[Lutecium-group] L ?Autre qui n?existe pas et ses comités d?éthique
Jean-françois Doucet
j.f.doucet at medisin.uio.no
Sun Aug 3 16:53:10 UTC 2008
Merci, chère Catherine, de ce beau texte à méditer sous le soleil
réchauuffé climatiquement
Bien cordialement
Jean-francois Doucet
> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium.
> ---
> Roger Burton :
>
>
>> Bonjour,
>
>> je cherche un résumé ou un commentaire, ou mieux encore la
> transcription, de ce séminaire de Laurent et Miller
> /L?Autre qui n/?/existe pas et ses comités d/?/éthique.
>
> Nous sommes quelques-uns à courir après une transcription de ce séminaire.
>
> Je copie ci-dessous un long extrait de la première séance de ce séminaire.
> C'est tout ce que j'ai. J'ai eu à un moment donné cette première séance
> dans
> son intégralité, et elle doit être stockée dans un vieux disque dur... Je
> suis sure d'avoir posté cette séance ici ou là, peut-être quelqu'un
> l'aura-t-il stockée à son tour...
>
> Catherine Grandjean
>
>
>
> "(...) C'est aux fins de mettre en évidence, d'exhiber, j'irai même
> jusqu'à
> dire
> de mettre en scène, ce dont il s'agit, c'est-à-dire précisément que
> l'Autre n'existe pas, de mettre en évidence que nous renonçons cette année
> au monologue enseignant, qui, quoi qu'on en ait, fait croire à l'Autre, à
> l'Autre singulier, majuscule, unique, à l'Autre de référence. Nous
> préférons, étant donné ce dont il s'agit, vous présenter l'Autre de
> l'enseignement sous une forme double, dédoublée.
> Ce tandem est ainsi l'amorce d'un pluriel. Si déjà on franchit la prison
> de l'un, de l'un Autre, pour passer au deux, alors tous les espoirs sont
> permis, et peut-être tous les désespoirs le sont aussi. nous nous
> présentons ici à deux, c'est pour affaiblir l'Autre, conformément à notre
> thèse de départ. C'est pour l'ébranler, le miner, le ruiner, le révéler
> dans sa ruine.
> Et c'est aussi du même coup constituer le comité, pour esquisser le
> comité, pour jouer au comité, pour manifester ainsi que l'inexistence de
> l'Autre ouvre précisément l'époque des comités, celle où il y a débat,
> controverse, polylogue, conflit, ébauche de consensus, dissension,
> communauté, avouable ou inavouable, partialité, scepticisme, et cela, sur
> le vrai, sur le bon, sur le beau, sur ce que parler veut dire, sur les
> mots et les choses, sur le réel. Et ce, sans la sécurité de l'Idée
> majuscule, sans celle de la tradition, ni même sans la sécurité du sens
> commun.
> Est-ce cela qui a été proclamé par le dit fameux «Dieu est mort» ?
> Certainement pas. Car la mort de Dieu, comme celle du père, mise en scène
> par Freud dans son Totem et tabou, ne met fin au pouvoir d'aucun, ni de
> Dieu ni du père, mais au contraire l'éternise et sert de voile à la
> castration.
> La mort de Dieu est contemporaine de ce qui s'est établi dans la
> psychanalyse comme règne du Nom-du-Père. Et au moins peut-on définir ici
> le Nom-du-Père, en première approximation, comme le signifiant que l'Autre
> existe.
> Le règne du Nom-du-Père correspond dans la psychanalyse à l'époque de
> Freud.
> Si Lacan l'a dégagé, mis au jour, formalisé, ce n'est pas pour y adhérer,
> ce n'est pas pour le continuer, le Nom-du-Père, c'est pour y mettre fin.
> C'est l'équivoque célèbre entre les Noms-du-Père, les non-dupes errent, à
> quoi Lacan a été logiquement amené, à partir de son Séminaire Encore - que
> j'ai commenté en partie l'année dernière à mon cours -, et cette équivoque
> consacre celle de l'inexistence de l'Autre.
> L'inexistence de l'Autre ouvre véritablement ce que nous appellerons
> l'époque lacanienne de la psychanalyse. Et cette époque, c'est la nôtre.
> Pour le dire autrement, c'est la psychanalyse de l'époque de l'errance, la
> psychanalyse de l'époque des non-dupes.
> De quoi sont-ils non dupes, ces Noms-du? Certes, ils ne sont plus, plus ou
> moins, plus dupes du Nom-du-Père. Au-delà, ils ne sont plus, plus ou
> moins, plus dupes de l'existence de l'Autre. Ils savent, explicitement,
> implicitement, en le méconnaissant, inconsciemment, mais ils savent que
> l'Autre n'est qu'un semblant.
> De là, l'époque, la nôtre, l'actuelle, voit s'inscrire, à son horizon -
> plutôt l'horizon que le mur - la sentence que tout n'est que semblant.
> L'époque, en effet, est prise dans le mouvement, toujours s'accélérant
> d'une dématérialisation vertigineuse qui va jusqu'à nimber d'angoisse la
> question du réel. Cette époque est celle où l'être, ou plutôt le sens du
> réel, est devenu une question.
> Nous aurons sans doute à examiner cette année des travaux contemporains,
> actuels, de philosophie, où s'étalent aussi bien la mise en question que
> la défense du réel, et qui témoignent, comme nous pouvons les lire, sous
> des modalités naïves ou sophistiquées, de la douleur des non-dupes quant
> au statut et quant à l'existence du réel.
> S'il y a crise aujourd'hui - il n'est pas sûr que le mot soit approprié -
> ce n est pas comme à l'époque de Descartes, une crise du savoir. D'où
> Descartes a pu forer l'issue de cette crise du savoir par la promotion du
> savoir scientifique.
> Une crise, la crise de l'époque cartésienne, est une crise dont le ressort
> sans doute principal a été l'équivoque introduite dans la lecture du
> signifiant biblique, équivoque due à l'irruption de la Réforme. Donc, on a
> assisté à une crise de l'interprétation, du message divin, qui a mis
> l'Europe à feu et à sang. Cette crise elle-même succédant au retour aux
> textes de la sagesse antique gréco-romaine à la Renaissance.
> Cette crise du savoir - il faudrait la décrire avec bien plus de détails
> et de minutie que je ne le fais - de l'interprétation, ne touchait pas au
> réel.
> Elle ne touchait pas à l'instance de Dieu comme étant le réel, de Dieu,
> qu'il existe. C'est le titre que Descartes donne à sa Troisième
> Méditation, à laquelle je me suis référé pour avancer le titre L' Autre n
> 'existe pas.
> C'est là la mutation scientifique que Dieu n'est plus à être seulement
> l'objet de l'acte de foi, mais bien celui d'une démonstration, adossant la
> solitude assiégée, précaire, du cogito à un réel qui ne trompe pas. Ce
> réel, à cette époque, était en mesure de mettre le sujet à l'abri des
> semblants, des simulacres, disons des hallucinations. En revanche,
> aujourd'hui, s'il y a crise, c'est une crise du réel.
> Est-ce une crise ? À ce mot, on peut préférer le mot de Freud malaise. On
> pourrait dire - Il y a du malaise quant au réel. Mais le mot de malaise
> est peut-être en passe d'être dépassé. En effet, l'immersion du sujet
> contemporain dans les semblants fait désormais, pour tous, du réel une
> question. Une question dont ce n'est pas trop de dire qu'elle se dessine
> sur fond d'angoisse.
> Il y a là, sans doute, comme une inversion paradoxale. C'est le discours
> de la science qui a, depuis l'âge classique, fixé le sens du réel, pour
> notre civilisation. Et c'est - rappelons-le - à partir de l'assurance
> prise de cette fixion scientifique du réel, que Freud a pu découvrir
> l'inconscient, et inventer le dispositif séculaire, dont nous faisons
> encore usage ça marche encore - la pratique que nous nous vouons à
> perpétuer sous le nom de psychanalyse.
> Cette pratique a été rendue possible par la fixion scientifique du réel,
> qui, au temps de Freud, il faut le dire, tenait encore, et même faisait
> l'objet d'une valorisation spéciale sous les espèces de l'idéologie
> scientiste - à quoi Freud a participé largement. Or - là, je m'avance le
> monde des semblants, issu de nul autre discours que du discours de la
> science, a désormais pris le tour - ce n'est pas aujourd'hui, mais c'est
> en cours - de détruire la fixion du réel, au point que la question
> Qu'est-ce que le réel? n'a plus que des réponses contradictoires,
> inconsistantes, en tous les cas, incertaines.
> Eh bien, ce lieu entre semblant et réel, ce lieu de tension, ce lieu
> d'émotion, ce lieu de réflexion aussi, c'est désormais là qu'il nous
> appartient de déplacer la psychanalyse pour la mettre à sa juste place.
> Eric Laurent a, dans le passé, souligné la portée de la phrase, ou du Witz
> de Lacan - On peut se passer du Nom-du-Père à condition de s'en servir.
> Comment l'entendrons-nous aujourd'hui? Peut-être ainsi - On peut se passer
> du Nom-du-Père en tant que réel à condition de s'en servir comme semblant.
> On peut dire que la psychanalyse même, c'est ça - pour autant que c'est à
> titre ou en place de semblant que le psychanalyste entre dans l'opération
> qui s'accomplit sous sa direction, et qu'il s'offre comme la cause du
> désir de l'analysant, pour lui permettre de produire les signifiants qui
> ont présidé à ses identifications.
> C'est en tout cas un commentaire du schéma donné par Lacan comme étant
> celui du discours analytique. Mais aussi bien, l'usage des semblants est
> vain, inopérant, voire foncièrement nocif, si impasse est faite sur le
> réel dont il s'agit. Il y a du réel dans l'expérience analytique.
> L'inexistence de l'Autre n'est pas antinomique au réel. Au contraire, elle
> lui est corrélative.
> Mais ce réel - celui dont j 'ai dit Il y a du réel dans l'expérience
> analytique - n'est pas le réel du discours de la science, n'est pas ce
> réel gangrené par les semblants mêmes qui en sont issus, et qu'on est
> réduit, pour le situer, à aborder, comme on le fait depuis toujours, par
> les nombres. C'est au contraire le réel propre à l'inconscient, du moins
> celui dont, selon l'expression de Lacan, l'inconscient témoigne.
> À mesure que l'empire des semblants s'étend, il importe d'autant plus de
> maintenir dans la psychanalyse l'orientation vers le réel. C'est tout le
> sens, la portée, de l'ultime tentative de Lacan, consistant à présenter le
> réel propre à la psychanalyse, en le rendant présent, visible, touchable,
> manipulable, sous les espèces des nouds borroméens et autres.
> Que cette tentative ait été concluante ou non, elle témoigne que
> l'orientation lacanienne c'est l'orientation vers le réel. Car le noud,
> susceptible de se manifester sous les formes visibles les plus
> différentes, cet objet par excellence flexible, pluriel, bien là, et aussi
> qui se dérobe, échappant - comme dit Mallarmé -, cet objet ondoyant,
> divers, aux apparences, aux facettes innombrables -, cet objet n'est pas
> un semblant. Il est, aussi bien que le nombre, de l'ordre du réel. Et
> c'est pourquoi Lacan aurait voulu en faire le témoignage, la
> manifestation, du réel propre à la psychanalyse.
> Le réel propre à la psychanalyse, c'est quelque chose comme ça. Pouvoir
> dire - Le réel dans la psychanalyse, c'est ça. Et ce n'est pas un
> semblant.
> Même si ça bouge, même si ça a des aspects multiples et insaisissables.
> J'ai dit que ce noud était, aussi bien que le nombre, de l'ordre du réel.
> Et il a, par rapport au nombre, le privilège de n'être pas chiffré et de
> n'avoir pas de sens. La leçon à en tirer, c'est qu'il importe, dans la
> psychanalyse, de maintenir, si je puis dire, cap sur le réel.
> Cela n'importe pas que dans la psychanalyse. Cela importe aussi bien au
> malaise dans la civilisation. La civilisation, que nous laissons au
> singulier, bien qu'il y ait les civilisations, et qu'on annonce déjà, pour
> le siècle prochain, que l'histoire sera faite du choc, de la rivalité, de
> la guerre des civilisations. C'est la thèse toute récente, et fort
> discutée, d'un professeur américain, qui pourrait nous retenir un moment
> cette année.
> Mais il y a bien sûr aussi la civilisation au singulier, l'hégémon -
> d'hégémonie - scientifique et capitaliste, dont l'emprise, que l'on
> pourrait dire totalitaire, est aujourd'hui devenue patente, et que l'on
> désigne ici, dans notre contrée, comme la globalisation. Cette
> globalisation entraîne, traverse, fissure, et peut-être même déjà fusionne
> les civilisations.
> Dans ce malaise, ou ce vertige global, la psychanalyse a sa place. Elle en
> subit les effets quotidiens dans sa pratique. Mais aussi, elle a sa partie
> à tenir qui n'intéresse pas que sa discipline, qui importe à ceux et à
> celles qui habitent avec nous le malaise)
> Lacan pouvait écrire, il y a une éternité, en 1953, dans son rapport de
> Rome - La psychanalyse a joué un rôle dans la direction de la subjectivité
> moderne, et elle ne saurait Le soutenir sans l'ordonner au mouvement qui,
> dans la science, l'élucide. Le contexte d'aujourd'hui est tout différent.
> Mais la question reste de savoir quel rôle peut en effet soutenir la
> psychanalyse dans ce que Lacan appelait la direction de la subjectivité
> moderne.
> Pour notre comité, c'est de cela qu'il sera question cette année, de la
> direction de la subjectivité moderne, voire post-moderne - on ne va pas
> pouvoir éviter le mot -, disons de la subjectivité contemporaine, du rôle
> que la psychanalyse peut y soutenir, des «impasses croissantes de la
> civilisation», dont Lacan voyait dans le malaise freudien le
> pressentiment, et dont il annonçait que la psychanalyse pourrait y faire
> défaut, rendre ses armes. J'en ai dit assez, précédemment, pour indiquer
> la voie où nous entendons engager notre effort.
> La subjectivité contemporaine - je ne sais pas si nous garderons cette
> expression, qui est commode pour lancer le mouvement - est entraînée,
> captivée, roulée - c est le cas de le dire - dans un mouvement peu
> résistible, qui la submerge industriellement de semblants, dont la
> production toujours accélérée constitue désormais un monde qui ne laisse
> plus à l'idée de nature qu'une fonction de nostalgie, qu'un avenir de
> conservatoire, d'espèce protégée, de zoo, de musée.
> Et le symbolique? Eh bien, le symbolique contemporain, là où il est vif,
> là où il est productif , là où il est intense, là où il concerne le sujet
> et
> ses affects, est comme asservi à l'imaginaire, ou comme en continuité avec
> lui.
> Loin que ce symbolique soit en mesure de percer, de traverser l'imaginaire
> [...]
> Le symbolique contemporain n'accomplit plus désormais cette traversée
> dialectique, à quoi jadis Lacan ordonnait l'expérience analytique. Et on
> pourrait croire, au contraire, que le symbolique se voue à l'image, quand
> on voit comme, dans nos ordinateurs, il se dissimule comme hardware
> derrière l' écran où il miroite comme semblant.
> Dans ce paysage d'apocalypse - apocalypse confortable, pour un certain
> nombre en tout cas -, le rôle que la psychanalyse a à soutenir ne souffre
> pas d'ambiguïté. C'est le rappel du réel qu'il lui revient d'accomplir. C'
> est ce que Lacan a indiqué, pour finir.
> Que la vérité ait structure de fiction n'est que trop vrai, mais c'est au
> point que désormais la structure de fiction a submergé la vérité, qu'elle
> l' inclut, qu'elle l'avale. La vérité y prospère, sans doute, elle s'y
> multiplie, elle s'y pluralise, mais elle y est comme morte. C'est là que
> s'impose, devant cette désuétude fictionnelle de la vérité, le recours au
> réel comme à ce qui n'a pas structure de fiction.
> Le privilège de la psychanalyse - encore faudrait-il qu'elle le connût,
> qu'elle l'ait appris de Lacan -, c'est le rapport univoque qu'elle
> soutient au réel. Ce n'est que des autres discours, énonçait Lacan en
> 1967, ceux qui ne sont pas le discours analytique, que le réel vient à
> flotter.
> L'usage contemporain du terme de dépression, terme évidemment fourre-tout,
> fait ici symptôme du rapport au réel quand il s'avère dans la clinique
> comme l'impossible à supporter. A le leurrer de semblants, on ne peut en
> effet que le faire flotter.
> La clinique psychanalytique est le site propre du réel dont il s'agit.
> C'est là, dans la pratique que s'établit le rapport. Et c'est là que,
> depuis des années, nous nous attachons, à la Section clinique, au
> Département de Psychanalyse, dans les diverses sections cliniques qui
> existent en France et ailleurs, à mettre le réel en évidence dans son
> relief, dans son orographie.
> Cette année, il s'agira seulement pour nous de mettre ce réel
> explicitement en relation avec la civilisation qui n'est plus sans doute à
> l'âge du malaise, pour être entrée décidément dans l'époque de l'impasse.
> L'impasse est en particulier parente au niveau de l'éthique. La solution
> victorienne, qui prévalait encore au temps de Freud, celle d'une éthique
> capitaliste des vertus, a été emportée, et si elle revient aujourd'hui,
> c'est toujours sous des formes dérisoires et inconsistantes.
> La nouvelle éthique se cherche, mais ne se trouve pas. Elle se cherche par
> la voie qu'Eric Laurent a soulignée des comités . C'est une pratique de
> bavardage, comme telle assourdissante, mais qui, à la différence du
> bavardage analytique, n'a pas chance de délivrer un rapport au réel qui ne
> flotte pas.
> La faillite de l'humanitaire se déclare tous les jours, comme prévu par
> Lacan. Comment l'humanitaire résisterait-il au calcul universel de la
> plus-value-de-jouir ? Nous n'allons pas faire du journal la prière du
> matin du psychanalyste, mais nous allons lire les journaux, cette année.
> Comment opérer tous les jours dans la pratique, sans inscrire le symptôme
> dans le contexte actuel du lien social qui le détermine dans sa forme ? -
> pour autant qu'il le détermine dans sa forme.
> Nous avons l'intention, Eric Laurent et moi, d'affirmer cette année la
> dimension sociale du symptôme. Affirmer le social dans le symptôme, n'est
> pas contradictoire avec la thèse de l'inexistence de l'Autre. Au
> contraire, l'inexistence de l'Autre implique et explique la promotion du
> lien social dans le vide qu'elle ouvre.
> En nous intéressant à ce que nous allons isoler comme des phénomènes de
> civilisation, nous n'entendons pas nous divertir d'une clinique qui est
> celle du réel, mais bien au contraire prendre la perspective qu'il faut,
> et qui comporte un recul, pour cerner ce réel en son lieu. Prenons
> l'identification.
> J'ai évoqué, comme étant bien connue de la plupart, la production par
> l'analysant des signifiants de l'identification, comme ce qui est attendu
> de l'opération analytique - selon la lecture la plus simple du schéma du
> discours analytique par Lacan. Or l'identification fait précisément comme
> telle lien social. Elle est en elle-même lien social. Et c'est pourquoi
> Freud a pu glisser sans peine de l'analyse subjective à la
> Massenpsychologie, et retour, pour construire sa théorie de
> l'identification.
> Qui peut penser, par exemple, que l'identification au signifiant être une
> femme reste intouchée par la spectaculaire mutation qui, de la
> proclamation révolutionnaire des droits de l'homme, a conduit à
> l'émancipation juridique et politique des femmes, jusqu'à la révolte
> proprement éthique du féminisme, dont l'incidence se fait sentir à tous
> les niveaux du nouvel american way of life - bien différent de ce qu'il
> était du temps du rapport de Rome -, depuis le contrat du travail,
> jusqu'au mode de relation sexuelle?
> Qu'est-ce qui reste invariable de l'homosexualité et qu'est-ce qui en
> change, quand l'Autre social y fait désormais accueil d'une façon tout
> autre, et qu'une norme nouvelle est en cours d'élaboration, conférant une
> légitimité inédite et de masse au lien homosexuel ? Et cela n'est pas
> confiné à San Francisco.
> Je peux ajouter que j'ai vu l'an dernier des comités d'éthique, des
> comités spontanés - ce qu'on appelait avant Eric Laurent des conversations
> de bistrot -, des comités spontanés d'éthique se former en Italie, quand ô
> surprise, la couronne de Miss Italie fût donnée à une Africaine.
> La superbe dont témoignait le Comment peut-on être persan ? s'éteint
> aujourd'hui pour laisser place à Comment peut-on être français? Comment
> peut-on être encore français? Interrogation qui taraude un peuple, jusqu'à
> la dépression collective, dit-on, dont les idéaux universalistes, établis
> sur des certitudes identificatoires millénaires, sont démentis par
> l'actuelle globalisation.
> Non seulement ce séminaire ne pourra s'abstraire de ce contexte, mais il
> ne saurait le faire. C'est pourquoi nous trouverons sans doute nos
> références électives, cette année, dans les phénomènes de la civilisation
> américaine.
> Pour le dire rapidement, les symptômes dans la civilisation sont d'abord à
> déchiffrer aux États-Unis d'Amérique. Et il n'est pas vain de le faire
> depuis la France, qui est à beaucoup d'égards l'Autre des États-Unis.
> Universalisme, versus globalisation. Ce sera au moins notre chapitre US, à
> lire United Symptoms. À la fin du chapitre V du Malaise dans La
> civilisation, Freud précise qu'il résiste à la tentation d'entamer une
> critique de l'état présent de la civilisation en Amérique. Eh bien, nous
> avons l'intention de ne pas résister à cette critique.
> Elle porte d'ailleurs sur un point très précis. Freud en donne un tout
> petit aperçu. Alors qu'en Europe, on pratique plus volontiers
> l'identification verticale au leader, qui met en action la sublimation
> d'une façon puissante - et il a quelque mérite à le dire au moment où il
> le dit, puisque ça conduit ses contemporains dans un certain nombre de
> difficultés dans la civilisation en même temps - les Etats-Unis, dit-il,
> la sacrifie au bénéfice de ce qu'on peut appel1er l'identification
> horizontale des membres de La société entre eux.
> Non pas identification au plus-un, mais identification horizontale des
> membres de la société entre eux. Ce n'est sans doute pas excessif d'y voir
> le pressentiment de l'Autre qui n'existe pas, et de son remplacement par
> la circulation des comités d'éthique. J'ai évoqué l'identification, pour
> marquer la dimension sociale des concepts les plus fondamentaux de la
> psychanalyse.
> Pourquoi ne pas parler de la pulsion ? Quand il faut à Freud inventer à la
> pulsion un partenaire, quelle est l'instance qui, pour lui, est partenaire
> de la pulsion ? C'est celle qu'il a dénommée du surmoi. Et il peut la
> référer au seul Ich, au seul moi, au seul Je. Elle déborde le sujet, cette
> instance. l'instance qui lui sert à penser la pulsion ne peut être par
> Freud même située qu'au niveau de ce qu'il appelle la civilisation.
> C'est à ce niveau-là, au moins dans cet ouvrage, qu'il pense les avatars
> de la pulsion, les renoncements comme les sublimations. C'est Freud qui,
> lorsqu'il s'agit de parler de la pulsion, implique la civilisation.
> Allons jusque-là - Qu'est-ce qu'une civilisation?
> Disons que c'est un système de distribution de la jouissance à partir de
> semblants. Dans la perspective analytique, c'est-à-dire dans celle du
> surmoi - et nous ne pouvons pas faire mieux que le concept de surmoi - une
> civilisation est un mode de jouissance, et même un mode commun de
> jouissance, une répartition systématisée des moyens et des manières de
> jouir.
> Il faudra bien en dire davantage sur qu'est-ce qu'une civilisation ?,
> quitte à revenir même à l'historique du mot, à l'opposer à la culture,
> etc., mais cela fera office pour l'instant.
> Comment la clinique psychanalytique pourrait être indifférente au régime
> de civilisation où nous, ici, entrons maintenant sur la voie où les United
> Symptoms nous ont précédés ? Comment la clinique serait-elle indifférente
> à cette voie, si cette voie est bien celle que l'on pourrait appeler du
> terme freudien d' Hiflosigkeit - l'Hiflosigkeit capitaliste, la détresse
> organisée, envers les fondements de l'impératif de rentabilité ? C'est
> donc à un peu de nostalgie, tout de même illusoire.
> La civilisation antique comportait que l'on soignât l'esclave - j'abrège -
> la nôtre qu'on angoisse méthodiquement le salarié. Il faut ici prévenir
> une inquiétude qui peut naître de ce que nous voulions introduire dans la
> clinique un relativisme social. À cette inquiétude, j'opposerai le rappel
> fait par Lacan, dès ses Complexes familiaux, en 1938, que l'odipe ne se
> fonde pas hors de la relativité sociologique et que la fonction du père
> est liée à la prévalence d'une détermination sociale, celle de la famille
> paternaliste.
> À l'époque, il faisait une référence expresse à l'enquête ethnologique de
> Malinovski en Mélanésie, où, comme on sait, c est l'oncle maternel qui
> représente l'autorité familiale. Donc, au lieu que le père cumule sur sa
> personne à la fois les fonctions répressives et la sublimation, cela se
> trouve réparti en deux - l'oncle maternel assurant l'autorité et la
> répression, et le père, gentiment, les activités sublimatoires.
> Selon Malinovski, il s'ensuivait, de ce dispositif social distinct, un
> équilibre différent du psychisme, disait Lacan, attesté par l'absence de
> névrose. D'où la notion que le complexe d'odipe est relatif à une
> structure sociale, et que, loin d'être le paradis, la séparation de
> répression et sublimation avait comme conséquence une stéréotypie des
> créations subjectives dans cette société.
> Que Lacan ait élaboré le mythe freudien ensuite, jusqu'à le formaliser sur
> le modèle linguistique de la métaphore ne veut pas dire qu'il ait jamais
> négligé sa relativité. Il en a même annoncé le déclin, en 1938 - Les
> formes de névrose dominantes à La fin du siècle dernier semblent -
> j'abrège -, depuis le temps de Freud, avoir évolué dans le sens d'un
> complexe caractériel, où l'on peut reconnaître la grande névrose
> contemporaine. Il en désignait à l'époque la détermination principale dans
> la carence du père dont la personnalité est absente, humiliée, divisée ou
> postiche.
> Le Nom-du-Père a pu passer pour une restauration du père par Lacan, alors
> que c'était tout autre chose. C'était un concept du retour à Freud, qui
> n'était fait, par sa formalisation même, que pour en démontrer le semblant
> et ouvrir à sa pluralisation.
> Pouvons-nous parler aujourd'hui d'une grande névrose contemporaine? Si on
> pouvait le faire, on pourrait dire que sa détermination principale, c'est
> l'inexistence de l'Autre - en tant qu'elle rive le sujet à la chasse au
> plus-de-jouir.
> Le surmoi freudien a produit des trucs comme l'interdit, le devoir, voire
> la culpabilité. Autant de termes qui font exister l'Autre. Ce sont les
> semblants de l'Autre. Ils supposent l'Autre. Le surmoi lacanien, celui que
> Lacan a dégagé dans Encore, produit, lui, un impératif tout différent -
> Jouis. Ce surmoi-là est le surmoi de notre civilisation. Je termine, pour
> passer la parole à l'autre.
> Bien sûr, le surmoi lacanien rend compte des données rassemblées par
> Freud.
> Il est la vérité du surmoi freudien. Mais le fait qu'il soit maintenant
> énoncé en clair a traduit le passage, est isochrone, au nouveau régime de
> la civilisation contemporaine. "
>
>
>
> _______________________________________________
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> Lutecium-group mailing list
> Lutecium-group at lutecium.org
> http://cerium.lutecium.org/cgi-bin/mailman/listinfo/lutecium-group
>
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Jean-françois Doucet
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