[Lutecium-group] "proximité" poésie et psychanalyse, un exemple lu ce matin

Loic Toubel loic.toubel at gmail.com
Sun Apr 10 17:37:36 UTC 2016


*Tout à l'heure, vous vous êtes plaint du léger bruit que faisait mon
magnétophone, et comme je m'étonnais qu'il vous génât, vous m'avez dit :
« Heureusement que j'ai l'ouïe fine, comment ferais-je pour distinguer un
astre d'un autre ? »*


Les mots … Le malheur intérieur qui favorise la poésie n'a ni politesse ni
majesté. C'est attiser un feu dans un endroit aride. On s'émerveille de la
fumée, des taches bleues, des flammes vasculaires, de la liberté
météorique. J'ai d'abord une représentation, avec mes cinq sens, des choses
advenues. Voici les mots exactement comme si je participais à un bal. Bons
voleurs ! Ils valsent, hésitent, fouettent l'air, déploient leurs facettes,
et soudain j'arrive sur leur amande intérieure : leur amarre – c'est-à-dire
le sens le plus propice à celui qu'exige le poème sur lequel je suis
penché. Il y a le sens originel du mot, mais aussi ses attirances, ses
répulsions, et cette logique de la poésie qui n'est jamais ni absente ni
gangrenée. Je ne minimise pas l'inconscient, mais je lui refuse la
toute-puissance. Sans le brimer, je lui propose d'autres prises. Oui, le
subconscient, oui, l'inconscient, et leur relativité, mais aussi cette
ombre droite venue de nous, non imaginaire, et dont nous ne savons pas de
quel être et de quel objet, à son tour, elle est l'ombre. Quand je dis
objet, je dis le minimum. Nous ne savons pas à qui elle appartient, de qui
elle continue la course, sinon de quelque chose d'irrévélé, de capital en
nous. Parfois on lui donne un nom, l'âme. La poésie se glisse hors de cette
ombre qui veut donner au poème son étrangeté. Car la poésie n'est pas une
leçon de vers ni une lecture qu'on ferait chanter d'une certaine façon pour
qu'on puisse l'appeler poème. Ce mouvement que font les mots est celui-même
que décrivent les astres, et les vers aphoristiques – quelques mots d'égal
mérite – sont bien des espèces de satellites qui sillonnent le ciel mental.
Ils ont besoin pour exister de tout l'espace, bien entendu de l'espace de
l'homme que celui-ci parcourt de son index, de plus en plus étiré.
Quelquefois dans ces vers, il y a une once de l'ombre dont je vous parle –
presque rien ; il a été caressé par elle. Attirances, retraits, un exemple
mène à l'autre … Parfois il y a un astre mort, et des novae qui conduisent
le deuil, accourues de grande galaxies en flammes. Nous n'avons pas à
craindre l'incendie : nous avons commencé par être des brandons de feu.
Mais si peu de temps nous est imparti, si peu de vie équilibrée … Nous ne
restons pas ici assez longtemps pour être capables de voir que la poésie,
loin d'être aussi singulière qu'on lui en fait le reproche, fait partie
intégrante de l'univers, avec, dans cette nuit promulguée, cette énigme qui
engaine la joie.


René Char, *Sous ma casquette amarante*, OC pp 827-828 (Gallimard),

*Entretiens avec France Huser*, 1980.


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