[Lutecium-group] l'oeuvre de Goethe : "une immense psychanalyse"
Jean-Paul Kornobis
jpkornobis at nordnet.fr
Wed Apr 25 20:32:42 UTC 2007
Merci pour ton texte Liliane :-)
Pour ceux que ça intéresse, je joins le texte de l'interview de Lacan par
Madeleine Chapsal
"Entretien avec Madeleine Chapsal paru dans L'express du 31 mai 1957, n°
310, puis édité dans Madeleine Chapsal, Envoyez la petite musique, Paris,
Grasset, 1984 ; repris dans la coll. « Le livre de poche, biblio essais »,
1987.
Les clefs de la psychanalyse
(20)L'express. - Un psychanalyste, c'est très intimidant. On a le sentiment
qu'il pourrait vous manouvrer à son gré. qu'il en sait plus que vous-même
sur les motifs de vos actes.
Dr lacan. - Ne vous exagérez rien. Et puis croyez-vous que cet effet soit
particulier à la psychanalyse ? Un économiste, pour beaucoup, est bien aussi
mystérieux qu'un analyste. De notre temps c'est le personnage de l'expert
qui intimide.
Pour la psychologie, encore qu'elle fût une science, chacun croyait y avoir
son entrée par l'intérieur.
Or voici qu'avec la psychanalyse on a le sentiment de perdre ce privilège, l'analyste
serait capable de voir quelque chose de plus secret dans ce qui, à vous,
paraît le plus clair. Vous voilà nu, à découvert, sous un oil averti, et
sans bien savoir ce que vous lui montrez.
L'express - Il y a là une sorte de terrorisme, on se sent violemment arraché
à soi-même.
Dr lacan - La psychanalyse, dans l'ordre de l'homme, a en effet tous les
caractères de subversion et de scandale qu'a pu avoir, dans l'ordre
cosmique, le décentrement copernicien du monde : la terre, lieu d'habitation
de l'homme, n'est plus le centre du monde !
Eh bien ! la psychanalyse vous annonce que vous n'êtes plus le centre de
vous-même, car il y avait en vous un autre sujet, l'inconscient.
C'est une nouvelle qui n'a pas d'abord été bien acceptée. Ce prétendu
irrationalisme dont on a voulu affubler Freud ! Or c'est exactement le
contraire : non seulement Freud a rationalisé ce qui jusque-là avait résisté
à la rationalisation, mais il a même montré en action une raison raisonnante
comme telle, je veux dire en train de raisonner et de fonctionner comme
logique, à l'insu du sujet - ceci dans le champ même classiquement réservé à
l'irraison, disons le champ de la passion.
C'est cela qu'on ne lui a pas pardonné. On aurait encore admis qu'il
introduise la notion de forces sexuelles qui s'emparent brusquement du sujet
sans prévenir et en dehors de toute logique ; mais que la sexualité soit le
lieu d'une parole, que la névrose soit une maladie qui parle, voilà une
chose bizarre et des disciples même préfèrent qu'on parle d'autre chose.
Il ne faut pas voir en l'analyste un « ingénieur des âmes » ; ce n'est pas
un physicien, il ne procède pas en établissant des relations de cause à
effet : sa science est une lecture, une lecture du sens.
Sans doute est-ce pourquoi, sans bien savoir ce qui se cache derrière les
portes de son cabinet, on a tendance à le prendre pour un sorcier, et même
un peu plus grand que les autres.
L'express. - Et qui a découvert ces secrets terribles, sentant le soufre.
Dr Lacan. - Encore convient-il de préciser de quel ordre sont ces secrets.
Ce ne sont pas les secrets de la nature tels que les sciences physiques ou
biologiques les ont pu découvrir. Si la psychanalyse éclaire les faits de la
sexualité, ce n'est pas en les attaquant dans leur réalité ni dans l'expérience
biologique.
L'express. - Mais Freud a bien découvert, à la façon dont on découvre un
continent inconnu, un domaine nouveau du psychisme, qu'on l'appelle «
inconscient » ou autrement ? Freud c'est Christophe Colomb !
Dr Lacan. - Savoir qu'il y a toute une partie des fonctions psychiques qui
ne sont pas à la portée de la conscience, on n'avait pas attendu Freud pour
ça ! Si vous tenez à une comparaison, Freud serait plutôt Champollion ! L'expérience
freudienne n'est pas du niveau de l'organisation des instincts ou des forces
vitales. Elle ne les découvre que s'exerçant, si je puis dire, à une
puissance seconde.
Ce n'est pas d'effets instinctuels à leur puissance première que Freud
traite. Ce qui est analysable l'est pour autant qu'il est déjà articulé dans
ce qui fait la singularité de l'histoire du sujet. Si le sujet peut s'y
reconnaître, c'est dans la mesure où la psychanalyse permet le « transfert »
de cette articulation.
Autrement dit, lorsque le sujet « refoule », cela ne veut pas dire qu'il
refuse de prendre conscience de quelque chose qui serait un instinct -
mettons par exemple un instinct sexuel qui voudrait se manifester sous forme
homosexuelle - non, le sujet ne refoule pas son homosexualité, il refoule la
parole où cette homosexualité joue un rôle de signifiant.
Vous voyez, ce n'est pas quelque chose de vague, de confus, qui est refoulé
; ce n'est pas une sorte de besoin, de tendance, qui aurait à être articulée
(et qui ne s'articulerait pas puisque refoulée), c'est un discours déjà
articulé, déjà formulé dans un langage. Tout est là.
Là où « ça » a été refoulé, « ça » parle.
L'express. - Vous dites que le sujet refoule un discours articulé dans un
langage. Pourtant ce n'est pas là ce qu'on sent lorsqu'on se trouve devant
une personne ayant des difficultés psychologiques, un timide par exemple, ou
un obsédé. Leur conduite paraît surtout absurde, incohérente ; et, si on
devine qu'à la rigueur elle puisse signifier quelque chose, ce serait
quelque chose d'imprécis, qui s'ânonne, bien en dessous du niveau du
langage. Et soi-même, dans la mesure où il arrive qu'on se sente mené par
des forces obscures, qu'on devine « névrotiques », elles se manifestent
justement par des mouvements irrationnels, accompagnés de confusion, d'angoisse
!
Dr lacan. - Des symptômes, quand vous croyez en reconnaître, ne vous
semblent irrationnels que parce que vous les prenez isolés, et que vous
voulez les interpréter directement.
Voyez les hiéroglyphes égyptiens : tant qu'on a cherché quel était le sens
direct des vautours, des poulets, des bonshommes debout, assis, ou s'agitant,
l'écriture est demeurée indéchiffrable. C'est qu'à lui tout seul le petit
signe « vautour » ne veut rien dire ; il ne trouve sa valeur signifiante que
pris dans l'ensemble du système auquel il appartient.
Eh bien ! les phénomènes auxquels nous avons affaire dans l'analyse sont de
cet ordre-là, ils sont d'un ordre langagier.
Le psychanalyste n'est pas un explorateur de continents inconnus ou de
grands fonds, c'est un linguiste : il apprend à déchiffrer l'écriture qui
est là, sous ses yeux, offerte au regard de tous. Mais qui demeure
indéchiffrable tant qu'on n'en connaît pas les lois, la clé.
L'express. - Vous dites que cette écriture est « offerte au regard de
tous ». Pourtant si Freud a dit quelque chose de nouveau, c'est que dans le
domaine psychique on est malade parce qu'on dissimule, qu'on cache une part
de soi-même, qu'on « refoule ».
Or les hiéroglyphes eux n'étaient pas refoulés, ils étaient inscrits sur la
pierre. Votre comparaison ne peut donc être totale ?
Dr Lacan. - Au contraire, il faut la prendre littéralement : ce qui, dans l'analyse
du psychisme, est à déchiffrer, est tout le temps là, présent depuis le
début. Vous parlez du refoulement en oubliant une chose, c'est que, pour
Freud et tel qu'il l'a formulé, le refoulement était inséparable d'un
phénomène appelé « le retour du refoulé ».
Là où ç'a été refoulé, quelque chose continue de fonctionner, quelque chose
continue de parler - grâce à quoi du reste on peut centrer, désigner le lieu
du refoulement et de la maladie, dire « c'est là ».
Cette notion est difficile à comprendre parce que lorsqu'on parle de «
refoulement » on imagine immédiatement une pression - une pression vésicale
par exemple - c'est-à-dire une masse vague, indéfinissable, appuyant de tout
son poids contre une porte qu'on refuse de lui ouvrir.
Or en psychanalyse le refoulement n'est pas le refoulement d'une chose, c'est
le refoulement d'une vérité.
Qu'est-ce qui se passe lorsqu'on veut refouler une vérité ? Toute l'histoire
de la tyrannie est là pour vous donner la réponse : elle s'exprime ailleurs,
dans un autre registre, en langage chiffré, clandestin.
Eh bien ! c'est exactement ce qui se produit avec la conscience : la vérité,
refoulée, va persister mais transposée dans un autre langage, le langage
névrotique.
À ceci près qu'on n'est plus capable de dire à ce moment-là quel est le
sujet qui parle, mais que « ça » parle, que « ça » continue à parler ; et ce
qui se passe est déchiffrable entièrement à la façon dont est déchiffrable,
c'est-à-dire non sans difficulté, une écriture perdue.
La vérité n'a pas été anéantie, elle n'est pas tombée dans un gouffre, elle
est là, offerte, présente, mais devenue « inconsciente ». Le sujet qui a
refoulé la vérité ne gouverne plus, il n'est plus au centre de son discours
: les choses continuent à fonctionner toutes seules et le discours à s'articuler,
mais en dehors du sujet. Et ce lieu, cet en-dehors du sujet c'est
strictement ce qu'on appelle l'inconscient.
Vous voyez bien que ce qu'on a perdu ce n'est pas la vérité, c'est la clé du
nouveau langage dans lequel elle s'exprime désormais.
C'est là qu'intervient le psychanalyste.
L'express. - Ne serait-ce pas votre interprétation à vous ? Il ne semble pas
que ce soit celle de Freud ?
Dr Lacan. - Lisez La Science des rêves, lisez la Psychopathologie de la vie
quotidienne, lisez Le mot d'esprit et l'inconscient, il suffit d'ouvrir ces
ouvrages à n'importe quelle page pour y trouver en clair ce dont je vous
parle.
Le terme de « censure », par exemple, pourquoi Freud l'a-t-il tout de suite
choisi, au niveau même de l'interprétation des rêves, pour désigner l'instance
réfrénante, la force qui refoule ? La censure nous savons bien ce que c'est,
c'est Anastasie, c'est une contrainte qui s'exerce avec une paire de
ciseaux. Et sur quoi ? Pas sur n'importe quoi qui passe dans l'air, mais sur
ce qui s'imprime, sur un discours, un discours exprimé dans un langage.
(21)Oui, la méthode linguistique est présente à toutes les pages de Freud,
tout le temps il se livre concrètement à des références, des analogies, à
des rapprochements linguistiques.
Et puis en fin de compte, en psychanalyse, vous ne demandez jamais qu'une
chose au malade, qu'une seule chose : c'est de parler. Si la psychanalyse
existe, si elle a des effets, c'est tout de même uniquement dans l'ordre de
l'aveu et de la parole !
Or pour Freud, pour moi, le langage humain ne surgit pas chez les êtres
comme resurgirait une source.
Voyez comme on nous représente tous les jours l'apprentissage de son
expérience par l'enfant : il met son doigt sur le poêle, il se brûle. À
partir de là, prétend-on, à partir de sa rencontre avec le chaud et le
froid, avec le danger, il ne lui reste qu'à déduire, à échafauder la
totalité de la civilisation.
C'est une absurdité : à partir du fait qu'il se brûle, il est mis en face de
quelque chose de beaucoup plus important que la découverte du chaud et du
froid. En effet, qu'il se brûle et il se trouve toujours quelqu'un pour lui
faire, là-dessus, tout un discours.
L'enfant a beaucoup plus d'effort à faire pour entrer dans ce discours dont
on le submerge, que pour s'habituer à éviter le poêle.
En d'autres termes, l'homme qui naît à l'existence a d'abord affaire au
langage ; c'est une donnée.
Il y est même pris dès avant sa naissance, n'a-t-il pas un état civil ?
Oui, l'enfant à naître est déjà, de bout en bout, cerné dans ce hamac de
langage qui le reçoit et en même temps l'emprisonne.
L'express. - Ce qui rend difficile d'accepter l'assimilation des symptômes
névrotiques, de la névrose, à un langage parfaitement articulé, c'est qu'on
ne voit pas à qui il s'adresse. Il n'est fait pour personne puisque le
malade, surtout le malade ne le comprend pas, et qu'il faut un spécialiste
pour le déchiffrer ! Les hiéroglyphes étaient peut-être devenus
incompréhensibles, mais du temps où on les employait ils étaient faits pour
communiquer certaines choses à certains.
Or qu'est-ce que c'est que ce langage névrotique qui n'est pas seulement une
langue morte, pas seulement une langue privée, puisque à lui-même
inintelligible ?
Et puis un langage, c'est quelque chose dont on se sert. Et celui-ci au
contraire est subi. Voyez l'obsédé, il voudrait bien la chasser son idée
fixe, sortir de l'engrenage.
Dr Lacan. - Ce sont justement là les paradoxes qui font l'objet de la
découverte. Si ce langage pourtant ne s'adressait pas à un Autre, il ne
pourrait être entendu grâce à un autre dans la psychanalyse. Pour le reste
il faut d'abord reconnaître ce qui est et pour cela le bien situer dans un
cas ; cela demanderait un long développement ; autrement c'est un fouillis à
n'y rien comprendre. Mais c'est là quand même que ce dont je vous parle,
peut se montrer en clair : comment le discours refoulé de l'inconscient se
traduit dans le registre du symptôme.
Et vous apercevrez à quel point c'est précis.
Vous parliez de l'obsédé. Voyez cette observation de Freud, qu'on trouve
dans les Cinq psychanalyses, intitulée L'homme aux rats.
L'homme aux rats était un grand obsédé. Un homme encore jeune, de formation
universitaire, qui vient trouver Freud à Vienne, pour lui dire qu'il souffre
d'obsessions : ce sont tantôt des inquiétudes très vives pour les personnes
qui lui sont chères, tantôt le désir d'actes impulsifs, comme se trancher la
gorge, ou alors il se forme en lui des interdictions concernant des choses
insignifiantes.
L'express. - Et sur le plan de la sexualité ?
Dr Lacan. - Voilà une erreur de terme ! Obsession cela ne veut pas dire
automatiquement obsession sexuelle, ni même obsession de ceci ou de cela en
particulier : être obsédé, cela signifie se trouver pris dans un mécanisme,
dans un engrenage de plus en plus exigeant et sans fin.
Qu'il ait à accomplir un acte, à remplir un devoir, une angoisse spéciale
entrave l'obsédé : va-t-il y parvenir ? Ensuite, la chose faite, il éprouve
un besoin torturant d'aller vérifier, mais n'ose pas, de crainte de passer
pour fou, parce qu'en même temps il sait fort bien qu'il l'a accomplie. Le
voici engagé dans des circuits toujours plus grands de vérifications, de
précautions, de justifications. Pris comme il l'est dans un tourbillon
intérieur, l'état d'apaisement, de satisfaction, lui est devenu impossible.
Même le grand obsédé n'a pourtant rien de délirant. Il n'y a aucune
conviction chez l'obsédé, mais uniquement cette espèce de nécessité,
complètement ambiguë, qui le laisse si malheureux, si douloureux, si
désemparé, d'avoir à céder à une insistance qui vient de lui-même et qu'il
ne s'explique pas.
La névrose obsessionnelle est répandue et peut passer inaperçue si l'on n'est
pas spécialement averti des petits signes qui la traduisent toujours. Ces
malades tiennent même fort bien leur position sociale, alors que leur vie
est minée ; ravagée par la souffrance et le développement de leur névrose.
J'ai connu des gens qui avaient des fonctions importantes, et non pas
seulement honoraires, directoriales, des gens qui avaient des
responsabilités aussi vastes et étendues que vous pouvez le supposer, et qui
les assumaient amplement, mais qui n'en étaient pas moins du matin au soir
la proie de leurs obsessions.
Ainsi était l'homme aux rats, affolé, ligoté dans un regain de ses symptômes
qui le ramène consulter Freud des environs de Vienne où il participait aux
grandes manouvres comme officier de réserve et lui demander son conseil dans
une histoire à dormir debout de remboursement à la poste de l'envoi d'une
paire de lunettes à propos duquel il se perd à ne plus savoir dire quoi.
Si l'on suit littéralement jusque dans ses doutes le scénario institué par
le symptôme à l'endroit de quatre personnes, on retrouve trait pour trait,
transposées dans une vaste simagrée, sans que le sujet le soupçonne, les
histoires qui ont abouti au mariage dont le sujet lui-même est le fruit.
L'express. - Quelles histoires ?
Dr Lacan. - Une dette frauduleuse de son père qui, de surcroît, militaire
alors, est cassé de son grade pour forfaiture, un emprunt qui lui permet de
couvrir la dette, la question restée obscure de sa restitution à l'ami qui
lui est venu en aide, enfin un amour trahi pour le mariage qui lui a rendu
une « situation ».
Toute son enfance, l'homme aux rats avait entendu parler de cette histoire -
de l'une en termes badins, de l'autre à mots couverts. Ce qui est
saisissant, c'est qu'il ne s'agit pas d'un événement particulier, voire
traumatique qui ferait retour du refoulé ; il s'agit de la constellation
dramatique qui a présidé à sa naissance, de la préhistoire, si l'on peut
dire, de son individu ; descendue d'un passé légendaire. Cette préhistoire
reparaît par le truchement de symptômes qui l'ont véhiculée sous une forme
méconnaissable pour se nouer finalement en un mythe représenté, dont le
sujet reproduit la figure sans en avoir la moindre idée.
Car elle y est transposée comme une langue ou une écriture peut être
transposée dans une autre langue ou en d'autres signes ; elle y est récrite
sans que ses liaisons soient modifiées ; ou encore comme en géométrie une
figure est transformée de la sphère en plan, ce qui ne veut évidemment pas
dire que toute figure se transforme en n'importe laquelle.
Un instrument terriblement efficace
L'express. - Et une fois que cette histoire a été mise au jour ?
Dr Lacan. - Entendez bien : je n'ai pas dit que la cure de la névrose est
accomplie rien qu'à voir cela.
Vous pensez bien que dans l'observation de l'homme aux rats, il y a autre
chose que je ne puis développer ici.
S'il suffisait qu'il y ait une préhistoire à l'origine d'une conscience,
tout le monde serait névrosé. C'est lié à la façon dont le sujet prend les
choses, les admet ou les refoule. Et pourquoi certains refoulent-ils
certaines choses ?.
Enfin, donnez-vous la peine de lire l'homme aux rats avec cette clé qui le
transperce de part en part : transposition dans un autre langage figuratif
et complètement inaperçu du sujet, de quelque chose qui ne se comprend qu'en
terme de discours.
L'express. - Il se peut que la vérité refoulée s'articule comme vous le
dites, comme un discours aux effets ravageurs.
Seulement lorsqu'un malade vient à vous, ce n'est pas quelqu'un à la
recherche de sa vérité. C'est quelqu'un qui souffre horriblement et veut
être soulagé. Si je me souviens bien de l'histoire de l'homme aux rats, il y
avait aussi un phantasme de rats.
Dr Lacan. - Autrement dit, « pendant que vous vous occupez de vérité, il y a
là un homme qui souffre. »
Tout de même, avant de se servir d'un instrument, il faut savoir ce que c'est,
comment il est fabriqué ! La psychanalyse est un instrument terriblement
efficace ; et comme c'est en plus un instrument d'un grand prestige, on peut
l'engager à faire des choses qu'il n'est nullement destiné à faire, et d'ailleurs,
ce faisant, on ne peut que le dégrader.
Il faut donc partir de l'essentiel : qu'est-ce que cette technique, à quoi s'applique-t-elle,
de quel ordre sont ses effets, les effets qu'elle déclenche par son
application pure et simple ?
(9)Eh bien ! les phénomènes dont il s'agit dans l'analyse, et au niveau
propre des instincts, sont des effets d'un registre langagier : la
reconnaissance parlée d'éléments majeurs de l'histoire du sujet, histoire
qui a été coupée, interrompue, qui est tombée dans les dessous du discours.
Quant aux effets qu'on doit définir comme appartenant à l'analyse, les
effets analytiques - (22)comme on dit effets mécaniques ou effets
électriques - les effets analytiques sont des effets de l'ordre de ce retour
du discours refoulé.
Et je peux vous dire qu'à partir du moment où vous avez mis le sujet sur un
divan et même si vous lui avez expliqué la règle analytique de la façon la
plus sommaire, le sujet est déjà introduit dans la dimension de chercher sa
vérité.
Oui, du seul fait d'avoir à parler comme il se trouve pris à le faire,
devant un autre, le silence d'un autre - un silence qui n'est fait ni d'approbation,
ni de désapprobation, mais d'attention - il le ressent comme une attente, et
que cette attente est celle de la vérité.
Et aussi il s'y sent poussé par le préjugé dont nous parlions tout à l'heure
: de croire que l'autre, l'expert, l'analyste, sait sur vous même ce que
vous ne savez pas, la présence de la vérité s'en trouve fortifiée, elle est
là à l'état implicite.
Le malade souffre mais il se rend compte que la voie vers laquelle se
tourner enfin pour surmonter, apaiser ses souffrances, est de l'ordre de la
vérité : en savoir plus et en savoir mieux.
Ni père parfait ni père modèle
L'express. - Alors l'homme serait un être langagier ? Ce serait ça la
nouvelle représentation de l'homme qu'on devrait à Freud ; l'homme, c'est
quelqu'un qui parle ?
Dr Lacan. - Le langage est-il l'essence de l'homme ? Ce n'est pas une
question dont je me désintéresse, et je ne déteste pas non plus que les gens
qui s'intéressent à ce que je dis, s'y intéressent par ailleurs, mais c'est
d'un autre ordre, et comme je le dis parfois, c'est la pièce à côté.
Je ne me demande pas « qui parle », j'essaye de poser les questions
autrement, d'une façon plus formulable, je me demande « d'où ça parle ». En
d'autres termes, si j'ai essayé d'élaborer quelque chose ce n'est pas une
métaphysique mais une théorie de l'intersubjectivité. Depuis Freud, le
centre de l'homme n'est plus là où on le croyait, il faut rebâtir là-dessus.
L'express. - Si c'est parler qui est important, chercher sa vérité par la
voie de la parole et de l'aveu, l'analyse ne se substitue-t-elle pas d'une
certaine façon à la confession ?
Dr Lacan. - Je ne suis pas autorisé pour vous parler des choses religieuses,
mais je m'étais laissé dire que la confession est un sacrement et qu'elle n'est
faite pour satisfaire aucune espèce de besoin de confidence. La réponse,
même consolante, encourageante, voire directive du prêtre ne prétend pas à
constituer l'efficace de l'absolution.
L'express. - Du point de vue du dogme, vous avez sans doute raison.
Seulement la confession se combine, et depuis un temps qui ne couvre
peut-être pas toute l'ère chrétienne, avec ce qu'on nomme la direction de
conscience.
Est-ce qu'on ne tombe pas là dans le domaine de la psychanalyse ? Faire
avouer des actes et des intentions, guider un esprit qui cherche sa vérité ?
Dr Lacan. - La direction de conscience a été, et par des spirituels, très
diversement jugée, on a même pu y voir, dans certains cas, la source de
toutes sortes de pratiques abusives. En d'autres termes, c'est affaire aux
religieux de savoir comment eux-mêmes la situent et quelle portée ils lui
donnent.
Mais il me semble qu'aucune direction de conscience ne peut s'alarmer d'une
technique qui a pour but la révélation de la vérité. Il m'est arrivé de voir
des religieux dignes de ce nom prendre parti dans des affaires très
épineuses où se trouvait engagé ce qu'on nomme l'honneur des familles, et je
les ai toujours vus décider que maintenir la vérité sous le boisseau est en
soi-même un acte aux conséquences ravageantes.
Et puis tous les directeurs de conscience vous diront que la plaie de leur
existence, ce sont les obsessionnels et les scrupuleux, ils ne savent
littéralement par quel bout les prendre : plus ils les calment, plus ça
rebondit, plus ils leur donnent des raisons, plus les gens reviennent leur
poser des questions absurdes.
Cependant la vérité analytique n'est pas quelque chose de si secret ni de si
mystérieux qu'on ne puisse voir chez des personnes douées pour la direction
de conscience la perception de ce qu'elle est, surgir spontanément. J'ai
connu parmi des religieux des gens qui avaient saisi qu'une pénitente venant
les bassiner avec des obsessions d'impureté avait brusquement besoin d'être
ramenée à un autre niveau : se conduisait-elle selon la justice avec sa
bonne ou ses enfants ? Et par ce rappel brutal ils obtenaient de effets tout
à fait surprenants.
À mon avis, les directeurs de conscience ne peuvent trouver à redire à la
psychanalyse ; tout au plus peuvent-ils en tirer quelques aperçus qui leur
rendront service.
L'express. - Peut-être, mais la psychanalyse est-elle assez bien vue ? Dans
les milieux religieux on en ferait plutôt une science du diable ?
Dr Lacan. - Je crois que les temps ont changé. Sans doute, après que Freud
eut inventé la psychanalyse, est-elle longtemps demeurée une science
scandaleuse et subversive. Il ne s'agissait pas de savoir si l'on y croyait
ou non, on s'y opposait violemment sous le prétexte que les gens
psychanalysés seraient déchaînés, s'abandonneraient à tous leurs désirs, se
livreraient à n'importe quoi.
Aujourd'hui, admise ou non en tant que science, la psychanalyse est entrée
dans nos mours et les positions se sont renversées : c'est lorsque quelqu'un
ne se conduit pas normalement, lorsqu'il agit d'une façon jugée «
scandaleuse » par son entourage, qu'on parle de l'envoyer chez le
psychanalyste !
Tout cela entre dans ce que j'appellerai non pas du terme trop technique de
« résistance à l'analyse », mais d'« objection massive ».
La peur de perdre son originalité, d'être réduit au niveau commun, n'est pas
moins fréquente. Il faut dire que sur cette notion « d'adaptation » il s'est
produit ces derniers temps une doctrine de nature à engendrer la confusion
et à partir de là l'inquiétude.
On a écrit que l'analyse a pour but d'adapter le sujet, pas tout à fait au
milieu extérieur, disons à sa vie, ou à ses véritables besoins ; cela
signifie nettement que la sanction d'une analyse serait qu'on est devenu
père parfait, époux modèle, citoyen idéal, enfin qu'on est quelqu'un qui ne
discute plus de rien.
Ce qui est tout à fait faux, aussi faux que le premier préjugé qui voyait
dans la psychanalyse un moyen de se libérer de toute contrainte.
L'express. - Ne pensez-vous pas que ce que les gens craignent par-dessus
tout, ce qui les fait s'opposer à la psychanalyse avant même de savoir s'ils
y croient ou non en tant que science, c'est l'idée qu'ils risquent d'être
dépossédés d'une partie d'eux-mêmes, modifiés ?
Dr Lacan. - Cette inquiétude est tout à fait légitime, au niveau où elle
surgit. Dire qu'il n'y aurait pas, après une analyse, modification de la
personnalité, ce serait vraiment drôle ! Il serait difficile de soutenir à
la fois qu'on peut obtenir des résultats par l'analyse et qu'on peut ne pas
en obtenir, c'est-à-dire que la personnalité restera toujours intacte.
Seulement la notion de personnalité mérite d'être éclaircie, voire
réinterprétée.
L'express. - Au fond la différence entre la psychanalyse et les diverses
techniques psychologiques, c'est qu'elle ne se contente pas de guider, d'intervenir
plus ou moins à l'aveuglette, elle guérit.
Dr Lacan. - On guérit ce qui est guérissable. On ne va pas guérir le
daltonisme et l'idiotie, bien qu'en fin de compte on puisse dire que le
daltonisme et l'idiotie aient à voir avec le « psychique ».
Vous connaissez la formule de Freud, « là où ça a été je dois être » ? Il
faut que le sujet puisse se réinstaller à sa place, cette place où il n'était
plus, remplacé par cette parole anonyme, qu'on nomme le ça.
Un président du Conseil devrait avoir été analysé
L'express. - Dans la perspective freudienne, faut-il songer à soigner des
quantités de gens qui ne sont pas considérés comme malades ? Autrement dit,
aurait-on intérêt à psychanalyser tout le monde ?
Dr Lacan. - Posséder un inconscient n'est pas le privilège des névrosés. Il
y a des gens qui ne sont manifestement pas accablés d'un poids excessif de
souffrance parasitaire, qui ne sont pas trop encombrés par la présence de l'autre
sujet, à l'intérieur d'eux-mêmes, qui s'en accommodent même assez bien de
cet autre sujet - et qui pourtant ne perdraient rien à faire connaissance
avec lui.
Puisque, en somme, dans le fait d'être psychanalysé, il ne s'agit de rien d'autre
que de connaître son histoire.
L'express. - Est-ce que cela reste vrai pour les créateurs ?
Dr Lacan. - C'est une question intéressante de savoir s'il y a intérêt pour
eux à aller vite ou à couvrir d'un certain voile cette parole qui les
attaque du dehors (c'est la même en fin de compte qui vient encombrer le
sujet dans la névrose et dans l'inspiration créatrice).
Y a-t-il intérêt à aller très vite par la voie de l'analyse vers la vérité
de l'histoire du sujet, ou à laisser faire comme Goethe une ouvre qui n'est
qu'une immense psychanalyse ?
Car chez Goethe c'est manifeste : son ouvre tout entière est la révélation
de la parole de l'autre sujet. Il a poussé la chose aussi loin qu'on peut le
faire lorsqu'on est un homme de génie.
Aurait-il écrit la même ouvre si on l'avait psychanalysé ? À mon avis ouvre
aurait été sûrement autre, mais je ne crois pas qu'on y aurait perdu.
L'express. - Et pour tous les hommes qui ne sont pas des créateurs mais qui
ont de lourdes responsabilités, des relations avec le pouvoir, pensez-vous
qu'on devrait instituer la psychanalyse obligatoire ?
Dr Lacan. - On devrait en effet ne pas pouvoir douter un seul instant que si
un monsieur est président du Conseil, c'est sûrement qu'il s'est fait
analyser à un âge normal, c'est-à-dire jeune. Mais la jeunesse se prolonge
parfois très loin.
L'express. - Attention ! Qu'est-ce qu'on pourrait objecter à M. Guy Mollet s'il
avait été analysé ? S'il pouvait se prévaloir d'être immunisé quand ses
contradicteurs ne le sont pas ?
Dr Lacan. - Je ne prendrai pas parti sur le sujet de savoir si M. Guy Mollet
ferait ou non la politique qu'il fait s'il était analysé ! Qu'on ne me fasse
pas dire que je pense que l'analyse universelle est à la source de la
résolution de toutes les antinomies, que si on analysait tous les êtres
humains il n'y aurait plus de guerres, plus de lutte des classes, je dis
formellement le contraire. Tout ce qu'on peut penser c'est que les drames
seraient peut-être moins confus.
Voyez-vous, l'erreur, c'est ce que je vous disais déjà tout à l'heure :
vouloir se servir d'un instrument avant de savoir comment il est fait. Or,
dans les activités qui sont pour l'instant vécues dans le monde sous le
terme de « psychanalyse » on tend de plus en plus à recouvrir, méconnaître,
masquer l'ordre premier dans lequel Freud a apporté l'étincelle.
L'effort de la grande masse de l'école psychanalytique a été ce que j'appelle
une tentative de réduction : mettre dans sa poche ce qu'il y avait de plus
gênant dans la théorie de Freud. D'année en année on voit cette dégradation
s'accentuer, jusqu'à aboutir parfois, comme aux États-Unis, à des
formulations en franche contradiction avec l'inspiration freudienne.
Ce n'est pas parce que la psychanalyse demeure contestée que l'analyste doit
tenter de rendre plus acceptable son observation en la repeignant de
couleurs diversement bariolées, d'analogies empruntées plus ou moins
légitimement à des domaines scientifiques voisins.
Après le trait de feu, une armée d'ouvriers
L'express. - C'est très démoralisant ce que vous dites, pour les analysés
possibles.
Dr Lacan. - Si je vous inquiète tant mieux. Du point de vue du public, ce
que je considère comme le plus désirable, c'est de jeter un cri d'alarme et
qu'il ait, sur le terrain scientifique, une signification très précise : qu'il
soit un appel, une exigence première concernant la formation de l'analyste.
L'express. - N'est-ce pas déjà une formation très longue et très sérieuse ?
Dr Lacan. - À l'enseignement psychanalytique tel qu'il est aujourd'hui
constitué - études de médecine et puis une psychanalyse, analyse dite
didactique, faite par un analyste qualifié - manque quelque chose d'essentiel,
sans lequel je nie qu'on puisse être un psychanalyste vraiment formé : l'apprentissage
des disciplines linguistiques et historiques, de l'histoire des religions,
etc. Pour cerner sa pensée concernant cette formation, Freud, lui, ranime ce
vieux terme que je me plais à reprendre d'universitas litterarum.
Les études médicales sont bien évidemment insuffisantes pour entendre ce que
dit l'analysé, c'est-à-dire par exemple pour distinguer dans son discours la
portée des symboles, la présence de mythes, ou simplement pour saisir le
sens de ce qu'il dit, comme on saisit ou non le sens d'un texte.
Du moins pour l'heure une étude sérieuse des textes et de la doctrine
freudienne est-elle rendue possible par l'asile que lui donne à la Clinique
des maladies mentales et de l'encéphale de la Faculté, le professeur Jean
Delay.
L'express. - Entre les mains de personnes insuffisamment compétentes,
pensez-vous que la psychanalyse telle qu'elle fut inventée par Freud risque
de se perdre ?
Dr lacan. - Actuellement, la psychanalyse est certainement en train de
tourner à une mythologie de plus en plus confuse. On peut en citer quelques
signes - effacement du complexe d'Odipe, accent mis sur les mécanismes
pré-odipiens, sur la frustration, substitution au terme d'angoisse de celui
de peur. Ce qui ne veut pas dire que le freudisme, la première lueur
freudienne, ne continue pas à cheminer partout. On en voit des
manifestations absolument claires dans toutes sortes de sciences humaines.
Je pense en particulier à ce que me disait récemment mon ami Claude
Lévi-Strauss de l'hommage finalement rendu par les ethnographes au complexe
d'Odipe, comme à une profonde création mythique née à notre époque.
C'est quelque chose de bien frappant, de tout à fait saisissant que Sigmund
Freud, un homme tout seul, soit parvenu à dégager un certain nombre d'effets
qui n'avaient jamais été isolés auparavant et à les introduire dans un
réseau coordonné, inventant ainsi à la fois une science et le domaine d'application
de cette science.
Mais par rapport à cette ouvre géniale qu'a été celle de Freud, traversant
son siècle comme un trait de feu, le travail est très en retard. Je le dis
avec toute ma conviction. Et on ne reprendra de l'avance que lorsqu'il y
aura suffisamment de gens formés pour faire ce que nécessite tout travail
scientifique, tout travail technique, tout travail où le génie peut ouvrir
un sillon, mais où il faut ensuite une armée d'ouvriers pour moissonner."
----- Original Message -----
From: "Liliane Fainsilber" <Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr>
To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
<lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Wednesday, April 25, 2007 3:24 PM
Subject: [Lutecium-group] l'oeuvre de Goethe : "une immense psychanalyse"
lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
Bonjour à tous,
Dans la ligne de ces approches littéraires qui sont l'objet de nos
discussions actuelles et qui j'espère vont continuer à l'être avec Pessoa,
j'ai mis en ligne un texte sur l'oeuvre de Goethe que Lacan avait appelé
"une immense psychanalyse", dans son article publié dans l'Express "Clefs
pour la psychanalyse", un entretien avec Madeleine Chapsal :
http://perso.orange.fr/liliane.fainsilber/pages/Lettres/Lettre35.htm
Je serais heureuse d'avoir vos commentaires. Amicalement. Liliane.
----- Original Message
_______________________________________________
A question? click Help-Me at lutecium.org
Lutecium-group mailing list
Lutecium-group at lutecium.org
http://cerium.lutecium.org/cgi-bin/mailman/listinfo/lutecium-group
More information about the Topologos
mailing list