[Lutecium-group] L'île déserte
Loic Toubel
toubel.loic at gmail.com
Mon Jul 1 10:28:30 UTC 2019
Bonjour,
Je souhaite partager avec vous un petit plaisir de lecture d'un passage
qui m'a bien amusé :
"Si l’ère moderne a un sens, c’est en raison de certains franchissements
dont l’un a été le mythe de l’île déserte. J’aurais aussi bien pu en
partir que du pari de Pascal. ça continue toujours à nous tracasser.
Qu’est-ce que vous emporteriez avec vous comme bouquins dans une île
déserte? Ah, ce qu’on se marrerait, derrière des crevettes, avec une
pile de la Pléiade, abandonné à la lecture ! ça a pourtant un sens. Et,
pour l’illustrer, je vais vous donner ma réponse. Frémissez un instant.
Qu’est-ce qu’il emporterait, lui, dans une île déserte, en tant que
bouquin? Eh bien, répondez.
/[Une voix dans la salle:]/La Bible.
La Bible, naturellement! Je m’en balance! Qu’est-ce que vous voulez que
j’en foute sur une île déserte? Sur une île déserte, j’emporterais le
Bloch et von Wartburg. J’espère tout de même que vous savez tous ce que
c’est, ce n’est pas la première fois que j’en parle. Le Bloch et von
Wartburg s’intitule, d’une façon qui prête bien sûr à malentendu,
/Dictionnaire étymologique de la langue française./
ça ne veut pas dire qu’on vous donne le sens des mots à partir de la
pensée qui a procédé à leur création, ça veut dire qu’à propos de chaque
mot on vous fait un petit épinglage avec les dates de leurs formes et
leurs emplois au cours de l’histoire. Cela a une valeur tellement
éclairante, si foisonnante, qu’on peut en effet se passer de tout le
monde. On voit à quel point le langage, c’est à soi tout seul une compagnie.
Baltasar Gracian, qui a inventé l’île déserte, était quelqu’un d’une
autre trempe que Daniel Defoe. Il était jésuite, et pas menteur
par-dessus le marché. C’est dans le /Criticon/, où le héros, de retour
de je ne sais où sur l’Atlantique, passe un certain temps sur une île
déserte, ce qui pour lui a au moins l’avantage de le mettre à l’abri des
femmes. Quant à Daniel Defoe, il est extraordinairement curieux qu’il ne
se soit pas aperçu que Robinson n’avait pas à attendre Vendredi, que le
seul fait qu’il était un être parlant et connaissait parfaitement son
langage, à savoir la langue anglaise, était un élément aussi essentiel à
sa survie dans l’île que son rapport avec quelques menues broutilles
naturelles dont il était arrivé à se faire cahute et ravitaillement."
Jacques Lacan, /D’un Autre à l’autre/, Seuil p.179-180 (12 février 1969).
Rappel milnérien : "Une donnée ne compte pour rien : la parole de Lacan.
On rejettera donc définitivement la constellation spiritualisante qui
s'y ancrait : Parole, Présence, Maître, Disciples, Remémoration. Au
vrai, la doctrine entière du mathème sera faite pour s'opposer à une
telle mise en scène. Ce qui a suscité le théâtre sacramentel, c'est
seulement la mythification d'une donnée brute: Lacan a enseigné
oralement." (/in L'Oeuvre claire, Lacan, la science, la philosophie/,
"Considérations sur une oeuvre", p.29)
Bonne journée.
Loic.
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