[Lutecium-group] Autre citation : Incidence politique du psychanalyste - prononcé par Colette Soler aux Journées de l'ECF à Lyon en avril 1990 -
Liliane Fainsilber
Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr
Wed Jun 20 12:07:26 UTC 2007
Cher Jean-Pierre, merci de nous faire part de vos pérégrinations dans le
monde d'Internet. Je vais prendre le temps de lire ce texte de Colette
Soler, mais déjà, j'ai tiqué sur cette association "passe" et "sortie du
discours capitaliste", j'ai tiqué sur ce point : si Lacan au cours des
journées sur la transmission de la psychanalyse, avait énoncé l'échec je
dirais retentissant de la Passe, passe sur laquelle il avait fondé tous ses
espoirs et l'espoir de l'école freudienne, donc je reprends mon fil, si
cette passe était définitivement ratée, pourquoi est-ce que cette sortie du
discours capitaliste ne serait-elle pas ratée, elle aussi, et je dirais du
même mouvement ? Bon, mais c'est plutôt une boutade.
Je voudrais revenir sur cette question du discours capitaliste. Lacan a
toujours dit qu'il n'y avait que quatre discours et sommé de préciser ce que
pouvait être alors cet éventuel cinquième discours, après en avoir proposé
une écriture, il s'est ravisé, je ne sais plus où, parce qu'en fait ce n'est
pas trop ma tasse de thé, il a dit que ce discours capitaliste n'était
qu'une forme du discours du Maître.
Or que peut-on y lire, quand on écrit ce discours ceci : qu'un signifiant
représente le sujet pour un autre signifiant et que ce qu'il en reste c'est
l'objet a, c'est son résidu. Ce n'est donc rien de bien nouveau sous le
soleil que cette représentation du sujet par un signifiant et la sortie de
ce discours du maître ou capitaliste n'est que sa bascule vers le discours
analytique, mais en tenant compte du fait qu'entre les deux, c'est le
discours hystérique du temps de l'analyse, qui en a assuré la transition.
Dans le texte de télévision, Lacan ne parle pas de la passe il parle des
saints, des saints qui rient et jouant de cette maxime, plus on est de fous
plus on rit, il construit cette même maxime en remplaçant les fous par des
saints. Qu'est-ce qu'à donnerait si on remplaçait ces saints qui rient par
des saintes nitouches ou des seins-n'y-touchent, car après tout c'est ça
l'objet petit a. Bon mais je lis le texte de Colette Soler parce que cette
question du politique m'intéresse beaucoup surtout par rapport à ce que
soulignait Lacan en 1978, d ela forclusion du nom du père dans le champ
social, forclusion dont Bruno a évoqué les effets délétères dans son
message. Amicalement. Liliane.
----- Original Message -----
From: "Jean-Pierre Feifer" <feiferj at free.fr>
To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
<lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Wednesday, June 20, 2007 11:59 AM
Subject: [Lutecium-group] Autre citation : Incidence politique du
psychanalyste - prononcé par Colette Soler aux Journées de l'ECF à Lyon en
avril 1990 -
lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
Bonjour à tous : Ce texte d'avril 90 trouvé au hazard de mes périgrinations
sous internet.
Incidence politique du psychanalyste
prononcé par Colette Soler aux Journées de l'ECF à Lyon en avril 1990.
Mon titre trouve sa raison dans une thèse de Lacan qui, à l'époque, je m'en
souviens, m'avait estomaquée, et qui était restée pour moi comme une pierre
d'attente. Il l'avance dans sa Télévision, d'une touche discrète et pourtant
très forte, indiquant que la passe du psychanalyste pourrait bien opérer "la
sortie du discours capitaliste". Rien de moins.
Au demeurant Lacan n'a jamais cessé d'affirmer que la psychanalyse a, de
fait, une portée politique et qu'elle gagnerait cette portée, si les
psychanalystes consentaient à en prendre la mesure, s'ils consentaient à ne
pas oublier ce pour quoi ils sont faits, ce à quoi les appelle le discours
analytique. Que l'on recherche ce fil tout au long de son enseignement ! On
l'y trouvera, remarquablement constant. La thèse a certes varié, allant
même jusqu'à s'inverser : Fonction et champ de la parole et du langage
appelle ainsi le psychanalyste à une "fonction d'interprète dans la discorde
des langages", tandis qu'à l'envers, La troisième lui assigne la mission
de "contrer le réel", mais d'un bout à l'autre - notamment dans la
Proposition de 1967 et les textes connexes, comme dans Télévision ou
Radiophonie - c'est la même insistance à marquer ce que l'on pourrait
appeler l'être-pour-son-temps du psychanalyste.
Pour interroger donc, comment la psychanalyse fait le poids dans la réalité,
je pars d'une évidence : l'invention de la pratique analytique a ouvert dans
notre réalité de civilisés un nouveau champ d'expérience, où des faits
nouveaux sont venus au jour. Freud les a inventoriés et mis au compte d'une
réalité autre, nouvellement explorée, qu'il nomme précisément la "réalité
psychique". Il n'y a rien d'excessif à parler d'une réalité autre, car je
tiens pour acquis, avec Lacan, que les réalités sont plurielles du fait
qu'il n'y a de réalité que de discours, soit d'un ordre qui opére dans le
réel, et qui, ce réel, l'accommode pour ainsi dire.
L'incidence politique de cette nouvelle dit-mension de la réalité psychique
est immédiatement perceptible : dans le discours premier, celui qui ordonne
la réalité de notre monde, on en appelle à la réalité et à ses évidences
comme à quelque chose devant quoi tous doivent s'incliner, quelque chose
donc, qui devrait mettre tout le monde d'accord ; la réalité psychique, au
contraire, s'impose non seulement comme dissimulée, mais comme pure
différence de l'un à l'autre, non collectivisable donc. Du coup, il saute
aux yeux par rétroaction, que la promotion de ce que l'on appelle dans le
discours premier le sens des réalités, répond à une opération, ou au moins à
une tentative, plus ou moins réussie, d'universaliser le sujet, et de faire
fonctionner un "pour tous" ... au prix d'une exclusion. Cette exclusion,
Freud l'a située avec le terme de désexualisation. Disons, exclusion de
l'impossible à universaliser. Cette formule générale éclairerait, au
demeurant, l'échec de celui qui a promu le sujet de la science, Descartes,
quand il s'agit de concevoir, entre pensée et étendue, la moindre substance
libidinale, autant que la sublime confusion de l'universel et du désir, dont
Spinoza se fit l'apôtre. Or, ce réel que je désigne de façon approximative
comme l'impossible à universaliser, c'est lui qui est insupportable au
politique en tant qu'il veut gouverner, mais c'est lui aussi qui fait
l'enjeu de la passe du psychanalyste. On a donc bien raison, comme dit
Lacan, de mettre la psychanalyse au chef de la politique. C'est en effet, ce
qui c'est toujours fait, à gauche comme à droite.
"Le symptôme institue l'ordre dont s'avère notre politique." Or, ce que la
psychanalyse révèle, c'est que le symptôme est une jouissance qui se fait
valoir en dépit et du commandement et du consentement. On est donc fondé à
opposer le symptôme à l'adaptation à la réalité, laquelle n'est rien d'autre
que l'adaptation à la demande d'un discours. Cette opposition robuste et
classique a son évidence clinique. Mais elle fait oublier que si le manque à
jouir que génère le langage est présent en tout discours, la compensation ne
l'est pas moins et que ladite adaptation satisfait aussi à la jouissance
mais sous un autre mode. Dès lors, si le symptôme est "fixion" de
jouissance, on peut aussi bien appeler symptôme, non la particularité de
l'atypie, mais le mode de suppléance-type qu'un discours instaure à la place
du défaut de rapport sexuel. En ce sens la politique est aussi bien gestion
de symptôme. Elle vise a régler les mode de jouir - lesquels ne se réalisent
pas seulement dans la vie amoureuse - afin qu'ils ne fassent pas
l'impossible du lien social. Pour Joyce l'unique, Lacan a fait résonner
l'homme qui s'entend dans symptôme en reprenant l'ancienne orthographe du
mot : sinthomme. Je pourrais aussi par voie simplement homophonique y faire
vibrer le on de l'omnitude : la politique travaille à la sinthomnitude. Pour
gouverner la jouissance, l'orienter et la contenir, le discours d'où
s'engendre notre réalité, fabrique des semblants à jouir pour tous. Ça ne
réussit jamais tout à fait, on le sait, et c'est bien pourquoi elle ne
saurait se passer et d'une police (au sens large) qui mette les
récalcitrants à l'ombre, si ce n'est des cimetières du moins des geôles , et
aussi d'un corps de thérapeutes appelés à rectifier, à réduire le symptôme.
Comme Freud l'avait bien vu avec les névroses de guerre, au regard du
politique, l'insoumis et le malade, c'est tout un : objecteurs de
jouissance.
La politique est donc bien passible d'une interprétation. Le Malaise dans la
civilisation en est un début, d'interprétation. En 1970, Lacan écrivant la
structure du discours capitaliste comme une modification introduite par les
effets de la science dans le discours du maître antique, met cette
interprétation à l'heure de la sinthomnie contemporaine. Parler de discours
capitaliste, c'est évidemment emprunter à Marx. Quelque vingt ans après,
faut-il penser, parce que le message marxiste a fait faillite, que la thèse
de Lacan s'en trouve périmée ? Je ne le crois à pas, pour deux raisons au
moins. D'abord parce que le marxisme ne se réduit pas à sa promesse
évangélique des lendemains qui chantent, et que précisément ce que Lacan a
prélevé sur Marx ce n'est pas son évangile, mais la fonction "économique" de
la seule plus-value qu'il généralise en plus de jouir. Ce ne sont pas les
récentes effervescences de l'Est, les clameurs de ce que Lacan s'est permis
de désigner impayablement du terme de "chair à parti comme baby sitter de
l'histoire" qui y objecteront, bien au contraire, car on ne peut douter à
l'allure où vont les choses qu'elles signent à l'inverse la montée
généralisée de la régence du marché, désormais mondial. L'interprétation
redoublée de Lacan a su reconnaître qu'étaient à l'oeuvre dans les
impératifs de l'insatiable production capitaliste, la même logique que dans
les commandements du surmoi freudien. Il en donne une formule minimum dans
son Séminaire D'un Autre à l'autre : jouir du renoncement à la jouissance.
Bien sûr la science fournit là de nouveaux moyens qui ont réussi à subvertir
notre réalité. Le sort des sujets et l'état des liens sociaux s'en trouvent
changés : comme le feu qui appelle "l'urination primitive" où s'exalte la
joie phallique, les produits nouveaux mis au marché, plus utilitaires que
les fictions de Bentham, sont de nouvelles "matières à faire sujet",
partenaires prêts à jouir, valables pour tout un chacun - comme on dit -, et
d'où se remanient l'ensemble des liens sociaux.
Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
de Jean Jacques Rousseau mériterait quelques suppléments. Il faudrait
d'abord mettre Freud avec Rousseau et, aux deux sources d'inégalité physique
et sociale que distingue celui-ci, ajouter celle à quoi préside
l'inconscient, et qui fait chacun à nul autre pareil. Mais pour tenir compte
du malaise capitaliste, il faudrait aussi ouvrir le chapitre de l'origine de
l'égalité parmi les hommes, de l'égalité forcée que le règne du pousse à la
consommation instaure et qui fait de chaque individu ... un prolétaire,
marié aux produits par lesquels il est instrumenté. Tous prolétaires donc.
Mais ce n'est pas dire tous pareils.
L'être prolétaire du sujet moderne ne réduit pas les différences toujours
criantes voire criardes : il les cantonne au niveau de l'avoir. Quand les
semblants font faillite il ne reste plus que la quantité pour inscrire la
différence, que le plus et le moins, le combien et le pas assez. Si le
surmoi dit : jouis, sa formule moderne complétée pourrait bien être : jouis
à l'envi. A charge pour nous d'en étudier les effets que je crois
différentiels sur les diverses structures cliniques, notamment l'hystérie et
l'obsession, car on peut supposer quasiment a priori que le sujet
thésauriseur et le sujet anorexique par exemple, n'y répondront pas de la
même façon. Le registre de la quantité va avec la forclusion de la
singularité et son retour dans le réel. Faits divers et actualités
politiques nous informent quotidiennement de ces faillites répétées de la
sinthomnitude qui de l'homme d'aujourd'hui font comme le dit Michel Leiris :
un trop civilisé pour ne pas être ... un sauvage.
Comment donc, la passe du psychanalyste annoncerait-elle un sortie du
discours capitaliste ?
Je note d'abord que sortie ne veut pas dire ruine. Si la science, dès ses
premiers balbutiements dans l'épistémé grecque, portait la ruine du maître
antique, il est exclu que la psychanalyse puisse être la ruine du discours
capitaliste. Mais dès lors qu'elle a pour vocation de changer quelque chose
dans l'économie de la jouissance ne peut-elle prétendre au moins à émanciper
le sujet - je ne dis pas les masses - des impasses de la version capitaliste
du surmoi ?
La psychanalyse traite certes le symptôme en tant qu'il objecte à la
sinthomnie, mais c'est à contre pente de celle-ci, et pas pour y revenir. La
sinthomnie trouve sa condition dans le fait que le désir est dialectique
donc suggestionnable, qu'on peut lui tendre des attrapes (images,
signifiants, objets) propres à le capter et donc à le diriger. C'est ainsi
que désormais la "science commande à nos désirs". La psychanalyse, elle, ne
commande pas au plus de jouir, elle cherche à l'élucider. Elle peut bien
corriger le symptôme, comme les thérapies donc, mais c'est par une voie de
révélation, de mises à jour des éléments inconscients qui fixent, il
faudrait plutôt dire qui fixaient, sa jouissance, et si elle utilise la
dialectique du désir, c'est pour rejoindre ce qui du désir n'est pas
dialectique, la condition absolue, le "ça et rien d'autre", l'objet qui n'a
pas d'équivalent, qui n'est pas collectivisable, car il ne vaut pour aucun
autre. Dès lors, le psychanalyste, au sens du psychanalysé, est celui qui
assume en connaissance de cause son impossible à universaliser. Il ne sort
pas du monde pour autant mais c'est par là qu'il se sépare des injonctions
du discours courant et qu'il se fait une cause de cette séparation. Sa
pratique en elle-même objecte donc au consentement à la prolétarisation
contemporaine des sujets. Au terme, elle soustrait le sujet aux sommations
de la justice distributive, qui fait rage toujours davantage. Je peux donc
risquer la formule : le psychanalyste, le psychanalyste comme produit
transformé d'une psychanalyse ... n'est pas un prolétaire.
Serait-il donc contre les droits de l'homme, tout occupé à cultiver une
nouvelle inégalité non de nature ou de société, mais d'inconscient ? Ce
n'est évidemment pas ce dont il s'agit. Le psychanalyste n'a rien à objecter
à la montée de l'idéologie des droits de l'homme. Celle-ci est strictement
corrélative des ravages de la civilisation moderne, elle tâche d'y mettre
quelques digues, et on ne peut qu'aquiescer. C'est un sursaut, une formation
réactionnelle contre la puissance devenue industrielle de la "perversion
kantifiée", car aujourd'hui, remarquez-le, la maxime de Sade : "j'ai le
droit de disposer de ton corps, ... etc." paraît bien artisanale.
La psychanalyse, elle, n'est pas une formation réactionnelle faisant barrage
à une volonté de jouissance, c'est la cause éventuelle d'un désir autre.
Mais ce désir ne peut se soutenir que comme une cause à défendre, justement
parce que la psychanalyse n'est pas en mesure de renverser celui qui habite
le discours capitaliste. Si donc, reprenant le vocabulaire de l'Autre, nous
nous interrogeons sur les droits et les devoirs du psychanalysant et du
psychanalyste, il faudra dire d'abord que les droits de l'analysant ne sont
ni les droits de l'homme, ni les droits du consommateur, mais pas le
contraire non plus. Quant à l'analyste, il doit faire face à une urgence :
celle, dit Lacan, de produire la satisfaction de la fin. Ce n'est pas la
même que celle de l'entrée : celle-ci tient au mirage de la vérité, celle-là
y met un terme au profit d'un certain savoir de l'impossible. Le devoir
majeur du psychanalyste est donc un devoir ... de passe. A entendre pour l'
essentiel comme le devoir de ne pas laisser en souffrance le point de
cloture de l'expérience analytique où se joue le changement quant aux fins.
Il ne faut pas croire que cette visée là soit pour l'élite. Elle est, ou
devrait être, pour chaque analysant.
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