[Lutecium-group] Sinthome et Musique
BdF
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Fri Mar 14 13:55:27 UTC 2008
En train de travailler sur le séminaire Le Sinthome (version sténo en PDF de
l’ELP), afin de voir si la notion de sinthome peut être élargie à la
pratique musicale. Voici quelques pistes, rapides, encore à élaborer. Nota :
a)j’ai volontairement simplifié les exemples musicaux b)les numéros de pages
que je cite sont ceux du PDF et non de la sténo.
1
Ce séminaire est très nettement deux séminaires entrelacées : le nœud
borroméen et Joyce. Lacan le dit lui-même, il était parti du noed borroméen
à 4, pour arriver sur Joyce, dont les étrangetés de texte lui avaient été
signalées par Jacques Aubert. C’est la partie Joyce qui m’intéresse, car je
bute pas mal sur les histoires de NB. Le repérage que je fais n’est pas
exhaustif.
En gros, la démarche de Joyce peut se résumer à l’utilisation de l’art comme
suppléant a une fonction phallique déficiente (p. 6). Nous avions déjà
discuté sur cette liste du N-d-P vacillant a propos de Balzac et plus
généralement, de ceux qui cherche à se faire « un nom » : artistes, acteurs,
politiciens, mais aussi délinquants.
C’est donc dans un texte écrit que se constate cette notion, non seulement
au niveau de la structure narrative et des metaphores employées par Joyce
(toutes vacillantes selon Aubert), mais aussi jusqu’au niveau du réseau
phonétique : « même si une parole paternelle est contestée en tant que
parole… quelque chose en passe… du côté de la phonation… quelque chose qui
mérite de vivre dans la mélodie » (p. 87), et aussi « brisure… décomposition
qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire » (p. 115). Et si la mélodie
est du côté des sens (donc le féminin), Lacan remarque que « dans cet art de
la voix, dans cet art de la phonation en est-il suffisamment passé pour le
fils. » (p. 87).
« écrire Finnegans Wake… soit un rêve » (p. 140). Cette remarque a son
importance, lorsqu’on sait comment Joyce a rédigé ce travail (j’y
reviendrai).
Dernière remarque : Lacan reconnaît être « empêtré » du fait que Joyce ait
su y faire avec son symptome sans avoir été en analyse (p. 143). Autrement
dit : qu’un fils ait pu aller se balader dans la jouissance (pulvérisation
du langage) ET en revenir sain et sauf (sans devenir psychotique), ET nous
en faire partager l’expérience. (Finnegans Wake). Cette constatation aboutit
à deux définitions : celle du sinthome, et celle de l’artiste, « l’homme de
savoir-faire » (p. 135), ’homme de savoir-y-faire pourrait-on dire, un
savoir-y-faire inconscient, bien entendu.
Ce travail de déchiffrement sur Joye par Lacan est en accord avec
l’important travail effectué par Kristeva sur Mallarmé et Lautréamont. Là ou
Lacan parle de trou dans le symbolique ou de « refoulement qui n’est jamais
annulé » (p. 29), Kristeva parle de retour dissolvant de la pulsion sur le
symbolique, notion élaboré à partir du 4ieme terme de la dialectique
hégélienne (la Négativité).
Au passage :
-le langage comme parasite (p. 112), notion également développée par
Williams Burroughs (Language is a virus), écrivain américain des années
50/60/70 et inventeur de la technique d’écriture du cut-up.
-Concordance Peirce/Lacan : « c’est tout à fait la même voie que je suis »
(p.137).
-Fonagy, dans un travail précédant celui de Lacan, avait déjà repéré la
présence du pulsionnel dans la phonation (Cf. Les Bases Pulsionnelles de la
Phonation).
2
Après l’attention flottante de Lacan et Aubert, passons à l’écoute d’un
musicologue, un peu averti de psychanalyse, Arthur Nestrovski (Joyce’s
Critique of Music, Perspectives of New Music, Vol. 29, No. 1). Merci à
David Thepaut pour m’avoir fait parvenir cette étude.
La thèse principale de Nestrovski est que l’écriture de Joyce est
conditionnée par sa conaissance et pratique de la musique, aussi bien dans
la forme que dans le fond.
Fond : les textes de Joyce sont remplis de citations et d’allusions à la
musique, et toujours à propos d’une sexualité impossible ou ratée. De plus,
ces métaphores musicales concernent la voix, et très peu l’instrument,
relégué du côté de la haute culture (du vrai classique, dit Miss Douce à
propos de l’accordeur de piano, dans Sirens), tandis que c’est dans une
ballade chantée qu’est mis en scène le refoulement du pacte homosexuel
(Ballad of Doran’s Ass dans Ulysse).
Forme : pendant des années, Joyce consigne par écrit chaque jour tout ce qui
lui passe par la tête : détails domestiques, pensées, jeux de mots, noms,
nombres, etc… Puis lorsqu’il entreprend la rédaction de Finnegans Wake, il
puise au petit bonheur la chance dans ce réservoir, et aligne sans ordre
précis, en apparence. Il y a cependant une logique interne, qui pour
inconsciente qu’elle soit, n’est en pas moins précise, et enserre le fond.
Cette logique a plusieurs axes : le trope, à la fois d’ordre musical et
rhétorique, le leitmotiv (à la Wagner, que Joyce détestait), le rythme
(répétition), et des séries étymologiques, c.a.d. des mots en apparence
différents, regroupé ensemble dans la même phrase, mais étymologiquement
proches (par ex : clock / cluck / bell/ belle/ poule/ hen/ whore/ hora/
clock).
Joyce a toute sa vie été un chanteur amateur doué, féru de musique
élisabéthaine (Byrd, Dowland- je l’ai chanté moi-z-aussi), et la société
dublinoise de son époque était très active musicalement. Je possède un
enregistrement de lui lisant un passage de Finnegans Wake, et effectivement,
sa lecture est « chantante », au-delà de la prosodie de l’anglais tel qu’il
était parlé à Dublin. Ce n’est donc pas tant par le texte que Joyce se
construit son sinthome, mais par sa « musicalisation ». Si le Réel ne peut
se dire par des mots, quelque chose qui tient à lui peut du moins être
chanté ou mis en musique, et cette possibilité semble s’articuler à partir
d’un symptôme. Peut être comme s’il s’agissait d’établir un pont entre un
espace non euclidien et un espace à géométrie normale. Cependant, ni le plan
ni le mode d’emploi d’un tel pont n’existent pas, ce qui expliquerait
pourquoi Joyce a pu réussir là ou Artaud a échoué.
Donc, si un texte peut être « musiqué », est qu’une musique peut l’être
aussi ? Je m’avance à répondre oui, à partir de deux exemples.
a)Wagner et l’accord de Tristan. Cet accord (au tout début du dernier acte
de Tristan et Isolde) a fait couler beaucoup d’encre, non pour sa sonorité,
mais parce qu’il s’est avéré impossible de déterminer sa fonction (en
musique, chaque accord a une et une seule fonction). Wagner lui-même n’a
jamais tranché la question, et le débat continue encore de nos jours. Des
centaines d’analyse ont été faites, toutes aussi valides les unes que les
autres bien que contradictoires. Dans mon mémoire, j’avais présenté
l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un accord signifiant l’ambivalence,
puisque Wagner était sujet de l’inconscient, prémisse qui habituellement ne
fait pas partie de l’arsenal des musicologues. A l’aune de ma lecture du
Sinthome, j’avance que cet accord polymorphe, c’est l’apparition du Réel (ou
le retour pulsionnel), tel que Wagner a pu y être confronté, et qui ne peut
être dit mais peut être entendu, et avec une certaine insistance.
b)Bach et la numérologie. Les œuvres de Bach sont truffées de numérologie
(style Pythagoras), le but étant de rendre réelle (ou vivante) la présence
de la Divinité parmi les hommes. Il s’agit à la fois de remplir l’espace et
de mobiliser les corps (certaines de ses cantates doivent être jouées avec
une disposition particulière des choeurs). Cette numérologie lui permet de
naviguer au mieux à l’intérieur de l’espace harmonique dont il dispose à
l’époque, un espace très restreint, car chaque note y est conditionnée par
celle qui la précède. Pourtant, par ci par là, on trouve un chromatisme
exacerbé, une notation d’une incroyable complexité, ou bien un virage à
gauche alors que en toute logique, ça aurait du être à droite (je
simplifie). Quelque chose cherche à pousser les limites du système musical
utilisé par Bach, jusqu’à la rupture, mais sans ne jamais le pulvériser. Ici
encore, le Réel se fait entendre, et c’est la numérologie qui sert d’ancre
dans le Symbolique et l’Imaginaire.
Du fait qu’il a lieu dans le temporel, l’acte musical est adéquat à servir
de réceptacle aux manifestations du Réel. Du fait qu’il s’agit d’un système
sémiotique, en tant que fait de signifiants ordonnés par des relations
d’ordre logique, il peut garantir une protection efficace contre l’assaut
pulsionnel. Qu’il soit possible de jongler avec le symptôme, en le
transformant en Sinthome, est probablement un de ces actes qui nous permet «
d’accéder à des sources psychiques profondes de satisfactions »
habituellement refoulées. Finalement, est ce que l’artiste, le Saint-Homme,
tout comme l’analyste, ne s’autoriserait-il que de lui-même ?
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