“LE DÉSIR EST LA MÉTONYMIE DU MANQUE À ÊTRE”

JACQUES SIBONI

RéSUMé. Le titre de cet article est une citation du Dr. Jacques Lacan. Elle paraît difficile à saisir, mais en l’analysant en détails, il apparaît que c’est une des façons les plus simples d’exprimer ce qu’il en est de la structure du désir.

Date: 3 octobre 2006. Document : #L060901. Présenté à Paris le 15 septembre 2006 au colloque “Angoisse et désir” du Centre de Recherche en Psychanalyse et Écritures.

1. Introduction

Quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt.

Cet adage désigne une situation verbale mais silencieuse. Elle exemplifie bien ce qu’est la métonymie à travers sa réussite et son échec.

“Le désir est la métonymie du manque à être”. Cette phrase apparaît deux fois dans l’article de 1958 de Jacques Lacan paru dans Les Écrits “La direction de la cure". Elle apparaît à la page 623 et à la page 640 [Lac66, pp. 623, 640]. Cette assertion m’a amené à développer ce qu’il en est de la structure du désir puisque là est précisé en quoi il a une structure langagière et là où il s’articule, nommément dans la marge où la demande se déchire du besoin.

Dans mes travaux antérieurs je me suis attaché à l’articulation des termes lacaniens entre eux [Sib96]. C’est ce que je me propose de poursuivre ici. Cette phrase met en relation trois termes lacaniens, le désir, la métonymie, et une catégorie particulière de manque, le manque à être.

Je vais donc tout naturellement évoquer les réseaux conceptuels qui nouent chacun de ces termes aux autre termes lacaniens. Puis j’en viendrai à ce qui noue ces trois termes entre eux.

2. La métonymie

La métonymie, ce n’est pas la partie pour le tout comme on le lit dans les dictionnaires, c’est en particulier dans le discours lacanien — l’élision d’une fraction du discours effectivement prononcé. Cette définition est bien plus précise et inclut la précédente. Ainsi l’exemple classique ‘‘Je vois trois voiles dans le port” est bien la métonymie de “Je vois trois bateaux à voile dans le port”. “Je bois un verre.” est bien la métonymie de “Je bois le liquide contenu dans un verre.”

Par contre “Je bois un coup.” a une structure de métaphore. Le mot coup vient synchroniquement en lieu et place d’un autre mot de la réserve langagière du sujet (Whisky, boisson, Pastis, orangeade ...).

On peut déjà avancer que métonymie et désir sont liés. Ils sont liés en ceci que c’est bien parce que je m’adresse à un humain désirant que la métonymie fonctionne. Je n’ai pas besoin de préciser que c’est le liquide et non le verre que je bois.

C’est la combinaison, dans la chaîne signifiante, d’un terme à un autre qui produit l’effet de métonymie en particulier dans celles qui comportent des élisions [Lac66, p. 622].

Ainsi la métonymie est-elle la fonction proprement signifiante dans le langage. La structure métonymique, c’est la connexion du signifiant au signifiant, qui permet l’élision par quoi le signifiant installe le manque de l’être, dans la relation d’objet. Elle se sert de la valeur de renvoi de la signification, pour l’investir du désir visant le manque qu’il supporte. On constate donc que quelque chose lie la métonymie au manque à être. La métonymie, c’est la sélection d’un signifiant dans sa suite [Lac68, p. 67].

On ne peut parler de métonymie sans parler de diachronie. C’est dans l’énonciation diachronique du discours qu’elles se produisent. C’est dans cette dimension diachronique du discours que se produisent les effets de combinaison métonymique du signifiant. La métonymie est la signature du phénomène de déplacement dans l’inconscient [Lac77, p.15].

3. Le manque à être

Dans la phrase citée c’est de manque qu’il est question mais il ne s’agit pas de tout manque il évoque le manque à être.

C’est cette radicalité que le sujet infans expérimente. Observant le départ de la mère malgré qu’il en ait, il peut réaliser qu’il manque à être l’objet du désir de sa mère. Les conséquences sont à la fois faites de gains et de pertes comme Freud l’a bien montré dans le “jeu du Fort Da”. Le gain le plus considérable est qu’il se trouve dès lors immergé dans le monde du signifiant. De là vont se créer les identifications amoureuses qui font leur objet de ce qui manque dans le réel [Lac66a, p. 439]. Notamment son désir d’enfant va trouver à s’identifier au manque-à-être de sa mère [Lac66a, p. 565]. Ce manque à être vient se situer au lieu de l’Autre et la fonction signifiante de ce manque c’est le phallus.

Il faut bien prendre en compte que le manque à être est nécessaire au départ de la dimension de déplacement d’où procède tout le jeu du symbole. Outre les gains il y a des pertes structurales. Le manque à être est constitutif de l’aliénation propre à l’être parlant [Lac84, p.14]. C’est ce manque à être qu’évoque la demande sous les trois figures que sont le rien, la haine et l’indicible.

4. Le désir

Décrire le champ sémantique du désir est autrement plus difficile que de décrire les deux notions précédentes. Lacan d’ailleurs n’hésite pas même à en donner une définition quasiment totologique : “Le désir est désir de désir”. [Lac66]

Le désir occupe une place centrale dans le réseau conceptuel de Lacan. Il faut bien dire que cette place n’a pas grand chose à voir avec celle qu’occupe ce terme dans les autres discours.

D’abord notons qu’il y a un en-deçà et un au-delà du désir.

Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que creuse la demande en deçà d’elle-même. Aussi le désir se produit-il dans l’au-delà de la demande. Certes il transparaît toujours dans la demande, mais il est au-delà.

Au-delà du désir s’ouvre le domaine du besoin. Mais l’humain a la nécessité de faire passer son besoin par les défilés du signifiant ; de cela résulte son désir. Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin. C’est l’incidence concrète du signifiant dans la soumission du besoin à la demande, qui en refoulant le désir en position de méconnu, donne à l’inconscient son ordre.

La naissance du désir est contemporaine du moment où l’enfant naît au langage. Dès lors le désir possède une persistance indestructible. Il est inextinguible. Dans sa prise d’identification au manque-à-être de sa mère, si l’enfant perçoit que le désir de sa mère porte sur le phallus, l’enfant va vouloir être le phallus pour le satisfaire. Son désir de jeune sujet est de devenir le désir d’un autre qui le domine.

On ne peut parler de désir sans évoquer la castration. Ces deux termes sont intimement liés. En effet c’est l’assomption de la castration qui crée le manque dont s’institue le désir.

À la question du désir Lacan apporte une réponse éclairante “le désir c’est la métonymie du manque à être”. S’il en est ainsi alors le désir c’est une métonymie.

5. “Le désir est la métonymie du manque à être”

Ainsi dès lors que chaque terme de cette assertion est quelque peu explicité, celle-ci devient un mathème simple qui permet de situer le désir dans l’environnement qui a contribué à son émergence chez l’être parlant.

Je me propose de reprendre ce jeu purement syntaxique qui consiste à réinsérer le texte élidé dans la phrase suivante,

“– Je demande un objet.”

– Je souffre d’un manque. Je manque d’être le phallus manquant à ma mère. Je ne demande qu’à ignorer ce manque. Je porte mon ignorance sur un objet d’amour propre à entretenir mon ignorance.

On trouve dans le texte expansé l’intégralité du texte de la phrase métonymique. Il en est de même ci-après. Celle-ci provient de l’analyse d’un patient souffrant de névrose obsessionnelle.

“– En sortant je rentre plusieurs fois afin de bien vérifier que le gaz est fermé.”

“– J’ai aimé ma mère au point que mon père est devenu un obstacle inacceptable à mon amour. Il a été celui qui m’a fait manquer à être l’aimé de ma mère. Quand ma mère m’accompagnait à l’école, mon père était au lit. Situation idéale pour me débarrasser de ce gêneur. Si le gaz était ouvert, quel débarras ! Mais je cesserais de manquer, donc de désirer. Du coup en sortant il vaut mieux que je rentre plusieurs fois afin de bien vérifier que le gaz est fermé.

Dans cet exemple il est explicité que le symptôme vient à maintenir le désir. La satisfaction de supprimer le manque à être aurait un effet désastreux sur le long terme, nommément la disparition du désir. On y voit bien comment la métonymie est le véhicule du désir.

6. Conclusion

Le symptôme c’est pas logique. Enfin c’est en tout état de cause comme ça que le patient vient nous trouver. “– Ce qui m’arrive c’est pas logique et en plus ça me fait souffrir !”. Analyser c’est, pour l’analysant, reconstruire sa logique inconsciente. L’analyse des métonymies dans son discours est la voie royale pour passer des sophismes aux syllogismes. Ce passage révèle la subjectivité, la désirance, et le manque à être de l’analysant.

Cependant s’il y a bien logique à l’oeuvre il serait hasardeux d’y voir une logique triviale. Dans l’exemple précédent la logique de l’inconscient s’exprime par la formule,

– Il est faux d’affirmer que je suis satisfait de vérifier plusieurs fois que le gaz est bien fermé, mais il est faux d’affirmer que je n’y trouve pas quelque satisfaction, car s’y confirme ma condition de désirant.

Références

[Lac66]    J. Lacan, Écrits, Le Seuil, Paris, 1966.

[Lac68]    _________ , Au moment de mettre sous presse, Scilicet 1 (1968), 60.

[Lac77]    _________ , Préface, A. Lemaire, Jacques Lacan, Réédition Pierre Mardaga, Bruxelles, 1977, Rédigé en 1969, pp. 5–16.

[Lac84]    _________ , Compte rendu d’enseignements, Ornicar ? 29 (1984), 8–25, Enseignements 1964–1968.

[Sib96]    Jacques Siboni, Les mathèmes de lacan, La Lysimaque, Paris, 1996.

Current address: 8 passage Charles Albert 75018 Paris, France