[Lutecium-group] la barbe de Jérusalem !

Psychanalyse psychanalyse at wanadoo.fr
Sat Mar 10 08:18:14 UTC 2007


Il me semble qu'une pirouette de l'esprit ne suffit pas à épuiser un 
questionnement qui vous est destiné.

MR

----- Original Message ----- 
From: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
To: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>; "Groupe de travail pour la 
psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Saturday, March 10, 2007 9:07 AM
Subject: la barbe de Jérusalem !


> Et vous qu'en dites-vous de ce symbolique et de ce réel ?
>
> Ce qu'il a de bien avec le symptôme, c'est qu'il relève des trois, il en 
> témoigne à corps et à cris. il y a un texte de Freud qui le révèle à 
> merveille,  à condition bien sûr de le lire crayon à la main, il a pour 
> titre "les fantasmes hystériques dans ses rapports à la bisexualité". Tout 
> y est pour en extraire et le "symptôme" bien sûr  et même le "sinthome". 
> Liliane.
>
>
>
> ----- Original Message ----- 
> From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
> To: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>; "Groupe de 
> travail pour la psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Saturday, March 10, 2007 8:48 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
>
> Certes, mais nous sommes partis d'un raté de nouage (sac de noeuds) à 
> l'origine dans l'idylle. On est donc en droit de se demander quelle est la 
> nature précise de ce raté en ne l'affublant pas d'un automatisme de la 
> pensée analytique. Dans l'interprétation psychanalytique du mythe, c'est 
> la névrose qui est invoquée. Mais à côté de l'explication 
> psychopathologique et du roman familial, il y a l'histoire tout court et 
> la société régie par des lois...
> Or que dit l'histoire? L'histoire nous enseigne que le mariage d'amour est 
> une institution du XIXe siècle et qu'auparavant, c'était le mariage de 
> raison qui était privilégié en fonction d'un calcul savamment raisonné 
> (donc pas nécessairement névrotique) de rapprochement des familles et des 
> individus selon des intérêts réciproques connus d'avance par tous 
> (accroissement du patrimoine, appartenance sociale, honneur de la famille, 
> intérêts stratégiques). A ce titre, les familles, Capulets ou Montaigu, 
> étaient fondées à s'opposer aux rapprochements jugés indésirables... Il 
> n'est pas inutile de préciser que patrimoine signifie "richesses du père" 
> et il convient de ne pas faire d'anachronisme en transposant nos histoires 
> d'amour d'aujourd'hui en les transposant en réalités d'hier.
> C'est aussi oublier le rôle du coup de foudre (ou de foutre) dans la 
> rencontre hormonale qui, dès les premiers feux de paille passés, s'éteint 
> par épuisement du combustible des partenaires qui se rendent compte qui 
> n'ont rien à faire ensemble. N'abusons pas de la névrose ni de l'histoire 
> sociale. C'est beau l'amour? L'imaginaire est inextinguible n'est-ce pas? 
> mais que dire du symbolique et du réel !
>
> ;)
>
> MR
>  ----- Original Message ----- 
>  From: Liliane Fainsilber
>  To: Psychanalyse
>  Sent: Friday, March 09, 2007 8:09 AM
>  Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
>  Les sacs de noeuds  des Capulet et des Montaigu. Liliane.
>
>  ----- Original Message ----- 
>  From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
>  To: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
>  Sent: Friday, March 09, 2007 8:03 AM
>  Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
>  > Celle de Roméo ou de Juliette?
>  >
>  > MR
>  >
>  > ----- Original Message ----- 
>  > From: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
>  > To: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>; "Groupe de travail pour 
> la
>  > psychanalyse lacanienne" <lutecium-group at lutecium.org>
>  > Sent: Friday, March 09, 2007 7:51 AM
>  > Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >
>  >
>  >> oui, celle de la névrose. Liliane.
>  >> ----- Original Message ----- 
>  >> From: "Psychanalyse" <psychanalyse at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Thursday, March 08, 2007 9:25 PM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >>
>  >> Noué avec un sac de noeuds?
>  >>
>  >> MR
>  >>
>  >> ----- Original Message ----- 
>  >> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Thursday, March 08, 2007 7:41 AM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Et bien ce serait bien dommage de perdre la dimension de l'idylle, car
>  >> c'est
>  >> ce qui donne son charme à l'amour, mais de toute façon elle ne peut se
>  >> perdre car l'imaginaire est inéliminable des relations entre les 
> hommes et
>  >> les femmes, pas plus que celle du symbolique et du réel. Le sinthome 
> c'est
>  >> ce qui noue ne semble ces trois registres, mais il les noue sans que 
> le
>  >> sujet le sache, c'est sa part d'ignorance. Liliane.
>  >>
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message ----- 
>  >> From: "kika" <mariadsouza at terra.com.br>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Thursday, March 08, 2007 1:02 AM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> mais ce serait toujours le sien, non? soit, ses synthomes à elle, 
> femme
>  >> (ou
>  >> homme dans une relation homosexuelle)... car ce qui m'a semblé 
> intéressant
>  >> chez Lacan c'est cette nouvelle vision, disons pragmatique, de cette
>  >> institurion appelée "amour" qui relèverait non plus du domaine de
>  >> l'idylle,
>  >> mais de celui du synthome et le révèlerait...
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:09 PM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> y a de ça, mais ce n'est vu pour l'instant que du côté de l'homme. La
>  >> rencontre intersinthomatique implique qu'une femme y mette elle aussi 
> du
>  >> sien. Liliane.
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "kika" <mariadsouza at terra.com.br>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 1:05 PM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Liliane, quand Lacan parle de l'Amour synthomatique c'est à ça qu'il 
> se
>  >> réfère, non?
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 5:27 AM
>  >> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Merci pour ce texte José-Luiz.
>  >>
>  >> Voici un commentaire plein d'ironie avec cette remarque de Gide qui en 
> est
>  >> le joyau : il est vrai que Wherter est bien long à mourir et on saute 
> des
>  >> pages en attendant. Mais quand même, je me pose la question de savoir
>  >> quelle
>  >> différence il y a entre cette forme d'amour désespéré et celle de 
> l'amour
>  >> courtois. Ce dernier est impossible est conduit à la célébration de
>  >> l'objet
>  >> lointain, inaccessible, le second celui de Werther est tout aussi
>  >> impossible, mais conduit non pas à l'exaltation de cet amour, mais au
>  >> point
>  >> d'acmé de la haine, celui que Wherter porte à Albert son rival, car 
> c'est
>  >> lui qu'il tue, au travers de lui, d'ailleurs c'est avec ses propres
>  >> pistolets qui réalise son acte.
>  >>
>  >> Je me demande, mais ce n'est qu'une idée en passant, si avec ces deux
>  >> formes
>  >> d'amour tout aussi impossibles qui maintiennent l'objet d'amour à
>  >> distance,
>  >> on ne peut pas qualifier ce qu'il en est des deux structures, celle de
>  >> l'obsessionnel, par l'amour courtois, amour non moins doublé de haine,
>  >> mais
>  >> à l'égard de l'objet lui-même, et celle de l'hystérique, ou c'est la 
> haine
>  >> de l'objet rival retournée contre soi-même qui triomphe avec la pente 
> au
>  >> suicide, celle qui en est la cause, la dénommée Charlotte, passant en
>  >> quelque sorte au second plan. Amicalement. Liliane.
>  >>
>  >>
>  >>
>  >> ----- Original Message -----
>  >> From: "José Luiz Caon" <jlcaon at terra.com.br>
>  >> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
>  >> <lutecium-group at lutecium.org>
>  >> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:07 AM
>  >> Subject: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>  >>
>  >>
>  >> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
>  >> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
>  >> ---
>  >> Ceci est un journal électronique infini, cosmopolite et à la quête du 
> sens
>  >> France-Mail-Forum 24 (November 2001)
>  >>
>  >> ----------------------------------------------------------------------------
>  >> ----
>  >>
>  >>
>  >>
>  >> Comment on a lancé les livres cultes (I)
>  >>
>  >> DIDIER JACOB
>  >> 1774 : « Les Souffrances du jeune Werther »
>  >> Le Nouvel Observateur,12.7. 2001
>  >>
>  >> Goethe a 25 ans lorsqu'il écrit, d'un seul jet, en deux mois, le 
> premier
>  >> grand chef-d'oeuvre et premier best-seller de la littérature 
> allemande.
>  >> Son
>  >> roman d'amour déclenche aussitôt une vague de suicides en Europe. On
>  >> n'aimera jamais plus comme avant
>  >>
>  >>
>  >> ----------------------------------------------------------------------------
>  >> ----
>  >>
>  >> Dans les rues, les champs, au milieu des conversations, dans les
>  >> antichambres des princes, dans les cabarets sombres où l'on monte à
>  >> l'étage
>  >> pour la fornication, à l'écurie, à l'office, au lavoir où les jeunes
>  >> garces
>  >> donnent en chantant la fessée au linge, dans les kermesses entre 
> enfants
>  >> rigolant, au marché, dans les jardins en fleurs, sous la lune où les
>  >> amoureux vont langoureusement, partout l'on ne parle que de « 
> Werther ».
>  >> C'est à Leipzig, petite ville d'Allemagne, que « Die Leiden des jungen
>  >> Werthers », un mince anonyme de cent cinquante pages, paraît à 
> l'automne
>  >> 1774. Aussitôt, la librairie de l'éditeur Weygand est prise d'assaut. 
> On
>  >> veut lire ; on veut savoir. On veut connaître les raisons. Pourquoi ce
>  >> jeune
>  >> Werther a-t-il autant souffert, pour quelle raison s'est-il finalement
>  >> suicidé ?
>  >>
>  >> C'est le premier best-seller allemand, et l'acte de naissance, en 
> Europe,
>  >> de
>  >> l'amour modern style - celui qui pince, qui tord, qui brûle et qui 
> fait
>  >> mal.
>  >> Werther aime Charlotte, une jeune beauté qui lui a frappé l'oeil 
> tandis
>  >> qu'elle distribuait aux enfants de sa maison du pain pour le goûter. 
> Avec
>  >> sa
>  >> robe blanche ornée de noeuds rose pâle, on aurait dit un ange vêtu 
> comme
>  >> un
>  >> caniche. Le coeur de Werther se met à soupirer, « fermente » sans 
> trouver
>  >> à
>  >> s'épanouir : la demoiselle est fiancée. Désespéré, le jeune homme se
>  >> suicide. On voit tout le danger, pour l'église et les corps 
> constitués, de
>  >> cette apologie de la mort volontaire et des passions exacerbées. La
>  >> police,
>  >> alertée, interdit l'ouvrage. Mais il est trop tard. Le livre suscita 
> « une
>  >> ivresse, une fièvre, une extase qui déferla sur toute la terre 
> habitée »,
>  >> écrit Thomas Mann. Ce fut, ajoute-t-il, « comme l'étincelle qui tombe 
> dans
>  >> un tonneau de poudre, où en une brusque expansion une masse de forces,
>  >> jusqu'alors tenues en laisse, se trouve libérée ; le hasard voulut que 
> le
>  >> monde entier fût prêt pour ce petit livre ».
>  >>
>  >> L'auteur ? Il n'y a pas deux mois, ce fils d'une mère peuple et d'un
>  >> austère
>  >> rentier n'était qu'un étudiant en droit promis à une carrière 
> judiciaire
>  >> de
>  >> provinciale importance. Goethe eût épousé, au mieux, la fille du
>  >> tapissier,
>  >> s'il n'avait mis par écrit les idées du siècle. Or voici maintenant 
> que,
>  >> pour le voir, on vient de Londres et de la Russie. Dans les rues, au
>  >> théâtre, on se pâme devant lui. On étouffe en le croisant, on veut de
>  >> l'air,
>  >> des sels, on s'évanouit. On le reconnaît à dix lieues, comme Madonna 
> sur
>  >> la
>  >> scène de Bercy. Car ce Lovelace porte les couleurs du héros qu'il a 
> créé,
>  >> frac bleu, culotte jaune, bottes à mi-mollet. La mode est lancée. 
> Goethe ?
>  >> Oui, Madonna habillée par Jean-Paul Gaultier.
>  >>
>  >> « Il scandalisait la cour, raconte Pietro Citati, par ses manières
>  >> d'étudiant de génie, ses tutoiements inopinés, ses imprécations, ses 
> coups
>  >> de cravache. [...] Il organisait des bals, des divertissements 
> masqués,
>  >> des
>  >> représentations théâtrales, des promenades en montagne, des baignades 
> dans
>  >> les rivières, des chasses, de folles chevauchées nocturnes à travers 
> les
>  >> bois. » Sous le charme du dandy, le duc Charles-Auguste fait éclairer, 
> la
>  >> nuit, l'étang gelé que son château surplombe. On réveille la fanfare 
> et
>  >> l'orchestre de chambre. Musique ! Les doigts des musiciens, bleuis par 
> la
>  >> froidure, saignent sur l'archet, le fifre, la clarinette. On lance des
>  >> sortes de fusées au-dessus du lac dont la glace transpire. Goethe au
>  >> prince
>  >> : « Patinons, mon prince. » Un laquais porte à Sa Majesté les 
> chaussures à
>  >> glisse. Et Goethe, véritablement toqué, ou feignant de l'être, se 
> lance
>  >> dans
>  >> de périlleuses figures qui font l'admiration discrète des oies en 
> pelisse
>  >> et
>  >> des dindons à particules. Une heure passe. On rentre au château. 
> Allons,
>  >> musique encore ! Menuet, danse, poésie ! Goethe, qui n'a quitté ni son
>  >> entrain ni sa fourrure, déclame en grelottant : « Promenant autour de 
> lui,
>  >> raconte encore Citati, ses yeux noirs, resplendissants, d'Italien, il
>  >> improvisait sur tous les tons et de toutes les manières : iambes,
>  >> hexamètres, Knittelverse ; poèmes lyriques, fables, ballades, satires 
> et
>  >> petites comédies ; il répandait ses dons sur le public émerveillé, 
> comme
>  >> s'il avait renversé sur le monde un grand panier de fleurs. »
>  >>
>  >> Goethe comprend que les petites baronnies d'Allemagne ont soif d'idées
>  >> neuves et de gentilshommes mal polis, d'oeuvres effervescentes à jeter
>  >> dans
>  >> des crânes où les cervelles s'ennuient. Ce n'est pas tant qu'on lise «
>  >> Werther » - c'est qu'on éprouve soudain la violence d'être en vie. 
> D'où
>  >> cette « furor Wertherinus » (Lichtenberg) qui annonce les grandes
>  >> opérations
>  >> de merchandising moderne, montre Pokémon, T-shirt Harry Potter, 
> calendrier
>  >> Lara Croft pour vestiaires hommes uniquement. On porte beau et bleu, 
> avec
>  >> la
>  >> culotte jaune. Parfumé à l'eau de Werther, on déambule dans les rues à 
> des
>  >> milliers d'exemplaires. On aime, on pleure, on en finit avec ses jours
>  >> pour
>  >> le grandiose de la chose. « Werther, écrit Mme de Staël non sans
>  >> nostalgie,
>  >> a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. »
>  >>
>  >> Ainsi l'amour, qui vit de pâquerettes et d'eau fraîche, va devenir à 
> la
>  >> mode. Au temps des moralistes, on en dissertait sous perruque à l'abri 
> des
>  >> masses d'air. Désormais, la pluie mouille les passions. Tempêtes, 
> vents,
>  >> brumes, clairs de lune éclairent d'une lumière argentée le rouge du
>  >> bonheur
>  >> et les lèvres de la félicité. Cette fièvre gagne l'Europe, où les
>  >> traductions fleurissent. Napoléon lui-même a lu « Werther » six fois
>  >> pendant
>  >> sa campagne d'Egypte. Il connaît le roman, dira Goethe, « comme un 
> juge
>  >> d'instruction qui a étudié son dossier ». Les deux géants se 
> rencontrent
>  >> le
>  >> 2 octobre 1808 : l'Empereur, qui prend son petit déjeuner, parle levée
>  >> d'impôts avec Daru. A sa gauche, Talleyrand. Soudain, Napoléon 
> aperçoit
>  >> Goethe vieillissant, et lui demande son âge. « 60 ans », répond 
> celui-ci.
>  >> « Vous êtes bien conservé », dit le premier. « Après diverses 
> observations
>  >> tout à fait pertinentes, raconte Goethe, il mentionna un certain 
> passage
>  >> et
>  >> dit : "Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel." Ce qu'il
>  >> démontra longuement et de manière parfaitement juste. »
>  >>
>  >> Le « Werther » de Goethe marque, en somme, l'entrée de l'Allemagne 
> dans le
>  >> concert des nations. Car en 1774 le compteur du génie est, pour la
>  >> littérature, à zéro dans ce pays. C'est le temps où Voltaire 
> écarquille le
>  >> jugement, où Diderot invente, dans « le Neveu de Rameau », rien de 
> moins
>  >> que
>  >> l'art du scénario. Rousseau, lui, donne au coeur humain le sentiment 
> du
>  >> paysage. Et l'Allemagne ? Le pays est encore une manière de
>  >> Timor-Oriental,
>  >> tout irisé de dialectes qui ne s'entendent qu'à cinq lieues à la 
> ronde.
>  >> Cinquante ans plus tard, Goethe a renversé la tendance, et les grands
>  >> romantiques n'auront pas de mots assez doux pour saluer le génie de ce
>  >> géant
>  >> de l'amour. Ainsi Lamartine, au sujet de « Werther » : « Je me 
> souviens de
>  >> l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse. Les impressions que ces
>  >> lectures ont faites sur moi ne se sont jamais effacées ni refroidies. 
> La
>  >> mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. 
> J'ai
>  >> touché ainsi au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour
>  >> s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »
>  >>
>  >> Que s'est-il donc passé, dans ces années qui marquèrent le triomphe du
>  >> Sturm
>  >> und Drang - du « vague des passions » ? Une sorte de guerre 
> commerciale,
>  >> au
>  >> fond, entre prétendants au titre de premier des romantiques. Ainsi
>  >> Chateaubriand se dépêche d'enfoncer, avec « René », qu'il publie en 
> 1802,
>  >> la
>  >> porte ouverte de « Werther ». Goethe, du coup, l'accuse de plagiat, 
> mais
>  >> en
>  >> masquant la vraie nature de son ressentiment : « Chateaubriand, dit-il 
> en
>  >> 1829 à David d'Angers, n'est que le continuateur de Bernardin de
>  >> Saint-Pierre. » François-René répond par retour, dans les « Mémoires
>  >> d'outre-tombe », et minimise l'influence de son rival, qu'il traite de 
> «
>  >> vieille poussière ». Il faudra les grands d'Allemagne pour réviser son
>  >> jugement. Après la défaite nazie, Thomas Mann puise ainsi espoir dans
>  >> l'ombre indiscutable : ce « Voltaire allemand », écrit-il, ce « chef
>  >> spirituel de l'Europe », cet « écusson », ce « palladium de 
> l'humanité »,
>  >> cet « Allemand au plus haut point, véritable explosion de germanité », 
> est
>  >> pour lui l'emblème de la dignité retrouvée.
>  >>
>  >> Le voici donc, le bon génie de l'Allemagne : arrière-petit-fils d'un
>  >> maréchal-ferrant, petit-fils d'un tailleur pour dames, Goethe naît à
>  >> Francfort, perd sa soeur aimée, sent pencher son coeur vers les filles 
> au
>  >> teint nacré. Etudiant en droit, il fait ses classes à Leipzig et à
>  >> Strasbourg où il courtise, avant de la négliger, Frédérique Brion, une
>  >> jeune
>  >> fille promue « astre charmant sur le ciel champêtre ». Le 9 juin 1772, 
> il
>  >> est amoureux de Charlotte - la future du livre. Le 13 août, ils 
> échangent
>  >> un
>  >> baiser. Mais Lotte est déjà fiancée. Goethe se désespère, lui envoie 
> des
>  >> adieux enflammés : « Mon bagage est bouclé, Lotte, le jour va poindre.
>  >> Encore un quart d'heure et je serai parti. Adieu, mille fois adieu ! »
>  >> Reste
>  >> le suicide sur le gâteau : le 30 octobre 1772, Karl Wilhelm Jerusalem, 
> un
>  >> vieil ami de Leipzig, se tire par dépit une balle dans la tête. Goethe
>  >> fait
>  >> d'une pierre deux coups, mêle sa propre histoire au désespoir de
>  >> l'amoureux
>  >> éconduit. Pendant deux mois, il écrit sans relâche, établissant un 
> record
>  >> de
>  >> célérité que seul Rilke battra, en expédiant en trois semaines les «
>  >> Elégies
>  >> de Duino » et les « Sonnets à Orphée ».
>  >>
>  >> Ainsi donc Werther vit. Mais meurt aussitôt, et n'en finit pas de 
> mourir :
>  >> c'est que le héros pleurniche sans fin, dans un accès de 
> sentimentalité un
>  >> peu tarte qui rend l'oeuvre épuisante aujourd'hui, et fera dire à 
> Gide,
>  >> reprenant le livre aux premiers mois de l'Occupation : « J'achève de
>  >> relire
>  >> "Werther", non sans irritation. J'avais oublié qu'il mettait tant de 
> temps
>  >> à
>  >> mourir. Cela n'en finit pas, et l'on voudrait enfin le pousser par les
>  >> épaules. » Après avoir mouillé tout un lot de mouchoirs, Goethe 
> conclut
>  >> pourtant l'affaire, dans un extraordinaire final où l'émotion, la
>  >> tristesse,
>  >> la surprise semblent vouloir signer, d'un trait rageur, et à trois 
> mains,
>  >> au
>  >> bas de l'ouvrage : « Il mourut à midi. La présence du bailli et les
>  >> mesures
>  >> qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, 
> vers
>  >> les
>  >> onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses 
> fils
>  >> suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour 
> la
>  >> vie
>  >> de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucun ecclésiastique ne
>  >> l'accompagna. »
>  >>
>  >> Goethe expédie sa déclaration des droits de l'homme et du citoyen
>  >> romantiques chez Weygand, à Leipzig. Il envoie aussi l'objet à Lotte, 
> qui
>  >> se
>  >> froisse de voir son nom et sa figure entrer sans permission au Who's 
> Who
>  >> des
>  >> grandes héroïnes romanesques. Son mari, Kestner, proteste également. 
> C'est
>  >> que Goethe lui a, de la sorte, volé sa femme en lui faisant cet 
> enfant.
>  >> D'où
>  >> peut-être cette frénésie de procréation qui occupe le couple alors : 
> Lotte
>  >> sera dans sa vie douze fois enceinte de Kestner. Qu'importe à Goethe, 
> dont
>  >> la vie s'enrichit maintenant d'incessantes conquêtes : une laitière, 
> ou
>  >> bien
>  >> une comtesse. Au fond, l'auteur de « Faust » préfère l'amour aux 
> femmes,
>  >> dont il aimerait faire des saintes, pour s'en passer. « Depuis quelque
>  >> temps, écrit-il à l'une d'elles, je vous vois comme la Madone qui 
> monte au
>  >> ciel. En vain celui qu'elle laisse en arrière tend les bras vers elle, 
> en
>  >> vain il voudrait, de son regard obscurci de larmes, attirer une 
> dernière
>  >> fois vers la terre le regard de celle qui s'en va, tout environnée de
>  >> splendeur, et n'a de désir que pour la couronne qui plane au-dessus de 
> sa
>  >> tête. » Goethe, ou le saint ampoulé.
>  >>
>  >> Sur le tard, l'ex-dandy finit par épouser une demoiselle Vulpius, dont 
> les
>  >> principales épaisseurs n'incitent pas, du reste, au commerce charnel : 
> les
>  >> Schiller parlent d'elle comme de « l'épaisse moitié » du poète, et 
> Bettina
>  >> Brentano la qualifie de « boudin idiot ». On est loin du premier 
> Goethe,
>  >> qui
>  >> ne vénérait rien tant que le corps artistique des femmes. Mais il est
>  >> désormais tout entier à son oeuvre : « J'ai eu hier, écrit Goethe en 
> 1777,
>  >> une journée extraordinaire : après dîner, j'ai mis par hasard la main 
> sur
>  >> "Werther" et tout m'en était nouveau et étranger. Je suis sorti à 
> cheval,
>  >> la
>  >> nuit. Adieu. » Scène magnifique, où l'on voit, sous la froideur, 
> sourdre
>  >> une
>  >> nouvelle exaltation : c'est la fuite vers les masses sombres, et 
> l'adieu
>  >> lancé à ses frères les vivants. Goethe, désormais, n'est plus ici-bas. 
> Il
>  >> est avec Dieu, quelque part dans la noirceur du monde.
>  >>
>  >> La semaine prochaine : l'« Encyclopédie », par Jacques Drillon.
>  >>
>  >>
>  >>
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