[Lutecium-group] l'agressivité en psychanalyse
Liliane Fainsilber
Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr
Thu Sep 14 07:28:22 UTC 2006
Bonjour à tous, j'ai continué à travailler cette question de l'agressivité
dans la psychanalyse et son extension dans le champ social. C'est toujours
le même petit bouquin d'Alexander et Staub qui m'a inspiré ces quelques
réflexions. Amicalement. Liliane.
Les motivations inconscientes du criminel, du délinquant… et de ses juges
Parmi le bouquet des trois textes que Lacan a consacré à la question de l’agressivité
en psychanalyse et son extension dans le champ social, textes qui datent des
années 1948, l’un d’eux a pour titre « fonction de la psychanalyse en
criminologie ». Dans ce texte, il fait référence à des ouvrages écrits par
des analystes contemporains de Freud. Il cite en effet Auguste Aichhorn, qui
s’est occupé des questions de la délinquance des jeunes, avec une approche
analytique, Kate Friedlander qui a étudié ce qu’elle appelle les «
personnalités névropathiques » mais évoque surtout un ouvrage paru en 1928,
écrit par Alexander et Staub qui a pour titre « Le criminel et ses juges ».
L’originalité de leur démarche est de mesurer à l’aune des motivations
inconscientes qui sont les mêmes, à la fois les criminels et leurs juges. De
ces motivations nous en retrouvons trace dans l’histoire de l’Homme aux
rats. Il était en effet docteur en droit et après avoir terminé ses études
avait trouvé du travail. Or, parmi toutes ses obsessions, il était souvent
obligé de demander à son ami, s’il pensait qu’il était un grand criminel et
avait à chaque fois besoin d’être rassuré par lui. Freud souligne que ces
obsessions augmentaient en intensité et en nombre lorsqu’il s’occupait de
droit pénal, c'est-à-dire de cette partie du droit qui concerne l’évaluation
des peines en fonction des crimes et des délits.
Ainsi au moment où ils s’interrogent sur le sens des aveux d’un criminel et
sur le fait qu’il ne peut que se contredire en raison de la surdétermination
de tout acte, y compris de tout acte criminel, Alexander et Staub
franchissent résolument la barrière qui sépare en principe le criminel de
ses juges, et commencent à s’intéresser donc aux motivations inconscientes
qui président au choix de leur carrière, de leur métier.
Ce sont des faits connus, mais il n’est pas inutile de les rappeler, de les
reformuler.
« La psychanalyse, écrivent ces auteurs, montre qu’on peut en même temps
consciemment aimer et inconsciemment haïr le même être et vice-versa. On tue
donc à la fois par haine et par amour… Et la même surdétermination vaut
autant pour les aspirations criminelles que pour les actions socialement
reconnues. Le sadique colonial a, pour rationaliser vaguement l’épanouissement
de sa cruauté, la tâche d’éduquer, par une sévère discipline, les sauvages
en hommes sociaux. Ainsi, il est vrai que, dans d’autres proportions, on
trouve les deux tendances opposées, la volonté sociale consciente d’éduquer
et le cruel instinct de domination qui agit chez tous les éducateurs ».
Plus loin il rajoute « le psychanalyste sait trop bien que, dans des
professions socialement très importantes et considérées, comme celle de
chirurgien ou de procureur de la république, une composante sadique
domestiquée joue un rôle important et peut souvent avoir été décisive dans
le choix de la profession. »
S’il en est ainsi, pour ces professions, qu’en est-il du choix du métier de
psychanalyste ?
C’est la raison pour laquelle une longue analyse est nécessaire pour que ces
motivations inconscientes qui ont présidé à ce choix aient été explorées et
mises à jour. Le chemin accompli se mesure à la distance qu’il y a entre ces
deux formulations, celle du désir de devenir ou d’être psychanalyste et ce
que Lacan a appelé « désir du psychanalyste », c’est ce désir-là qui est mis
en jeu dans chaque analyse entreprise, avec chacun des analysants. Mais à
chaque fois entre ces deux termes - « désir d’être analyste » et « désir du
psychanalyste »- sont mis à l’épreuve et, seul le dernier, devrait pouvoir
emporter la partie avec ce « du » qui indique que l’analyste a abandonné
son narcissisme pour pouvoir occuper cette place du psychanalyste, au cœur
de ce que revit, dans le transfert, l’analysant.
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