
Le
rêve de Freud est-il un cauchemar théorique?
Réponse
à deux objections d'Adolf Grünbaum.
(Communication
au colloque de Rennes, "Le rêve… cent ans après")
L'exercice
qu'on va lire correspond à une forme connue du débat philosophique: c'est la réfutation
d'une réfutation, nommément, de celle qu'on peut lire dans ce qui a été le
premier texte d'A. Grünbaum mis à la disposition du public français, et qui
porte le titre de "Deux objections inédites essentielles à la théorie
freudienne des rêves" (1). Mais
comme A. Grünbaum, infatigable polémiste, a toujours entendu donner un tour
extrêmement virulent à ses objections anti-freudiennes, il semble raisonnable
d'ouvrir la discussion en posant deux préliminaires, de nature à maintenir
l'argument à l'intérieur de certaines limites:
·
A. Grünbaum n'est pas un
adversaire de la psychanalyse en tant que telle, ni de la pratique des cures, ni
de la théorie freudienne. Ce qu'il récuse avec force, c'est, d'une part, la
simple validité des arguments proposés par Freud et ses successeurs à l'appui
des thèses de la psychanalyse, et, d'autre part, la prétention de la
psychanalyse à être un traitement qui se distingue des autres psychothérapies
par les traits spécifiques communément allégués par les psychanalystes.
·
L'analyse des rêves contraires
au désir est un moyen pour A. Grünbaum de nettement démarquer sa philosophie
de la psychanalyse de celle de Popper: car l'argument (double) que le texte cité
plus haut développe ne consiste pas du tout à dire que la théorie du rêve
est infalsifiable (en d'autres termes, qu'elle est une hypothèse théorique
formulée de façon telle qu'aucune donnée empirique ne puisse ni l'infirmer ni
la confirmer), mais qu'il y a de solides raisons de penser qu'elle est fausse.
Un élément important du débat (on aura à y revenir) est le refus, chez A. Grünbaum,
de la critique poppérienne de l'inductivisme: Freud, explique A. Grünbaum,
n'est absolument pas un théoricien qui suit les règles de l'inductivisme
"énumératif" (et naïf) auxquelles Popper tend à réduire tout
inductivisme. Au contraire, il s'appuie sur des arguments par convergence selon
la méthodologie référée traditionnellement à Whewell. Dans le cas qui nous
occupe, A. Grünbaum ne reproche pas du tout à Freud de soutenir sa thèse sur
le rêve (c'est un "accomplissement de désir") sur la base d'une
liste d'exemples favorables. Il lui reproche de mal construire son hypothèse,
en sorte que les exemples invoqués ne la justifie qu'au prix de sophismes intolérables,
et qu'elle est en outre exposée à des conséquences inaperçues et
destructrices, même en supposant qu'elle est vraie.
Ceci
posé, toute théorie du rêve est exposé à deux abîmes dont il faut avoir
sous les yeux la représentation la plus claire. La position que j'ai défendue
(2), touchant le but que Freud
poursuit dans la Traumdeutung, consiste à dire que le désir rend
raison du rêve, autrement dit, qu'il y a "quelque chose" de
quoi l'interprétation du rêve tant l'interprétation que le rêveur produit de son rêve au
réveil et¾est
vraie qu'il destine au
psychanalyste, que l'interprétation au second de gré, interprétation sur
l'interprétation du rêveur, que produit le psychanalyste durant la séance. On
pourrait appeler "réalisme minimal" cette thèse, parce qu'elle dit
à la fois qu'il existe bien un rêve (c'est ce dont l'interprétation est
vraie, et il faut dire en quel sens), mais que le rêve est indissociable du récit
qui en est fait, même si le récit n'est pas que la description fidèle, neutre
épistémiquement ou axiologiquement, autrement dit, le tableau isomorphe d'une
imagerie mentale nocturne quelconque, qu'on pourrait idéalement (en concevant
un oniroscope), opposer au récit du réveil pour le rectifier. Si
Wittgenstein a donné quelques arguments, développés par Malcolm, pour
soutenir que le rêve, en un sens, n'existe pas, qu'il est un vécu
mental dont on ne peut rien dire en dehors du jeu de langage dit du "récit
de rêve", et contredire ainsi les tendances naturalistes de Freud, A. Grünbaum
se situe à l'autre extrême du spectre: à ses yeux, le rêve est bien un état
psychique objectif, et son imagerie spécifique, son existence comme fait
mental nocturne est cela même dont Freud doit fournir l'explication
causale, le contenu thématique du rêve (les raisons, motifs, excuses ou
intentions qu'il enveloppe) étant produit du même pas que le matériau imagé
sous l'action d'un désir. Naturalisme conceptuellement réfuté d'un côté,
naturalisme épistémologique exalté de l'autre, mais dans les deux cas, pour
le plus grand malheur de l'argument de Freud. C'est entre ces deux extrêmes que
je tente de me situer.
Que
dit A. Grünbaum?
1.
Les rêves contraires au désir ne peuvent pas être des cas particuliers
d'accomplissement de désir, comme le prétend Freud, où le désir que Freud
ait tort fournirait le motif paradoxal du contenu manifeste, joint (c'est un
second facteur), au fait que la non-satisfaction d'un désir peut être un moyen
d'en satisfaire un autre.
2.
Si le refoulement est un facteur étiologique indispensable de la
production du rêve, alors de la levée thérapeutique du refoulement, devrait
suivre une diminution quantitative des états oniriques, diminution observable
objectivement (par exemple, par l'analyse des mouvement oculaire rapides en
sommeil paradoxal).
Touchant
le premier point, A. Grünbaum s'appuie sur le premier des six contre exemples
à la théorie du rêve-accomplissement de désir, qu'on trouve à la fin du
chapitre 4 de la Traumdeutung, consacré à la déformation dans le rêve.
Désignant ce bref endroit de Freud, A. Grünbaum écrit: "Peu d'écrits
d'un penseur de cette envergure alignent en quelques phrases autant de sophismes
que dans ce passage". Je trouve donc stimulant de tenter de prouver que peu
d'écrits d'un penseur de l'envergure d'A. Grünbaum alignent en quelques
phrases une masse aussi atterrante de contresens sur la signification de ce
qu'il lit (3).
*
Soit,
pour commencer, la thèse 1. A. Grünbaum décortique le court exemple freudien
en 3 prémisses, qu'il réfute successivement. La rêveuse, une des plus
"spirituelles" (4) de toutes
ses patientes hystériques, rêve le lendemain du jour où Freud lui a expliqué
que le rêve accomplit un désir qu'elle part à la campagne avec sa belle-mère,
alors qu'elle avait tout fait pour l'éviter. Selon A. Grünbaum, on peut en déduire
que Freud croit:
1.
Que ce contenu manifeste contredit de façon flagrante sa théorie du rêve;
2.
Qu'on peut en déduire que le rêve est causé par le désir que Freud
ait tort;
3.
Que ce motif de désir est la cause du contenu des images oniriques du rêve
de la nuit.
Ces
trois prémisses lui paraissent extravagantes. J'opposerai pourtant point par
point à la réfutation proposée la contre-réfutation qui convient.
Réfutation
1. Elle est en fait double. Vu que pour Freud les désirs sont
ambivalents, rien n'exclut logiquement que le contenu manifeste du rêve ne
satisfasse un désir d'accompagner la belle-mère, désir dont rien aux yeux
d'A. Grünbaum ne prouve d'ailleurs l'existence, mais qui n'est pas exclu dans
le tableau qui nous est fait du rêve. Mais même en supposant que le rêve démente
pour de bon la théorie de Freud, il est aberrant alors de dire que ce
n'est qu'un contre-exemple apparent. Encore plus grave, Freud
s'autoriserait une amphibologie coupable. D'un côté, il y a le fait que le rêve
manifeste "montre" à la patiente (i.e. "représente à
ses yeux") son désir que Freud ait tort comme désir accompli; de l'autre,
ce rêve "montre" à Freud (i.e. "justifie l'inférence décisive")
que le désir qui le cause est précisément celui qu'il ait tort. Les deux
choses ne peuvent se produire en même temps, dit A. Grünbaum, parce qu'on ne
peut pas considérer comme étant le résultat d'une inférence sur le rêve
cela même qui est présent et lisible dans le rêve, et qui est considéré,
justement, comme tel dans le récit que fait la patiente.
Ou
bien donc le rêve est ambivalent et le rêve de la patiente ne contredit pas la
théorie, ou bien il ne l'est pas, il est bien un contre-exemple, et il n'y a
rien du tout à inférer de ce que le rêve "montre" à la patiente,
sinon à en récuser par un sophisme brutal le contenu clairement contraire à
la théorie. Contre-réfutation 1. La scène qu'imagine A. Grünbaum est
douteuse: où puise-t-il la certitude que la théorie du rêve-désir exposée
la veille était celle du désir avec son ambivalence inconsciente?
L'ambivalence est affective, et on ne voit ici aucun affect: ce n'est justement
pas un rêve d'angoisse, cas discuté plus loin. Bien plus, le rêve est présenté
par la rêveuse comme contraire au désir, et comme dans tous les rêves de
la Traumdeutung, ce n'est jamais seulement le contenu manifeste du rêve
qui est analysé, mais ce qu'en dit le rêveur, et l'interprétation préalable
qu'il en donne. Pour perdre cela de vue, il faut ignorer absolument le procédé
technique de Freud, tel qu'il est exposé dans la longue et capitale note sur
Artémidore du chapitre 2, et oublier qu'il refuse d'interpréter les propos du
rêveur s'il ne commence pas à fournir lui-même une interprétation de son rêve
(5). C'est la raison pour laquelle
l'amphibologie que suspecte A. Grünbaum est imaginaire. Freud interprète non
pas le contenu du rêve manifeste en soi, mais la signification
attribuée à ce rêve par la rêveuse dans le cadre de sa cure: en un mot,
sa spirituelle façon de lui damer le pion en interprétant ce rêve comme un
démenti. Le décalage qui arrête A. Grünbaum est dû au fait suivant. Ce
que le rêve "montre" à sa patiente (lui met sous les yeux), c'est
que Freud à tort dans ses explications, et c'est du moins ainsi qu'elle voit
son rêve, comme un démenti; ce que le rêve "montre" à Freud (ce
qu'il infère, en un sens très général), c'est que ce sur quoi on souhaite
qu'il ait tort est sans doute bien différent de la simple théorie du rêve,
prise ici comme prétexte. Et il explique alors que la patiente ne voulait pas
admettre à cette époque l'interprétation bien plus désagréable des symptômes
pour lesquelles elle avait consulté. En omettant de rappeler ici le
contexte de la cure et le désir refoulé d'arrière-plan, A. Grünbaum déforme
complètement la situation.
Réfutation
2. Elle est en fait double. Il semble tout d'abord aberrant à A. Grünbaum
qu'on puisse admettre une inférence de la forme: "Le rêve montrait que
j'avais tort" donc "Le désir de la patiente était que je
puisse avoir tort", même dans l'éventualité (qu'il croit fausse, mais
pour de fausses raisons), où le rêve montrerait que Freud à tort. Et c'est là
qu'A. Grünbaum fait intervenir le reste du rêve et la désagréable interprétation
des sources pathogènes de ses symptômes dont la patiente craignait la révélation.
Car, si Freud doit faire intervenir ce désir refoulé supplémentaire, c'est
parce qu'il doute que le désir de lui donner tort soit suffisant pour motiver
causalement le rêve des vacances avec belle-mère. A. Grünbaum conçoit donc
assez confusément que c'est toute la stratégie interprétative de Freud
que ce rêve contraire au désir vise à récuser. Mais il y voit surtout la
recherche d'un soutien "empirique" supplémentaire, et l'aveu d'une
faiblesse principielle de l'argument de Freud. Contre-réfutation 2. A.
Grünbaum se rend bien compte que cette seconde partie de sa réfutation repose
sur une critique beaucoup plus générale de la causalité motivationnelle du désir
qui fera l'objet de la discussion suivante. Ce qu'il y a donc à considérer ici
est la simple chose suivante: on traite comme une inférence causale entre événement
logiquement indépendants (d'un côté le rêve montrant que Freud a tort, de
l'autre, le désir que Freud ait tort), une articulation qui ne se présente
nullement sous cet aspect. En réalité, le simple fait de raconter ce rêve à
Freud en l'interprétant comme un démenti n'exige de Freud aucune espèce d'inférence
causale référée à un mécanisme obscur: il se contente tout simplement
d'enregistrer que, si cela lui est dit dans cette intention, l'intention de désir
qui se révèle ainsi justifie non seulement la signification que la patiente prête
d'elle-même à son rêve, mais témoigne de dispositions plus générale à l'égard
des théories de Freud et de son étiologie hypothétique bien connue des névroses.
Il est ahurissant de voir démembré comme une relation causale à fonder
empiriquement le lien logique entre une signification et l'ensemble des raisons
et des dispositions qui la rende intelligible. L'asymétrie qui arrête A. Grünbaum
est peut-être due au fait que parmi les éléments contextuels qui donnent au récit
de la patiente sa signification, il faut inclure ce qu'elle désire en le disant
à Freud dans le cours de sa cure. Mais ce n'est rien d'extraordinaire:
n'importe quelle parole affectivement investie ne devient intelligible qu'à la
lumière des circonstances de son énonciation, et lorsqu'on ne tient pas
simplement compte de ce qu'elle dit, mais du fait qu'elle soit dite (ainsi, dans
telle ou telle circonstance, etc.). C'est pourquoi il est faux de croire que le
premier désir (que Freud ait tort) a besoin du secours d'un second (que les événements
pathogènes à l'origine de sa névrose n'aient jamais eu lieu), comme si c'était
deux entités psychiques venant se renforcer. D'abord, ce second désir n'est
intelligible qu'à la lumière de l'interprétation que Freud s'apprête à en
donner, puisqu'il avait déjà, à l'époque, nous dit-il, arrêté sa
conviction sur le fond de l'affaire. Mais du coup, loin d'être des entités de
désir distinctes, le désir que Freud ait tort sur le rêve et celui que ses
interprétations générales des causes de la névrose soient fausses sont deux
faces d'un unique projet intentionnel défensif, en un mot, de ce que
Freud nomme quelques pages plus loin en synthétisant sa réflexion,
"intention de refoulement" (Verdrängungabsicht) (6).
Il n'y a pas plus de raison légitime de séparer une signification alléguée
de ses raisons, qu'une seule de ces raisons de toutes les autres, qui
constituent le réseau motivant de la signification du rêve, et qui se négocient
entre la patiente et le psychanalyste.
Réfutation
3. Or, c'est très précisément ce que refuse A. Grünbaum: qu'on
puisse ici recourir, si peu que ce soit, à la dimension intentionnelle, et
traiter le désir la raison d'être du rêve. Comme il le martèle dans tous ses
écrits polémiques, un tel procédé, loin de rendre compte du projet freudien,
lui est radicalement contraire. Car Freud, pour A. Grünbaum, ne se donne pas
pour but d'expliquer le simple contenu de sens du rêve, mais l'existence même
du rêve, en tant, certes, qu'il est doué de sens. On ainsi comprend très bien
qu'en invoquant un désir, on puisse rationaliser le contenu sémantique, ou ce
que "veulent dire" les images de la nuit; mais pas du tout que de
telles images existent, et que, comme phénomènes psychiques nocturnes, un désir
ait suffit à les produire. D'où Freud puise-t-il que le désir de lui donner
tort devait "produire" non pas simplement un rêve dont le contenu de
sens est de lui donner tort, mais précisément cette fantasmagorie imaginaire
qui figure un séjour à la campagne avec la belle-mère, plutôt que n'importe
quelle imagerie alternative, interprétable de façon équivalente? Dans le cas
du rêve contraire au désir, A. Grünbaum se scandalise donc que Freud ait
poussé la "légèreté méthodologique" jusqu'à ne pas tenter de
comparaisons statistiques intégrant le pourcentage des masochistes dans la
population générale: en l'absence de tout mécanisme mental objectif qui
explique la production de l'imagerie onirique sous l'action d'un désir, il n'y
a pas, en effet, d'autre voie scientifiquement fiable pour rendre crédible l'idée
que les rêves contraires au désir qui se manifestent lors des cures ont pour
cause de tels désirs masochistes, et pas d'autres facteurs, quels qu'ils
soient. Sans oser soulever, avec A. Grünbaum, la question controversée de
savoir si les singes ont moins de rêves contraires au désir que les patients
hostiles à la psychanalyse, disons que si la question est une question causale,
on peut broder à l'infini sur ce thème. Après tout, pourquoi un désir
produirait-il un rêve plutôt qu'un lapsus, un acte manqué, ou un symptôme? A
l'arrière-plan, se profile le coup de grâce qu'A. Grünbaum se plaît à asséner
à la psychanalyse dans la plupart de ses essais: si le désir est simplement
requis pour rendre compte des contenus sémantiques, et pas des faits
psychopathologiques qui ont ces contenus sémantiques, alors guérir en
psychanalyse n'est rien d'autre que redécrire, en les rationalisant
autrement, des états mentaux qui restent factuellement inaltérés tout
au long du processus thérapeutique (si l'on peut dire!). C'est une source
intarissable de plaisanteries: "Avant, j'avais tel symptôme, maintenant je
l'ai toujours, mais je ne trouve pas ça si mal…" Contre-réfutation 3.
Comme il n'y a pas le moindre fondement textuel aux reproches qu'A. Grünbaum
adresse à Freud (où diable trouver dans cet infime passage du rêve des
vacances l'esquisse de l'embryon de la plus petite hypothèse préliminaire
touchant l'imagerie onirique?), notre critique trouve que Freud n'aurait pas dû
écrire la Traumdeutung comme il s'y est pris, et s'étonne qu'un
naturaliste aussi conséquent que lui ne pense même pas à des précautions
tout à fait élémentaires dans la formulation de l'argument qui ne peut, bien
évidemment, qu'être le sien. Après avoir soigneusement découpé le texte de
façon à y effacer les traces gênantes du recours délibéré et logiquement nécessaire
à la notion d'intentionnalité, Freud est reconstruit en sorte qu'il coïncide
uniquement avec la figure d'un savant causaliste, dont le but n'est pas de
justifier, à partir du désir qui est leur raison d'être, une stratégie
d'interprétation du sens des rêves, mais d'expliquer l'existence matérielle
de rêves qui, par hasard sans doute, ont du sens, et parfois désagréablement
névrotique. Car c'est bien cela qu'on veut nous faire entendre: le rêve dont
parle Freud serait uniquement une fantasmagorie nocturne, et qu'il nous émeuve,
nous interroge, nous inquiète, tout cela n'est qu'une question de description,
révisable comme toutes les rationalisations, et en tous cas ontologiquement indépendant
du fait psychologique objectif survenu dans le sommeil. On se demande
franchement quel texte lit A. Grünbaum! Pas un seul exemple de Freud n'est
isolable du fait qu'il est rapporté, ni des associations qui l'accompagnent,
tout simplement parce que le rêve avec l'interprétation initiale qu'en
donne le patient (ne serait-ce que celle selon laquelle il est intéressant de
la rapporter au psychanalyste parce que cela aura peut-être une importance dans
la cure!) expriment les dispositions du rêveur, et que ce sont ces
dispositions à rêver, présumées homologues aux dispositions à faire des
symptômes et des actes manquées, etc., qui sont le thème de l'objectivation
freudienne de la vie psychique (7).
L'intérêt cardinal du rêve, à cet égard, c'est qu'il n'existe que
rapporté, et que le fait de le rapporter à quelqu'un est même le noyau le
plus simple du "transfert", qui doit témoigner de l'invariance
dispositionnelle de ce rapport. Die Traumdeutung n'est pas Die
Traumslehre, et l'interprétation du rêve n'est pas moins, ici, la méthode
que l'objet: que penser du fait que nous ne puissions pas faire autre chose
qu'interpréter ce que nous avons rêvé, en le rapportant? Il n'y a pas de
biais, en effet, qui contourne le récit du rêveur au réveil, et permette d'en
tester l'adéquation réelle. Il en ressort trivialement que les voies qui
conduisent de tel désir à telle image nocturne ne sont pas déterminée
causalement par un mécanisme endogène: tout dépend, et Freud en fait même
une condition du rêve, des excitations externes, ou des souvenirs du jour
d'avant, etc. Là où la disposition (éventuellement morbide) du rêveur va se
manifester, c'est dans l'interprétation du rêve, et même, plus profondément
sans doute, dans ce qu'il appelle l'"élaboration secondaire",
autrement dit, dans le tissage fantasmatique de son sens, à partir de tout bois
dont il fait son feu. Dans le cas du rêve contraire au désir, c'est un
souvenir tout récent, issu explicitement de la cure et de son contexte transférentiel,
qui est mis au service du désir de démentir la théorie de Freud (du rêve
comme de la névrose): et la même disposition à le contredire s'exprime
tant dans le fait de lui présenter ce rêve comme contraire à ses théories,
que dans le démenti plus vif et la résistance plus profonde, qui concernent la
révélation désagréable des sources ultimes des symptômes de la patiente. La
dissociation entre le rêve-objet et son sens dans le récit du rêve, pilier de
l'argument d'A. Grünbaum, principe de la vérification extra-clinique
(statistique ou éthologique) de la corrélation entre le désir-cause du rêve,
et la fantasmagorie onirique-effet, n'est qu'une fiction herméneutique
parasitaire, liée à l'obnubilation d'A. Grünbaum pour les expressions
causales de Freud détachées du contexte intentionnel et téléologique de leur
usage. Quant à la blague grâce à laquelle je synthétise plus haut le nerf de
l'argument antithérapeutique sous-jacent à ce débat, elle semble très légitime:
elle exprime exactement le dépit qu'on ressent, à l'occasion, de ne pouvoir se
mettre à la place de celui qui a modifié ses dispositions subjectives;
elle fait partie des sous-produits cocasses, mais conceptuellement inévitables,
d'un traitement mental qui se refuse à tout critère normatif portant sur la
satisfaction intime d'un individu singulier. Qu'on se demande, d'ailleurs,
comment se fixer pareil but, sans s'exposer marginalement à cette éventualité,
sur le modèle éculé de l'homosexuel qui demeure homosexuel, sa
"fixation" continuant de scandaliser la famille, mais qui ne boit plus
pour endiguer sa culpabilité (8). Un
usage possible de la critique d'A. Grünbaum, sous ce rapport, c'est de rappeler
les limites de la thérapie psychanalytique: ce qui est exquis ne peut pas être
massif, et n'est sans doute pas quantitativement spécifique (par rapport à
d'autres procédés de soins psychiques plus invasifs).
La
seconde thèse d'A. Grünbaum est en réalité le développement caricatural de
ce qui doit désormais apparaître comme un contresens total sur l'objet de
Freud; car elle présuppose que le rêve non seulement peut, mais doit être
objectivé hors du récit (transférentiel) où il est rapporté.
*
Soit
donc maintenant la thèse 2, qu'on peut expédier plus vite.
Si
les rêves et les symptômes sont étiologiquement homologues, dit A. Grünbaum,
il devrait arriver le corollaire suivant, non prévu par Freud, mais logiquement
nécessaire: les analysants à long terme dont les refoulements (causalement
requis pour la production du rêve) sont levés par la thérapie, devraient
moins rêver. Et l'on devrait pouvoir, en supposant que le sommeil paradoxal et
les mouvements oculaires rapides sont des contreparties objectives du rêv,
observer une diminution de leur fréquence. Mais cela n'a pas lieu (9).
Il
est vrai qu'on ne peut pas objecter à A. Grünbaum que Freud ne l'a pas voulu,
et que donc, on ne devrait pas lui reprocher de laisser cette malheureuse
possibilité ouverte. Ce qui néanmoins mérite d'être souligné, c'est que
Freud, comme n'importe qui, distingue rêves et symptômes par ceci, que les rêves
ne sont pas toujours pathologiques, et que, lorsqu'ils le sont, ils ne
sont jamais tout seuls, mais accompagnés de manifestations supplémentaires
(de cauchemars, mais aussi, justement, de symptômes ressentis dans la vie éveillée).
En ce sens, le rêve n'est pas du tout à soigner. Davantage, c'est un
lieu commun de la Traumdeutung que l'éloge du rêve, réservoir de création
psychique et de mobilisation intime de l'imaginaire sous l'action de la vie
pulsionnelle. Mais, insiste A. Grünbaum, pourquoi "le contenu thérapeutique
du modèle du compromis de Freud ne devrait pas s'appliquer également à la
production du rêve et à la formation du symptôme névrotique ordinaire?"
(10) Autrement dit, si un symptôme
objectif dans le comportement disparaît sous les yeux de l'observateur
impartial lorsqu'est levé le refoulement du désir qui en était la cause,
pourquoi les rêves, compte non tenu de leur sens (de leur "contenu thématique",
dit A. Grünbaum), mais en tant que faits psychiques nocturnes objectivables, ne
devraient-ils pas, eux aussi, s'évanouir dans la cure? Le même refoulement
(comme structure de compromis) est en effet responsable de leur existence à
tous deux!
La
confusion est ici si noire qu'on ne sait plus par quelle extrémité la prendre.
Autant qu'on puisse comprendre de quoi parle A. Grünbaum, il semble que
l'homologie étiologique à laquelle il fait allusion résulte de la croyance
selon laquelle le désir est une cause à la manière d'un agent mécanique déclenchant
des productions psychiques observables indépendamment de ce qu'en dit le
rêveur qui les rêve. Les symptômes, chez A. Grünbaum, sont d'ailleurs, bien
qu'il ne thématise pas ce point et le tienne pour acquis, constamment compris
comme ceux qu'objective la psychopathologie (paralysies, mentismes, etc.,
toujours décrits en psychiatrie sans qu'on développe le moins du monde leur
valeur significative, tenue pour idiosyncrasique, autrement dit, pour
arbitraire). Or, comme les symptômes sont en quelque sorte "hors de la tête"
de celui qui en souffre (dans l'espace public, dans son corps ou sa conduite),
et que ce sont ces mêmes symptômes dont on attend la guérison (et elle ne
peut être que leur disparition matérielle), par une sorte de parallélisme, la
même efficacité causale du désir refoulé devrait, "dans la tête"
du rêveur, guérir de rêver (le rêve devrait matériellement disparaître).
Mais si Freud a jamais présenté la moindre espèce d'intérêt en
psychopathologie, c'est justement pour avoir soutenu qu'il n'existe pas de
"symptômes objectifs" au sens de la psychiatrie banale: ce qu'on
appelle une paralysie ou un mentisme (et même une hallucination!) est une
abstraction obtenue par généralisation, qui abolit le relief du phénomène
singulier et le rend inintelligible. Ce que Freud guérit, s'il guérit quoi que
ce soit, n'est pas une paralysie hystérique en général, c'est une
inhibition à accomplir telle action déterminée, que n'importe qui
d'autre aurait pu faire, sauf cette patiente (qui n'a strictement aucune
lésion neurologique incapacitante), pour telle ou telle raison contextuelle
dont elle ne veut rien savoir. Il n'y a donc pas de théorie de la paralysie
hystérique en général, qui ne l'expliquent par d'autres généralités
(faiblesse du moi, etc.). Et Freud n'a en outre jamais nié que certains symptômes
ne peuvent être guéris, parce que les raisons qui les motivent sont
insurmontables: la névrose est toujours, en un sens, un pis-aller. La seule
chose qu'on puisse dire, c'est que, pour Freud, la signification des rêves névrotiques
est parallèle à celle des symptômes: les uns et les autres actualisent les mêmes
dispositions, et ils s'interprètent de façon homologue. Autrement dit,
en rêve, les actions fantasmées ou au contraires empêchées, permettent d'inférer
le type de désir-motif au travail dans la genèse, non d'une paralysie en général,
ou d'un mentisme vide ou formel, mais d'une inhibition pénible de l'hystérique
à faire ceci ou cela, ou de l'émergence insupportable d'une phrase qui s'élève
au dessus du bruit de fond mental qui nous traverse tous, et est, à cause de ce
qu'elle veut dire pour lui, récusée par l'obsessionnel.
Le
principe de la méprise d'A. Grünbaum est multiple. Je soulignerai en
conclusion ce qui me paraît être son foyer. Le simple fait de parler de
"contenu thématique" des rêves, au lieu de leur sens progressivement
interprété (donc déplacé) dans le transfert, accrédite l'idée
fausse que ce contenu thématique est encore une description qu'on pourrait
objectivement stabiliser pour les besoins de la cause, et séparer de l'image
onirique dont elle coordonne les aspects pertinents. Il en résulte une désubjectivation
totale du rêve: en dernière analyse, on nous demande de croire que l'existence
matérielle du rêve, et les hypothèses causales sur sa production comme fait
psychique, sont logiquement antérieures à l'élucidation des conditions de son
interprétation, et ce, dans la Traumdeutung elle-même! Maniant les
ciseaux du censeur avec une adresse cauchemardesque, A. Grünbaum mutile le
texte de toutes les indications les plus contraires à son point de vue: exit
les Zielvorstellungen, le transfert, comme le contexte associatif si
crucial de la demande de guérison, exit "l'intention de
refoulement", le lexique juridique et normatif antinaturaliste du texte,
bref, le cadre d'intelligibilité intentionnel et téléologique de la Traumdeuntung.
Freud est décrété "naturaliste" au sens où A. Grünbaum reçoit le
terme; il doit fournir des justifications empiriques et déductives, voire
nomologiques, conformes aux canons hempéliens, ou du moins, qui s'en
rapprochent, et ce serait même son mérite que de le tenter. Tout ce qui, dans
la lettre du texte, s'en éloigne, est réputé adventice, voire tenu pour un
artifice de rhétorique. Si Freud était sérieux en employant ces tournures, ce
ne serait plus un scientifique digne de ce nom (hempélien!), et la psychanalyse
n'aurait plus ni crédit, ni intérêt. Donc il ne peut pas les employer sérieusement.
Adversaire inconditionnel de Popper, A. Grünbaum ne s'aperçoit jamais qu'il
s'enferre dans un raisonnement irréfutable, où l'hypothèse (de lecture) est
formulée de telle manière, que rien (dans le texte, comme dans la pratique
qu'il décrit) ne peut jamais la démentir, sous peine de faire la preuve qu'on
ne saisit pas de quel idéal d'efficacité il s'agit en psychothérapie, d'une
part, et d'autre part, de mettre en péril l'immense honneur qui est ici fait à
Freud: avoir la même conception "naturaliste" de la science qu'A. Grünbaum
lui-même. Que cette conception décape puissamment les préjugés de certains
psychanalystes américains, dont on lit avec effarement les réponses
calamiteuses et les doutes injustifiables, sous la plume cruelle d'A. Grünbaum,
c'est une chose. Il est patent que lorsque des revues professionnelles de
psychanalystes acceptent des articles où l'on n'est pas loin de traquer le
"narcissisme primaire" dans les recoins du système limbique, le
travail d'A. Grünbaum est une entreprise de salubrité publique. Mais c'est une
tout autre chose que de tenir la psychanalyse freudienne (dans son architecture
doctrinale) pour contradictoire, non justifiée, ou parfaitement implausible.
Bien plus: cette virulence, qui va avec la précipitation exégétique, échoue
à cerner d'autres difficultés théoriques, auxquelles Freud fait
attention, et dont la solution (ou la démonstration qu'elles n'en ont pas)
reste entièrement devant nous.
Notes
:
1.
Adolf Grünbaum, La psychanalyse à l'épreuve, trad. franç. Joëlle
Proust, éditions de l'éclat, 1993, pp. 104-134.
2.
Dans mon Introduction à "L'interprétation du rêve" de
Freud, PUF, Paris, 1998.
3.
L'exemple se trouve dans L'interprétation des rêves, trad. franç.
I. Meyerson, revue par D. Berger, PUF, Paris, 1967, pp. 137-138. La dernière
partie de l'essai d'A. Grünbaum est consacrée aux révisions de la théorie
freudienne du rêve pour tenir compte des névroses traumatiques. C'est une
critique tournée contre Popper (Freud révisait, c'est ici évident, ses théories,
en tentant de donner une solution aux contre-exemples empiriques); sur le fond,
A. Grünbaum ne pense pas que cette révision arrive à remédier aux défauts
caractérisés dans la première partie. Aussi ne m'y étendrai-je pas.
4.
Le mot allemand est "witzig", comme le rappelait A.
Abelhauser dans la discussion de cet exposé. On notera qu'A. Grünbaum se
contente ici de la faible traduction "intelligente", ce qui lui permet
de contourner totalement le problème de l'esprit en rêve et du statut du Witz
chez Freud pour expliquer les étrangetés du contenu représentationnel
inconscient. Il ne lui vient pas une seconde à l'esprit que l'humour, donc l'à-propos
du rêve dans le contexte, et le fait qu'il soit raconté le lendemain à un
Freud sommé d'en rendre compte, soit une partie du phénomène à expliquer.
Dans le même registre, un lecteur non prévenu pourrait négliger le fait que
l'exemple que choisit A. Grünbaum occupe quelques lignes à peine dans toute la
Traumdeutung, et qu'il suit l'analyse de l'identification hystérique et
le rêve très profondément analysé du caviar de la bouchère, dont on ne dit
rien, alors qu'il fournit son contexte pathologique à l'étude que fait ici
Freud: "Une autre patiente, etc." Mais on ne doit sans doute
pas attendre d'un adversaire résolu de l'herméneutique la moindre concession
au principe de charité…
5.
S. Freud, op. cit., p.92.
6.
Ibid.,.145.
Du même coup, on notera que contrairement à ce que croit A. Grünbaum, le rêve
des vacances, rêve seulement contraire au désir, n'est pas empiriquement ou
causalement isolé du désir qui motive la résistance plus profonde de la rêveuse.
Il appartient à la même stratégie, et qu'en conséquence, on ne peut pas dire
qu'il n'est pas sexuel ni infantile. Une intention de désir a plusieurs
facettes, diversement accentuables selon l'interprétation, et c'est en considérant
la totalité de l'intention défensive de la patiente, que le rêve des
vacances peut être dit participer au refoulement d'un désir sexuel refoulé et
infantile.
7.
L'objet de cette analyse est la réfutation de la réfutation d'A. Grünbaum,
je ne débats donc pas de la position freudienne qui consiste à présumer
homologues ces dispositions, tout simplement parce qu'A. Grünbaum n'a même pas
idée de la difficulté enveloppée ici.
8.
Selon les exemples habituels, qu'il suffit de rechercher dans la
correspondance (où Freud explique ce qu'il fait). Mais A. Grünbaum ne cite
absolument jamais celle-ci (sauf, de temps en temps, celle avec Fliess).
9.
Encore que notre critique, qui adore les statistiques, l'affirme sans
citer le moindre travail expérimental, ce que je note en passant…
10.
A. Grünbaum, op. cit., p.126.