. . La psychanalyse a été créée il y a environ un siècle. Oeuvrant d'abord en solitaire, Freud a été peu à peu entouré de collaborateurs qui ont chacun apporté leur contribution. S'il est nécessaire de rendre un hommage particulier à ces pionniers, il est plus difficile de déterminer une liste de ceux qui méritent ce titre.
Karl AbrahamKarl Abraham (1877-1925), même s'il est mort jeune, a marqué considérablement l'histoire de la psychanalyse en étant à la source de courants pourtant opposés les uns aux autres, que ce soit le kleinisme et les théories de la relation d'objet ou encore, la Psychologie du Moi. L'intérêt porté par Abraham aux modes relationnels correspondant aux divers stades du développement psychosexuel élaborés par Freud, a ouvert la porte à la psychanalyse moderne tant américaine que britannique qui vont axer leurs travaux sur cet aspect de la clinique et de la théorie.
Abraham, que plusieurs ont décrit comme le plus équilibré des premiers analystes, fut le premier à mettre Freud en garde contre Jung en qui il voyait déjà un déviationniste et un personnage dont il fallait se méfier. Il retourna en Allemagne où il fonda la Société Berlinoise de Psychanalyse en 1910. Sous la gouverne de Karl Abraham, Berlin était en voie de devenir un centre majeur de formation, de recherche et de pratique de la psychanalyse grâce à la fondation d'une polyclinique. Plusieurs des analystes de la deuxième génération y ont acquis une partie de leur formation. La mort d'Abraham en 1925 des suites d'un cancer et la montée du nazisme a réduit presqu'à néant toute ces réalisations. .
August AichhornAugust Aichhorn (18---1949) a été l'un des grands pionniers du traitement psychanalytique des grands enfants et des adolescents. Intéressé à la délinquance juvénile, Aichhorn est à l'origine de ce qui est devenu la psycho-éducation et le traitement en centre d'accueil de réhabilitation. Collaborateur de Anna Freud, Aichhorn misera considérablement sur les aspects éducatifs et pédagogiques du traitement en milieu institutionnel. August Aichhorn a joué un rôle considérable dans la survie de la psychanalyse en Autriche durant et après la deuxième guerre mondiale. Resté sur place alors que presque tous les analystes autrichiens avaient quitté, Aichhorn, avec Alfred Freiherr von Winterstein, a organisé les rencontres clandestines d'un petit groupe de professionnels intéressés par l'analyse malgré la surveillance de la Gestapo. Certains l'ont payé de leur vie. Après la guerre, il prit en main la Société psychanalytique viennoise qu'il présida jusqu'à sa mort en 1949.
Max EitingonNé en Russie et ayant fait ses études de médecine à Zurich, Max Eitingon (1881-1943) est, parmi les premiers analystes, un de ceux qui sont demeurés le plus dans l'ombre. La postérité n'a à peu près rien conservé de ses travaux. Perçu comme un élément stable et fiable du mouvement analytique, Eitingon a été invité à se joindre au comité secret formé suite aux bouleversements dus aux défection de quelques dissidents, principalement celle de Jung qui en était venu à occuper le poste de président de l'association internationale.
Si nous savons que Eitingon était un ardent sioniste, des rumeurs récentes font état d'une quelconque association avec le KGB. En fait, Eitingon a été soupçonné d'être un agent du KGB en 1938, suite à l'arrestation d'une excellente amie de son épouse, elle aussi d'origine russe. De plus, Eitingon aurait été confondu avec un cousin new-yorkais.
Sandor FerencziLe hongrois Sandor Ferenczi (1873-1933) a eu une carrière psychanalytique complexe, à l'image de cet homme brillant et sensible qui ne dédaignait pas s'aventurer sur des chemins inexplorés. Diplômé de médecine à Vienne, il devint neurologue avant d'obtenir le titre de psychiatre à la cour royale. Établi à Budapest, il rencontra Freud par l'entremise d'un collègue en 1908.
L'oeuvre de Ferenczi, qui consiste surtout en de multiples courts textes, connaît depuis quelques années une certaine vogue auprès des analystes francophones qui y découvrent des pistes pour élaborer des solutions aux problèmes que nous rencontrons avec une clientèle qui, selon plusieurs, s'alourdit. Son texte sur La confusion des langues entre adultes et enfants (le langage de la passion versus celui de la tendresse) est probablement celui qui est le plus souvent cité. Il est remarquable que, si nous simplifions, pour Ferenczi, l'enfant est plus ou moins pure et innocent, point de vue souvent opposé à la vision d'autres analystes (que l'on pense à Melanie Klein) qui attribuent à l'enfant autant de bons que de mauvais sentiments. Ferenczi qui était probablement le plus intime des collaborateurs de Freud, surtout après le décès de Karl Abraham, est tombé en disgrâce tant en raison de son aventure du côté des techniques actives que de son attitude jugée infantile de continuellement demander à Freud de le rassurer sur son affection, attitude exacerbée par les tensions causées par les divergences théoriques.
Anna FreudNée en plein cœur de la période où son père élaborait la psychanalyse, Anna Freud (1895-1982) a en grande partie consacré sa vie d'abord à son père puis à la continuation de son œuvre. Après une formation d'enseignante au cours primaire, Anna Freud s'est tournée vers la pratique de la psychanalyse. Analysée d'abord par son père, elle est devenue analyste en 1922 et s'est consacrée au traitement des enfants selon une méthode éducative et moralisatrice telle qu'élaborée par Hermine von Hugh Hellmuth.
Anna Freud a laissé une œuvre considérable dont les moments forts ont probablement été Le Moi et les mécanismes de défense et Le normal et le pathologique chez l'enfant. Elle a été l'inspiratrice du groupe de la Hampsted Clinic de Londres qui a produit de nombreux travaux sur le développement de l'enfant. Sur le plan organisationnel, Anna Freud a joué un rôle majeur dans le développement da l'International Psycho-Analytic Association et même au sein du fameux comité secret mis sur pieds suite à la défection de Jung et de quelques autres. .
Ernest JonesDu groupe des pionniers, Ernest Jones est probablement celui qui était le moins proche de Freud, tant géographiquement que sur le plan personnel. Paradoxalement, force nous est d'admettre qu'il fut l'un des plus fidèles et des plus sûr de ses disciples. Ce fut lui qui l'accueillit lorsque, sur ses vieux jours, Freud dut quitter l'Autriche en raison de la montée du nazisme. Ce fut aussi lui qui après la mort de ses collègues des premiers jours veilla sur le mouvement analytique avec dévouement et efficacité.
Jones a quitté l'Amérique suite à une nébuleuse affaire de mœurs impliquant une de ses patientes. Il se rend à Vienne où il entreprend une brève analyse avec Freud qui le dirige par la suite sur le divan de Ferenczi. Jones s'installe par la suite à Londres où il consacrera le reste de sa vie à veiller sur l'oeuvre de Freud. En plus de s'occuper de la Société Britannique de Psychanalyse, il présidera l'International Psychoanalytic Association et s'impliquera dans l'International Journal of Psycho-Analysis. En plus de ses travaux personnels, on lui doit une des meilleures biographies de Freud. Malgré un infarctus en 1944, Jones a poursuivi son travail de biographe tout en organisant la traduction des oeuvres de Freud en anglais.
Otto RankOtto Rank (1884-1939) est né Otto Rosenfeld mais a décidé de changer son nom à l'âge de dix-neuf ans en raison d'une relation très difficile avec son père. Jeune homme brillant et extrêmement déterminé, Rank avait acquis une vaste culture par ses lectures personnelles malgré des conditions matérielles plus que précaires. Rank avait séduit Freud par sa détermination et ses qualités personnelles et celui-ci le considéra longtemps comme un fils. Rank avait un statut assez particulier au sein du groupe des pionniers. Très proche de Freud dont il devint le secrétaire, Rank était souvent considéré par ses pairs avec une certaine condescendance, comme en fait foi son surnom du petit Rank. Rank fut nommé membre du comité secret chargé de veiller sur la bonne marche du mouvement analytique et d'endiguer les dissidences. Il est paradoxal de constater que quelques années plus tard il quittera le mouvement analytique en raison de sa propre dissidence, suite à la publication de son livre sur le traumatisme de la naissance. Après s'être divorcé de son épouse Beata Tola Mincer au début des années trente, Rank mena une vie personnelle assez complexe qui se conclut deux mois avant sa mort par son mariage avec Estel Bühl. Il voyagea beaucoup, s'établissant durant un certain temps à Paris, où il fut l'analyste (et l'amant) de Anaïs Nin, avant de s'installer aux États-Unis. Voir Rank chez les dissidents
Victor TauskC'est un destin tragique que celui de Victor Tausk (1879-1919). De ceux qui provoquent des réactions extrêmes, du silence lourd aux analyses sulfureuses. Le suicide de Tausk, en 1919, a été suivi d'un relatif oubli jusqu'à ce que Paul Roazen y flaire une matière à scandale et en fasse l'affaire Tausk, et que K. R. Eissler publie une sorte de démenti officiel visant à blanchir Freud et la psychanalyse de toute faute. Né en Slovaquie en 1879, aîné d'une famille de neuf enfants, étroitement impliqué dans les nombreuses disputes familiales, Victor Tausk n'a jamais eu la vie simple. Émigré à Sarajevo, il y fait de brillantes études dans la langue allemande. Juif athée, il se fait baptiser pour épouser en 1900 Martha Frisch, une parente éloignée de Martin Buber, elle même non croyante et fortement marxiste. Il fait des études en droit, la médecine étant hors de ses moyens financiers, et a deux enfants. Le couple se sépare dès 1905 suite à de nombreuses disputes. Après avoir tenté l'aventure artistique durant quelques années et suite à une longue convalescence en raison d'une atteinte pulmonaire, Tausk s'intéresse à la psychanalyse et entre en contact avec Freud en 1908, au moment où Freud sort de son isolement. Bien accueilli par le groupe, Tausk est aidé financièrement pour lui permettre de faire ses études de médecine. Il deviendra pour un temps assez long l'amant de Lou Andreas Salomé. La première guerre mondiale interromp sa carrière et Tausk devient médecin au front. Au retour de la guerre, dans des conditions économiques extrêmes, Tausk demande à Freud de le prendre en analyse mais ce dernier l'oriente plutôt vers Helen Deutsch. L'analyse est interrompue trois mois plus tard par l'analyste. Tausk envisage alors le mariage avec une jeune artiste mais le trois juillet 1919 il se donne la mort violemment en laissant peu d'explications. En plus de laisser de la matière à polémique, Tausk, qui était à la fois brillant et assez malcommode, nous a donné un texte intitulé De la genèse de "l'appareil à influencer" au cours de la schizophrénie qui constitue un grand classique sur ce sujet.
Oskar Pfister
Fils de pasteur, Pfister fit des études de philosophie et de théologie avant d'exercer son ministère dans une paroisse de Zurich. Devenu un ami personnel de Freud, une longue correspondance s'est élaborée entre les deux hommes qu'à première vue beaucoup de choses auraient pu éloigner. Si Pfister a travaillé à l'utilisation des connaissances psychanalytiques en pédagogie, Freud a toujours considéré avec un certain amusement ses tentatives d'appliquer la psychanalyse aux cures d'âmes.
Lou Andreas Salome
Personnage connu pour avoir côtoyé le philosophe Nietzsche et l'écrivain Rainer Maria Rilke, Lou Andreas Salome a développé une passion pour l'analyse et parfois pour les analystes. Elle sera au cœur de l'histoire de Tausk dont elle fut un temps la maîtresse et qui finit par un suicide. Sa correspondance avec Freud a été publiée, de même que des souvenirs personnels. Ses travaux, entre autre sur le narcissisme ont surtout un intérêt historique.
Paul Federn
Au fil des ans, Paul Federn s'est acquis l'estime de Freud si bien que c'est à lui que Freud a demandé de prendre sa place lorsqu'il s'est retiré de la vie publique vers 1924. En plus de devenir président de la Société Viennoise de Psychanalyse, poste qu'il occupa jusqu'en 1938, Federn a aussi assumé le suivi de la clientèle de Freud. En 1938, Federn, comme plusieurs autres a dû fuir l'Autriche. Il s'est installé à New-York où il a continué sa pratique tout en jouant un rôle important dans la formation des analystes américains. Il fut l'analyste de Aichhorn, Bibring, Fenichel, Meng, Reich et du poète Rainer Maria Rilke. Ses travaux concernent surtout les psychoses et la psychologie du Moi. Federn s'est suicidé le 4 mai 1950 d'un coup de feu alors qu'il se savait atteint d'un cancer incurable.
Gezà Roheim Gezà Roheim (1891-1953) a
connu une carrière psychanalytique originale, étant l'un des tout
premiers à appliquer la théorie freudienne à l'étude ethnologique.
Originaire de Hongrie, il Anthropologue, formé à l'analyse par Ferenczi, Roheim s'est vigoureusement impliqué dans une contestation des célèbres travaux de Malinowski qui, tout en introduisant la psychanalyse dans sa réflexion, niait l'existence du complexe d'Oedipe dans la société matrilinéaire trobriandaise. Roheim, financés par Marie Bonaparte, fit de longs séjours de travail en Australie et en Nouvelle-Guinée qui lui ont permis de colliger une masse impressionnante de données qui ont alimenté son œuvre écrite. En plus de ses travaux d'anthropologie, Roheim a pratiqué la psychanalyse durant de nombreuses années aux États-Unis tout en s'impliquant dans le domaine de l'édition de périodique. Il fut le maître de Georges Devereux. Géza Roheim fit plusieurs séjours à Paris et s'est toujours considéré comme un proche de la SPP.
Autres portraits des pionniers (2) (3)
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