être
libératrice, pourrait contourner les pouvoirs et n'offrirait pas de modèles de conduite ?
Citons ici Jacques LAGRANGE (EMISSION RADIOPHONIQUE, FR.
CULTURE, sur M. FOUCAULT). et ERIBON ("M.F. ET SES CONTEMPORAINS"), DREYFUS ET
RABINON (op. cit.)
-
MICHEL FOUCAULT
ET LA
PSYCHANALYSE
*******
Les rapports de Michel FOUCAULT avec la psychanalyse n'ont pas toujours été très
explicites ni toujours bien compris.
Un certain nombre de points, cependant, sont certains. En 1954 et 1955, M.
FOUCAULT a utilisé la psychanalyse comme appareil critique. Lorsqu'il écrit "la volonté de
savoir", il se distancie de cet appareil sans véritablement l'abandonner.
C'est surtout vers 1970, dès l'instant que sa référence a été celle d'une problématique des
rapports POUVOIR SAVOIR, qu'il n'a plus considéré la psychanalyse comme un facteur de
subversion tout en estimant qu'elle restait un excellent outil contre l'organicisme ou la
phénoménologie vieillissante. Sa crainte à toujours été d'y voir une technologie implicite de
renforcement des contrôles sociaux, mais il a toujours su lui rendre hommage même dans ses
conceptions de ce terme énigmatique: le sujet. Il n'existe pas, pour M. FOUCAULT, de sujet
transcendantal, mais des processus de subjectivation. Ce processus, d'une part, fonctionne par
l'intermédiaire des réseaux de savoir et de pouvoir (autorités scientifiques, politiques, techniques
psychanalytiques ... ) et d'autre part, au travers de la problématique d'une certain discours par lequel
on porte attention à soi : règles d'hygiène, le permis, le souhaitable, etc...
Ce qu'on batit ainsi, c'est un édifice de la sexualité qui devient le principe d'intelligibilité
de l'homme, du sujet. Depuis le 16ème/17ème siècle, par l'intermédiaire du christianisme,de la
médecine, de la psychanalyse et maintenant de la psychologie, la sexualité apparait comme un
problème fondamental, clé de tous les problèmes (y compris celui du sujet) et de leur résolution.
J'exprime, ici, les points de vue de Christian JAMBET, de P. MACHEREY, et de Jacques
LAGRANGE (Radio-France , Fr. Culture - 1994: M. FOUCAULT).
Je crois que le dernier ouvrage de Didier ERIBON est beaucoup plus explicite quant aux
rapports de FOUCAULT et de la PSYCHANALYSE ("M. FOUCAULT et ses contemporains")
notamment dans le chapitre intitulé : "LA DEPENDANCE DU SUJET FOUCAULT ET LACAN).
ERIBON nous dit que LACAN a beaucoup compté pour FOUCAULT, mais dans un sens
qui apparente son influence plus à celle de L. STRAUSS qu'à celle de DUMEZIL.
"LACAN, déclare FOUCAULT, a fait remarquer.... que le sujet n'est pas la forme
fondamentale et originaire... Or, cela , qui l'avait dit ? FREUD, sans doute, mais il a fallu que
LACAN le fasse apparaître clairement, d'où l'importance de LACAN....... (entretien avec WANABE
dans "dits et écrits" 1978).
Si FOUCAULT s'est formé à travers les aléas de confrontations avec des oeuvres, dans une suite
d'hésitations, de repentir, de remaniements, il n'a jamais renié le fait que LACAN l'a aidé à s'arracher
à ses influences et opinions premières. En 1981, il écrit
" Lorsque j'ai lu les textes de LACAN et de LEVI-STRAUSS, j'ai découvert qu'il fallait
chercher à libérer ce qui se cache derrière l'emploi apparemment simple du pronom "JE"…"
(CORRIERE DELLA SERRA - 11/9/1981).
Il est cependant bien évident que FOUCAULT était loin d'être un inconditionnel de
LACAN dont il a dit (N.O. avril 1975) en 1975 que personne ne le comprend mais que tout le
monde se sent concerné; mais qu'en est-il de LACAN à l'égard de FOUCAULT ?
Il ne fait aucun doute (dit ERIBON) que LACAN a lu FOUCAULT avec attention. Dans
une note (du texte "KANT avec SADE") LACAN évoque "l'admirable HISTOIRE DE LA FOLIE
DE FOUCAULT.
En 1968, il écrit à ce dernier qui venait de rédiger un article sur MAGRITTE intitulé : "CECI N'EST
PAS UNE PIPE"
"CHER FOUCAULT
CECI N'EST PAS UNE PIPE
J'ADORE CA. JAI PARLE DE VOUS (NON JE VOUS AI NOMME)
A MON SEMINAIRE"
Le 22 février 1969, FOUCAULT donne devant la société française de philosophie sa
conférence: "QU'EST-CE QU'UN AUTEUR ? QUE PEUT SIGNIFIER "LE RETOUR A" ?
L'allusion à ALTHUSER et à est transparente et LACAN ne s'y trompera pas. Il sera
présent à cette conférence, au COLLEGE DE France, et, après avoir remercié FOUCAULT sur la
pertinence de ses propos, il déclarera :
"ON RETOURNE PEUT ETRE A BEAUCOUP DE CHOSES, MAIS, ENFIN LE RETOUR A FREUD,
CEST QUELQUE CHOSE QUE J'AI PRIS COMME UNE ESPECE DE DRAPEAU, DANS UN
CERTAIN CHAMP, ET LA, VOUS AVEZ REPONDU TOUT A FAIT A MON ATTENTE…..TOUT CE
QUE VOUS AVEZ DIT M'APPARAÎT, AU MOINS AU REGARD DE CE A QUOI J'AI PU Y
CONTRIBUER, PARFAITEMENT PERTINENT" (ERIBON, p 253).
LACAN ne se priva pas de ce petit bonheur et le fit connaître à ses auditeurs quelques
jours plus tard, dans son séminaire du 26 février 1969.
"Il l'a (mon "retour à FREUD") fort bien mis en valeur et montré sa parfaite
information du sens que constitue ce retour......"
Certes, nous l'avons noté avec "LA VOLONTE DE SAVOIR", le rapport de
FOUCAULT à l'oeuvre de LACAN va très largement se modifier, sans véritablement s'inverser.
Certes, la psychanalyse est dénoncée comme une machine de l'AVEU, parmi d'autres, mais
(ERIBON p 256) "FOUCAULT veut essentiellement s'inscrire en faux contre l'un des thèmes qui
dominent l'atmosphère idéologique des années de l'après 68 et passent pour radicalement subversifs :
celui de la désaliénation politique par la libération de la sexualité. Ce discours repose tout entier sur
ce que FOUCAULT appelle "L'HYPOTHESE REPRESSIVE". Il ne s'agit évidemment pas, pour
FOUCAULT, d'inverser ce discours, d'affirmer que la sexualité ne serait pas réprimée. Alors, qu'a-t-il
voulu faire ? La cible de ses attaques est facilement identifiable: l'inflation des thèmes du
FREUDO-MARXISME, l'influence de MARCUSE et des théories de REICH, les fallacieux appels à
la littérature de la transgression (SADE, BATAILLE).
Cependant, si FOUCAULT accorde à la psychanalyse le privilège d'avoir compris, la
première, qu'il fallait récuser les naïves petites machineries simples qu'on imagine lorsqu'on parle de
répression, la rupture s'accentue dès que, dans l'histoire de la sexualité, FOUCAULT remonte vers
l'antiquité grecque et les premiers temps du christianisme, puisqu'une histoire de la sexualité pourrait
valoir comme une archéologie de la psychanalyse.
En 1987, (entretien avec ERIBON), il souligne cependant que LACAN a su reprendre le
paysage philosophique et qu'avec sa rencontre avec la linguistique il a pu reposer la question du sujet
hors des vieilles et fameuses intentionnalités de la conscience.
Ajoutons que les cours de M.F. (cl. Ferrand notamment) ont toujours donné une place
large à la psychanalyse, qu'il y cite souvent LACAN et qu'il recommande à ses étudiants de lire les
revues psychanalytiques.
FREUD, affirme-t-il, nous a libéré de la stratégie des quakers (TUKE) consistant à faire accepter à
chaque malade la responsabilité (et la punition concomitante) de sa maladie, ou encore des
approches françaises, parallèles, avec lesquelles l'asile Esquirolien "devint un instrument
d'uniformisation morale.... où l'on fait comprendre aux fous qu'ils ont transgressé les critères éthiques
universels". (HF, 54).
FREUD,dit-il, a démystifié toutes les structures asilaires, en isolant l'importance de cette
composante essentielle : la relation qui s'instaure entre patient et médecin.
Reste qu'avec M. FOUCAULT, comme avec FREUD ' l'homme est décentré, hors de lui-même.
FOUCAULT et FREUD auraient pu adhérer au "principe" Rimbaldien "MA VIE EST
AILLEURS". Quel est cet ailleurs ? Là est la question. Pour FOUCAULT, le sujet est logé dans les
plis de l'histoire (une histoire particulière, certes), et brille cependant, frêle, lorsque l'homme se
déprend de lui-même. Pour FREUD, le sujet se loge dans les "plis de l'inconscient" lui-même
fonction des aléas d'une vie singulière et de l'héritage des symboles majeurs de notre temps. Ces
deux positions ne sont pas totalement, radicalement antinomiques. L'enclosure des signifiants
fondamentaux chez FREUD ne fait pas l'impasse sur la civilisation qui connote ces signifiants. Ces
discours, leur concertation, c'est à dire l'épistémie, génèrent également une enclosure, plus radicale,
plus holiste, chez FOUCAULT.
Chez l'un et l'autre, c'est bien l'aliénation de l'homme qui est en jeu, une aliénation bien au-delà de la
"folie romantique" de G. DAUMEZON.
Nul psychanalyste, nul Foucaldien, ne nie cette "nuit qui bruit en nous même" et vient colorer notre
vie quotidienne à bas bruit.
Lorsque FOUCAULT écrit "L'ORDRE DU DISCOURS", il faut l'entendre comme le
DESORDRE du discours (système d'exclusion, appropriation, volonté fallacieuse de vérité,
conjuration du hasard, etc ... )
Là, nous ne sommes pas très éloignés des notions de SIGNE et de SIGNIFIANT. Le discours a deux
faces: son organisation raisonnable (celle du SIGNE: cf PEIRCE: "ECRITS SUR LE SIGNE" SEUIL),
et sa face signifiante. La "face signe" du discours nous dit les choses clairement (cause et
signification immédiate de telle assertion) et nous entraîne vers des interprétations "naturelles" mais
erronées : hors généalogie pour M.F., hors la dynamique de l'inconscient pour FREUD. La "face
signifiante" de ce même discours est tout autre : c'est elle qui permet de saisir ce qui s'impose hors de
ma volonté (non sans effort) dans l'expression involontaire de mon être parlant. Ces signifiants
sont virtuels, bien qu'autrefois actualisés, (dans le système archéologie/généalogie chez FOUCAULT,
lors du refoulement primaire chez FREUD).
Persiste cependant le "douloureux" problème de l'interprétation du discours. Cette
interprétation devrait avoir un rôle de référence pour ne pas "flotter" dans les airs. Or, le "coup de
force" de FREUD a été aussi de désigner la barre séparatrice à partir de laquelle une interprétation
devient possible : "TOTEMS ET TABOUS" , horde primitive, dévoration du père, complexe
d'Oedipe. Chez FOUCAULT, cette "barre séparatrice", ce point d'ancrage, de référence, n'existe
pas. La rupture raison/déraison est plus une spirale qui continue à nous entraîner dans la tromperie
qu'un point, situé dans 1'histoire qui nous servirait de guide.
"Je voudrais être porté hors de tout commencement possible", écrit FOUCAULT, mais ".. à ce voeu
si commun, l'institution répond sur le mode ironique puisqu'elle rend les commencements
solennels...... (O. du D.). FREUD, je pense, cependant, n'aurait pas renié cette phrase : "... dans
toute société, la production du discours, (effectivement prononcé), est à la fois contrôlée,
sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en
conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser l'évènement, d'en esquiver la lourde, la redoutable
matérialité...... "(id.)
Un dernier point, qui n'est évidemment pas le dernier point de la question. On a accusé
FREUD de pansexualisme, de biologisme (car disciple d'HERBART), d'antihumaniste pessimiste.
FREUD n'est sans aucun doute pas un humaniste spiritualiste mais la notion d'HOMME n'est pas
pour lui un vain mot, même si cet homme est voué à d'inlassables et douloureux compromis.
Le même reproche d'antihumaniste a été adressé à FOUCAULT. Chez lui, c'est dans la
folie et la poésie, loin des constructions rationalisantes, que se trouve un HOMME, fragile, pas
éternel, mais un instant vibrant. Epistémologiquement, l'homme apparaît dans les kaléidoscopes de
l'épistémie, et loin d'un fondement universel (tel l'universalité de l'Oedipe) il peut disparaître en se
dissolvant dans la raison pure. Son seul recours, peut être (mais, là, j'interprète) serait de chercher
un "appui" (brume de questions et de sensations) dans la dissolution partielle du sujet possible au
travers d'expériences limites (tels BATAILLE, BLANCHOT,ARTAUD....).
Finalement, de quelque manière, FOUCAULT est freudien et lacanien. Mais il est aussi
NIETZCHEEN (puissance dionysiaque, raison et beauté apollinienne), KANTIEN (analyse du
fondement des sciences), voire HEGELIEN (analyse du présent).
Les courant marxistes, phénoménologiques, existentialistes, qui l'ont accueilli ne pouvaient le laisser
indifférent à la subversion freudienne et lacanienne, d'autant plus qu'il se situe dans la lignée de
CAVAILLES, BACHELARD et GANGUILIEM.
Je suis pensé et j'ai pourtant la certitude d'avoir une pensée qui m'est propre. Comment résoudre
l'énigme ? Je pense qu'il n'y a pas de réponse absolue dans la mesure où l'homme n'est que ce que
1'"on" en fait (ce "on" impersonnel de HEIDEGGER) mais je m'engagerais volontiers à répondre
ceci : l'énigme est à résoudre au travers des aléas du transfert psychanalytique, mais aussi de la brume
des questions, de la "déprise" de soi, des frontières ombreuses de la folie, du clair-obscur des
expériences équivoques de la poésie et de l'érotisme, du respect des singularités... Ainsi, pensant
(étant pensé... un peu moins) j'ai le sentiment d'être à la fois foucaldien et freudien, et la certitude de
prendre un chemin contraire à tous les fascismes, biologiques, darwiniens et autres, tout en
respectant une éthique s'abstenant "d'universaux".
UN RESUME ?
Comment se résumer après ce parcours un peu confus (et incomplet) ?
Pour ce faire, j'avancerais volontiers cinq thèmes Foucaldiens:
1) La psychiatrie, en rompant les symbioses de la folie et de la raison, traine son inlassable
monologue, délimite son territoire et y tend les pièges de son discours artificiel.
2) Elle n'a pas acquis de spécificité véritable et ne peut que par un coup de force, délimiter son
objet puisqu'elle n'a pas d'objet mais des pratiques.
3) Elle ne peut s'enorgueillir de la lente montée historique d'un progrès puisque son savoir:
"... ne serait nullement le fait d'esprits lucides.. ni même du génie d'époques d'où liberté et lumière
confondues continueraient progressivement à nous éclairer comme un grand phare"
(DEM.ANGEAT : "Revue Française de Psychiatrie" oct. 1989)
4) La science molle et hybride tente vainement de revenir à l'unicité médicale mais il ne peut y
avoir recours ni aux lois objectives ni à la subjectivité pure " ... le seul recours possible est aux
pratiques culturelles qui l'ont fait ce qu'il fait..." (Dr. et Rab. op, cit.)
5) Il ne peut amener le "fou" à comprendre le sens qui se dissimule derrière ses conduites
habituelles... Plus encore "... la découverte d'un sens définitif pourrait détourner le "déraisonnable du
type d'entendement qui pourrait l'aider à résister aux pratiques de domination de son époque..." (id.)
CONCLUSION
J'en arrive à ma conclusion qui n'en sera pas une, conscient d'avoir été confus, partial,
trop capté par les phénomènes du pouvoir.
FOUCAULT est mobile, complexe, refusant tout socle à sa pensée. Parfois vilipendé,
souvent admiré, on le taxe ici de grand pervers tandis qu'ailleurs, il devient l'exemple du parfait
citoyen philosophe.
"Les psychiatres, dit H. EY, ne peuvent reprocher à M. FOUCAULT d'avoir confondu
l'usage libre et génial de la déraison, de l'irrationnel , de l'imaginaire, avec la "VRAIE" maladie
mentale, que si eux mêmes ne succombent pas à cette tentation. Si M. FOUCAULT ne nous a pas
donné mauvaise conscience, il nous a rappelé à la conscience de l'exacte limite de la psychiatrie,
limite qui seule peut la fonder. Qu'il reçoive donc non pas les excuses que son courage intellectuel
refuserait, mais nos remerciements" (fin de citation).
Remerciements, sans doute, mais à la condition d'être psychiatricide, de se faire HARAKIRI
(Pardon, SEPUKU pour les lacaniens).
DERRIDA nous dit que l'HISTOIRE DE LA FOLIE est un livre génial, immense, intense,
multiple dans ses figures, dont il est impossible de mesurer le retentissement. Mais, aussitôt , il
ajoute que cette histoire de la folie est un peu comme un virus introduit dans la matrice du langage de
la psychiatrie et de la psychanalyse ("PENSER LA FOLIE" : GALILEE)
FOUCAULT affirme-t-il, dit à la fois le "COUP DE GENIE" de FREUD (c'est bien son mot) mais
ajoute que la psychiatrie et la psychanalyse n'ont été possibles qu'une fois la folie maitrisée et exclue
du drame (HISTOIRE DE LA FOLIE, p.104).
BAUDRILLARD nous affirme que l'écriture de FOUCAULT est parfaite mais qu'elle
sature tout l'espace pour confondre Pouvoir et Désir dans une force de séduction qui est une sorte de
leitmotiv qui sert d'indice de vérité.
L'écriture de FOUCAULT dit-il, est "trop belle pour être vraie" et, nous envoûtant par son
agencement mythique, nous laisse devant la vérité, rien que la vérité, la "vraie" vérité.
Les pouvoirs publics n'en finissent pas de nous vanter l'intérêt de l'hôpital entreprise et
quand nous critiquons l'organisation pyramidale de cet hôpital (le flan opposé au mille feuilles,
comme dit J. OURY), M. FOUCAULT nous montre que le pouvoir est essentiellement interstitiel ,
"baignant le réseau poreux du social, du mental, des technologies et des corps" ; plus encore, ce
pouvoir peut être créateur.
Lorsqu'on brandit devant nous le DSM III, ou quelque classification plus savante des
maladies mentales, FOUCAULT (après ELLENBERGER d'ailleurs: Evol. psych. 1963) se gausse de
nos jardins des espèces.
Quelle filiation choisir ? PINEL, JANET, MINKOWSKI ? DEBRAY-RITZEN et P.
CHANGEUX ? GAUCHET et son INCONSCIENT REFLEXOLOGIQUE ? FREUD et LACAN ? ou
HOLDERLIN, NERVAL, VAN GOGH, ROUSSEL, ARTAUD, voire P. RIVIERE ?
Je ne saurais répondre à ces questions. Je pense, simplement, qu'avec FOUCAULT,
elles doivent nous hanter.
Je pense aussi que ce serait faire un contresens que de demander à l'auteur de "l'HISTOIRE
DE LA FOLIE" des prescriptions sur une juste politique de la santé. Etudier les conditions de
l'histoire d'un discours psychiatrique, s'interroger sur ce qui a rendu possible l'hôpital, dépister les
stratégies de pouvoir masquées sous d'apparents progrès moraux de l'humanité, n'a pas pour fin de
porter des jugements de valeurs et de dire le JUSTE (M.Françoise COTE -JALLADE). Affirmer que
dans l'analyse du sens et des fins, il ne faut pas nous appuyer, sans l'interroger en tous cas, sur
quelque principe universel et totalisateur, n'est pas un ordre, mais un engagement à de petites luttes
quotidiennes et à l'interpellation de nos évidences, de nos postulats, de nos familiarités admises, de
nos habitudes, de nos manières de penser ou façons de faire.
Quelle tâche nous assigne M. FOUCAULT ?
Il nous demande de n'être pas le socle de la vérité, de n'avoir pas, comme le dit
DELEUZE, "l'indignité de parler pour les autres".
FOUCAULT nous dit que nos évidences sont précaires, qu'il nous faut constamment
reprendre la mesure de nos démarches et de nos institutions. Il nous dit également que nous ne
devons pas chercher pour confirmer ce que nous savons déjà, mais que nous devons constamment
être capables de nous déprendre de nous même,
En psychiatrie, comme ailleurs, (je cite FOUCAULT), "il y a des moments où la question
de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoir autrement qu'on ne voit est
indispensable pour regarder et réfléchir".
Soit. Cela ne saurait satisfaire les idéologues de tous bords (notamment ceux qui
s'ignorent en tant que tels), mais, si, inlassablement, nous devons être les destructeurs des évidences
et des universalités, la psychiatrie est-elle encore possible ?
Là encore, je ne saurais répondre, tout au moins pas sans larmes. Mais, alors, je vous le
demande, en revenant à mon titre, doit-on oublier FOUCAULT ?
Orientations bibliographiques
Œuvres de Michel Foucault
- 1954 : Maladie mentale et psychologie, PUF
- 1961 : Histoire de la folie à l'âge classique, Plon
- 1963(1) : Naissance de la clinique, PUP
- 1963(2): Raymond Roussel, Gallimard
- 1966 Les Mots et les choses, Gallimard
- 1969 L'Archéologie du savoir. Gallimard
- 1971 L'ordre du discours.Gallimard
- 1975 Surveiller et punir, Gallimard
- 1976 Histoire de la sexualité, tome 1, La Volonté de savoir, Gallimard
- 1984(1) : Histoire de la sexualité, tome 2, L'Usa-e des plaisirs, Gallimard
- 1984 (.2): Histoire de la sexualité. tome 3, Le Souci de soi, Gallimard
(La parution du tome 4 de l'Histoire de la sexualité, "Les Aveux de la chair", était annoncée pour
l'automne 1984, lors de la mort en juin de Michel Foucault)
Ouvrages collectifs ou présentations de textes
- 1973 : Moi, Pierre Rivière... , travail collectif dirigé par Michel Foucault, Gallimard, collection
Archives
- 1978 Herculine Barbin, dite Alexina B., Gallimard
- 1982 Le Désordre des familles. Lettres de cachet des archives de la Bastille présentées pir A.
Farge, et Michel Foucault, Gallimard, collection Archives
Préfaces
- 1951 Binswanger, Le Rêve et l'existence. Desclée de Brouwer
- 1969 Arnaud et Lancelot, Grammaire générale et raisonnée, Paulet
- 1970: Brisset, Grammaire logique, Tchou
- 1970 Georges Bataille, OEuvres complètes, Gallimard
- 1977 Jeremy Bentham, Le Panoptique. Belfond