[Lutecium-group] RE : Imposture.

JP Bienvenu jpbienvenu at orange.fr
Sat Jul 17 08:42:35 UTC 2010


 

Je profite du thème proposé à la discussion pour formuler — de biais — une
demande et indiquer un article. 

 

1) J’ai lu quelque part que Lacan aurait déclaré le 26 janvier 1977 : "Notre
pratique est une escroquerie. Bluffer, faire ciller les gens, les éblouir
avec des mots qui sont du chiqué, c’est quand même ce qu’on appelle
d’habitude du chiqué
 Du point de vue éthique, c’est intenable, notre
profession
 Il s’agit de savoir si oui ou non Freud est un événement
historique. [
] Je crois qu’il a raté son coup. C’est comme moi, dans très
peu de temps, tout le monde s’en foutra de la psychanalyse."

Quelqu’un pourrait-il me donner des précisions sur la référence exacte de
cette déclaration et sur son contexte ?

 

2) Pour info, cf. un article paru dans Libération le 16 juillet. 

 

JP B

____________________

 

Libération, 16/07/2010 à 00h00 

Encadrer la psychothérapie
 au profit de qui ?

 

Par ELISABETH ROUDINESCO Historienne, directrice de recherches, université
Diderot, 

ROLAND GORI Psychanalyste et professeur émérite de l’université 

 

L’encadrement législatif des pratiques professionnelles en psychiatrie et en
psychologie clinique semble procéder aujourd’hui de choix idéologiques,
sécuritaires et clientélistes, beaucoup plus que d’un souci authentique des
patients. C’est ce dont témoigne, tel un symptôme, la nouvelle
réglementation de l’usage du titre de psychothérapeute.

L’article 52 de la loi du 9 août 2004, réglementant l’usage du titre de
psychothérapeute, affirmait la volonté de Bernard Accoyer (président de
l’Assemblée nationale) de protéger le public des charlatans et des sectes en
réservant l’accès au titre de psychothérapeute aux médecins, aux
psychologues et aux psychanalystes régulièrement inscrits dans les annuaires
de leurs associations. La loi exigeait une formation en psychopathologie
clinique pour tous les professionnels voulant faire usage de ce titre. Outre
la traditionnelle confusion dans la loi entre « formation à la pratique
psychothérapique » et « psychopathologie », une seule annexe des récents
décrets d’application (décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 relatif à l’usage
du titre de psychothérapeute) vient d’enterrer la volonté politique de son
promoteur en créant dans le champ de la santé mentale une nouvelle
profession à mi-chemin entre le psychologue clinicien et le psychiatre. Le
président Accoyer ne semble pas avoir pris la mesure de
l’instrumentalisation de son projet de loi par le ministère de la Santé
lorsqu’il salue la parution des décrets d’application en précisant que «
cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les
psychologues cliniciens, ni la psychanalyse » (AFP 25 mai 2010). C’est faux.

Cette annexe, petit codicille d’un long processus d’échanges, de débats et
de négociations entre les pouvoirs publics et les professionnels, crée un
nouveau métier de santé et établit une hiérarchie arbitraire des
professionnels conduisant à une médicalisation abusive de la psychothérapie
: la dispense totale des suppléments de formation n’étant accordée qu’au
psychiatre, promus modèle idéal du psychothérapeute. En outre, le décret
inscrit les conditions d’agrément et de formation à la psychopathologie
clinique dans un dispositif sanitaire au sein duquel les présidents des
agences régionales de santé auront un pouvoir exorbitant. Les psychologues
risquent ainsi de se retrouver tôt ou tard paramédicalisés. Quant à la
psychanalyse, elle se voit socialement dévalorisée puisque les
psychanalystes se trouvent fort mal lotis dans la hiérarchie des dispenses
en psychopathologie clinique. La formation universitaire des masters de
psychopathologie clinique aussi, puisque les psychologues cliniciens devront
obtenir des suppléments de formation nonobstant les stages cliniques, les
supervisions et les enseignements de psychopathologie clinique qu’ils auront
déjà reçus auparavant. D’où une dévalorisation de l’enseignement
universitaire. De même, la loi de 1985 conditionnant l’accès à un titre
unique de psychologue se trouve compromise par la subdivision qu’établit
l’annexe du décret entre « psychologue clinicien » et « psychologue non
clinicien ».

Pour légitime que soit cette subdivision, elle constitue une innovation
administrative dont on peut se demander si elle n’excède pas le champ défini
par la loi de 2004. Accorder une dispense totale aux seuls psychiatres en
les posant en modèles de référence procède de l’ironie lorsqu’on connaît la
normalisation sociale et épistémologique actuelle de leur formation : à
quelques exceptions près, la formation hospitalo-universitaire en
psychiatrie demeure sous l’ombre portée des thérapies
cognitivo-comportementales (TCC), des neurosciences et du complexe
industriel formé par le manuel diagnostique et statistique des troubles
mentaux (DSM) et les psychotropes. Tout se passe donc comme si l’État
effectuait un choix partisan parmi les experts de la communauté psy en toute
ignorance de cause. Dans ce contexte, les étudiants en psychologie et les
psychologues au chômage, stressés par la pénurie des emplois, seront tentés
par ces formations supplémentaires leur permettant d’obtenir le titre de
psychothérapeute, lequel est d’ores et déjà retiré aux psychothérapeutes
dont les écoles ont fleuri partout dans le monde et qui n’ont plus
d’identité.

Les unités de formation et de recherche (UFR) de médecine reprendront sans
doute la main dans cette affaire. La privatisation des formations
universitaires et les frais d’inscription à ces nouveaux diplômes risquent
de s’accroître. Les vrais perdants dans cette histoire seront alors les
patients les plus vulnérables et les plus démunis que le président Accoyer
voulait justement protéger. La médicalisation de la souffrance psychique
vient de franchir une nouvelle étape. La prétendue « protection des patients
» sûrement pas.

 

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