[Lutecium-group] L'ouvrage à paraître de Monsieur Onfray
JP Bienvenu
jpbienvenu at orange.fr
Thu Apr 15 16:05:39 UTC 2010
Onfray et le fantasme antifreudien, par Elisabeth Roudinesco
LE MONDE DES LIVRES | 15.04.10 | 11h43 • Mis à jour le 15.04.10 | 11h43
Créateur d’une Université populaire à Caen, Michel Onfray s’est fait
connaître pour avoir inventé une "contre-histoire de la philosophie" dont la
méthodologie s’appuie sur le principe de la préfiguration : tout est déjà
dans tout avant même la survenue d’un événement. Cela lui a permis
d’affirmer des choses extravagantes : qu’Emmanuel Kant était le précurseur
d’Adolf Eichmann – parce que celui-ci se disait kantien (Le Songe
d’Eichmann, Galilée, 2008) –, que les trois monothéismes (judaïsme,
christianisme et islam) étaient des entreprises génocidaires, que
l’évangéliste Jean préfigurait Hitler et Jésus Hiroshima, et enfin que les
musulmans étaient des fascistes (Traité d’athéologie, Grasset, 2005).
Fondateurs d’un monothéisme axé sur la pulsion de mort, les juifs seraient
donc les premiers responsables de tous les malheurs de l’Occident. À cette
entreprise mortifère, M. Onfray oppose une religion hédoniste, solaire et
païenne, habitée par la pulsion de vie.
C’est dans la même perspective, dit-il, qu’il a lu en cinq mois l’œuvre
complète de Freud puis rédigé ce Crépuscule d’une idole. Truffé d’erreurs,
traversé de rumeurs, sans sources bibliographiques, l’ouvrage n’est que la
projection des fantasmes de l’auteur sur le personnage de Freud. M. Onfray
parle à la première personne pour avancer l’idée que Freud aurait perverti
l’Occident en inventant, en 1897, un complot oedipien, c’est-à-dire un récit
autobiographique qui ne serait que la traduction de sa propre pathologie. Il
fait du théoricien viennois un "faussaire", motivé "par l’argent, la
cruauté, l’envie, la haine".
LA FIGURE DU PÈRE
Face à cette figure qui lui sert de repoussoir, et dont il annonce le
crépuscule, l’auteur revalorise la destinée des pères, et d’abord du sien
propre. Et puisque Freud fut adoré de sa mère, M. Onfray considère que le
fondateur de la psychanalyse était un pervers haïssant son père et ayant
abusé psychiquement de ses trois filles (Mathilde, Sophie et Anna).
L’appartement de Vienne était, selon lui, un lupanar et Freud un Œdipe ne
pensant qu’à coucher réellement avec sa mère puis à occire vraiment son
père, afin de fabriquer des enfants incestueux pour mieux les violenter.
Pendant dix ans, il aurait torturé sa fille Anna tout au long d’une analyse
qui aurait duré de 1918 à 1929, et au cours de laquelle, chaque jour, il
l’aurait incitée à devenir homosexuelle. La vérité est toute différente :
Freud a bien analysé sa fille, mais la cure a duré quatre ans, et quand Anna
a commencé à se rendre compte de son attirance pour les femmes, c’est elle
qui a choisi son destin et Freud ne l’a pas tyrannisée : il a même fait
preuve de tolérance.
Cédant à une rumeur inventée par Carl Gustav Jung, selon laquelle Freud
aurait eu une liaison avec Minna Bernays, la sœur de sa femme Martha, M.
Onfray en vient à imaginer, à la suite d’historiens américains du courant
dit "révisionniste", que celui-ci l’aurait engrossée puis obligée à avorter.
Aussi peu soucieux des lois de la chronologie que de celles de la
procréation, M. Onfray situe cet événement en 1923. Or, à cette date, Minna
était âgée de 58 ans et Freud de 67.
Et Michel Onfray d’ajouter que Freud aurait cédé à la tentation de subir une
opération des canaux spermatiques destinée à augmenter sa puissance sexuelle
afin de mieux jouir du corps de Minna. La réalité est toute différente : en
1923, Freud, qui vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer, subit
cette opération de ligature (dite de "Steinbach"), classique à l’époque, et
dont on pensait qu’elle pouvait prévenir la récidive des cancers.
Si Freud est un pervers, sa doctrine devient alors le prolongement d’une
perversion plus grave encore : elle serait, pour M. Onfray, le "produit
d’une culture décadente fin de siècle qui a proliféré comme une plante
vénéneuse". L’auteur reprend ainsi une thématique connue depuis Léon Daudet
et selon laquelle la psychanalyse serait une science parasitaire, conçue par
un cerveau dégénéré et née dans une ville dépravée.
Dans la même veine, il retourne l’accusation de "science juive" prononcée
par les nazis contre la psychanalyse pour faire de celle-ci une science
raciste : puisque les nazis ont mené à son terme l’accomplissement de la
pulsion de mort théorisée par Freud, affirme-t-il, cela signifie que
celui-ci serait un admirateur de tous les dictateurs fascistes et racistes.
Mais Freud aurait fait pire encore : en publiant, en 1939, L’Homme Moïse et
la religion monothéiste, c’est-à-dire en faisant de Moïse un Égyptien et du
meurtre du père un moment originel des sociétés humaines, il aurait
assassiné le grand prophète de la Loi et serait donc, par anticipation, le
complice de l’extermination de son peuple. Quand on sait que Freud
soulignait que la naissance de la démocratie était liée à l’avènement d’une
loi sanctionnant le meurtre originel et donc la pulsion de mort, on voit
bien que l’argument d’un Freud assassin de Moïse et des juifs ne tient pas
un instant.
LE BOURREAU ET LA VICTIME
Refusant le principe fondateur de l’histoire des sciences, selon lequel les
phénomènes pathologiques sont toujours des variations quantitatives des
phénomènes normaux, M. Onfray essentialise l’opposition entre la norme et la
pathologie pour soutenir que Freud n’est pas capable de distinguer le malade
de l’homme sain, le pédophile du bon père et surtout le bourreau de la
victime. Et du coup, à propos de l’extermination des quatre sœurs de Freud,
il en conclut qu’à l’aune de la théorie psychanalytique, il est impossible
"de saisir intellectuellement ce qui psychiquement distingue Adolfine, morte
de faim à Theresienstadt, de ses trois autres sœurs disparues dans les fours
crématoires en 1942 à Auschwitz et Rudolf Höss (le commandant du camp
d’extermination), puisque rien ne les distingue psychiquement sinon quelques
degrés à peine visibles". Au passage, M. Onfray se trompe de camp : Rosa fut
exterminée à Treblinka, Mitzi et Paula à Maly Trostinec. Et si la "solution
finale" a bien saisi la famille Freud, ce n’est pas dans un tel face-à-face
inventé de toutes pièces.
Bien qu’il se réclame de la tradition freudo-marxiste, Michel Onfray se
livre en réalité à une réhabilitation des thèses paganistes de l’extrême
droite française. Telle est la surprise de ce livre. Ainsi fait-il l’éloge
de La Scolastique freudienne (Fayard, 1972), ouvrage de Pierre
Debray-Ritzen, pédiatre et membre de la Nouvelle Droite, qui n’a jamais
cessé de fustiger le divorce, l’avortement et le judéo-christianisme. Mais
il vante aussi les mérites d’un autre ouvrage, issu de la même tradition
(Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation
séculaire, Mardaga, 2002), préfacé par un proche du Front national, soutenu
par le Club de l’Horloge : "Bénesteau, écrit-il, critique l’usage que Freud
fait de l’antisémitisme pour expliquer sa mise à l’écart par ses pairs, son
absence de reconnaissance par l’université, la lenteur de son succès. En
fait de démonstration, il explique qu’à Vienne à cette époque nombre de
juifs occupent des postes importants dans la justice et la politique." Au
terme de son réquisitoire, M. Onfray en vient à souscrire à la thèse selon
laquelle il n’existait pas de persécutions antisémites à Vienne puisque les
juifs étaient nombreux à des postes importants.
On est loin ici d’un simple débat opposant les partisans et les adeptes de
la psychanalyse, et l’on est en droit de se demander si les motivations
marchandes ne sont pas désormais d’un tel poids éditorial qu’elles finissent
par abolir tout jugement critique. La question mérite d’être posée.
Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne de Michel Onfray.
Grasset, 600 p., 22 €, en librairie le 21 avril.
Elisabeth Roudinesco
Extraits
Sur l’ouvrage de Freud L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939) :
"Ce livre se propose de tuer le père des juifs, de commettre le parricide
des parricides. C’est donc la religion de son père et des ancêtres de son
père, la religion de sa mère, de sa femme, donc la religion de ses enfants,
si l’on tient pour la judéité transmise par la mère ; c’est cette religion
mise à mal par la brutalité du nazisme au pouvoir depuis fin janvier 1933,
sans parler de la montée de cette vermine dans la décennie précédente ;
c’est donc cette religion et nulle autre que Freud attaque dans le pire des
contextes : l’embrasement nazi de l’Europe. Les nazis ont ouvert des camps
de concentration, persécutent les juifs transformés en citoyens de seconde
zone, puis en sous-hommes constamment tourmentés, brutalisés, maltraités.
Ces choses visibles par tous le sont bien sûr par Freud, qui revendique
toujours sa judéité mais n’écrit jamais contre Hitler, contre le
national-socialisme, contre la barbarie antisémite. (…) C’est donc dans ce
contexte européen d’antisémitisme forcené que Freud s’attaque à Moïse !"
Sur Freud et le fascisme :
"Freud n’écrit pas un mot contre Mussolini (…). À l’évidence, en tant que
juif, Sigmund Freud ne peut rien sauver du national-socialisme. En revanche,
le césarisme autoritaire de Mussolini et l’austro-fascisme de Dollfuss
illustrent à merveille les thèses de Psychologie des masses et analyse du
moi : "l’homme est un animal de horde, être individuel mené par un chef
suprême".
Le Crépuscule d’une idole
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