[Lutecium-group] Traduire : déplacement ou création de sens
Jean-françois Doucet
j.f.doucet at medisin.uio.no
Fri Jan 9 21:15:56 UTC 2009
Il y a quelques temps déjà, quelques lutéciens (Natalia
Milopolsky-Costiou, Notert, D. Thépaud, L. Fainsilber et d'autres que j'ai
sans doute oubliés) s'étaient interessés à la traduction au point que
j'avais fait une mise au point " Traduction et créativité " :
http://www.jf-doucet.com/Traduction-et-creativite-une
suite à des questions de cet ordre de la part de participants à l'
Université Virtuelle.
De plus, lors d'une rencontre avec D. Notert, nous avions abordé la
question des "intraduisibles" à commencer par le terme anglais
"serendipity" dont il n'existe pas d'équivalent francais. Sans doute
frustré de participations lutéciennes, quelques précisions se sont
présentées récemment à mon esprit. Optant résolument pour une conception
du signifiant un peu en marge de celle présupposée (cybernétique de
Shannon) par le flux actuel d'informations, je concevais alors la
traduction comme un déplacement de sens. Ainsi, un traducteur serait celui
qui, connaissant bien le trésor d'une communauté linguistique, y puise les
signifiants à traduire et, gardant en réserve ces organisations
signifiantes, cherchent à reconstruire un sens à partir du trésor
linguistique d'une autre communauté. A remarquer que ce traducteur, plutôt
transducteur d'ailleurs - le c... entre deux chaises - se place dans tous
les cas au beau milieu des conventions de sens passées par les 2
communautés linguistiques. Sa traduction est alors un passage de
conventions linguistiques sur la désignation de la réalité à d'autres
conventions à l'aide d'emprunt de signifiants. Ce passage est
inévitablement une trahison ("Traduttore , tradittore !" ) dans la mesure
où il s'accompagne des substitutions de signifiants sans que pour autant
le sens de signifiants traduits d'une langue à l'autre couvrent des sens
équivalents. Si je reprend l'exemple freudien de la carte des lacs
italiens fournie à chaque enfant pour son éducation, tout se passe comme
si le traducteur était un promeneur francais préparant un voyage autour
des lacs italiens sur une carte francaise. Une fois arrivé sur place, il
est probable que sa carte italienne aura utilisé d'autres conventions
(couleurs, courbes de niveau, ombres, repères etc )qui ne correspondent
pas nécessairement aux conventions utilisées pour les cartes francaises.
Notre promeneur devra donc transposer les données qu'il a utilisées pour
la planification de sa promenade au terrain dont sa carte italienne lui
donne une représentation.
L'exemple de "serendipity" anglais étudié par D. Notert est à cet égard
probant : il n'existe pas de terme français correspondant à serendipity.
Le traducteur est alors obligé de tenir compte du contexte pour utiliser
une périphrase adéquate comme : « découverte heureuse ou inattendue »; «
don de faire des trouvailles ». La compréhension du terme anglais
"serendipity" sans laquelle -il est inutile de le rappeler ici -, il n'y a
pas de traduction possible, oblige à se tourner vers l'éthymologie.
"Serendipity" fait allusion au roi de Serendip dont les trois fils envoyés
à l'étranger font de nombreuses découvertes "par hasard ". Sans avoir vu
de chameau, par exemple, un des fils peut ainsi croire qu'un chameau est
borgne parce qu'il découvre un endroit où l'herbe n'est rongée que d'un
coté alors que l'herbe est fraîche de l'autre coté. Ainsi les découvertes
font plus appel à leur sagacité qu'à leur déduction logique sans faille.
Dans ce contexte, le terme "serendipity" pour être traduit oblige à
l'examen de l'origine de son sens. Le traducteur non seulement passe d'une
convention de sens anglo-saxonne résumée par le signifiant " serendipity"
à une autre, mais fait appel pour conserver le signifié à un contexte
qu'il compare à celui de l'éthymologie du mot. La traduction dans le
déplacement de conventions qu'elle présuppose fait apparaître l'importance
(pragmatique) du contexte. De là vient sans doute le qualificatif d'
"intraduisible" qu'affectionne D. Notert. Ces "intraduisibles" sont alors
ceux des mots dont les champs sémantiques d'une langue à l'autre sont
disjoints (ou vide) à tel point qu'on doive faire appel au contexte pour
les traduire.
Or il est une autre catégorie d'organisations signifiantes qui ne font pas
seulement appel au contexte à proprement parlé mais oblige le traducteur à
une compréhension de la situation vécue des expressions. Ces expressions
dites imagées ne sont traduisibles qu'à ce prix dans la mesure où les
signifiants qui expriment les conventions passées sont purement
conventionnelles (sans possibilité de compréhension littérale). Ainsi
traduire l'expression norvégienne:
"Det gikk i boks"
où
"Det" est un pronom démonstratif (=Ca, Ce),
"gikk" la forme conjuguée de "Gå" (=allait) et
"boks"un substantif signifiant "boîte"
n' est possible que si l'on connait la situation dans laquelle elle est
utilisée. A défaut, les expressions francaises utilisant les mêmes mots
conduisent à des
contresens. Ainsi, le sens figuré des expressions utilisant le mot "boîte
" comme " mettre en boîte " ne conduit pas au sens de l' expression
norvégienne même si le sens d'introduire quelque chose dans un boîte est
commun au sens des expressions dans les 2 langues. C'est que pour un
locuteur norvégien, mettre quelque chose en boîte ne signifie pas limiter
au point de réduire quelqu'un à rien, c'est-à-dire se moquer de lui, mais
parvenir à mettre tous les ingrédients d'une action ou d'un projet dans un
espace limité. A défaut d'être très différentes, les "boîtes" norvégiennes
et francaises prennent des sens bien particulier, les unes (francaises)
étant vues comme un contenant peu valorisant tandis que les autres
(norvégiennes) sont un objectif qu'on peut atteindre avec un peu
d'habileté.
La traduction alors cherche non pas à déplacer un sens mais à le créer,
non pas en tenant compte du contexte mais en faisant appel au vécu dans
lequel l'expression s'emploie.
A leur sujet, deux questions se posent alors :
1.-doit-on distinguer les "intraduisibles" des " intraductibles ", dont la
compréhension ne fait pas seulement appel au contexte mais à une
représentation de l'énoncé ?
2.-le déplacement dont il est question dans la traduction (d'une
convention de sens à une autre) est-il identique à ce que la psychanalyse
désigne sous le terme de "déplacement" dans l'analyse des rêves ?
bien cordialement
Jean-francois Doucet
--
Jean-françois Doucet
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